CHAPITRE XIX
Dans la salle de récréation d'un hôpital militaire anglais, j'observais un groupe de blessés qui jouaient au billard. L'un d'eux, tout jeune, et qui avait perdu ses deux jambes, prenait son tour au jeu assis sur une chaise roulante en guise d'observatoire. Je me mis à lui parler, mais il s'aperçut tout de suite de la pitié qui régnait dans mon esprit. « Oh ! » dit-il en essayant de venir à mon secours. « Je ne m'en suis pas th'é si mal. C'est mon camarade qui est à plaindi'e. Il a perdu les deux yeux ! »
Tout plutôt que cela. Tel était le sentiment du combattant. Il n'y a rien qui brise le cœur davantage que de voir les blessés dans les hôpitaux, les yeux bandés et ignorant encore leur sort. Vous voyez des hommes qui ont un œil de moins et dont l'autre est en h(S mauvais état — et qui se rattachent à la croyance que celui qui reste est ou redeviendra tout à fait bon.
L'ancienne idée que toute responsabilité cessait avec le retour du soldat à la vie civile, a fait place à un nouveau sentiment du devoir de la part du Gouvernement. On comprend maintenant qu'il ne suffit pas de
panser les blessures du soldat et de lui donner une pension, on doit le rééduquer pour son retour à la vie civile, de manière à ce qu'il puisse se rendre aussi utile que possible tant à lui-même qu'à son pays.
C'est dans ce but que l'Angleterre, la France, l'Italie et les États-Unis ont introduit dans leurs hôpitaux de convalescents des cours pratiques pour les blessés.
On tire parti de véritables travaux manuels non seulement pour leurs heureux effets sur l'esprit et le corps, mais encore en raison de leur valeur professionnelle et commerciale pour les soldats au moment de leur retour à la vie civile. On offre au blessé, dès qu'il est •capable d'un effort physique et mental, des com'S sur le travail des métaux légers, le dessin hnéaire, le travail du bois, le modelage, les moteurs d'automobile et à combustion interne, la réparation des chaussures, l'art de faire des filets, le jardinage, l'élevage des volailles, des lièvres, des abeilles, et la floriculture. Tel a été le résultat que dans de nombreux cas, quoique mis en posture défavorable par la perte de membres et même de la vue, le soldat rééduqué s'est trouvé à même de remplir un emploi souvent plus rémunérateur que celui qu'il avait avant de s'engager.
Procurer des Kvres aux soldats aveugles est une tâche qui ne demande pas peu de réflexion et de soin. Il faut se rappeler en premier lieu que ces hommes sont des commençants dans l'art de Ure avec les doigts, et qu'il faut les pourvoir de livres où l'on emploie le système de Braille avec toutes ses contractions. A cet effet, il faut les familiariser avec de nombreuses abréviations.
On doit préparer des manuels spéciaux pour leur aider à se rendre maîtres des diverses occupations qu'il leur est indispensable d'apprendre pour qu'ils soient capables par la suite d'avoir leur place dans le monde du travail. Un soldat désire encore se tenir au courant des nouvelles. L'Institut National des Aveugles de Londres publie un journal hebdomadaire, « L'Edition Braille hebdomadaire du Daily Mail », qui consiste en 16 pages de nouvelles et coûte 10 centimes.
Il est surprenant de constater avec quelle rapidité les soldats apprennent à lire et à écrire avec le système Braille. C'est probablement dû au fait qu'on donne à chaque élève un professeur particulier. Beaucoup d'entre eux, habitués à une vie active, en plein air, et dont le travail a rendu les mains calleuses, ont à acquérir la délicatesse de toucher requise pour passer les doigts sur les points en relief d'une page de Braille et leur faire remplir l'office des yeux. Cependant, un nombre considérable d'entre eux deviennent des lecteurs relativement habiles au bout de six mois. Ce temps écoulé^ ce n'est plus qu'une question d'entraînement suivi, pour qu'ils deviennent de plus en plus experts. Beaucoup d'hommes qui, dans des circonstances ordinaires, n'auraient lu que peu de bons ou7rages, commencent à présent à lire quelques-uns des meilleurs auteurs en raison de l'infériorité même qu'ils ont d'être aveugles. Comme compensation pour la perte de leur vue, ils s'initient à la joie des belles lectures et voient leur éducation refaite sur un plan nouveau.
Deux institutions en particulier se sont rendues-
C/ir-lii' Ciiltind ]■:. J. I'arkcr FEMMES DE LAKMÉE DU SALUT Elles distribuaient des livres aussi bien que des friandises
célèbres pour cette œuvre de rééducation, — St Dunstan's à Londres et le Phare de France à Paris.