CHAPITRE III
C'est un fait incontesté que les soldats de l'armée américaine retournent à la vie ci\âle beaucoup plus instruits qu'à leur arrivée aux armées. Les bibliothèques de camp n'ont pas peu contribué à ce résultat. Elles ont complété efficacement les cours d'histoire, d'enseignement civique, de littérature, de sciences sociales, de géographie et de sciences pratiques organisés par l'Y. M. C. A. dans les divers cantonnements en vue de développer l'habitude de la lecture et de l'étude. La méthode employée consistait en une combinaison du système des précepteurs et des cours complémentaires des universités. Les conférenciers passaient une semaine dans chaque camp et, en allant d'une baraque à l'autre, ils étaient capables de faire profiter le camp entier de leur enseignem^ent. On organisa aussi des classes spéciales sous la direction de précepteurs volontaires de la localité, ainsi que des clubs de lecture pour guider les soldats dans le choix des livres. On donnait un certificat à tout soldat qui avait suivi jusqu'au bout les cours prévus. « C'est une école ! )i disait un homme de son camp.
« L'Association des Bibliothèques Américaines coopère à cette œuvre d'éducation en suggérant les lecture» appropriées et en fournissant les livres requis », disait M. Raymond B. Fosdick dans la Scribner's Magazine. « C'est ainsi que la bibliothèque abondamment pourvue de chaque camp élargit son champ d'action sans se contenter de fournir des lectures récréatives, quelque légitime que ce puisse être. Les livres à l'usage des bibliothèques de camp doivent être plus spécialisés que ceux d'une bibUothèque municipale ordinaire. Leur niveau est en général plus élevé encore. On fait faire aux hommes une tâche à laquelle ils ne sont pas habitués ; aussi se livrent-ils à de nombreuses lectures pour se documenter. Le développement de l'habitude de la lecture parmi les soldats a fait apparaître une contradiction intéressante à l'adresse de la théorie généralement admise que dans un groupe d'individus le nivellement se fait par en bas. Dans les camps, les soldats habitués à lire stimulent par lem' exemple ceux qui ne le sont pas. « As-tu lu cette histoire ? » demande le soldat X. au soldat Y. « Non », répond le soldat Y., « je n'ai pas lu un seul livre de ma vie ». « Alors il faut que tu hses ça. Ca vaut mieux que n'importe quel cinéma. C'est un as ! » C'est ainsi que le deuxième classe Y. se trouve amené à goûter aux joies de la littérature. Il y a tendance à ce f[ue le nivellement se fasse par en haut. »
Beaucoup de soldats ont profité avec joie de cette occasion de se mettre à la lecture en général, et d'autres qui dans la vie civile entraient rarement dans une
bibliothèque se sont habitués à hre d'une manière suivie des ouvrages d'histoire, de voyages et de poésie.
« J'irai jusqu'à dire que nous avons l'une des meilleures bibUothèques de l'État », écrivait un bibhothécaire de camp, « et je sais qu'elle est beaucoup plus fréquentée que n'importe quelle autre. Nombreux sont les hommes qui m'ont dit : « J'ai lu là plus que je ne l'avais jamais fait de ma vie ». Nous avons un sergent attaché au quartier général d'une division, qui étudie pour devenir interprète et qui lit un livre par jour.
« Les hommes du camp qui vont à la bibliothèque sont la meilleure réclame pour ceux qui n'ont pas encore appris à y aller. L'un des sergents de notre mess est merveilleux à cet égard : il en vante les avantages à tout nouveau venu. »
Au Camp Devens, un soldat, musicien de profession, répandait à la fois le goût de la musique et celui de la lecture parmi ses camarades. Il savait qu'il faisait là l'œuvre d'un bon missionnaire, quoiqu'il ne l'appelât pas de ce nom. « De toute manière », disait-il, « les hommes restent à la caserne et Hsent le soir, au lieu d'aller au bar et d'en revenir en marchant de travers ».
« J'ai entendu parler de William Shakespeare toute ma vie et maintenant je veux lire quelque chose qu'il ait écrit », disait un caporal. Un exemplaire de « Jules César » se trouvait là, et il commença sa carrière avec cela. Il revint réguhèrement pour poursuivre la lecture des autres pièces.
On demandait au bibhothécaire du Camp Greene l'œuvre d'Horace dans l'original et en anglais. La
« Sociologie )> de Herbert Spencer y circulait régulièrement, ainsi que le « Pragmatisme » de William James. Plusiem-s voulaient lire Ibsen soit dans l'original, soit en traduction.
La liste suivante qui contient les demandes d'ouvrages autres que des romans à la bibliothèque principale du Camp Humphreys par un dimanche d'août excessivement chaud montre jusqu'à quel point les^ hommes savaient profiter des ouvrages mstructifs qu'on mettait à leiu' disposition :
« Life of Robert E. Lee » (La vie de Robert E. Lee) de Cook ; « Over the top » de Empey ; « George Washington, the Man and the Mason » (George Washington^ l'Homme et le Franc-maçon) de Callahan ; « Pick, Shovel and Pluck » (Le Pic, la Pelle et l'Aplomb) ; « Paths of Glory » (Les chemins de la Gloire) d'Irvin Cobb ; « Army Paper Work » (Administration militaire) de Moss ; « Europe since 1815 » (L'Europe depuis 1815) de C. D. Hazen ; « With the Zionists at GaUipoU » (Avec les Sionistes à Galhpoli) de Patterson ; (( Tests of Metals^ for 1916 » (L'Épreuve des métaux pour 1916) pubUcation du Ministère de la Guerre ; « Office Practice » (Le Travail de Bm-eau) de Ruggeri ; « Poor Richard's- Almanac » (L'Almanach du Bonhomme Richard) de Benjamin Franklin ; « Manual of Mihtary Training » (Manuel Militah-e) de Moss ; « Bayonet Fighting » (Le Combat à la Baïonnette) de Mac Laglen ; « Operation of Trains » (La Manœuvre des Trains) de Prior ; « My Home in the Field of Honor » (Ma Demeure au Champ d'Honneur) de Huard.
Au moyen des livres qu'il se procura à la bibliothèque -de camp, un soldat put suivre au Camp Lee les cours de littérature contemporaine que sa femme suivait à l'Université de Washington. Un jeune homme appartenant au service de l'aviation en Californie dut aller à l'hôpital pour une opération quelques semaines avant la date de son examen final. Il en fut grandement contrarié jusqu'à ce que le bibliothécaire de l'hôpital l'eût assuré qu'on lui donnerait tous les traités et tous les manuels dont il avait besoin. Il passa sa convalescence à lire et subit avec succès son examen à la date fixée. Un bibliothécaire de camp procura une Bible grecque à un soldat qui se préparait aux Ordres mais avait renoncé au bénéfice de l'exemption.
« J'ai été de service dimanche toute la journée, presque quatorze heures de suite, et la quantité de travail accomphe ce jour-là fut digne de n'importe quelle bibUothèque d'université dans ce pays », écrivait Samuel H. Ranck du Camp Custer en mai 1918.
Le directeur du service de l'enseignement au Camp Mac-Arthur déclarait que des Uvres français et des revues françaises, surtout des revues illustrées, ainsi que des monnaies et des disques de phonographe français rendraient de grands services dans les vingt-trois classes de français du camp.
Dans un camp du Texas, un soldat demanda des hvres sur l'agriculture intensive. Comme on lui demandait pourquoi il s'intéressait à ce sujet, il répondit : « Je suis fermier. Mon père exploite une ferme juste ■à, côté de- Houston, et il m'a envoyé à une école d'agri-
culture pour apprendre les dernières méthodes. Il faut seulement que je lise cela et me tienne au courant pour qu'en quittant le service je sache manier une machine agricole. Et dites, avez-vous « Adventures in Contentment » de David Grayson ? »
« Est-ce que vous procurez des hvres sur n'importe quel sujet ? » demandait-on à un bibUothécaire. « Oui, autant que possible ». — « Pourriez-vous me donner quelque chose sur les embaumements ? Je suis entrepreneur de pompes funèbres dans la vie civile. »
On fît parvenir rapidement à ce soldat la Revue des Entrepreneurs de Pompes Funèbres (Undertaker's Bevieiv).
« Avez-vous des livres sur le calcul des prix de revient ? » demandait un soldat à la bibUothèque du Camp Custer. « C'était ma profession avant de venir ici, et si je reviens après la guerre, je ne veux pas avoir tout à recommencer. Je veux me tenir au courant de ma profession tout en travaillant pour l'Oncle Sam ».
« Je voudrais un livre sur l'élevage des porcs », disait un autre. « Je fais des lectures sur l'agriculture. Je ne veux plus travailler enfermé quand j'en aurai fini avec ce métier. Après le Camp Custer c'est la vie en plein air qu'il me faudra. »
« Montrez-moi votre dernier livre sur la valeur nutritive des aliments », disait un troisième. « Je suis de l'école des cuisiniers et pâtissiers et je dois me tenir au courant de ce qui s'écrit sur le rationnement ». A Chickamauga Park, où il y avait une autre école de cuisiniers et pâtissiers, le livre le plus populaire était
le Livre de Cuisine de l'École Culinaire de Boston (Boston Cooking-School Cook Book).
Au Camp Greene un simple soldat disait qu'il tenait autant à la bibliothèque qu'à sa solde. Cette dernière l'entretenait en tabac, tandis que la première le tenait au courant de son métier, en sorte que, après la guerre, il serait à même de revenir avec les dernières connaissances en ce qui concerne la réparation des automobiles et les travaux de garage. Il ajoutait qu'il avait trouvé dans les livres beaucoup de choses intéressantes qu'il avait souvent cherchées sans jamais pouvoir mettre la main dessus.
« Nom de nom, peut-être que je pourrai encore faire ce métier ! » s'écriait dans un hôpital un jeune soldat en recevant un Uvre de sténographie qu'il désirait. Un jeune homme employé à un central téléphonique disait qu'on l'avait chargé de dessiner les jardins de l'hôpital et qu'il avait demandé un Uvre sur l'art des jardins, qu'on avait réclamé à la direction.
Un jeune boxeur professionnel en convalescence dans un autre hôpital se montrait indifférent aux charmes de la bibliothèque ambulante, déclarant qu'il savait qu'il n'y avait rien sur la boxe et que c'était la seule ehose qui l'intéressait. Quand le bibhothécaire revint le lendemain matin avec la couverture rouge de la dernière édition illustrée du volume sur la boxe de ]a Spaldiîig's Athletic Library, il prit l'ouvrage sans grand -enthousiasme, doutant de sa qualité, mais après un bref examen, il annonça que c'était ce qu'il lui fallait et avant que la bibhothécaire eût quitté la salle, il était
passé à un tel degré de satisfaction qu'il en vint à lui montrer ce qu'il avait de plus précieux : une boîte à. cigares contenant des lettres à lui adressées par les champions légers d'Amérique. En tête de chaque lettre il y avait en gros caractères le nom et le record de quelque héros du ring avec un portrait en pied. « Je me rappelle nettement », disait la bibUothécaire, « la siUiouette belliqueuse de «Harlem Eddie Kelly — la merveille de vitesse du xx^ siècle », l'ami particuUer de mon ami le boxem*, qui, lorsque je quittai la salle, était déjà plongé dans la lecture des pages réconfortantes du livre qu'il croyait ne pas exister. »
« La demande la plus inattendue » écrivait une autre bibliothécahe d'hôpital, « émanait d'un homme très agité, qui était en train de rassembler des numéros isolés de revues théâtrales dans ma pile de périodiques divers provenant de dons. Tout à coup, il se retourna et demanda quelque chose sur la paléontologie, d'une date antérieure à 1916, de préférence « Origin and Evolution of Life » d'Osborn. Il était évidemment très au courant du sujet, connaissait les autorités en la matière ainsi que les ressources de la Bibhothèque Publique et du Musée d'Histoire Naturelle de New- York. Nous demandâmes à l'une des bibliothèques publiques voisines de nous prêter le livre poiu: quelques jours. »
Un jeune homme qui allait s'embarquer pour une destination inconnue demanda au bibliothécahe du camp s'il ne pourrait pas emporter l'une des pièces de Shakespeare avec lui. « Il faut avoir quelque chose de
bon à lire sur le bateau », disait-il. Quand on lui donna plusieurs pièces, il fut ravi.
Walter Camp, le directeur de la section athlétique au Camp Hancock, demanda, par l'intermédiaire du bibliothécaire du camp, quelques hvres décrivant des jeux auxquels pouvaient prendre part des équipes de cent à mille hommes à la fois.
Les livres sm' les expériences ps3'^chologiques étaient populaires. On en faisait subir aux soldats pom' leuva examens et ils aimaient à en pratiquer les uns sur les autres. De temps en temps, il fallait recourir aux bibhothèques pour juger des paris. Un homme se présentait au bureau pour poser une question, regardait la réponse, et disait dans un sourire : « Je savais bien que j'avais raison ! Mes cinq dollars ! »
Un bibhothécaire était plutôt surpris de voir un colonel montrer un vif intérêt pour toute vie d'Andrew Jackson qu'on pouvait lui trouver. Il apprit par la suite que c'était son petit-neveu.
Nombreuses étaient les demandes qui témoignaient d'un désir touchant de s'instruire. Un marin de seize ans s'approcha d'un bibliothécaire de camp, les « Premiers Principes » de Herbert Spencer à la main. « Dites, est-ce qu'on peut apprendre à connaître la poésie en lisant cela ? Mon frère fait des vers, et je voudrais apprendre la poésie. «
« Vous et vos amis ne pouvez trop faire pour ces soldats », écrivait le bibhothécaire du Camp Pike. « Un grand nombre des hommes enrôlés subissent une violente secousse en se trouvant dans un milieu absolument
nouveau pour eux. Beaucoup étaient des gens d'importance dans leur commune et ne sont pas rares ceux qui manifestent une éducation distinguée, et les voilà parqués là tous ensemble avec des gens de toutes catégories et de toutes conditions dans la même caserne, rangés en ligne, mangeant dans des gamelles deux cent vingt ensemble, dormant sur des couchettes à moins d'un mètre de distance les uns des autres et faisant toutes les corvées du camp. C'est une tâche nécessaire, évidemment, et les hommes ne se plaignent guère, mais beaucoup ont le « cafard «. Je ne voudrais pas donner l'impression que je crois que ce soit une mauvaise expérience pour eux. Je ne le pense pas. A la fin, ils seront plus hommes qu'ils ne l'étaient auparavant — plus durs physiquement, plus alertes, plus forts et plus mûrs à tous les points de vue. L'armée fait des valeurs des non valeurs, des hommes robustes des malingres, et ceux qui reviendront de cette guerre seront de bien meillem'S citoyens qu'ils ne l'auraient été sans cela. »