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gris encore. « Pourquoi l'aimait-il ? » murmura-t-iL Une présence plutôt sentie que vue lui foui'nit la réponse : « Lis les mots inscrits sous le guerrier » :
Ce que j'ai perdu, je l'ai eu.
Ce que j'ai sauvé, je l'ai perdu.
Ce que j'ai donné, je le garde.
A ceux qui n'ont pas approfondi la chose, la poésie peut sembler tenir aussi peu de place au front que la peinture. Mais James Norman Hall, dans son article sur « La Poésie à l'épreuve du feu » paru dans la New Republic de novembre 1916, raconte à ce sujet certaines aventures d'un de ses vieux camarades de classe, nommé Mason, qui s'était engagé dans l'armée britannique et était allé au front. Mason décrit son retour aux lignes sous une pluie d'automne à deux heures du matin. Son chemin passant par un boyau ancien rempli de près d'un pied d'eau, il tomba sur une petite sape qui semblait l'entrée d'un abri. A travers le fracas des obus, il entendit des voix. S 'étant arrêté un moment pour écouter, il découvrit que quelqu'un faisait la lecture à haute voix. Telles étaient les paroles qu'il entendit :
C'est devant le seuil étoile de la Cour de Jupiter Que se trouve ma demeure, là où les formes immortelles De ces radieux esprits célestes vivent dans la sphère De régions suaves, où l'air est calme et serein ; Au-delà de la fumée et de l'agitation de ce point obscur Que les hommes nomment la terre et où avec des soucis ram-
[pants.
Confinés et tourmentés dans cette étendue d'épingle.
Ils luttent pour conserver une frêle et fiévreuse existence. Sans égard pour la coiu-onne que la vertu danne, Après ce passage mortel, à ses véritables servitevu-s Parmi les dieux assis sur des trônes sanctifiés.
C'était de la poésie, « Cornus » de Milton, à une pareille heure et dans de telles conditions ! Mason confesse que cette découverte l'affecta tellement qu'il se mit à pleurer comme un enfant. Mais, suivant ses propres paroles •( Je pleurai seulement de joie. Vous dites que l'on avait besoin d'oublier qu'il existât une chose appelée Beauté dans le monde. Eh bien, je l'avais oublié. Ma vie d'avant-guerre était comme un vêtement abandonné et que j'oubliais avoir jamais possédé. La vie de soldat : tuer, être tué, creuser des tranchées et des tombes, me paraissait avoir dmé toujours. Alors, en un ehn d'œil — comment décrire un tel réveil ? — j'éprouvai ce que le vieux marin dut éprouver quand le corps de l'albatros ghssa de son cou et tomba — comment tomba-t-il ? — « comme du plomb dans la mer ». Ce que j'essayais de vous expliquer est ceci : sans m'en apercevoir, j 'avait perdu ma foi en toute beauté. Au cours de tous ces mois, j'eus vaguement conscience que quelque chose me manquait, mais je ne savais pas ce que c'était. Il m'est impossible de repenser à cette époque sans frissonner.
« Cette aventure marqua le commencement de ce que je pourrai appeler une nouvelle période dans mes aventures de tranchée. Les moments de dépression épouvantable dont j'avais pris l'habitude étaient définitivement passés, quoique mon geni'e de vie fût tout
aussi mif^érable qu'auparavant. La nuit, quand j'étais de garde, je me rappelais les bribes de poèmes que je savais autrefois par cœur. J'écrivis sur-le-champ à des amis de Londres, qui me préparèrent pour la tranchée une petite anthologie de mes poèmes préférés. Vous ne pouvez vous figurer de quel réconfort ils m'ont été. Je les ai soumis à l'épreuve du feu, et ils l'ont subie magnifiquement. »
Comme Hall manifestait de l'intérêt pour ce recueil, son ami lui tendit une brochure recouverte de papier maculé. Des feuillets détachés d'ouvrages de différents formats avaient été cousus ensemble pour faire un petit volume qui entrait sans peine dans la poche de sa tunique de soldat. Entre autres poèmes, il y avait >( Kubla Khan », « Cornus », « L'Ode sur le sentiment de l'Immortalité », toutes les odes de Keats et « La vigile de Sainte- Agnès », « Alastor » de SheUey, les « Volontaires de Londres » de Henley, et une sélection des sonnets du xix^ siècle éditée par WiUiam Sharp. Hall exprima sa surprise de voir plusieurs poèmes de Francis Thompson, qu'il n'avait jamais considéré comme un poète pour soldats. A son ami qui lui demandait pourquoi Thompson était compris dans ce recueil, en guise de réponse. Mason prit le volume et lut la première stance du « Coquelicot » :
Le Ciel toucha de sa lèvre le sein nu de la Terre
Et il y laissa son empreinte dans un coquelicot.
Conxme une haleine de feu il surgit du gazon
Et le vent brûlant en fit de son souffle une flamme mouvante.
« Vous n'avez pas monté la garde tous les jours pour voir les coquelicots pousser dans le champ de la mort ! Nous n'avons pas besoin de poèmes de guerre dans les tranchées. Ce qu'il nous faut, c'est quelque chose qui chasse de notre esprit les horreurs de la guerre moderne, quand la tension se relâche. »
« Voulez-vous dire que vous tous qui êtes là-bas trouvez votre consolation dans la poésie ? »
« Certainement non. Je ne vous fais part que de ce qui me concerne personnellement. Mais vous serie2; surpris d'apprendre combien d'autres soldats trouvent cela indispensable. Depuis l'aventure de cette nuit dans le boyau, je me suis livré à une enquête, avec discrétion naturellement, car il ne serait pas bon de faire savoir à certains hommes qu'on a des goûts si esthétiques. Dernièrement, j'ai fait la connaissance d'un sergent-major, dont l'expérience, pour légère qu'elle soit, corrobore merveilleusement les résultats de la mienne. Il me dit qu'une fois qu'il se croyait sur le point de tomber d'épuisement nerveux, il se rappela tout à coup ces deux vers de Shakespeare :
Le.5 chandelles de la Nuit sont consumées, et le Jour jovial Se tient sur la pointe des pieds au sommet brumeux des mon-
[tagnes.
Je puis m'être trompé dans cette citation, quoique je ne le pense pas. L'effet produit sur lui fut véritablement miraculeux, à ce qu'il rapporte. Pendant deux semaines, son bataillon, avait été continuellement en première ligne et avait souffert de lourdes pertes. La