DANS LA RUSSIE D 'AUJOURD'HUI
Ernest Poole reproduit dans « Le Village » une série d'interviews accordées par des personnages représentant la Russie rm-ale' telle qu'il la vit en 1917. Un jeune iomme de vingt ans parlait avec enthousiasme de ce qu'on ferait quand il y aurait une Maison du Peuple : « Nous ne pouvons pas lire l'anglais, mais s'il y a suffisamment de gravm'es dans les livres, les paysans s'en serviront jusqu'à ce que chaque page soit aussi sale que l'intérieur d'une étable ! » Il rit, « Nous mettrons •ces livres dans la salle de lecture, au second étage de notre Maison du Peuple. Nous tâcherons d'avoir aussi une pile de hvres russes. Mais si on ne nous envoie pas de hvres sur l'Amérique, les Allemands nous enverront de pleins wagons de livres, de films et de gravures pour nous montrer l'excellence de leur pays. »
Le maître d'école du village émit des idées semblables : « Ici, comme on apprend à piocher le sol, on apprendra à piocher les hvres pour y chercher les grands trésors du passé. Il faudra toujours qu'il y ait un maître pour distribuer les livres aux parents comme aux enfants. On a installé de nombreuses bibhothèques de village en Russie ces dernières années, mais la plupart ne font que de prêter les livres sans étudier les lecteurs, ce qui
est perdre son temps stupidement. Le maître doittrouver ce qui convient à chaque lecteur, quelle sorte de livres le séduit particulièrement, puis organiser une sorte de cours convenant à ses besoins et, de cette manière, l'engager lentement sur le chemin — non pas droit, mais tortueux — qui monte en serpentant au haut de la colline, car c'est ainsi que procède l'éducation.
« Je voudi'ais avoir des conférences le soir et des cours pour les parents ; et le cinéma toutes les semaines pour faire connaître les pays étrangers. Il ne faut plus que nos paysans ignorent l'Amérique. C'est le point capital. Chaque école devrait enseigner l'anglais et chaque bibhothèque avoir un bon stock de livres anglais et américains pour contrebalancer ceux dont les Allemands nous font continuellement cadeau. Je vous dis que leurs agents sont allés pendant des années dans les bibliothèques et les écoles de village. Ces genslà sont des fanatiques ; ils travaillent jour et nuit, N'avez-vous pas des fanatiques de cette espèce dan& votre pays ? Pourquoi ne les envoyez-vous pas ? Si vous croyez en la liberté comme les Allemands croient en leur satanée culture, vous viendrez par milliers et vous prouverez votre croyance par vos actions. Vous avez un grand homme, Lincoln. Vous devrez faire connaître son histoire dans toutes les écoles de Russie. »
Dans son compte rendu de la Révolution Bolchevique d'octobre 1917, intitulé « Dix jours qui ont ébranlé le Monde », John Reed nous parle de la soif de lecture et d'instruction qui s'est nouvellement manifestée : « Toute
la Russie apprenait à lire, et lisait effectivement — des ouvrages politiques, économiques, de l'histoire - — parce que le peuple voulait savoir. Dans chaque ville^ dans la plupart des bourgs, le long du front, chaque faction politique avait son journal — et parfois plusieurs. Des milliers d'organisations distribuaient des centaines de mille de tracts et en inondaient les armées, les ^'illages, les fabriques, les rues. La soif de l'instruction, si longtemps inassouvie, éclata avec la Ré\ olution dans toute sa frénésie. De l'Institut Smolny seul il sortit tous les jours, durant les six premiers mois, des tonnes, des wagons entiers d'imprimés, dont on saturait le pays. Insatiable, la Russie absorbait les livres comme le sable chaud absorbe l'eau. Et ce n'étaient pas des contes, de l'histoire falsifiée, de la religion diluée, ou de ces romans à bon marché qui corrompent les mœurs — mais des théories sociales et économiques, de la philosophie, les œu\res de Tolstoï, Gogol et Gorki.
« Nous allâmes au front de la Douzième Armée, derrière Riga, où des hommes décharnés et sans souliers s'atrophiaient dans la boue de tranchées désespérantes ; et quand ils nous voyaient, ils se redressaient, le visage tiré et leur peau bleue de froid apparaissant sous leurs habits déchirés, et ils demandaient avec anxiété si on leur apportait quelque chose à lire ? »
Le D^" Peter x^lexander Speek, russe lui-même et bibliothécaire, s'est récemment livré pour la Corporation Carnegie à une enquête spéciale sur l'immigration des communautés rurales aux États-Unis, en vue de l'extension du champ d'action des bibliothèques. Son rap-
port établit que les mêmes désirs et les mêmes besoins que ceux qu'Ernest Poole et John Reed ont constatés en Russie, se manifestent parmi la population d'origine étrangère de notre propre pays.
Quelque rapide qu'ait été le développement des bibliothèques publiques aux États-Unis, l'avis du T)^ Speek est qu'il n'a pas marché de pair avec les besoins du moment, particulièrement en ce qui concerne les agglomérations rurales. Sur les cinquante-quatre colonies qu'il a visitées au cours d'une année, quarante n'avaient pas de bibliothèque à leur disposition ; les quatorze autres se faisaient gloire d'avoir soit une bibhothèque scolaire, soit une bibliothèque paroissiale. En règle générale, cependant, les bibliothèques de cette nature sont loin d'être satisfaisantes, vu que les bibhothèques scolaires contiennent surtout des livres pour les enfants, alors que les bibliothèques paroissiales consistent principalement en ouvrages religieux et en livres concernant le pays d'origine, ces derniers en langue étrangère naturellement. Leur insuffisance est démontrée par les réflexions d'un vieux colon polonais r il n'y avait rien pour les grandes personnes dans les livres que les enfants rapportaient quelquefois de l'école ; la bibliothèque de l'église ne servait à rien non plus — car qui s'intéressait à Sigismond ou à Frédéric le Grand ? Ce que lui et ses camarades emigrants désiraient, c'était de lire des livres américains sur l'Amérique.