CHAPITRE XVII
Après le service du dimanche matin à l'Y. M. C. A. ■du front, un officier, qui avait évidemment donné carrière à ses propres pensées, tandis qu'il était as^s avec ses hommes, fit cette réflexion : « Savez-vous que <îette heure a été une heure prodigieuse pour moi ? Ce n'est pas que le service lui-même m'ait ému d'une manière particuhère, mais en prenant ma place, mes yeux sont tombés sur ce tableau. Il m'a reporté à la chambre des enfants chez nous, et tout le temps que j'ai été dans cette baraque, les souvenirs d'enfance et les saintes émotions du foyer se sont présentés à mon cœur. » Le tableau qui avait causé une si profonde impression était une gravure ordinaire d'après le tableau de Millais « Bulles de savon ».
L'idée de donner des gravures aux soldats était probablement neuve, même pour ceux qui s'intéressaient le plus au bien-être physique et moral des soldats. La direction de l'Y. M. C. A., toujours désireuse que baraque, grange, cave ou abri pût suggérer des pensées du foyer aux hommes qui s'en servaient, avait besoin de bonnes gravures pour ses salles de repos, car elle
connaissait l'influence silencieuse de ces accessoires sur tous ceux qui y passent quelques instants dans la lecture et la méditation. On avait également eu l'idée de distribuer aux soldats des gravures à placer dans leurs propres cantonnements, leurs mess et leurs abris.
On publia un appel en faveur de cette œuvre, dont voici un extrait : « L'exhibition de gravures grossières ou fâcheuses s'est répandue dernièrement, surtout parce qu'en beaucoup d'endroits, on n'en a que peu ou point d'autres à sa portée. Si vous pouviez passer un seul jour dans la désolation et la monotonie d'un champ de bataille moderne ou dans les déserts de sable où se trouvent nos troupes en Egypte et en Mésopotamie, vous comprendriez pourquoi n'importe quel bout de couleur, quoi que ce soit qui contienne de la vie humaine, est ramassé avec tant d'ardeur par le soldat. Cela maintient son imagination en mouvement. C'est pour lui un refuge contre un véritable naufrage mental et spirituel. C'est encore une raison pourquoi nous devrions lui envoyer ce qu'il y a de mieux et en grande quantité. Nous faisons un effort considérable pour expédier au moins vingt ou trente cartons, gravures en couleurs, dessins en noir et blanc, et reproductions en similigravure pour la décoration de chaque centre où nous sommes à l'œuvre. Nous espérons également nous faire une abondante réserve où puiser pour satisfaire chaque soldat qui désirerait une ou deux gravures pour son compte particulier. «
Des artistes, des conservateurs de musées, des chefs de maisons d'affichage et de publications d'art, des
éditeurs de revues populaires illustrées, des directeurs de chemins de fer et de messageries et de nombreux amis de toute catégorie répondirent à l'appel de l'Y. M. G. A. Ses chefs demandaient à ceux que cela intéressait d'organiser une tournée de porte en porte dans leur localité pour former une collection convenable. Les gravures non encadrées étaient considérées comme les meilleures et l'on donnait à la couleur la préférence sur le noir et blanc. Des dessins d'animaux, des scènes de chasse et de diUgences, de jardin, de bois, de campagne, des marines et des paysages, des études de silhouettes, de têtes d'enfants, des reproductions des musées célèbres et des gravures humoristiques, furent rassemblés et envoyés en séries, ou dans des portefeuilles, de même que des collections de bonnes gravm-es tirées des revues d'art et des suppléments de Noël de périodiques bien connus. Les petites gravm^es convenaient aux abris et aux billets de logement, tandis que les plus grandes servaient dans les baraques et les salles de repos. On demandait aussi beaucoup de tableaux classiques ou modernes sur des sujets religieux. En fait, on envoyait tout ce qu'il y avait de bon dans son genre et tout ce qui pouvait rappeler aux soldats leur pays et leur foyer, particulièrement tout ce qui pouvait amener un sourire sur leur visage ou un rire sain sur leurs lèvres.
Le bibliothécaire du Camp Devens conçut l'idée de recueillir des gravures pour les salles de classe, et il écrivit à plusieurs collègues pour leur demander de découper, de monter et d'envoyer à la bibhothèque du
camp des découpures de revues appropriées. En une semaine, il rassembla plus d'un millier de gravures toutes montées, susceptibles de servir à l'enseignement et se rapportant à une grande diversité de sujets, comme l'artillerie, l'aviation, le camouflage, les moyens de communication (ballons, pigeons, signalisation, téléphone, télégraphie sans fil), les hôpitaux et les cuisines de campagne, le dressage des plans, le repérage, les transports et les travaux souterrains. Au lieu d'un classeur en règle, on mobiUsa des boîtes d'emballage. Les gravures ainsi rassemblées servirent surtout à des expositions, un drap vert étendu à l'une des extrémités de la bibliothèque constituant la surface de l'exposition. Les soldats qui entraient dans la salle étaient presque sans exception attirés par l'exposition et par les livres placés au-dessous. On remarquait deux simples soldats qui consacraient presque tous leurs loisirs du samedi à regarder cette collection changeante de gravures. Le dimanche, les soldats qu'avaient amusés les gravures amenaient souvent leurs visiteurs de la ville pour les leur montrer. Certains des officiers passaient un temps considérable à revoir la collection et à rédiger des notes sur les différents usages qu'on pouvait assigner aux gravures. On prêtait souvent pour accompagner les conférences des vues de tranchées, de réseaux de fil de fer, d'obstacles, et sujets de même natm'e. On demandait également beaucoup de cartes et de diagrammes. On avait même besoin de cartes postales représentant les différents fronts pour alimenter les jadioscopes.
Le critique d'art, C. Lewis Hind, dans son livre « The Soldier Boy », raconte un incident qui démontre éloquemment l'effet produit par une bonne gravure. On représente chez lui en permission une jeune musicien, sous-lieutenant dans la JMarine Royale, assis dans son cabinet de travail à Londres et contemplant une grande reproduction du « Cavalier polonais » de Rembrandt — « ce tableau inoubliable, un guerrier à cheval dans un paysage romantique, mais la mission de ce cavaUer est le fruit de l'esprit et non de la chair : il marche pour le droit et non pour la conquête ». « Ce tableau me réconforte », dit le soldat musicien. « Je retourne ici pour le revoir. Sa mission ne peut faillir. Cette guerre m'a appris qu'un tableau peut avoir l'essence de l'immortalité et nous aider à voir la lumière par-delà les ténèbres du moment. »
M. Hind parle d'un autre soldat qui n'aurait pas demandé mieux que d'être un prédicateur par ses tableaux, mais qui n'avait pas de talent. Il avait fait une copie laborieuse du « Sic Transit Gloria Mundi »■ de Watts, et quand on lui reprochait d'avoir choisi un sujet aussi triste, il répondait : « Ce tableau m'a fait souvenir des choses qui ne meurent pas. » Par la suite^ il mourut bravement lui-même pour son pays. Quand Hind vint faire une visite de condoléances à la mère du jeune homme, il revit l'atelier. En regardant dans son linceul le corps du guerrier mort, il songea à son ami, couché sous le sol de France. La mort me parut haïssable et la vie un horrible jeu de hasard. Dans le crépuscule grandissant, ce tableau gris devenait plus-