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LES IGNORANTS

Grâce aux bibliothèques de camp, beaucoup d'hommes qui n'avaient aucune instruction à proprement parler furent mis en contact avec des livres pour la première fois. A certains, il fallait apprendre à s'en servir. D'autres ne demandaient qu'à être dirigés dans le choix de leurs lectures. Tous bénéficièrent de l'assistance intelligente et sympathique de bibliothécaires expérimentés qui s'intéressaient à leiu-s progrès intellectuels et aux problèmes de leur vie quotidienne.

Comme un bibhothécaire de camp examinait un « Premier Livre de Lecture en Anglais » et se demandait ce qu'il fallait en faire, un membre de l'Y. M. C. A. vit son expression d'incertitude et lui dit : « Si vous désirez conserver ce hvre dans votre bibhothèque, il vaut mieux ne pas le mettre sur les rayons ouverts. »

« Pourquoi ? » demanda le bibliothécaire. « Parce qu'il y a un certain nombre d'hommes qui ne connaissent pas les éléments de l'anglais et en ont honte. Ils vous

enlèveraient ce livre des rayons sans laisser leur carte, parce qu'ils^ne voudraient pas qu'on les sût si ignorants de leur langue"maternelle )>.

Un autre^membre de la même association, employé sur les trains^de^troupes, qui conduisaient les soldats de chez eux aux camps d'entraînement, offrit une revue à un homme^^qui la refusa par deux fois. Quand on lui dit que, s'il ne tenait pas à lire dans le train, il pouvait la garder'et la lire au camp, il leva les yeux avec tristesse et répondit : « Je ne sais pas lire ». L'employé s'assit à côté de lui et demanda s'il ne pourrait pas envoyer un message de sa part chez lui. Il accepta l'offre et on lui conseilla de chercher l'Y. M. C. A. dès son arrivée au camp et d'entrer dans l'une des classes, où on lui apprendrait à lire et à écrire avant qu'il rentrât chez lui.

Au Camp Gordon, quoique la majorité des illettrés fût composée d'habitants de la ville de New York et comprît des Français, des Italiens, des Juifs, des Lithuaniens, des Ruthènes et des Polonais, il y avait aussi un bon nombre d'Américains de naissance qui venaient des usines du Connecticut où ils vivaient depuis l'enfance. Un ordre leur prescrivit de suivre les cours de l'école du soir une heure chaque jour. Pour eux, l'étude faisait partie des corvées journalières au même titre que l'exercice.

Dans un camp presque tous les quatre mille hommes de troupe de couleur étaient enrôlés dans les différentes classes. Les cours d'anglais élémentaire et les conférences instructives étaient très suivis. Les officiers des

compagnies de couleur tenaient à ce que leurs hommes apprissent à lire et à éciire. Beaucoup s'intéressaient à l'étude des mathématiques et du français. Dans plusieurs cantonnements, un grand nombre d'officiers de couleur suivaient les cours.

La bibliothécaire de l'Hôpital du Fort Sam Houston rapportait que l'un des élèves qui lui donnaient le plus de tracas était un Américain de naissance qui se débattait avec l'alphabet dont il ne connaissait que la première lettre.

« En ce qui concerne l'enseignement, nous sommes débordés «, écrivait-on d'un cantonnement du sudouest. « n y a quelques semaines, plusieurs milhers de recrues de l'Arkansas sont arrivées au camp. La grande majorité ne savait ni lire ni écrire, et à vrai dire, entrait dans le monde pour la première fois.

Parmi les colons à bail de la Floride, il y a de nombreuses familles où les enfants ne savent pas lire et où les parents ne veulent pas qu'ils apprennent. Des périodiques qu'on leur avait envoyés ont été retournés aux expéditeurs, les parents arguant que si les enfants lisaient ces revues et en voyaient les illusti*ations engageantes, ils se dégoûteraient de leur milieu. C'est alors que se fit le recrutement, qui tira les jeunes gens d'un état misérable dont ils étaient satisfaits pour leur donner un premier aperçu du monde extérieur. Pour eux les bibliothèques et les occasions qu'on leur fournissait de s'instruire furent un bienfait sans prix.

Certains soldats venant de Géorgie, à qui l'on demandait leur nom pour les immatriculer, répondaient

« Sonny » ou « Bobby ». Quand on insistait pour savoir leur nom de famille, ils déclaraient ignorer toute autre cbose que leur surnom familier. Il y avait des hommes qui ne savaient pas même répondre à l'appel. Beaucoup d'illettrés, blancs, nègres, indiens et métis, apprirent à lire et à écrire dans les cantonnements. Quoique ce fussent de grands et solides gaillards, il fallait les traiter comme des écoliers en ce qui est de l'intelligence.

Pensez quelle révélation la vie militaire pouvait être pour des gens comme cela ! La conscription les avait arrachés subitement à leur milieu et à leur Hberté pour les soumettre à l'obéissance militaire; mais en même temps elle leur apportait de grandes possibihtés pour s'instruire et s'élever.

L'autre côté du tableau n'est pas sans intérêt non plus. On estime que la nouvelle armée américaine contenait 45.000 étudiants provenant de 576 collèges du pays. Au Camp Devens seul, il y avait 695 étudiants venant de 27 étabhssements secondaires ou supérieurs de la Nouvelle Angleterre. Dès le début ces hommes exercèrent une influence incontestable sur leurs camarades de table, dont beaucoup étaient des ouvriers sortis des usines des centres textiles de cet État. La présence des étudiants imphquait la demande de livres de catégories spéciales dans les bibliothèques de camp. Certains collèges tenaient compte des études faites dans les camps, et il est inutile de dire que la direction du Service de Guerre des Bibhothèques était désireuse de fournir les hvres nécessaires.

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