III. 5, t. VI, p. 18 Que les corps des belles II
Si l'on se reporte à ces différents passages, on verra que le texte de Montaigne n'est pas assez près de celui de Saliat, en général,
pour qu'on puisse déchirer que Saliat est la source. Dans le dernier de ces exemples seulement, la ressemblance verbale est assez grande. C'est lui qui m'invite à croire f|ue Montaigne a ouvert son Hérodote vei-s cette époque, et c'est surtout une allégation qu'on trouve au vingt-troisième Essai du premier livre :
Montaigne Hérodote
11 y a des pays « où les hommes Les hommes portent leurs far-
portent les charges sur la teste, les deaux sur leurs testes et les fem-
femmes sur les espaules; elles pis- mes sur leurs espaules. Elles se
sent debout, les hommes croupis. tiennent debout quand elles uri-
(I 23 t I p 158 ) nent, mais les hommes s'acroupis-
sent.
(II, 35
La seconde partie de cette citation est certainement fournie à Montaigne par l.opez de Gomara ; mais la première n'est pas dans Lopez de Gomara. Il semble que Montaigne, lisant son Saliat, ait été frappé de la ressemblance de ce passage avec celui de Gomara et qu'il ait inséré dans son texte le détail qu'Hérodote seul lui fournissait « Les bommes portent les cbarges sur la teste, les femmes sur les espaules ».
En 1595, la contribution de Saliat devient tout à fait considérable. Les commentateurs ont, à ma connaissance, relevé quarante cinq passages où Montaigne, dans cette dernière partie de son travail, se souvient d'Hérodote. Vingt et un de ces passages ont été reproduits par M. de Zangroniz qui a montré combien pour chacun d'eux Montaigne répète volontiers les mots mêmes du traducteur. Parmi les vingt quatre dont il ne s'est pas occupé, beaucoup sont de simples allusions ou des souvenirs assez librement rapportés ; huit ou neuf cependant sont assez fidèles pour qu'il soit utile de reproduire les passages de Saliat. D'abord, il est curieux de voir Montaigne revenir sur des exemples que, dans les éditions c'e 1580 et 1588 il avait empruntés à Plutarque ou à quelque autre, et, maintenant qu'il a en main l'histoire d'Hérodote, les rectifier, ou plutôt les compléter par les détails que lui fournit son historien. Il avait conté très sommairement l'histoire de Polycrates en 1588 (Jouaust t. IV, p. 22) ; il la complète en
1î)!):;. Nous avons vu. loiit-ii-riiciirc, que c'était l'lular(iiii' qui lui avait, en 1588, fourni la r(''i)ons(; do Cyrns aux l*erses désireux de changer de pays ; il retrouve le niénie fait dans Hérodote, et les mots d'Hérodote sont caractéristiques; Montaigne les ajoute sur son exemplaire manuscrit :
^Vlontaigne
Disant que les terres grasses et molles font les hounnes mois, et les fertiles les esprits infertiles.
(II. 1-2. t. IV, p. 116)
j4épodote
il est ainsi que des régions molles viennent hommes mois, pource que ce n'est le propre d'une même terre de porter fruit admirable et hommes vaillant pour la guerre.
Toujours d'après Plutarque, il avait parlé de ce squelette que les Egyptiens « faisoient apporter dans leurs festins pour servir d'advertissement aux conviez » ; ici encore la phrase d'Hérodote est vive et forte, iMoutaigue se l'approprie :
Montaigne
Comme les Egyptiens, après leurs festins^ faisoient présenter aux assistans une grande image de la mort par un qui leur crioit : « Boy et t'esjouy, car mort tu seras tel. »
l^épodote
Es maisons des riches, après le
repas, un certain homme porte une
image de mort dans un étui, tirée
le plus au naturelle que possible
est, et grande d'une coudée ou deu.x,
laquelle il montre a chacun des
assistants^ et en la regardant il dit :
Bois et t'esjouis, car mort tu seras
tel.
(II. 78j
Mais voici maintenant (juek|ues exemples ([ui n'étaient pas amorcés par les te.xtes de lo8U et de lo88, et qui pénètrent pour la première fois dans les Essais :
JVIontaigi-ie
Artabanus surprint Xerxes, son nepveu, et le tança de la mutation soudaine de sa contenance. II estoit
Hérodote
Quand Xerxes regarda que tout i'Hellespont estoit couvert de vaisseaux, et que tous les rivages, en-
à considérer lu grandeur desmesurée de ses forces au passage de l'Hellespont pour l'enlreprinse delà Grèce : il luy priiit premièrement un tressaillement d'aise à veoir tant de milliers d'hommes à son service et le tesmoigna par l'allégresse et feste de son visage; et tout soudain, en mesme instant, sa pensée luy suggérant comme tant de vies avoient à défaillir au plus loing dans un siècle, il renfroigna son front et s'attrista jusques aux larmes.
(I, 38, t. Il, p 175.)
semble les champs des Ahydénois estoient remplis d'hommes, adonc il se reputa heureux ; toutefois il changea soudain et se prit à larmoyer. Ce voyant Artabanus, son oncle lui dit ainsi: « Comment, Sire, en peu de temps vous faites deux choses qui sont fort éloignées l'une de l'autre : car après que vous êtes estimé heureux, maintenant vous pleurez. » Xerxes lui répondit : (( Considérant que la vie des hommes est si courte, j'ai pris pitié de ce grand nombre d'hommes dont nul sera vivant d'ici à cent ans. »
(VII, 45 et 46.)
Il mesprint lourdement à Artibius, gênerai de l'armée de Perse, combattant contre Onesilus, roy de Salamine, de personne à personne, d'estre monté sur un cheval façonné en cette escole, car il fut cause de sa mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'une faulx entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre.
(I, 48, t. II, p. 249.)
fortune voulut qu'Artybie avec son cheval rencontra Onésile, lequel, selon qu'il avoit esté dit, fut secouru par son coustiller, qui ne faillit d'atteinte. Le cheval leva les deux pieds sur l'écu d'Onésile, mais le coustiller les lui sépara d'une faux d'avec le corps, tellement qu'Artybie chef des Perses, et son cheval, tombèrent en la place sans aller plus loin.