LES LIVRES POUR LE CORPS EXPÉDITIONNAIRE AMÉRICAIN
Pour le corps expéditionnaire américain en France, le Comité National de Guerre de l'Y. M. C. A. conçut l'idée d'une université d'un nouveaii genre, comportant des salles de cours dans les cinq cents baraques disséminées le long du front français. En plus de l'enseignement des matières élémentaires, on songea aux étudiants plus avancés que la guerre avait fait sortir du collège au milieu de leurs études. Le général Pershing offrit les services de tous les soldats qui étaient des maîtres compétents et qu'on pouvait écarter, sans trop d'inconvénients, des devoirs strictement militaires. Cet enseignement fut repris plus tard par l'Armée. L'Association des Bibliothèques Américaines prêta son concours de toutes les manières, et on lui confia le choix et la distribution des collections particulières de livres dont on avait besoin pour les lectures supplémentaires.
Dans chaque division du corps expéditionnaire amé-
ricain il y avait un homme au courant du service des bibliothèques, qui était nommé par l'Armée au poste de bibliothécaire de division. Il était chargé de faire parvenir à la Direction de l'Association des Bibhothèques à Paris des renseignements sur le nombre et l'importance des classes constituées et les sujets d'étude, ainsi que tous autres renseignements nécessaires pour rassembler les livres d'enseignement, à l'exclusion des manuels qui étaient fournie par l'Armée. Il avait aussi pour mission de s'assurer qu'à leur arrivée à la division, on les distribuait promptement et convenablement, que des hommes compétents étaient chargés d'en prendre soin et qu'on les destinait au meilleur usage. Il restait en étroit contact avec l'officier de l'école divisionnaire, qui était chargé de la surveillance générale de l'enseignement dans la division.
Pour chaque armée, l'Association des BibHothèques Américaines nommait parmi son propre personnel un bibhothécaire d'armée, qui surveillait le service des bibhothèques et donnait aux bibliothécaires de division l'assistance et les conseils nécessaires.
On distribua des bibliothèques d'étude uniformes, d'environ 400 volumes chacune, aux quelque 500 écoles établies par la Commission de l'Enseignement de l'Armée et réparties sur l'ensemble du corps expéditionnaire américain. Un nombre à peu près égal de petites collections de livres choisis spécialement fut fourni aux postes où l'on ne faisait que des cours élémentaires ou particuliers. Ces collections comprenaient environ 1.000 ouvrages. A cet efifet, on acheta aux
États-Unis plus de 300.000 volumes qu'on envoya en France grâce à un tonnage accordé par le Ministère de la Guerre. La poste militaii'e en assura le transport en des boîtes de 120 livres chargées sur des fourgons des postes, ce qui facilita grandement la distribution aux points où se faisaient les cours. Les livres supplémentaires dont le besoin se faisait sentir de temps en temps étaient transportés soit par un service de courrier hebdomadaire, soit, là où ce n'était pas possible, par la poste.
Le nombre et la diversité des cours que donnaient les écoles de l'Armée étaient tels qu'un soldat pouvait apprendre à peu près tout ce qu'il voulait, depuis la machine à écrire jusqu'à la théorie de la musique. Parmi les sujets enseignés au Mans, pour ne citer qu'un seul exemple, il y avait le droit, la sténographie, l'art de la vente et de la publicité, la correspondance, l'espagnol, le français, les mathématiques, le journalisme, la parole en public, l'art et l'architecture. Chaque soldat avait ainsi l'occasion d'augmenter ses aptitudes pour son état, ou de se préparer à trouver un emploi meilleur à son retom^ aux États-Unis.
L'Association des Bibliothèques Américaines fournit également une bibliothèque à l'Université du corps expéditionnaire américain, qui fut inaugurée en 1919 à Beaune. On n'admettait dans cet établissement que les sujets qui avaient au moins la préparation nécessaire pour suivre les cours de l'enseignement supérieur. Près de la moitié des 10.000 hommes qui fréquentaient les quatorze collèges avaient déjà des titres universitaires
effectivement. Le fait que le directeur de cette entreprise, le T>^ John Erskine, de l'Université de Columbia, put citer plusieurs centaines d'étudiants qui préférèrent rester à Beaune, quoiqu'on leur donnât le choix de retourner aux États-Unis avec leurs unités, prouve que le travail qu'on y faisait avait du bon.
A Beaune, les deux grands problèmes pour les bibhothécaires étaient les livres et la place. On installa une collection de 30.000 volumes et l'on ajouta deux ailes à la bibUothèque, ce qui permit de porter à 1.500 le nombre des lecteurs. Cette bibUothèque remphssait un double but. Son principal objet était celui d'une bibliothèque ordinaire de collège ou d'université, mais on ne pouvait ignorer les demandes de livres en général et elle faisait aussi l'oflftce de bibhothèque pubhque. Les romans étaient ce qu'on demandait le moins, et cela quoique les volumes sur les rayons fussent absolument nouveaux. Leur pom*centage de déplacement par comparaison avec celui des livres d'étude était d'environ un pour six. Cela s'exphque par le fait que la bibliothèque était abondamment pourvue de hvres de l'espèce dont les soldats avaient le plus besoin — et qu'ils étaient à portée de la main sur des rayons, « L'attrait des rayons et des livres neufs est très puissant pour des hommes qui ont été à la dure un ou deux ans )), disait le bibhothécaire. « Ces livres neufs comprennent pom- ainsi dire tous les sujets susceptibles d'intéresser nos hommes — tous les métiers, toutes les professions, toutes les carrières, les sports, l'histoh'e, la pohtique, les voyages et la Uttérature. Les livres sur la France
sont très demandés, mais les drames, les poèmes, les essais (la critique d'art et la critique littéraire jouissent d'une faveur incroyable) sont nettement au premier plan ».
l'œuvre britannique en vue de l'après-guerre
Pendant le cours même des opérations, le gouvernement britannique envisagea la période de réadaptation qui suivrait la guerre. Parmi ses nombreuses créations en vue de la reprise des travaux ordinaires, il faut compter l'École Militaire du Service Actif du Ministère de la Guerre, qui donnait au soldat britannique, soit dans le pays même, soit dans les territoires occupés, l'occasion d'étudier pour son plaisir et son prolBt au cours de son service même. L'instruction n'était pas limitée aux sujets professionnels, quoique ceux-ci y entrassent en grande diversité, mais elle s'étendait à presque tous les sujets enseignés dans une université moderne, y compris les langues, la littérature, l'histoire et les sciences.
Ce n'était pas une tâche aisée que de fournir des livres pour une entreprise de cette importance, à une époque où les imprimeurs et les éditeurs souffraient de la pénurie de la main-d'œuvre. De nombreux ouvrages classiques étaient épuisés et l'on devait en trouver d'autres pour les remplacer, afin de ne pas interrompre les cours. A un moment même, la crise fut si aiguë que le Ministère de la Guerre dut envoyer des circulaires aux établissements d'enseignement de second ordre et réussit à obtenir le don d'environ 15.000 volumes. Le
Bureau de la Librairie prêta son concours de temps^ en temps et fit imprimer et relier les livres dont on avait le besoin le plus urgent. En principe, on laissait les étudiants libres d'acheter les livres. Ceux qui ne pouvaient pas le faire en étaient pourvus d'une autremanière, généralement au moyen d'un prêt pour la durée des études. On expédia plus d'un million de volumes pendant l'automne et l'hiver 1918-1919.
Des officiers-instructeurs furent envoyés dans les hôpitaux ainsi que sur les points de concentration des troupes. Si des malades ne peuvent se livrer à des études ardues, le stimulant que leur procure la vue deslivres ou l'audition de causeries sur des sujets variés suffit souvent à ranimer leur intérêt languissant pour la vie. Dans les hôpitaux où les patients étaient surtout des simples soldats, on insistait tout particulièrement sur l'enseignement des métiers et les convalescents manifestaient le plus grand enthousiasme pour la mécanique automobile, le dessin linéaire, la tenue des livres, la comptabilité, la sténographie et la machine à écrire, les méthodes commerciales et la vente, l'agriculture^ les tissus, l'élevage des abeilles et de la Volaille. Il y avait également des cours d'histoire, de langues, de littérature, d'économie politique, de science générale et de musique. Presque tout l'enseignement était donné par des officiers séjournant dans les hôpitaux et par des instituteurs des écoles voisines.
Quelqu'un qui visita un hôpital où l'on soignait des cas graves, qui retenaient les soldats pendant plusieursmois, y trouva des classes comprenant de quinze à
soixante-quinze élèves. Le jeune et énergique capitaine écossais qui avait la dii*ection de l'enseignement avait emprunté mie ruche autour de laquelle il comptait voir les hommes se bousculer aussi avidement que les abeilles, et il attendait avec impatience l'arrivée de deux automobiles pour ses cours d'automobilisme. Il était convaincu que les profits de l'élevage de la volaille attireraient les infirmes, mais il n'avait pas pu obtenir les différentes espèces de poulets ni la couveuse demandées. « Tel était son enthousiasme », rapporte le visiteur, « que si j'avais été le millionnaire américain qu'on nous croit tous, j'aurais été lui acheter sur-le-champ toutes les poules en vue et des couveuses montrant tous les stages de la croissance des poussins ».
Un autre aspect de l'œuvre entreprise par le gouvernement en vue de l'instruction nous est présenté par la Division des Emplois du Ministère du Travail, qui avait pour but de procurer à tous les officiers et à tous les soldats des hôpitaux les livres particuliers dont ils avaient besoin pour s'entretenir dans leur profession ou leur métier. Alors que le Ministère de la Guerre fournissait les hommes plutôt en masse, ce service ne s'occupait que de cas et de besoins individuels. Il envoyait à tous les hôpitaux des formules à faire remplir par les blessés et indiquant quels sujets les intéressaient, ou plus souvent — particulièrement quand on avait affaire à des étudiants — quels livres précis ils avaient besoin de lire. Quand la demande restait vague, le service consultait un expert pour pouvoir servir le mieux possible les intérêts de l'étudiant. On achetait
ou empruntait les livres à des sociétés et à des particuliers et, à moins que le sujet ne fût d'une espèce tout à fait spéciale, on les expédiait dans les vingt-quatre heures qui suivaient la demande. Ce service se faisait gratuitement, y compris les frais d'envoi.
La Biblitohèque Centrale des Étudiants à Londres joua un grand rôle dans toutes ces opérations. Cet établissement avait pour but de venir en aide aux étudiants qui suivaient des cours complémentaires dans les universités, sans avoir les moyens d'acheter les livres coûteux dont ils avaient besoin. En 1915, il obtint un don de la Fondation Carnegie, et la collection qui avait été constituée à Toynbee Hall par l'Union Éducatrice des Travailleurs devint le noyau d'une bibliothèque plus vaste, qui rendit des services presque sur-le-champ au gouvernement. Sur la demande du Ministère des Pensions, on prêta des ouvrages techniques à des soldats blessés qui essayaient de se mettre en état de reprendre la vie civile. La bibliothèque fut également des plus précieuses pour les étudiants de l'École Militaire du Service Actif et pour la besogne de la Division des Emplois du Ministère du Travail.
l'américanisation
Voici ce que le D^ Nicholas Murray Butler disait récemment : « La guerre a pleinement mis en évidence le fait que l'unité nationale est en danger non seulement en raison des illettrés, ce que l'on sait depuis longtemps, mais encore par suite de la diversité des
langues, et le manque de complète compréhension et ■collaboration qui en résulte. On ne devrait permettre à aucune communauté américaine de substituer quelque autre langue à l'anglais, comme base ou instrument commun d'éducation scolaire, » Le programme formulé par le Comité National des Cent, nommé par le Commissaire à l'Enseignement, pour pourvoir aux moyens de renforcer le système d'enseignement public, portait particulièrement sur l'usage général de la langue anglaise comme moyen de répandre la compréhension et l'appréciation communes des principes et de l'idéal américains, iiinsi que des devoks civiques. « Nos citoyens étrangers qui ne sont pas américanisés », déclarait M. H. H. Wheaton, président du Comité, « sont le point faible de notre chaîne, et en Europe on a pénétré cette faiblesse et l'on s'en est servi contre nous ».
Il y avait dans les cantonnements des milliers de soldats pariant des langues étrangères et auxquels il fallait apprendre à comprendre l'anglais, à lire et à donner des ordres dans cette langue. Pour eux l'Y. M. C. A. et d'autres institutions étabUrent des écoles, tandis que les bibliothèques de camp leur fournissaient des livres. On envoya à chaque camp un certain nombre d'exemplaires d'un livre d'anglais élémentaire pour adultes. En guise de manuels pour les classes, la Commission des Bibhothèques Pubhques Gratuites du Massachusetts envoya au Camp Devens des exemplaires de « L'Anglais pour les Nouveaux Américains » de Field et de « L'Enseignement civique pour les Américains en formation » de Plass. Les leçons d'anglais se faisaient
surtout par conversation et roulaient autant que possible sur les devoirs journaliers du soldat. Plusieurs bibliothécaires trouvaient très utile également « Le Nouveau Livre de lecture pour les Écoles du Soir, adapté à l'usage des étrangers », de Faustine et Wagner. Un Polonais, qui ne pouvait ni lire, ni dire un mot d'anglais, à son arrivée à l'hôpital du Fort Sam Houston, était capable de lire tout le livre, à son départ, et s'y était tellement attaché que le bibhothécau'e lui fit cadeau de l'exemplaire dont il s'était si assidûment servi.
On demandait à un cordonnier basané, attaché à un hôpital militaire, pourquoi il ne venait plus chercher de livres italiens à la bibliothèque. « J'aime beaucoup lire des livres italiens », répondit-il avec orgueil, « mais maintenant je suis en train d'apprendre à lire l'anglais ». Un officier, en quête d'un interprète dans le même hôpital, demanda à un jeune homme qui avait juste reçu ses pièces de naturahsation, s'il était Itahen : « Non, Monsieur », reprit-il avec vivacité, « je suis Américain, mais je parle italien ».
Avant que le soldat d'origine étrangère puisse lire ou parler l'anglais, il faut d'abord lui donner des livres dans sa propre langue. C'est pom*quoi les bibliothèques de camp contenaient des livres en yeddish, en polonais, en lithuanien, en français, en italien, en allemand, en Scandinave, en russe, en chinois, en letton et en de nombreuses autres langues. Une demande adi'essée à New York avait pour objet « Les Mille et Une Nuits » dans le texte arabe original. Grâce à l'Université de
Columbia on trouva le livre et on renvo3'^a au camp^
D'un camp du Sud-Ouest arriva la nouvelle que le recrutement avait amené des milliers de Mexicains, habitant le sud de l'Arizona, le Nouveau Mexique et le Texas. Ils ne savaient pas lire l'anglais et avaient le plus grand désir de livres espagnols.
Un jour un jeune grec montra un livre dans sa langue à la bibliothécaire de son camp et lui demanda si elle l'avait jamais lu. Elle dut avouer que le grec moderne ne faisait pas partie de ses connaissances. « Mais c'est traduit de l'anglais », lui expliqua-t-il, « et cela s'appelle ' Sherlock Holmes ' ».
Il ignorait que le livre représentait l'une des méthodes employées par l'Association des BibUothèques Américaines pour inciter le soldat d'origine étrangère à l'étude de l'anglais. En effet, un homme qui trouvait sur les rayons d'une bibhothèque anglaise un livre qu'il venait de lire dans sa propre langue était tenté d'en entreprendre la lecture ; de plus, le fait qu'il connaissait déjà l'histoire en rendait le texte anglais plus facile à comprendre. H y a quantité de livres, tels que « Huckleberry Finn » et « Robinson Crusoe » qui ont été traduits dans toutes les langues connues, et l'Association des bibliothèques Américaines répandait ces ouvrages à profusion dans les bibliothèques des camps où il y avait beaucoup de soldats ne parlant pas anglais. C'est ainsi que dans un lot de li\Tes en yeddish reçu au Camp Lee, il y avait des traductions de « Captains Courageous » de Kipling, et des œuvres de 0. Henry.
A la bibhothèque du Camp Greene, un soldat, à qui
l'on avait donné un exemplaire de « Cuore » de De Amicis, demanda un livre de lecture en italien. Il avait été à l'école en Italie, disait-il, mais il n'avait jamais fréquenté d'école américaine. Il refusa « L'Anglais pour les Étrangers » de Miss O'Brien, mais fut très satisfait du (c Second livre de lecture » de Baldwin. On réquisitionna les livres en italien et en polonais pour les soldats en traitement dans les hôpitaux du Camp Hancock, qui pouvaient à peine parler l'anglais et étaient absolument incapables de le lire.
Au Camp Mac Arthur, on se servait couramment des livres en espagnol, en français, en grec moderne, en italien, en russe, en roumain, en yeddish et en polonais. Un jeune Polonais, très intelligent, exposa au bibliothécaire que sa femme et ses deux enfants étaient dans une partie de la Pologne envahie par les Allemands, et qu'il n'en avait pas eu de nouvelles depuis le commencement de la guerre. Il s'était engagé dans l'espérance de contribuer à la formation d'une Pologne indépendante. Son père lui avait dit qu'il fallait que la Pologne fût libre un jour et qu'il devait apporter son concours. La demande d'une petite collection de livres arabes était accompagnée de l'avis qu'il y avait plus de cent hommes au camp qui pouvaient s'en servir et qui avaient autrefois l'habitude d'en emprunter à la Bibliothèque Publique de Milwaukee. Un homme suggéra qu'il serait désirable d'avoir une Bible et quelques classiques en arabe. Une liste d'ouvrages en hébreu et en yeddish, dressée par plusieurs soldats du Camp Gordon et envoyée par le bibliothécaire qui en recommandait
r achat, comprenait quelques-uns des meilleurs auteurs et des plus populaires dans ce genre de littérature.
« Pas lire anglais », murmurait un blessé avec hésitation, en réponse à l'offre d'un journal illustré. « Lire l'italien ? » demanda la bibliothécaire à tout hasard. Le regard de détresse fit place à un sourire et on donna au soldat le quotidien de New York II Progressa Italiayio et l'une des « romanzas » qui sont chères à tout italien. La bibliothécaire s'enquit s'il avait combattu en Italie, « En France », répondit-il, « dans l'armée américaine ».
Deux jeunes gens se présentèrent au wagon-bibhothèque du Camp Dix. Le premier venait chercher un bon roman d'amour, et le second, après bien des hésitations, choisit un mince volume qu'il montra à son camarade avec un certain embarras. « Cà, c'est bon^ mon vieux, çà fera ton affaire », déclara le premier. C'était» L'Anglais pour les Américains nouveau venus: Cours pour les Commençants » de Roberts. « Il est russe», expliqua le premier. Le bibliothécaire fit alors remarquer des romans russes qu'il y avait de l'autre côté du wagon, et c'est l'un de ces derniers sous un bras et le « Cours pour les Commençants » sous l'autre que le jeune homme s'en retourna à sa couchette.
L'officier chargé du moral au Camp Devens écrivait à un membre de la Commission des Bibliothèques Publiques Gratuites du Massachusetts : « Il est curieux de remarquer le genre de livres qui intéresse nos soldats nés à l'étranger. Ils semblent désirer les ouvrages des meilleurs auteurs et ils apprécient l'occasion qui leur est offerte de les avoir à leur disposition à la bibliothèque
LA XULKKiTL KE DE LKSPKIT ET CELLE DL LOHi'S
du camp, grâce aux diverses institutions auxiliaires. Je voudrais que vous pussiez attirer l'attention de la Commission des Bibliothèques Gratuites du Massachusetts sur le fait que la possibihté de lire de bons ouvrages dans leur langue maternelle, offerte à ceux qui parlent l'arabe, l'arménien, le finnois, le français, le grec, l'italien, le Hthuanien, le polonais, le portugais, le russe, le suédois et le yeddish, a grandement facilité aux autorités militaires le maintien du bon esprit parmi les hommes et le développement mental de ceux-ci pendant leur séjour au Camp Devens ».
A l'hôpital du Camp Merritt, on demandait des livres en grec ancien ou moderne et en polonais. « Nous n'en avions ni des uns ni des autreê », disait le bibliothécaire, « mais un Grec qui pouvait lire un peu l'anglais prit ' Les Quinze Batailles Décisives ' de Creasy, et par la suite une histoire de Grèce qui lui plut tellement qu'un homme de couleur dans la même salle la demanda sur sa recommandation. On offrit à un Polonais, qui l'accepta, une traduction de Sienkiewicz, en attendant, et quand il la rapporta, on avait reçu des journaux polonais, devant lesquels son visage se transfigura de plaisir ».
Dans la salle des opérés à l'hôpital de base du Camp Dix, il y avait un Suédois laconique du train des équipages. Il exposait son cas brièvement, en désignant sa jambe impotente ; « Je voulais dresser un cheval, et c'est lui qui m'a dressé ». Quand on l'asseyait dans son lit, il demandait des livres, non sur le dressage des chevaux, mais sur l'électricité.
« Avez-vous des livres de George Birmingham ? »• demandait-on à la bibliothécaire de l'hôpital du Camp Dix. Ayant promis un livre de cet auteur pour le lendemai matin, elle s'arrêta pour noter la demande et transcrivit le nom de MuLrooney d'après la carte placée au pied du lit. « Vous devez être Irlandais », hasarda-telle, en guise d'entrée en matière. « Pour sûi* qu'aveo un nom comme çà sur mon enseigne, vous n'avez pas besoin de me demander si je suis Irlandais ! » EUe apprit que Mulrooney venait du comté de Mayo, ce coin de l'Irlande auquel le Chanoine Hannay a donné une nouvelle réputation et un nouvel intérêt sous le pseudonyme de George Birmingham.
« iVvez-vous des livres de médecine sur les chevaux ? y^ s'écriait joyeusement à travers la salle un patient nouvellement arrivé. La bibhothécaire prit une autre note sur son calepin et celui qui avait demandé le renseignement donna pour nom James Mac Connell. « Qu'estce que ce Mac fabrique par là-bas ? », s'enquit le comté de Mayo. « Pour sûr, nous autres Macs, on devrait nous< mettre tous ensemble, nous autres Irlandais qui nous aimons si tendrement entre nous ». « C'est pourtant un article d'importation », dit Mac Connell. « Moi je suis purement domestique ». « Pour sûr », répliqua Mulrooney, « il n'y a pas grande différence entre le& sardines dans une boîte comme celle-ci ».
Mulrooney s'intéressait à la poésie irlandaise ; la^ bibliothécaire lui apporta un volume de Yeats et un journal. Il critiquait les prédictions relatives à la Conférence de la Paix et déclarait d'un air beUiqueux
<( qu'il ne serait pas content de laisser là sa béquille et de sortir de son uniforme avant de savoir l'Irlande représentée à la table de la Conférence, Pour sûr, elle a autant de droits à cela que les Juifs à la Palestine ».
Un petit homme brun vint se dresser derrière le bureau de la bibliothèque du Camp Mac Arthur et demanda : « Vous avez du grec ? — Certainement », répondit l'employée en lui montrant où étaient les livres grecs, et il choisit « Don Quichotte », le visage souriant et mille remerciements à la bouche.
Un des plus fidèles clients de la bibhothèque du Camp Beauregard était un Russe, jadis sous-heutenant dans l'armée du tsar. Grâce à la bibhothèque, il suivit un cours d'enseignement secondaire par correspondance.
« C'était passé cinq heures de l'après-midi avant le jour des Actions de Grâces », écrit Miss Marilla W. Freeman, bibhothécaire de l'hôpital du Camp Dix. « On avait rentré pour la nuit le wagon de livres de la bibhothèque, comme les jeunes gens appellent notre voiture roulante de hvres et de revues pour les salles. Il faisait nuit au dehors et ma femme de service était allée dîner. Ma visite des salles était censée terminée pour la journée quand, à travers les corridors, circula le bruit que notre premier détachement de blessés d'outre-mer était enfin arrivé et qu'on le répartissait entre les salles de chirurgie — des quantités dans la salle 23. L'une des plus iameuses compensations pour une active bibhothécaire d'hôpital est qu'elle peut circuler dans n'importe quelle salle, à toute heure, aussi je ne pus résister au désir
de me glisser dans le n^ 23. Ils étaient là, en efifet, beaucoup d'entre eux clopinant sous leurs bonnets de police d'outre-mer et essayant de s'orienter. Toutes sortes de béquilles, de cannes et d'écharpes sautèrent sur leurs jambes et m'entourèrent, attirées par mon uniforme de bibliothécaire de guerre, nouveau pour ces hommes, quoique tous assurassent qu'ils avaient eu en France des Hvres de l'Association des BibUothèques Américaines. Je leur dis combien nous étions heureuses de les revoir et de ce qu'ils étaient venus précisément dans notre hôpital ; je leur fis voir les livres et les revues dans la petite collection de la salle, et promis de revenir le lendemain matin avec une pleine poussette de nouveaux Hvres et de journaux. J'avais les mains vides, à part un ou deux journaux grecs laissés pour compte^ qui sortaient de mon sac. Je leur dis que j'étais fâchée de n'avoir rien pour eux sous la main.
« Un joli géant blond, qui avait l'air d'un Américain de naissance et portait le bras en écharpe, examinait avec soin les journaux qui étaient dans mon sac.
« Qu'est-ce que vous avez là ? demanda-t-il fort poliment. — Oh ! rien qui puisse vous intéresser, seulement deux vieux journaux grecs. — Mais le grec est ma langue » reprit-il, « et il y a longtemps que je n'en ai pas vu un mot. Puis- je les prendre ? » Et tout en se jetant sur la première chaise venue et en se plongeant dans la lecture des précieux journaux, il murmurait avec ravissement : « Les premiers mots de grec que j'aie^ vus depuis six mois ! »
Miss Freeman ajoute que ce petit incident lui fit
comprendre, comme rien ne l'avait encore fait, combien de nationalités ont contribué à la formation des États- Unis et ont donné leur sang, comme l'Amérique de T^ieille souche, sur les champs de bataille de France.