LES REVUES
Il était naturel qu'on demandât de nombreuses revues et de nombreux journaux, des camps, des hôpi-
taux militaires et des armées d'outre-mer. Pour faire face à ces demandes, on fit un règlement qui permettait au public d'envoyer, par la poste, les revues courantes aux camps, en mettant un timbre d'un sou sur la couverture extérieure. On n'exigeait ni adresse, ni emballage. Ces revues étaient distribuées par les bureaux de poste, selon un plan défini. D'abord, on les envoya aux secrétaires de l'Y. M. C. A. Par la suite, on les tria et on les répartit entre les bibliothèques de camp. Il en résulta de grands arrivages de périodiques, qui correspondaient, plus ou moins, au but qu'on avait en vue. Des personnes bien intentionnées semblaient n'avoir pas la moindi"e idée des sujets susceptibles d'intéresser les soldats. D'autres ne savaient pas discerner entre les goûts littéraires des hommes et des femmes.
Le bibliothécaire du Camp Funston rapportait, pendant l'été de 1918, que le nombre de sacs de revues de tout âge et de toute nature, qu'on recevait par l'intermédiaire des postes, était passé d'environ vingt par semaine, au commencement d'octobre 1917, à cinq fois ce nombre, — plus Cj[u'il n'en fallait pour qu'on pût les emplo^-er utilement. Le bibliothécaire du Camp Beauregard, disait qu'il lui était arrivé la même chose, et il ajoutait que les revues qu'on lui envoyait n'étaient pas, en général, susceptibles d'être remises aux destinataires, quoique certaines fussent appropriées au camp. c( Ce n'est pas une collection de choix », disait-il, « etles numéros récents sont peu nombreux et espacés. Les revues plus coûteuses sont très rares ». Il en avait assez des numéros arriérés, sauf des meilleures revues
populaires. Ce qu'il lui fallait, c'était de dix à vingt abonnements à une douzaine de revues différentes, de manière à être sûr de les recevoir régulièrement. Pendant un certain temps, il y eut un déluge
De ehftnsoiinottes, de sardines Et de vieiiifis magazines,
sur tous nos camps, ce qui rappelle la remarque d'un soldat dans les tranchées : « Nous avons de la boue et des cachenez jusqu'aux genoux. » Il aurait pu ajouter : des revues. Cependant, l'excédent rendait service parfois. Quand on mit le Camp Bowie en quarantaine pour trois semaines, il y eut jusqu'à dix sept cents patients, en même temps, dans l'hôpital. On ne permit pas aux «oldats de se servir* des livres de la bibliothèque pendant ce temps, et les grands stocks de revues arriérées, qui avaient presque semblé un cauchemar au bibliothécaire de camp précédemment, devinrent d'une utihté inattendue. Tous les numéros disponibles, sauf ceux réservés pour des renseignements, eurent leur emploi, jusqu'à la dernière Saturday Evening Post.
Un bibhothécaire de camp, qui se battait avec des tonnes de revues, en envo3^a des quantités, sans les trier, aux baraques de l'Y. M. C. A. et des Chevaliers de Colomb, aux casernes, aux clubs d'officiers et hôpitaux des bases, dans l'espérance d'apporter aux hommes de la variété dans leurs lectures. Il avait d'abord essayé de faire un tri par titres, puis par ordre chronologique, mais il dut y renoncer, à son grand désespoir. On demandait plutôt le numéro de la semaine ou du mois, ou
simplement « un lot de revues », et l'on ne peut satisfaire ni à Time, ni à l'autre de ces demandes pa,r une classification soignée. Un groupe de lectem's va nous demander des revues d'un caractère général — parce qu'on peut vite les parcourir et les lâcher — tandis qu'un autre, vous demandera des livres — souvent en spécifiant les titres — dont la lecture exige un temps considérable.
Au Camp Lee on reçut parfois en un seul jour, jusqu'à vingt sacs de revues, dont chacun pesait plus de cent livres. On tenta de faire tomber les revues entre les mains des soldats auxquels elles s'adressaient, mais les numéros des revues populaires hebdomadaires étaient souvent trop nombreux pour qu'on pût s'en occuper convenablement. Au Camp Dix on vendait comme vieux papiers les revues anciennes qu'on ne demandait pas, et on employait le produit de l'opération à acheter des exemplaires de « Over the Top » qui était, alors, dans sa toute première popularité — même quand on en avait quarante, il y en avait rarement beaucoup en même temps sur les rayons.
Dans une baraque, trente hommes de la compagnie souscrivh'ent à l'un des hebdomadaires les plus répandus. Autant d'autres le recevaient dhectement et très rapidement de leur famille. Naturellement, les numéros de ce périodique vieux d'un mois n'étaient pas très demandés dans cette compagnie. Des revues étaient également mises en vente aux bureaux d'échange postal et beaucoup d'hommes qui les achetaient dans la vie civile, continuèrent à acheter dans les camps les numéros
•courants, au fur et à mesure de leur apparition.
« Quant à la Saturday Evening Post », disait le bibliothécaire du Camp Dix, « nous en sommes inondés. Je ne doute pas mi seul instant qu'on en imprime deux millions d'exemplaires par semaine, car il m'-en passe tellement entre les mains, que j'en rêve la nuit ».
Dans un camp un soldat d'origine syrienne fut attiré un jour par la lumière et la chaleur de la bibliothèque de camp. Il entra timidement et se gUssa jusqu'aux piles de journaux. Il fut tellement stupéfait de trouver un journal syrien, qu'il l'aggrippa Littéralement et le lut d'un bout à l'autre, y compris les annonces. Le jour suivant il reparut, conduisant trois autres Syriens, qui lurent également ce journal à tour de rôle. La nouvelle circula à travers toutes les compagnies évidemment, jusqu'à ce que tous les Syriens du camp en eussent pris connaissance. A partir de ce moment, ils attendirent l'arrivée de leur journal national avec autant d'impatience que les lettres de chez eux.
Les soldats qui apprenaient le français demandaient continuellement des revues en cette langue. On prit en conséquence des abonnements au Courrier des Etats- Unis, de manière à ce qu'il fût adressé à toutes les bibliothèques de camp. Néanmoins, on demandait surtout des revues américaines. Pour les soldats d'outremer les publications anglaises ne prirent pas la place de celles de chez eux. La « véritable magazine américaine » venait après la tarte et la crème glacée, comme ayant une savem* nationale. D'une station navale aux Indes Occidentales on écrivait ceci : « Nous recevons,
en ce moment, des numéros de Everybody's, National Geographic, The Neiu Republic et Scientific American Supplement, et nous nous y intéressons vivement. » Les hommes employés sur les remorquem's dans le port de Brest envoyèrent une délégation au bibliothécaire de l'Association des Bibliothèques Américaines à bord de l'un des transports, pour lui demander des revues américaines, — ils n'ajoutaient pas d'importance à l'espèce, ni à la date. Un soldat qui observait un bibliothécaire d'hôpital qui avait un pneu de crevé lui dit : « N'est-ce pas cette voiture qui apportait des revues à ma section pendant l'épidémie de grippe ? J'ai été atteint et je ne me suis jamais senti aussi triste de ma vie. Vous ne saurez jamais le bien que m'ont fait ces revues. Je me ferai un plaisir de changer le pneu de cette voiture. »
Ceux qui étaient trop mal pour lire, s'intéressaient aux gravures et aux albums. Un officier, qui était au régime du lait dans un hôpital d'outre-mer, prenait grand plaisir à regarder les menus illustrés d'un vieux numéro du Ladies^ Home Journal.
L'un des dons les plus agréables qu'on ait reçus au Oamp Devens provenait de la Ligue pom' les Périodiques des Étudiants de Wellesley College. Il consistait •en douze abonnements à six revues mensuelles et à six revues hebdomadaires. On les distribua à la bibliothèque principale, aux baraques de l'Y. M. C. A. et à la maison de famille de l'Association Chrétienne de Jeunes Filles.
Mais le Service des Bibliothèques de Guerre ne pou-
vait compter uniquement sur les revues dont on faisait cadeau. Si celles consacrées aux romans n'avaient pas besoin d'être récentes, les revues d'information devaient l'être. En conséquence, l'Association des Bibliothèques Américaines dressa une liste de quarante-cinq revues populaires et techniques et en fit la commande pour toutes les bibliothèques de camp. Une autre liste de onze revues fut prévue pour toute organisation ayant une bibliothèque. Pour satisfaire aux grandes demandes de journaux, les quoditiens des villes, ainsi qu'un choix de journaux de province étaient adi'essés à tous les camps. On demandait tant de revues outre-mer qu'il fallait dix tonnes par mois pour alimenter le corjs expéditionnaire am-éricain.