‹ Les livres à la guerreChapitre 47 sur 59 · L ŒUVRE EN ANGLETERRE ET EN FRANCE · texte numérisé non relu

L ŒUVRE EN ANGLETERRE ET EN FRANCE

Grâce au génie d'organisation de Sir Arthur Pearson, l'asile de St Dunstan pour les soldats et matelots aveugles est devenu un centre modèle de travaux pratiques pour ceux qui ont perdu la vue. Le succès de l'entreprise, qui est d'autant plus remarquable que Sir Arthur est aveugle lui-même, doit être attribué en partie aux rapports étroits et constants entre les autorités médicales et militaires. Avant même que le soldat aveugle quitte l'hôpital, on lui confie une petite besogne pour occuper son esprit et l'encourager dans ses efforts en vue d'acquérir un nouveau moyen de se rendre utile. A St Dunstan on fait tout ce que l'ingéniosité peut suggérer et tout ce que la générosité peut fournir pour le tirer de l'abattement où le plonge son infirmité. L'œuvre a pour but de développer l'imagination et de stimuler l'initiative individuelle, de manière à faire bien entendre au patient, qu'à part la perte de la vue, il reste un homme normal, et à faire naître en lui l'orgueil du perfectionnement individuel, pour qu'il considère son infirmité comme une occasion de s'élever, plutôt que comme une calamité. On a appelé cet asile <( la maison la plus heureuse de Londres ». Il a pour devise : « Ce que l'œil ne voit ne saurait peiner le cœur. »

L'enseignement commence à l'instant même où

l'aveugle arrive, et les méthodes emploj^ées ont une telle efficacité qu'au bout d'une semaine, il peut conduire des visiteurs à travers le jardin et les ateliers, ce qui n'est pas une petite prouesse, si l'on considère qu'ils couvrent une superficie de plus de six hectares.

La conception qui sert de base à l'œuvre est que « là cécité n'est qu'une gêne et de celles dont on peut tirer parti ». Le point initial du traitement est ce phénomène physiologique que nos autres sens — l'ouïe, l'odorat, le toucher — auxquels on fait peu appel tant qu'existe la vue, s'atrophient en quelque sorte faute d'usage. Un traitement rationnel réveille et développe ces sens à un point presque incroyable.

Dans les classes, on enseigne la lecture et la machine à écrire selon la méthode Braille et, dès que le sujet a subi l'examen d'écriture reqiiis, on lui donne une machine à écrire pour son usage personnel. Il reste jusqu'à ce qu'il soit bon dans une branche, et alors on l'aide de différentes manières à faire son entrée dans sa nouvelle vie. On lui fournit des livres Braille en abondance. La Bibliothèque Nationale pour les Aveugles prête gratuitement des ouvrages à tous les soldats britanniques que la guerre a rendus aveugles ; et les frais d'envoi sont couverts par l'Institut National pour les Aveugles.

Quoique l'étude de la méthode Braille soit seulement l'une des nombreuses occupations auxquelles les aveugles s'adonnent simultanément, la plupart d'entre eux en possèdent toutes les difficultés au bout de cinq à six mois, et au moment où ils quittent St Dunstan ils

sont capables de lire assez vite pour prendre plaisir à la lecture.

En distribuant récemment des prix aux hommes qui avaient subi avec succès l'examen d'écriture Braille de l'Institut National pour les Aveugles, Sir Arthur Pearson leur dit que trois cent trente-quatre de lem's <îamarades de St Dunstan avaient déjà triomphé à cette épreuve difficile. « Si vous considérez que siu" l'ensemble des aveugles du royaume, trois cents seulement, en dehors de ceux de St Dunstan l'ont subie avec succès, vous pouvez voir combien vous avez lieu ■d'être fiers de vous. »

Voici quelles sont les professions qu'on enseigne et qu'on a choisies après examen approfondi comme oÉtrant les meilleurs débouchés à des aveugles en quête d'un travail rémunérateur : le massage, la sténographie, la manipulation du téléphone, l'élevage de la volaille, la menuiserie, la fabrication des nattes, la réparation des chaussiu-es et la confection des paniers. On enseigne aussi à faire des filets, mais on regarde cela plutôt comme une fantaisie que comme une véritable occupation. En règle générale, les cours, en ce qui concerne les matières les plus faciles, ne durent pas plus de six à huit mois. La sténographie prend plus de temps. L'étude du massage demande d'un an à un an et demi, car, en plus de la dextérité manuelle nécessaire, il faut encore acquérir des connaissances considérables en anatomic, en physiologie et en pathologie, et les examens qu'on doit passer sont très difficiles. On offre à chaque élève une belle collection de

livres techniques en caractères Braille, dont plusieurs ont été compilés par un ancien élève de l'École, qui, ayant perdu la vue au milieu de sa carrière médicale, s'est adonné au massage.

Quoique le massage ne soit pas une occupation nouvelle pour les aveugles, jusqu'à présent, les masseurs aveugles avaient été du moins des personnes douées de qualités intellectuelles supérieures. Pour cette raison, les autorités compétentes furent d'abord portées à considérer comme impraticable d'essayer d'entraîner des soldats aveugles à ce travail. Il n'en est que plus remarquable qu'en un an ou deux, quantité de soldats frappés de cécité au cours de la guerre aient acquis les connaissances voulues pour pouvoir soigner leurs camarades blessés obligés de garder le lit dans les hôpitaux militaires. Dans son récent volume, « La victoh'e sur la cécité », Sir Arthur Pearson s'exprime ainsi : « Il est étonnant d'observer le passage d'un état de désespoir et d'abandon avec la hantise d'une vie inutile, à cet exercice d'une habileté parfaitement stylée dans un travail de première nécessité. »

A St Dunstan on regarde le jeu comme aussi important que le travail. Le canotage, la natation, la boxe, la lutte, sont en grande faveur. On y danse aussi beaucoup et le soir on joue à toute espèce de jeux. Le matin^ on lit les journaux du soir à haute voix. Un club de débats oratoires tient également des réunions très intéressantes.

Tous ces efforts contribuent à mettre en pratique le projet que caressa Sir Arthur en fondant St Dunstan

— la création d'un « petit monde où l'on oubliât ce que des aveugles ne peuvent faire et où chacun s'intéressât à ce qu'ils peuvent faire ». On conseille aux aveugles de ne pas insister sur la différence qu'il y a entre «ux et les autres hommes en remaniant sans nécessité des phrases usuelles, mais au contraire de parler comme tout le monde de (c voir » une personne, de « lire » une nouvelle dans les journaux. A un soldat aveugle qu'on avait conduit à son arrivée à l'hôpital, à travers les bâtiments, les classes, les ateliers et le jardin, on demandait au retour s'il avait été favorablement impressionné : « Oui, Monsieur, seulement je ne puis pas croire que tous ces hommes soient des aveugles ! »

A sa sortie, chaque soldat est muni de l'outillage nécessaire à la profession particuHère qui lui a été -enseignée, et on l'aide à s'installer chez lui. Mais ses rapports avec St Dunstan ne s'arrêtent tout de même pas là, car, par l'intermédiaire de son Service de Soins Ultérieurs, l'œuvre reste en contact avec ses anciens élèves, et elle a l'intention de continuer tant qu'il en restera en vie qui am'ont besoin de son assistance.

Le cas d'un jeune chimiste, devenu aveugle par suite d'une explosion survenue au cours d'expériences pour le perfectionnement d'une nouvelle espèce d'explosifs à haute puissance destinés à l'armée, nous offre un exemple frappant de la manière dont un aveugle peut continuer des travaux qui sembleraient à tant de monde bien au-dessus de ses aptitudes. Encouragé par la promesse d'une place dans la grande maison de produits chimiques à laquelle il était attaché antérieurement, il

attaqua les difficultés qvi se dressaient devant lui avec la plus grande vigueur et la plus grande persévérance, il apprit avec une rapidité tout à fait exceptionnelle et avec l'aide de quelques-uns des plus grands professeurs et experts de Londres, il se tint au courant des progrès scientifiques. Dès quïl reprit ses occupations, on lui confia l'examen de tous les brevets. Il a, depuis, revu et catalogué tous les documents des archives concernant les brevets, en faisant un compte rendu des cas intéressants, et on lui demande de plus en plus souvent des rapports sur des recherches concernant les divers services.

En résumant les raisons qui exphquent la rapidité avec laquelle les soldats aveugles s'instruisent à St Dunstan's, Sir Arthur Pearson insiste particulièrement sur le fait que les maîtres sont aveugles eux aussi. Il y a donc un lien entre les maîtres et les élèves. En entreprenant leur nouvelle besogne, les soldats se rendent compte que quelqu'un qui n'y comprend rien ne leur demande pas quelque chose d'impossible, mais qu'au contraire, ce qui a déjà été fait par un homme placé dans le même état d'infériorité, ils peuvent eux aussi apprendre à le faire, « Depuis que j'ai vu St Dunstan's », déclarait un visiteur, « la formule ' conducteurs aveugles des aveugles ' n'aura jamais d'autre sens pour moi que celui d'un proverbe d'entr'aide humaine ! »

En France, le Phare de France à Paris et le Phare de Bordeaux se livrent à une œuvre semblable à celle de St Dunstan's. Le Phare de France, qui dépend des

]VIinistères de l'Intérieur et de la Guerre, revendique l'honneur d'être le seul collège pour la rééducation des soldats aveugles. Il a été inauguré en mars 1916 par le Président de la République Française et l'Ambassadeur des États-Unis. Il publie une revue en caractères Braille français, « La Lumière », qui est en partie éditée par des soldats aveugles et qu'on distribue partout où un soldat aveugle peut se trouver. Tl.a également fait paraître dix mille volumes sur les sujets les plus variés, allant de la musique aux romans. Le soldat aveugle peut emprunter à peu près n'importe quoi depuis « Le dernier des Romanoff » jusqu'au pluev récent roman de Kipling, ou depuis une grammaire jusqu'à un manuel d'anatomie pour ses études de massage et son programme de rééducation.

Miss Winifred Holt, fille de l'éditeur de New York, Henry Holt, est l'une des fondatrices du Phare. Ses procédés pour susciter l'attention des aveugles sont très pr;itiques. Un visiteur remarqua un jour un petit éléphant de bronze sur le bord de son bureau : « C'est l'un de mes meilleurs amis », dit-elle. « Quand on m'amène un soldat aveugle pour la première fois, il reste assis dans ce fauteuil dans une impotence totale, et c'est à moi de le tirer de là. Bientôt, ses mains s'avancent en tâtonnant, tandis qu'il parle, à la manière des aveugles, et elles finissent par tomber sur l'éléphant. Je dis alors : « Qu'est-ce que vous touchez là ? » En mi instant il a X^assé la main sur l'animal, et il s'écrie : (c Un éléphant. » Alors, je lui remontre qu'il n'a pas lien de désespérer puisqu'il peut voir avec ses mains ».

Quoique le but du Phare de France soit l'éducation supérieure du soldat aveugle, ses portes sont ouvertes aux militaires de toutes catégories, depuis l'officier supérieur jusqu'à l'humble poilu, le seul passeport requis étant d'être aveugle et d'avoir toute son intelligence. Des matières enseignées, la machine à écrire et la sténographie sont les plus en faveur en même temps que les plus utiles, car c'est essentiellement grâce à ces deux professions que le soldat aveugle peut se mêler au monde de ceux qui voient. Les cours spéciaux de commerce sont aussi très en faveur tandis que les arts et les métiers, tels que le tissage, la conduite des machines à tricoter, des presses d'imprimerie, le modelage et la poterie occupent leiu' place dans les sujets d'apprentissage. Un blessé de Verdun, qui avait perdu le bras droit et la vue, fut mis devant un jeu de dames adapté à l'usage des aveugles ; quand il vit qu'il pouvait encore battre son aimable visiteuse qui avait pourtant tous ses sens intacts, il fut si ravi et encouragé qu'il prit un nouvel intérêt à la vie, et du damier, se mit à apprendre le système Braille et d'autres choses aussi simples, jusqu'à ce qu'il fût en état de quitter l'hôpital militaire et de s'adonner avec zèle à l'étude d'une profession utile.

Un zouave robuste revint, porté comme un enfant, sans yeux, sans jambes, et avec seulement un bras. Cependant, il rit de toutes ses forces quand il découvrit non seulement qu'il pouvait encore apprendre à écrire, mais qu'un bras unique pouvait rendre des services d'une valeur commerciale.

Cliché Kadet d- Herbert LA LUMIÈRE DANS LES TÉNÈBRES En haW, : Fabrication d'une carte en relief du théâtre des opérations En bas : Feuille imprimée en système Braille avec diagi-amme montrant

1^ ,-./-v^^- Ac» Ada T-wrii^r>f,i

la portée des projectiles

Cliché Kadel et Herbert

Page 1