L'IMPRESSION DES NOUVELLES DE LA GUERRE POUR LES SOLDATS AVEUGLES
Plusieurs des employées étaient elles-mêmes aveugles
L'Association Valentin Haiiy a organisé des cours commerciaux et enseigne à lire et à écrire en Braille, à écrire avec une plume et avec un guide. Elle imprime en Braille des livres faciles et attrayants, comme les œuvres de François Coppée, d'Alphonse Daudet et d'Alexandre Dumas. Sa bibliothèque est ouverte aux soldats aveugles, et deux fois par jour, on fait la lecture à leur intention, la séance du matin étant consacrée aux journaux. L'Association s'efforce de créer une vie de famille. La conception sur laquelle reposent tous ses efforts est qu'un aveugle peut et doit refaire sa vie.
« Un Phare pour les Aveugles », ou la vie de Henry Fawcett, le Directeur Général aveugle des Postes d'Angleterre, par Miss Winifred Holt, avec une préface de Lord Bryce, a été publié en caractères Braille par l'Institut National pour les Aveugles, et sert à présent de lecture aux soldats britanniques que la guerre a rendus aveugles. L'Institut National a également tiré en Braille français la traduction de cet ouvrage par le Marquis de Vogiié, — cadeau des Britanniques à leurs alliés aveugles.
Une Américaine, Miss Alice Getty, a inauguré un travail d'un nouveau genre pour les aveugles. Ce fut durant l'automne de 1915, deux officiers français aveugles lui ayant demandé si elle ne voudrait pas leur donner quelques leçons d'anglais pour qu'ils pussent converser avec leurs camarades d'infortune anglais. Miss Getty essaya de trouver une grammaire anglaise écrite en Braille, mais elle apprit que les seules en
existence à Paris appartenaient à l'Association Valentin Haûy et ne se prêtaient pas. Là-dessus, elle décida de faire une grammaii-e Braille — elle-même. Tout en y travaillant, elle se rendit compte du grand besoin de livres des aveugles. Elle acheta une macliine pour imprimer en Braille et elle transforma un appartement vacant en une imprimerie qu'elle appela La Roue (qui est le symbole de la Sagesse en Orient).
Ayant reçu la demande d'une grammaire françaiseespagnole, et comme on n'en pouvait trouver, Miss Getty en fit une avec l'aide d'une personne qui connaissait l'alphabet Braille espagnol. Ensuite, on demanda des traités de massage, — profession à laquelle les aveugles se sont particulièrement adomiés. Miss Getty se mit alors à faire paraître des livres permettant aux aveugles de rester au courant de la pensée et de la littérature du jour. On envoyait des exemplaires de chaque ouvrage aux bibUothèques Braille en province. En peu de temps, quatre-vingt-dix-sept soldats aveugles firent appel individuellement à la collection que Mis» Getty avait constituée.
Quand les services de l'imprimerie et de la bibliothèque parvinrent a un tel point de développement que Miss Getty ne put plus s'en occuper elle-même, ils furent pris en charge par le Fonds de Guerre Permanent Américain -Britannique- Français -Belge pour secourir les Aveugles. Ce Fonds fournit des livres aux différentes œuvres de ces pays, de même qu'à n'importe quel soldat aveugle avec lequel la direction peut se trouver en contact.
La grammaire anglaise, par laquelle Miss Getty a ■débuté, en est maintenant à la troisième édition, ainsi que le volume qui en est le complément « Les mots anglais groupés d'après leurs sons ». Deux éditions de la grammaire espagnole de Sauer-Serrano ont été publiées et suivies d'une meilleure encore par Hernandez. Les statistiques pour les trois derniers mois de 1917 accusent 875 volumes imprimés et cartonnés. Un rapport récent établit qu'on a publié 3.765 volumes. Chaque mois, on envoie deux ou trois livres à chaque personne qui est portée sur la liste de la Roue, Certains de ces ouvrages sont illustrés par un procédé spécial.
L'œuvre et la Bibliothèque de Miss Getty, qui sont soutenues en grande partie par des dons provenant des États-Unis, ont maintenant leur direction au siège du Fonds, 75, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Les aveugles de guerre auront à leur disposition une bibhothèque municipale spéciale dans un local communal de la rue du Vieux-Colombier, à Paris, qui, sur la proposition de M. Pierre Godin, va être aménagé à cet usage.
l'œuvre aux états-unis
Les méthodes employées par le gouvernement des États-Unis pour la rééducation des aveugles ont emprunté leurs meilleurs traits aux systèmes anglais et français. On prenait soin des hommes en France avant leur embarquement, on leur faisait subir un entraînement pendant la traversée, et à leur retour dans leur
pays, on leur donnait une série complète de cours dans une école-hôpital. Quand ils étaient en état de rentrer dans la vie civile, on leur procurait des emplois appropriés.
Madame T. Harrison Garrett a fait don à cette œuvre de son hôtel particulier et de son domaine de trentecinq hectares à Roland Park, près de Baltimore. La maison a été transformée en une école-hôpital complète pour aveugles, connue sous le nom de « Evergreen Hospital ». On a construit des salles de classe, des amphithéâtres, des boutiques, des piscines et des gymnases sur les pelouses. On y enseigne au soldat aveugle à vivre en aveugle, à avoir confiance en lui, à comprendre tout le prix physique et mental d'une occupation assidue, bref, à trouver la lumière dans le travail. Les cours comprennent la lecture et l'écriture d'après le système Braille, la machine à écrire, la transcription au dictaphone, les communications téléphoniques et diverses branches de la gymnastique et de l'athlétisme. On enseigne encore les éléments de certains métiers, comme le tissage, le travail du bois, la pose du ciment et la confection des filets. Il faut, pour suivre le cours complet, une durée de trois mois à un an. Certains aveugles, qui auront 100 dollars par mois pour impotence totale et 57 dollars et demi de l'assurance du gouvernement, croient tout d'abord qu'ils n'auront pas à travailler, mais ils ont vite fait de se convaincre qu'un emploi est nécessaire à leur bonheur. «Ne laissez personne faire pour vous ce que vous pourriez faire vous-même «, tel est le conseil que donne l'instructeur au nouvel aveugle.
On fait tous les efforts possibles pour inciter les soldats à apprendre le système Braille comme un moyen de contact avec le monde extérieur qu'ils ne peuvent se permettre de négliger. Parfois, on rencontre de la résistance, mais on parvient à persuader presque chaque homme d'une manière ou d'une autre. On induisit un aveugle à entreprendre cette étude grâce à l'intérêt qu'il manifestait pour une ardoise Braille. Pour d'autres, la détermination provint de leur désir de prendre part aux parties de cartes qui sont organisées comme distractions mondaines et auxquelles on invite de jeunes femmes ; pour se servir des cartes, qui portent des figures en rehef, il faut, en effet, posséder les éléments du système Braille. « Je ne veux pas apprendre à lire », disait un vieil homme, « mais je voudrais apprendre à jouer au solitaire ». C'est en apprenant ce jeu qu'il est devenu un lecteur assidu. Dernièrement, il y avait quarante-quatre élèves qui apprenaient le système en même temps.
Certains aveugles étaient fermiers avant d'aller aux armées, et ils n'avaient pas dépassé les classes moyennes des écoles publiques. A l'hôpital, on leur enseigne l'anglais et l'arithmétique et ils profitent des avantages de l'éducation en commun. Ils commencent le système Braille par l'étude de l'alphabet et des contractions, et ils passent ensuite à celle de courtes histoires que des volontaires recopient dans tous les pays.
Un soldat anglais, vétéran de la guerre boer, qui s'était fait naturaliser et s'était enrôlé dans l'armée américaine, perdit la vue au cours de la dernière guerre.
Pendant son séjour à la Maison des Soldats des États- Unis, il suivit des cours par correspondance d'anglais et de droit. Pour lui permettre de posséder les Commentaires de Blackstone, on lut le texte à l'aide d'un dictaphone et on le recopia en Braille.
Un autre soldat aveugle apprend en ce moment l'anatomie sur des cadavres à l'École de Médecine de l'Université Johns Hopkins, en se servant pour manuel de FAnatomie de Gray, transcrite en Braille.
Un soldat américain, qui avait perdu la vue et les deux mains en France, reçut d'un jeune soldat britannique qui avait subi le même sort une lettre aussi intéressante que remarquable, écrite à l'instigation de Sir Arthur Pearson, dans l'espérance que l'histoire des aventures et du succès du correspondant pouiTait rendre l'espérance et la bonne humeur à un autre homme se trouvant dans le même cas.
La lettre fut écrite par le soldat lui-même, sur une machine à écrire spéciale qu'il manœuvrait à l'aide d'un petit marteau attaché à sa main artificielle. Elle ne contenait pas la moindre faute ni surcharge. Le correspondant y déclare que, grâce au cours d 'elocution que Sir Arthur a fait à son usage, il est en état de gagner sa vie, ce qu'il fait en parlant de l'œuvre de St Dunstan's et de l'Institut National pour les Aveugles. De plus, il est chargé de la direction du service dea lanternes à projection, qui sont l'organe de pubhcité employé par ces deux Institutions, et il trouve ce travail fort intéressant.
A cette lettre écrite à la machine de sa propre main.
pour montrer la possibilité de la chose, était jointe une circulaire qu'il avait dictée, et dans laquelle il relatait plus amplement ses aventures depuis le jour où il s'était cru « l'être le plus misérable du monde » et il décrivait les étapes par lesquelles il avait passé avant de comprendre les possibilités qui s'ofîraient encore à lui.
Le nombre de choses qu'il a appris à faire avec ses mains artificielles surprend tout le monde, déclare-t-il, — et lui tout le premier. En plus de la machine à écrire, il peut se servir d'une fourchette, d'une cuiller, porter une canne, sortir son étui à cigarettes de sa poche et prendre une cigarette. En, fait d'exercices physiques, il trouve la. gymnastique suédoise, la natation, le patinage à roulettes et la danse fort praticables. Il peut même monter à cheval, les guides passées dans ses mains artificielles et fixées à ses poignets.
Une fois, il parla au coiu-s d'une réunion sans que personne dans l'assistance remarquât qu'il avait perdu les mains. « Depuis que je suis comme cela, j'ai beaucoup voyagé à travers le pays, et je tire grand plaisir du fait que je puis tromper quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens que je rencontre. »
Le soldat auquel ces lettres étaient destinées en reçut également une d'Helen Keller, qui fut comme une inspiration non seulement pour lui, mais pour beaucoup d'autres :
« Un jour, vous vous demanderez pourquoi les hommes se battent, tuent et rendent infirmes les autres avec qui ils n'ont pas de querelle. Pour satisfaire votre
curiosité, vous lirez. Puis- je vous conseiller de lire des livres comme ' Les Hommes en guerre ' de Latzko, ' Le Feu ' d'Henri Barbusse, et ' New Roads to Freedom ' de Bertrand Russell ? Ces livres vous feront comprendre. Par l'intermédiaire de ces grandes âmes, vous entendrez les cris de la multitude que personne ne peut dénombrer — les victimes du malheur, de l'oppression, de l'injustice féroce dans tous les pays. Si vous êtes de ces esprits qui cherchent à savoir, vous continuerez à lire et à faire des recherches, jusqu'à ce que vous découvriez la chaîne et la trame du tissu des choses qui font que les hommes combattent sauvagement les uns contre les autres sur les champs de bataille de la guerre, de l'industrie et du commerce. Je pense que vous en viendrez à cette conclusion que l'humanité est menacée par un ennemi sans remords — un ennemi qui détrrit le bonheur, la douceur, la bonté dans le monde, — un ennemi qri, sous le masque de la civilisation, assombrit l'esprit des hommes, endurcit leur cœur et réduit à néant leurs plus hautes espérances, leurs plus nobles aspirations. Il ne pourra y avoir ni paix, ni liberté, ni bonheur dans le monde tant que cet ennemi continuera à régner en haut lieu. »
Eugène Brieux, l'auteur dramatique français, s'est tellement intéressé à la rééducation des soldats aveugles qu'il leur a adressé une série de quatre lettres dont le style possède un charme qui naît de sa simplicité, de sa sincérité et de son indépendance de toute sentimentalité. On les a copiées en caractères Braille, de façon à ce que tout soldat aveugle puisse les lire par lui-même.
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Quoiqu'elles aient été conçues pour les agriculteurs et les ouvriers, elles contiennent des conseils et des encouragements pour « tous les hommes qui s'efforcent de s'adapter à une nouvelle \ie dans laquelle leurs yeux se trouveront au bout de leurs doigts ». La première a pour but de relever le moral de l'aveugle en l'engageant à recommencer sa vie avec sérénité et courage autant qu'avec plaisir, car, « lorsqu'on sait d'avance qu'en jouant à un jeu, l'on est forcé de gagner, il n'y a pas à hésiter, mais à engager la partie ». Dans les autres lettres, il conseille l'apprentissage d'un métier, en discute le choix et recommande chaleureusement l'étude des caractères Braille, non seulement pour passer le temps, mais encore pour pouvoir tenir une correspondance et des comptes. Brieux croit fermement qu'il existe
De nouvelles lampes pour remplacer les vieilles — derrière
[ces orbites vides- Habité un cerveau qui a des milliers d'yeux, Auxquels on peut apprendre à voir le monde caché Qui doit certainement exister dans l'invisible.