‹ Les livres d'histoire moderne utilisésChapitre 3 sur 21 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

II

VI

iS'i.

VI

Guiehapdin

Outre ces liislorieiis, les conimeiilateurs de Montaigne ont encore signalé quatre emprunts à tîuicliardin ( l) ; mais sur ce point ils ont laissé à glaner derrière eux (2). Aux quatre rapprochements qu'ils ont signalés, on peut joindre ceux qui suivent :

Guichardin

, . . avendo . .

comineiato a parlare da un bastione sopra le conditioni dell'arrendersi Fabritio colonna col Conte di Gaiazzo, la mala guat-dia di quegli di dentro... dette occasiono agliinimici di entrarvi; i quali. . . la saccheggiarono sutta.

(Livre V, Ch. II, p. 357. j

IVIontaigne

Monsieur d'Aubigny assiégeant Cappoûe, et après y avoir faict une furieuse baterie, le seigneur Frabrice Colonne,capitainede la ville, ayant commancé a parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nostres s'en emparèrent et mirent tout en pièces.

Tpad. de Guiehardin

Mais Fabrice Colonne..., ayant commencé à parlementer de dessus un bastion avec le conte de Gaiazze , la mauvaise garde de ceux de dedans donna occasion aux ennemis d'y entrer, lesquels...

la saccagèrent toute.

Trad. HiEnosME de Chomedi

Il Marchese di Pescara si ritorno con maggiore efflcacia a ragionamenti del convenire et gia rimasi in concordia, non appa-

Le Marquis de Pesquuii'e assiégeant Gènes, ou le Duc Octavian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l'accord en-

Le Marquis de Pesquaire retourna à parler d'accord plus que défaut et on estoit sur le point de le conclure sans qu'il se trouvast

(\) Ea voici la liste :

Ed. JouAUST Ed. Dlzemeris

I, li :

[,e pape Léoii dixième .

liartlieleray d'.Vlviane .

Hegge

Le duc de Valentinois .

(jLlCHAnDI.V

Liure XIV.

(2) La prenii rc édition de l'Histoire d'Italie de Guicliardiii parut en 1j61. El'e ne contient lias les ipiatre derniers livres : or, Montaigne fait un emprunt à l'un de ces quatre livres (le dix-iienviérae; cf. ci-dessus): ce n'est donc pas cette édition que Montaigne a eue entre les mains. Il a pu avoir la réimpression de 156V, ou celle de 1567. Voici le titre de la première: Dell' Historia W Ilalla di M. Franc-" Guiccianlini GentU'huomo Fiorentino. Gli Utiiini qaaltro Librl non ftno stampali all'JUustrisz. et Eccelentiss. .4ig. Il Sig. Casino Medici Duca di Firenze et t'i Siena. Con Prioiteqii In Veneqia tippre<so Gabriel Giolilo de Ferrari. MDLX/III.

riva piu alcuna dil'ficulta, quando i fanti spagnuoli, sendo negligenti dentro alla guardia . . . l'occuparono

(L. XIV. Ch. V. p. 1.127)

tre eux ayant esté poussé si avant qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espaignols s'estant coullés dedans, en usayent comme en une victoire planiere.

plus aucune difficulté, lorsque les gens de pieds espagnols, voyans que ceux de dedans ne se tenoient sur leurs gardes commencèrent aussi tost à entrer en la cité.

(L. XIV, f. 343, V».)

Lorenzo... Vedde dar fuoco a un, archibuso, il colpo del quale per schifare gittandosi in terra bocconi, innanzi clie arrivasse a terra, il colpo, che altrimenti gli liarrebbe dato nel corpo, gli percosse nella sommita del capo, toccando l'osso, & riuscendo lungo la cotenna verso la nuca.

(L. XIII, Ch. II, p. 1.002)

Laurens de Medicis. .., assiégeant Mondolphe, place d'Itallie, aux terres quon nomme du Vicariat, voyant mettre le feu a une pièce qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane, car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l'estomac.

Laurens. ..veit mettre le feu à une arquebouse, pour éviter le coup de laquelle se jetant la face contre bas, devant, qu'il touchast la terre, le coup qui autrement luy eut donné dans le corps le frappa en la sommité de la teste offensant, & passant le long de la suture en tirant vei's la nucque.

(L. XIII, f, 306, r»)

Nel quale tempo essendo giunto il Ponte fice a Bologna, Cesare, secondo l'use de Principi grandi, vi venne dopo lui : perclie e costume che quando due Principi hanno a convenirsi, quelle di piu degnita si présenta prima al luogo deputato, guidicandosi segno di riverenza, che

A l'entreùe du Pape et de l'Empereur, a Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et y survint après luy. C'est, disent-ils une cerimonie ordinaire aux ahouchemens de tels princes que le plus grand soit avant les autres au lieu assigné... et le prenent de ce biais que

Auquel temps , le pape estant arrivé à Bologne , l'empereur suivant la coustume des grands princes y vint après luy : parce que c'est la coustume quand deux princes doivent convenir et parler ensemble, que, celuy de la plus grande dignité se présente le premier au lieu député.

(1) .Montaif,'ne a encore pu prendre ceci dans Du Bellay (L. H, éd. Buchon p. 372. éd. de Paris 1369, ji. 43), où le fait est rapporté d'une manière très semblable.

quelle che é inferiore c'est affin que ceste ap- et prend-on pour un

vudi a trovarlo... parance tesmoigne que signe de révérence,

(Livre XIX, chap. VI.) ^'^st le plus grand que que celuy qui est infé-

ies moindres vont rieur l'y aille trouver.

trouver, et le recher- ^^ XIX f. iC9v°.)

chent, non pas luy eux.

J'ai, à dessein, pour les passages empruntés par Montaigne, rapproclié du lexte de Guicliardin la traduction de Choniodey, la seule, à ma connaissance, qui ait été donnée au XVI^ siècle. On pourra, en comparant entre elles ces diverses versions, s'assurer que Montaigne ne doit rien à Chomodey et qu'il lit, par conséquent, (iuicliardin en italien. Aucune des expressions caractéristiques des traductions de Montaigne ne se rencontre dans celles de Chomodey. Il y a plus : dans la narration de l'accident advenu à Laurent de Médicis près de Mondolphe, Ciuichardin dit que, s'il ne se fût pas baissé, il aurait reçu l'arquebuse dans le corps, « nel corpo » ; or, tandis que Chomodey traduit: « dam le dos », au rebours Montaigne écrit « dam l'estomac ». C'est dire que les deux traducteurs, légèrement infidèles l'un et l'autre, sont indépendants : tous deux ont vu diversement la position de Laurent au moment où partit le coup. ^lontaigne lit donc Guichardin dans le texte italien (l) Dans la première édition des Essais Montaigne écrit : « Je ne scay parler que la langue Françoise, encores est elle altérée (2) ».

Après son voyage d'Italie, il corrige ainsi : « Mon langage françois est altéré. » Il supi)rime l'affirmation que la langue française seule lui est connue : c'est avouer implicitement ([u'une autre langue maintenant lui est familière et qu'en Italie il a appris à s'exprimer en italien. Son .lounial des Voijages est en partie rédigé en italien. Soit, la pratique de la langue, c'est son voyage qui la lui a donnée, c'est à lui qu'il doit l'habitude de parler et d'écrire l'italien ; mais ne nous y trompons pas : avant

(1) C'est d'iulieurs ce qu'on pouvait inférer d'une piirase du chapitre « Des Limes » (11, 10). A propos de la notice inscrite par lui en tète de son Guichardin, Montaigne disait : « Quelque langue que parle mes livres, je leur parle en la mienne ».

(2) II, 17, D.. t. 11. p. 219.

son voyage, il le lisait déjà, il usait de livres italiens. Voilà ce que nous apprend Guichardin, et celte constatation est utile pour la recherche des sources.

Bouehet

Parmi les sources historiques de cette première période qui ont échappé aux commentateurs, la principale est cerlainement le livre de Jean Bouchet intitulé : « les Annales d'Aquitaine, faictz et gestes en sommaire des rnys de France et d'Angleterre et des pays de JSaples et de Milan ». Montaigne cite à deux reprises dans ses Essais le nom de Bouchet, ce qui aurait dû mettre sur la voie ; mais, dès le teuips de Goste, les Annales d'Aquitaine étaieut depuis bien longtemps oubliées. Gela n'empêche qu'au XVI'' siècle elles ont eu un succès très considérable. Parues eu 1524, elles sont sans cesse réimprimées jusqu'en 1557, et beaucoup de ces réimpress.ions sont augmentées d'additions qui poussent le récit des faits jusqu'à l'année présente.

Nous connaissons une quinzaine d'éditions de cet ouvrage, qui ont été publiées dans l'espace de ces trente-trois aunées. Après cette date, les Annales d'Aquitaine semblent n'être plus réimprimées (|u'inie fois au XVU" siècle ; ce n'eu est pas moins, au teuips de Moiitaigne, un livre important. N'oublions pas d'ailleui's (|ue, pour un Gascon, il olïre un intérêt tout jiarticulier, puis(iue c'est de son pays (pi'il lui parle. Elle Vinet, dans ses (( Antiquités de Bordeaux» et dans les << Antiquités de Saintes », cite à plusieurs reprises le témoignage de Bouchet.

Les légendes et les miracles tiennnent une large |)lace tians les Annales d'Aquitaine. Montaigne a fort bien démêlé (lue l'autorité en était médiocre : « quand nous lisons, dans Bouchet, les miracles des reliques de sainct Jlilaii'e, passe : son crédit n'(îst pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire ( I) ». Eu dépit de ce jugement, il a fait de nombreux emprunts aux Annales d'A(iultaine.

IVlontaigne

Bouehct

Dorli'iiml du Glcsquin mourut au siego du chasLeau de Uuncon, près du Puy, en Auvergne. Les assiégés, s'estant rendus après, furent obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé.

Bertrand du Guosquin, connestable do F'rance, mourut de maladie, au siège qu'il tenoit devant le chasteau de Ilanron, a quatre lieues près le Puy en Aulvergne; & et le jour do son trépas, ceulx du dict cha»teau, apportèrent les clefs sur le corps du dict Guesquin.

{AJinales d'Ar/Kadiiaino, f. t"27, r°.)

Nous lisons de ceux de la ville d'Arras, lors que le Roy Loys unziesme la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laissarent pendre, plustost que de dire « Vive le roy ! »

Le roy print par force la cité d'Arras et les principaux habitants d'icelle furent punis et décapites : à partie desquelz le Roy eust pardonné s'ils eussent voulu dire, vive le roy : mais ils aimoient mieulx mourir que s'humilier.

{Annales d'Ai/aitaine,î. IGO. v°.) (1)

Guillaume, nostre dernier Duc de Guienne, père de cete Aliéner qui transmit ce Duché aus maisons do France et d'Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de sa vie conlinuelement un cors de cuirasse soubs un habit de religieux, par pénitence.

(Lli. D. t. I, p. 41.)

Ledict duc Guillaume par le

conseil d'un ermite, en lieu de haire print une ouvrasse sur son corps, & sur sa teste un aubergeon, qu'il porta tousjours jusqUes à sa mort, par pénitence soubs un habit d'iiermite.

(Anncdcs d'Aquitaine, f. 75, r°.)

Nous tenons que, le Roy Clovis assiégeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles-mesraes par faveur divine.

récitent Grégorius et Annonius que luy (Clovis) tenant le siège devant la cite d'Engoulesme, les )nurailles de la ville tombèrent par terre, divinement.

(Annales d'Aquitaine, f. 36, r°.)

(1) Je renvoie à l'édition de Poitiers 1557, la dernière parue à roi)Oi|ne on Montaigne éciivait ses Essais.

Bouchet emprunte de quelque autheur que, le Roy Robert assiégeant une ville, et s'estant desrobé du siège pour aller a Orléans soleninizer la feste de sainct Aignan, comme il estoit en dévotion sur certain point de la messe, les murailles de la ville assiégée s'en allèrent, sans aucun effort, en ruine.

C'est une chose legiere, mais toutefois digne de mémoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoing oculaire, que Henri, Duc de Normandie, fils de Henri second, Roy d'Angleterre, taisant un festin en France, l'assemblée de la noblesse y fut si grande que, pour passetemps, s'estant divisée en bandes par la ressemblance des noms, en la première troupe qui fut des Guillaumes, il se trouva cent dix chevaliers assis a table portans ce nom, sans mettre en conpte les simples gentils hommes et serviteurs.

Rernardus Cuidonis récite en sa cronique, que comme il (le roi Robert ) eust faict mettre le siège devant quelque ville près d'Orléans, laissa le siège pour aller célébrer la feste sainct Aignan en ladicte ville d'Orléans, & tinst chappe avec un des chanoines : & comme il commengoit le tiers agnus de la grand Messe, à genoux, les nmrailles de la ville assiégée tombèrent par terre sans œuvre d'homme.

(Annales d'Aquitaine, f. 69 r°.)

L'année après et en l'an mil cent soixante et treze, Henri le jeune retourna en Normandie où il assigna un festin, qui fut faict magnifiquement et en grand sumptuosité. Et afin que croiez qu'il y eut beaucoup de Chevaliers, celui qui a fait la prosecution de la Cronique de Sigibert, récite qu'il se trouva en une salle où estaient Guillaume de Sainct Jehan, Seneschal de Normandie & Guillaume, fîlz de Haimon, Seneschal de Bretaigne, & frère dudit Henry : lesquelz deux Seneschaux, par singularité, & afin qu'il en fust mémoire, entreprindrent que tous ceux qui avoient le nom de Guillaume, dîneroient ensemble en la dicte Salle, et non aultres :

ce qu'on fist scavoir au Roy Henry le jeune qui le voulut & fist faire commandement a tous les Chevaliers, nommez Guillaume, de se trouver au dict disner en la dicte Salle : & défense à tous autres de non y entrer, fors ceux qui les serviroient. Et ilz se trouvèrent cent & dix Chevaliers du dict nom :

sans les simples Escuiers ou Serviteurs.

'.Annales d'Aquitaine, f. 84, v°.)

— ol —

Il semble y avoir eu lu generalogie des Princes certains noms

falulemanl atïeclez : counne en

iioslre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d'ouion dict que le nom de Guienne est venu par un froid rencontre...

Clodomire, Koy d'Aquitaine, après sa victoire poursuivant Gondemar, Roy de Bourgogne, vaincu et fuiant, le força de tourner teste, mais son opiniâtreté luy osta le fruict de sa ' victoire : car il y mourut.

Le Pape Boniface huitiesme entra dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien.

(II, 1, D., t. I, p. 273.)

L'Aquitaine... futnomuiéGui(;nno connue 11 est vrai semblable a cause des ducs qui portèrent le nom de Guillaume. Lesquelz par long temps possédèrent toute Aquitaine.

{Annales d'Aquitaine, i. 98, v.)

Mais Clodomires gaigna la

bataille et mist en fuyte les Bourgongnons & leur Roy Gondemar, lequel fut suivy par Clodomires par si grand rudesse et colère, qu'il s'esloigna trop de ses gens. Car, connue il fust assez loing, le Roy Gondemar retournant sur luy, par grand' fureur et indignation coucha sa lance et abattit Clodomires, qui demeura mort en la place.

1^^ Annales d'Aquitaine, f. 38 r°.)

Et de luy (Boniface VIII) a esté faict l'Epitaphe qui s'ensuit :

Intravit ut Vulpes, regnavit ut Léo, mortuus est ut Canis.

{Annales d'Aquitaine, f. 102 r°.)

Ces rapprocliements n'épuisent pas complètement la dette de Montaigne envers les Annales de Bouchet. 11 faut ajouter qu'au cliapitre intitulé : « Qu'il faut sobrement se mesler de juger des ordonnances divines », Montaigne discute et réfute une opinion de Bouchet: « Qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Léon son Pape, chefs principaux de céte hérésie, moururent, en divers temps, de mors si pareilles et si estranges (car, retirés de la dispute, par douleur de ventre, à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame), et exagérer céte vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict : Mais quoi ! le martyr Ireuée se trouve engagé en mesme fortune (1) ». Celui

(]iii a raitpelé ou i)eut-étre appris à Montaigne les circoiislanc^cis (les morts d'Arrius et de l'antipape Léon, c'est liouciiet, et c'est P)()iichet qui voit une manifestation de la colère divine dans le fait que tous deux meurent dans des latrines (1). Oui, mais d'Irénée que dirons-nous ? réplique Montaigne. Nous touchons ici nn de ses griefs contre Bouchet, et aussi nn trait vraiment original, pour le temps, de sa conception de l'histoire. Bouchet voit partout le doigt de Dieu ; Montaigne ne rejette pas à priori le surnaturel : il l'accepte lorsqu'un Saint-Augustin le lui présente, mais par goût il demande une histoire humaine: c'est par les faits qu'il aime à expliquer les faits.

11 faut encore ajouter que l'idée du chapitre intitulé « De fuir les

voluptés au pris de la vie (2) » semble avoir été suggérée par Bouchet,

à tout le moins que l'exemple principal de cet Essai, celui qui

semble en être comme le pivot, est résumé des Annales d'Aquitaine.

Tout au long il a lu dans Bouchet cette lettre, bien ampoulée

et fleurie, par laquelle Saint llilaire, évèque de Poitiers, écrit

à sa fille, recherchée par tous les seigneurs du pays, qu'il a trouvé

pour elle « un party bien plus grand et plus digne, d'un mary

de bien autre pouvoir » (3); il voulait la réservera Dieu; et le

saint, dit Bouchet « ne cessa par veus, prières et oraisons, de faire

requeste a Dieu de Poster de ce monde et de Papeller à soy, corne

il advint )). Sa femme, apprenant que tout ceci s'était conduit par

la volonté du père « désirant aller après elle, pria son sainct

espoux, qu'il fist autant pour elle qu'il avoyt faict pour leur

fille » (4). Voilà le thème qui exerce sa méditation le jour où

il écrit son étonnement à voir préférer la mort au plaisir.

Coste s'est demandé où Montaigne avait pu prendre les divers noms qu'il prête au connétable du Ciuesclin : « Je demanderois volontiers a qui touche l'honneur de tant de victoires, a Guesquin, a Cilesquin, ou a Gueaquin (o)? ». 11 a bien retrouvé « (ïlesqnin » dans Froissart, mais il a cherché en vain « Guesquin » et « Gueaquin ».

(1) Annale!^ d'Atiuitaine, f. 14 v% et 19 v.

( 3) Annales d'Aquitain", f, 16, r°.

('») annales d'Aquitaine, f, 21, r°.

Tdus deux \ ii'iiueiil de Ijoiicliet, ([ui dit, le plus ordiiiaireiiicnt, (( (iueaquin », mais aussi bien « Ciuéquin » ou « Guesquin » (1).

Enfui Poitiers est une des villes capitales de l'Aquitaine: c'est dans les An)tales d'Aquitaine que Montaigne a dû trouver la légende de la fondation de nosfrc Dame la grand. Et cependant son récit est étrangement dilTérent de celui île Boucliet.

Dans le récit de Montaigne, cette (( fondation prit origine de ce f|ue un jeune homme dchauclié, logé en cet endroit, aiaiit recouvré une garce, et luy ayant d'arrivée demandé son nom, qui esloit Marie, se sentit si vivement espris de religion et de respect de ce nom sacrosainct de la Vierge, mère de nostre Sauveur, que non seulemant il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie » (2). C'est en commémoration de ce miracle rpTon aurait bàli l'église. Dans la version de Bouchet (3), l'église existe au moment où le miracle se produit, et son résultat est seulement de mettre sous la protection de la Vierge le lieu saint, qui était jusqu'alors consacré à Saint Nicolas. Au reste, les circonstances chez Bouchet, sont un peu différentes ; la légende est plus compliquée : au lieu d'amender sa vie, le jeune homme meurt une heure après l'action de la grâce, et ce sont des floraisons merveilleuses sur son tombeau qui révèlent sa sainteté méconnue.

Je ne crois pas que Montaigne ait pu lire celte légende dans aucun autre livre imprimé; Bouchet dit l'avoir prise dans un vieux livre « en fort beau latin, escript de lettre antique ».

Montaigne l'a t il entendue quelque part, dans un voyage à Poitiers? C'est peu probable. Dans ce même chapitre « Des noms », trois autres emprunts sont faits aux Annales d'Aquitaine. Celui-ci doit en venii- aussi. Donc nous avons là, probablement, un exemple de ce défaut de mémoire dont Montaigne se plaint si souvent.

Peut-être aussi y a l-il là un peu de négligence pour une anectlote miraculeuse : en général, Montaigne est d'une grantle exactitude lorsciu'il relate un fait historique ; ici, au contraire, il a le livre en main, et néanmoins il est inexact. Pourquoi? C'est peut être que ce qui l'intéresse dans le récit de Bouchet, c'est le

(1) Annalles d'Aquitaine, [' 120, V°,

(3) Annalles d'Aquitaine, i' 13, v.

fait psychologique, cette impression puissante produite par l'évocation d'un nom ; le reste de l'anecdote est du nombre de ces légendes que « le crédit de Bouchel n'est pas assez grand » pour nous persuader.

Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans les Essais au total quatorze ou quinze emprunts aux Annales d' A quitaiiie. C'est assez dire qu'en dépit des réserves que fait Montaigne au sujet de l'autorité de Jean Houchet, néanmoins il trouve dans son ouvrage assez de faits qui, par leur portée phsycliologique, piquent sa curiosité. Qu'on repasse, en efïet, la liste ci -dessus, on verra que ce sont bien des particularités psychologiques qui ont recommandé le plus grand nombre de ces faits à l'attention de Montaigne. En second lieu, viennent les exemples où Montaigne marque les divergences de la méthode de Bouchet et de la sienne. Ces deux groupes nous aident à pénétrer la manière de Montaigne. Le reste a peu d'intérêt.

Paul^flemile de Vépone

Un autre historien, qui a joué un rôle important au XVI" siècle, c'est Paul-Aemile de V'éroue. 11 a écrit en latin une histoire de France intitulée « Derebus gestis Francorum usque adann. -1488 ». Cet ouvrage, qui nous conduit depuis Clodion le chevelu jusqu'à Charles VIII, parut pour la première fois en 1539, et fut réimprimé plusieurs fois avec des continuations jusqu'à la fin du siècle. Jusqu'après 1575, époque à laquelle paraissent plusieurs écrits importants sur l'iiistoire de France, ce fut, avec Gaguin et Nicole Cilles, dont nous parlerons tout-à-l'heure, un des manuels historiques du temps.

C'est le manuel élégant que des qualités littéraires recommandent. Ceux de Gaguin et de Nicole Gilles sentent la chronique ; ils sont arides et monotones. Celui de Paul-Aemile est écrit par un disciple des historiens latins. Appelé par nos rois pour mettre en beau langage l'histoire nationale, Paul Aemile apporta dans cette besogne beaucoup de conscience, et ses préjugés, les préjugés d'un Italien de la Renaissance. 11 a sup|)rimé la couleur locale et les caractères singuliers,. il a marqué le lien logique des événements, il a semé partout les harangues bien composées et les belles

expressions latines. « Il est impossible, dit de lui Augustin Tiiierry (1), de mieux imiter ce qu'il y a de candeur et de grâce dans les écrivains du meilleur temps de la liUérature romaine, de mieux lier les détails aux faits principaux, et de marcher avec plus d aisance à travers des époques extrêmement embrouillées. L'imagination de l'auteur est tellement familière avec les hommes et les idées de l'antiquité que, sans effort apparent, il donne la couleur antique à tout ce qui passe sous sa plume. Tous les rois sont des empereurs ou des consuls romains... Il n'y a pas de messager goth ou frank ciui ne fasse des discours en trois parties, exorde, confirmation, péroraison, comme un orateur du Foium, et c'est une impression singulière qu'on éprouve en passant de la lecture des sources à celle de cet ouvrage si parfait, et en même temps si faux pour la forme ».

Outre la grande notoriété que tant d'éloquence assurait à l'histoire de Paul-Aemile, une circonstance pouvait encore en recommander la lecture à Montaigne : c'est un Bordelais, son collègue au Parlement, Arnould du Ferron, qui continua l'histoire des Francs jusqu'au règne de Henri II.

Il me semble reconnaître deux souvenirs de la lecture de Paul- Aemile dans la première édition des Essais. Ce ne sont pas des emprunts proprement dits, car il ne parait pas que Montaigne ait le livre sous les yeux au moment où il écrit; ce sont plutôt des réminiscences.

Le premier passage est au chapitre intitulé « Que le goust des biens et des maux depeiid en bonne partie de l'opinion que nous en avons. Montaigne y dit que « Foulques, Conte d'Anjou, alla jusques en Jérusalem, pour la se faire foiter a deux de ses valets, la corde au col, devant le sepulchre de nostre Seigneur (2) ». C'est assez exactement le récit de Paul Aemile (3) : « Un conte d'Anjou appelle Fouques, père de Godefroy Martel, ...se transporta en Hierusalem accompagné seulement de deux serviteurs, ausquels il feit jurer qu'ils obeiroient à tous ses commandemens. Et lors qu'il fut en la ville, s'accoustrant comme

(1) Dia: ans d'études historiques.

(3) On le retrouve encore, mais avec des divergences notables, chez Vingt, Antiquités de Saintes, p. 41, 43.

un criuiinel el condamné, il se meil une corde au col, et se faisant traîner par un de ses hommes jusques au sainct scpulchre de nostre sauveur : il commanda à l'autre de le fouetter sans cesse avecques des verges qu'il luy avoit baillées : et arrivant en telle sorte au sainct lieu, il s'escria : Reçoy, Seigneur, ton misérable Fouques ])arjure et fugitif )) (1).

L'autre allusion est au chapitre « De la comtijme )). « Je sçay bon gré a la forlune dequoy, conime disent nos historiens, ce fut un gentiriiomme Gascon et de mon païs, qui, le premier, s'opposa a Charlemaigne, nous voulant donner des loix Latines et Lnperiales. (2) » Eginhardt ne raconte rien de pareil. J'ai cherché avec aussi peu de succès dans les histoires locales de Vinet. Au contraire, l^aul Aeniile conte tout au long celte anecdote, le grand dessein de Charlemagne, de faire des lois uniques auxquels tous les peuples se soumettraient les uns après les autres, et la résistance du Gascon de Montaigne. « Il taschoit que les François receussent les premiers les loix impériales, qu'il vouloit luy-mesme faire toutes neufves, et toujours par icelles se gouvernassent à l'advenir. Dont les grands seigneur de France, craignans vivre en perpétuelle servitude commencèrent à se mutiner : tant qu'un d'entre eux appelle Gascon et de Gascongne mesme ...osa bien tenir ces l)ropos à l'empereur ». Suit un long discours du Gascon, et la conclusion en est que Charles « se désista de son entreprise et ne fut rien changé des anciennes coustunies des François. »

Ces rapprochements nous induisent à penser que Montaigne a dû se servir de Vliisloire de Paul .Emile. Il faut reconnaître toutefois que les expressions ne sont pas assez semblables de part et d'autre pour que nous puissions rien affirmer. Tant que nos recherches ne nous auront fait connaître aucun livre où Montaigne ait eu plus de chance de puiser ces anecdotes, nous pouvons ranger V histoire de Paul .Emile au nombre des livres de sa bibliothèque.

(1) Je cite d'après la traduction française de Hegiiard.

Hieolle Gilles ^'^

Monlaiiiiie a cilé un autre ouvrage d'Iiisloirc de France, sans le désii^ner plus i)ré(;isénienL f|ue par ce liLre de (( Nos annales \\ 11 est aisé de le reconnaître. C'est un livre qui figurait sur les rayons de sa « librairie » : nous le savons avec certitude pour celui-là, car nous possédons encore son exemplaire, muni de sa signature et chargé de ses notes. Voici le passage de Montaigne : on verra que c'est des Annales de Nicole Gilles qu'il s'agit évidemment.

Montaigne Gilles

Nos annales disent que le Pape Lon dit que le Pape Honorius, Ilonorius, le propre jour que le Roy qui lors présidoit, fut miraculeuse- Philippe Auguste mourut, fit faire ment adverty du trespas du dict ses funérailles publiques, et les Roy Philippe et le dict Jour qu'il manda faire par toute l'Italie. trespassa, luy et ses cardinaux . . .

(I, 27. D. t. I. p. 132) feirent le service

de ses obsèques et funérailles à grand' solennité, et manda ledict Pape les fau-e par toutes les églises dudict pays d'Italie.

Les Annales de Nicolle Gilles, qui furent publiées pour la première fois en 1492, ont été très fréquemment rééditées pendant tout le cours du X\l^ siècle. C'est une compilation très sèche, où un moraliste comme Montaigne avait peu d'exemples à puiser (2). Ce fut sans doute pour lui, comme l' Histoire de l'aul Acmilc, une

(1) Annales et clwonlques de France, depuis la des/racù'on de 7'rorjesju!;qiies au temps du liuy Louis onziesme, jadis composées par feu maisire Nicolle Gilles, en son vivant, secretlaire judiciaire du lioij, et contrerolleur de son trésor. Imprimées nouoeliemcnt sur la correction de M. Denis Sauvage de Fontenailles en Brie et additionnées selon les modernes historiens, jusques a cest an Mil cinq cens soixante et deus. Avec les effigies des lioys au plus près du Naturel. A Paris. De l'Imprimerie de G. le Noir 1562.

(2) Voici le jugement d'Augustin Tliierry sur les Annales de Nicolle Gilles: «Cet ouvrage est un extrait des grandes cliroiiiques de l<"rance, enrichi de nombreuses dates et un peu enjolivé pour le style, surtout dans la partie qui traite des deux i)remiéres raies. . . I.;i luétliode est toujours celle des chroniqueurs ; elle consisle à joindre les é\éiirnuMils bout à bout, sans acception du lieu où ils se |)assent, et â les réunir ensemble, non par leur afflnilé naturelle, mais par leur date ». {Dix ans d'études historiques : notes sur quatorze écrivains de l'histoire de France antérieurs à Mézerav).

sorte de manuel (1). A ce titre, les notes dont il a couvert son exemplaire, actuellement la possession de M. Dézeymeris, seront sans doute d'un grand intérêt pour nous renseigner sur sa culture historiciue Elles nous aideront aussi à com|)rendre dans quel esprit et avec quelles préoccupations Montaigne lit les livres d'histoire. La publication de M. Dézeymeris se réserve de faire de ces annotations du Nicolle Gilles, et l'étude qu'il leur consacrera avec son érudition et sa pénétration bien connues, ne manqueront pas de nous apporter beaucoup d'indications intéressantes. Peut-être nous apportera-t-il la solution de quelques doutes qui subsistent encore au sujet de plusieurs faits histuiiques allégués par Montaigne dans la première édition des Essais. A leur sujet, je ne veux présenter que quelques remarques.

Bodin

r^a première, c'est qu'on aurait tort de chercher toujours les sources des allégations de Montaigne dans les livres d'histoire proprement dits. Il en est qui lui viennent de livres de seconde main. Par exemple, l'anecdote de Conrad lU et du duc de Bavière, qu'on lit au premier chapitre des Essais, avait été vulgarisée par Jean Bodin dans sa Metlwdus ad facilem historiarum cognitionem. Je la trouve reproduite vers la même date, en 1579, dans le livre de Droit de Gaillard (2), qui s'inspire directement de celui de Bodin. Comme Droit de Gaillard, c'est chez Bodin que Montaigne l'a prise. Il traduit presque mot pour mot son modèle.

^Vlontaignc Bodin

(( L'Empereur Conrad troisiesme, Laurentius Medices a inorbo con-

ayant assiégé Guelphe, Duc de Ba- valuisse dicitur ex ejus historeae

(1) Il est possible *|no plusieurs allusiciiis à des faits liistoriques f(ui ■'^c remoiitri'iit daus les Essais et dont nous n'avons pas parlé viennent de Nicolle Gilles. Telles sont par exemple, au 38" essai du |iremier livre, les allusions à la mort de Charles de Bourgogne et à la mort de (Charles de lUois. Les termes employés par Montaigne ne permettent pas de déterminer dans quel ouvrage il a pris ces faits. Il cite de mémoire. Je ne m'arrête qu'aux emprunts caractérisés

(2; Méthode de l'Histoire.

vieres, ne voulut condescendre a nulles plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrit, que de permettre seulement aus gentils-femniesqui estoient assiégées avec le Duc de sortir, leur honneur sauve, a pied, avec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles, d'un cœur magnanime, s'avisèrent de charger sur leurs espaules leurs maris, leui's enfans et le Duc me.sme. L'empereur print si grand plaisir a veoir la gentilesse de leur courage qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cete aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit portée contre ce Duc ; et des lors en avant le traita humainement luy et les siens.

iiarratione quœ fertur de Conrado tertio imperatore qui cuni Guelphucn lîavari.e ducem obsidiono dlutnrna fregisset, nec uUis conditionibus a proposita susceptaque urbis eversione deduceretur, ad extremum victus nobilium fœminarum precibus, permisit ut inviolata? abirent, ea lege ut nihil ex; urbe, nisiquod humeris possent exportèrent. Tum illiae confidentia majore decam an pietate, ducem ipsum maritos, libères, parentes ab humeris suspenses gestare coeperunt : ex quo imperator tantam voluptatem crepit, ut effusis prae gaudio lachrymis, non modo feritatem et iracundiain ex animo penitus deposuerit, verumetiam urbi pepercerit, et amicilam cum hoste omnium acerrimo traxeret.

(Bodin, Mc(/iO(li(s... prœmiiim.)

Nous aurons à revenir sur cette méthode de Jean Bodin pour apiirendre facilement l'histoire. C'est un livre que Montaigne a goûté, t|u'il a loué à plusieurs reprises dans les /i.s.sv//.s, et nous verrons ([u'il y a fait plusieurs autres emprunts (1). La similitude des deu.x textes que nous venons de rapproclier, sutTità rendre vraisemblable que Bodin est bien la source de Montaigne. Si quelques doutes subsistent, les autres rapprochements que nous aurons à faire les dissiperont (2).

(1) La Méthode de Bodin ])arat en 156G et fut réédité en 1.^72, 1576, 1579, etc. Il es impos,sible de dire laquelle de ce.s éditions Montaigne eut entre les mains. J'ai relevé dans les Essais neuf autres emprunts à cet ouvrage ; on les trouvera dans « Les sources et l'évolution des Essais « .

(2) Comme cette anecdote de l'Empereur Conrad, plusieurs faits historiques allégués par Montaigne sont pris par lui dans des livres de seconde main. L,'est le cas, on i)articulier, des exemples de belles morts qu'il recueille dans son Essai intitulé : M Que philosopher, c'est apprendre à mourir » (I. 20). .Même les morts de personnages modernes comme Philippe, fils de Louis VI ; Jean, duc de IJretagne: le pape Jean XXII, etc., (]ui se rencontrent dans cet Essai, avaient été recueillies dans le livre de Havisins et dans les collections similaires dont quehiu'une, certainement, était entre les njains de Montaigne. Pour d'autres cas analogues, cf. nuin livre sur Les sources et l'éoolution des Essais aux noms de Gilles, Correzet, Gentillet, Kavisius, Zwinger, etc.

Parmi les exemples assez nombreux que Montaigne a puisés ainsi, ailleurs que dans les ouvrages d'histoire où l'on seiait tenté d'en cherciier la source, il faut faire une place toute particulière à ce qu'il nous raconte au sujet de la mort du comte d'Egmont. (( lui ceste tragédie que le Duc d'All)e nous lit veoir, a Bruxelles, es Contes de Horne et d'Aiguemond, ausquels il fit trancher la teste, il y eusl tout plein de choses remarquables, et, entre autres, que ledit Conte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Conte de Horne s'esloit venu randre au Duc d'Albe, requit avec grande instance (ju'on le lit mourir le premier, atfin que sa mort le guarantit de l'obligation qu'il avoit audict Conte de Horne » (l). La tragédie dont paile Montaigne était encore toute récente au moment où il écrivait ces lignes. Elle lit grand bruit. Déjà, elle avait suscité des historiens. Ulloa avait écrit en J570, deux ans après l'événement, une relation du voijage du duc d'Albe aux Pays lias, (|ui, la même année, avait été traduite par Belleforest. On y chercherait en vain, cependant, le trait que nous rapportent les Essais, et on ne le trouve pas davantage dans les ouvrages de Wesenbeke. qui sont de la même époque (1569). Je crois que Montaigne tient ce fait de la tradition orale. Il a entendu conter ce scrupule du comte d'Egmont ; aucune histoire n'en fait mention. Montaigne est ici, probablement, la première source à laquelle nous puissions nous référer (2). Son témoignage, d'ailleurs, n'a d'autre autoiilé ([ue celle de tout en dit contemporain.

Paul Jove

Vne seconde remarque (piil imp(jrte de faire, c'est que Montaigne cite parfois de mémoire et sans une exactitude parfaite. Dans ce cas, on peut indiquer ses sources probables, mais il est malaisé d'être atfirmatif. L'anecdote de Scanderberg, que Munlaigne insère au premier Essai, me fait croire ([u'il a lu les (( Commciilarii

("2) 11 semble cjne ce soil ropinion d'un ivcenl liiograplie du Comlc d'E.miiont. Juste, dans son ouvrage intitulé : « Le Comte dEfjmont et te Comte de Homes d'après des documents authenti'jues et inédits » --(Bruxelles, 1862), cile ce fait et n'apporte à lap|»ni ;uuun autre témoignage que celui de Montaigne ([>. 3V8).

— Gl —

délie cosc de' Turchi di Paulo (Homo, con gli jatil c la lita di Scanderberg » de Paul .love, ou la tratlucliou française f|ue Gaulleron avait donnée de cet ouvrage. Je ne l'ai, en elïet, rencontrée que dans celte seule biof^rapliie de Scanderberg. Toutefois, les termes de Montaigne sont tout à fait diiïérenls de ceux de Paul Jove, et les circonstances dont Jove l'entoure ne se retrouvent pas dans les Essais. 11 est possible que Montaigne ait trouvé ce récit dans quelque ouvrage de seconde main; il est possible aussi qu'il y ait là cliez lui une réminiscence directe de Paul Jove ; en tous cas, nous ne pouvons inscrire ce volume au catalogue des livres possédés par Montaigne qu'en faisant beaucoup de réserves. On en pourra juger en comparant les deux textes. Voici la phrase des Essais :

(( Scanderbech, Prince de l'Epire, suivant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essaie par toute espèce d'humilité et de î^upplicalion de l'apaiser, se résolut a toute extrémité de l'atandre l'espée au poing : ceste sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prandre un si honorable parti, le receuten grâce. )) (1) Montaigne ajoute « Cest exemple poura souffrir autre interprétation de cens qui n'auront leu la monstrueuse force et vaillance de ce prince la », ce qui semble témoigner qu'il a lu, lui, une biographie de Scanderberg, celle de Jove très vraisemblablement. Voici le passage correspondant dans la traduction de Gaulteron : « parlant ung jour Scanderbeg avec ses soldatz de faire quelque entreprise d'importance, le soldat desprouevement respondit, & avec tant d'insolence, qu'il le feit entrer en collere, de sorte, que meit la main a l'espee & courut subitement pour le frapper. Mais le soldat tourna légèrement le cheval, & se meit a fouyr, toutesfois Scanderbezgle suyvit jusques a une rivière, laquelle ne pouvant le soldat passer tourna bride, & mettant la main a l'espée, avec bonnes »S: humbles parolles deil, que pour leaue, ne pouvoit i)lusoultre courir, & qu'il estoit conlrainct delïendre sa vie. Ce voyant Scanderbeg qui auroit voluntiers recouvert ung iiomme, d'ung tel vouloir & courage, pourautant d'argent qu'il pesoit plus tost que de le perdre, considère mesmes la graiit révérence qu'il luy portoit toutcomnieu

de pille luy deil, vien avec moy c^ ne te soucie sinon de faire bonne chère, car je ne le nuyray aucunement. » (1)

Hfpeups de ]VIontaigne

Enfin, j'ai relevé dans les Essais de 1580 deux réelles inexactitudes en matière d'histoire. J'ai cherché si quelques livres n'avaient pas induit Montaigne à les commettre, mais sans succès. Il est très possible que ce soient des confusions dues à sa mémoire. Tout le monde en ferait de semblables, et ceci ne veut pas dire du tout que sa mémoire était réellement défectueuse.

La première de ces confusions est au sixième Essai du premier livre. Montaigne vient de raconter, d'après Guichardin, comment, au siège de Capoue, le chef des assiégés, Fabrice Colonne, ayant commencé à parlementer, M. d'Aubigny profita de ce que les Capouans faisaient plus molle garde pour s'emparer à l'improviste de la ville; il continue en ces termes : « Et, de plus fresche mémoire, a Yvoi, le seigneur Jullian Rommero, aiant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer avec monsieur le Conestable, trouva, au retour, sa place saisie. » (2) J'ai cherché en vain la trace d'un siège d'Yvoy où pareille aventure se fût |)assée. Cette petite ville des Ardennes, plus connue aujourd'hui sous le nom de Caiignan, a été plusieurs fois assiégée sous François \^^ et Henri II par divers combattants (1543 et 1552) ; mais aucun des historiens du temps ne nous montre à aucun de ces sièges en présence l'un de l'autre, le connétable de Montmorency et le capitaine Rommero. Mais voici dans la « continuation de l'histoire de nostre temps », de Cuillaume Paradin, une aventure tout à-fait semblable, advenue au siège de la petite place de Dinan, dans la seigneurie « du Liège ». Le fait se passe en 1554. Nous trouvons bien les deux personnages cités par Montaigne. Paradin nous présente Rommero en train de parlementer avec le « Connestable » qui assiège la place « Et, dit il, ce temps pendant, que l'autre estoit longuement a estriver et opiniaslier, plaidant tousjours pour ses armes : mon dict

(1) Ch. 42 à la fin. Dans le texte italien, éd. de 1541, f. 49 v°, la traduction de Gaulteron est d'ailleurs très exacte.

seigneur, voulant sans elïusion de sang, ny perte des siens, avoir la place, usa de bonne invention. Car il Ht secrettement advertiiles autres Espaignols estant dans le ciiasteau, que Komero, lequel ils avoient envoyé pour parler pour eux, ne plaidoit plus, que pour enii)orter ses armes, et de douze des siens, laissans les autres en crouppe, a la merci de l'espee. Ce qu'entendans les Espaignols sortirent tous du chasleau, soubs mesme capitulation que les Allemans : qui fut bonne et profitable ruse ».

Il n'est, à mon avis, pas douteux que le récit de Montaigne fasse allusion à cette aventure racontée par Paradin. C'est par confusion (|u'il a écrit le nom d'Vvoy. Mais avait-il lu déjà Vliistoire de Paradin? Nous verrons plus loin qu'après 1588, il fera usage de la (( Continuation de l' histoire de nostre temps » et que, certainement, il la possédera dans sa bibliothèque: faut il conclure qu'il l'avait lue déjà avant 1580? C'est assez probable, mais c'est très incertain. En 1554, Montaigne avait plus de vingt ans. Il a très bien pu connaître par des récits oraux cet événement militaire.

L'autre erreur de Montaigne reste pour moi plus obscure. On la trouve au vingt-troisième Essai du second livre : « Des mauvais moyens empioijés à bonne fin ». Il y est question de guerres entreprises sans motif légitime, et dans le but unique d'occuper une soldatesque turbulente et dangereuse. Montaigne cite comme exemple le cas du traité de Brétigny : « Edouard troisième, dit il, ne voulut comprendre en céte paix generalle qu'il fit avec nostre Roy, le différant du duché de Bretaigne, affin qu'il eust ou se descharger de ses hommes de guerre, et que ceste foulle d'Anglois, dequoy il s'estoit servi en ses guerres de deçà, ne se rejettat en Angleterre (1)». Et aussitôt après il cite un autre exemple, qui est, pour lui, analogue au précédent : « Ce fut l'une des raisons pourquoy nostre Roy Philippes consentit d'envoier Jean, son fils, a la guerre d'outre mer, alTin d'en amener quand et luy un grand nombre de jeunesse bouillante, qui estoit en sa gendarmerie ». A quel événement Montaigne fait il allusion dans ce secotid exemple? Le premier vient certainement de Froissart, mais Froissart ne dit rien qui rap[)elle le siîcond. Des six rois de France qui ont [torté le nom de Philippe, seul le dernier. Philippe VI, a

eu un lils ilu nom de Jean. Mais Jean le IJon n'a rondiiit, bue je sache, aucune expédition (( outre-mer ». Certaineuient, donc, il y a ici une erreur. 11 est probable, toulefois, que ]\Ionlaii;ne fait allusion à un lait connu. Si ])armi les rois du nom de Philippe nous on cherchons un ([ui ail envoyé son fils « outre-mer )), nous ne trouverons guère que Philippe-Auguste auquel Montaigne ait quelque chance de penser. On lit en effet que Philippe-Auguste envoya son fils faire une expédition en Angleterre ; mais ce fils s'appelait Louis, et non Jean, couime le noinn)e iMonlaigiie. Les Annales de Nieole Gilles, que nous lui avons vu lire avant L^80, mentionnent cette expédition du fils de Philippe-Auguste en Angleterre sous la date de 1215. 11 est possible que nous ayons là l'explication de l'erreur de Montaigne. (1) L'hypothèse reste néanmoins très douteuse. A ma connaissance, en eft'et, aucun des historiens lus par Montaigne n'a dit que cette expédition ait eu pour but de débarrasser la France des bandes qui la parcouraient. Nicole Gilles dit (|ue Louis emmena avec lui de grandes compagnies de gens d'armes ; il n'ajoute pas autre chose. Là n'est donc pas la source. Peut être néanmoins est-ce bien cette expédition que Montaigne a dans l'esprit, et peut-être a-t-il trouvé ailleurs l'indication complémentaire qu'il y joint. En tous cas, j'indique ici seulement une explication possible de son erreur; elle n'est que possible, et la source à laquelle ]Montaigne se réfère reste à trouver.

Autres Iiectui^es

Outre les huit ou dix volumes (jue nous venons d'énumérer, Montaigue a certainement lu d'autres ouvrages historiciues avant 1580. Nous ne retrouvons que ceux qui ont laissé des traces certaines dans les Essais. Certainement, avant cette date, il avait déjà lu Eginhardt et Connues (2) : tous les deux il les mentionne dans une notice qu'il avait inscrite en tête de ses Mémoires de du

(1) Celait déjà ropiaion du D' Paycn.

(2) On a signalé dans la première édition des Essais, un emprunt a Comines (M, 21), t. 5, p. 28: les deux religieux de Florence). 11 est enoctivement j)os.sii)le (jiie Montaigne ait emprunté directement à Comiues l'anecdote qu'il rapporte en cet endroit, mais j'ai des raisons de croire qu'elle lui vient plutôt de l'Anti-MacIdaoel de (ientillet (Cf. mon li\'re sur les Sources et l'évolution des Essais).

l)tll(i!i (.'5). Il a\ait |mi liri; l']i;inliar(lL dans la tradiiclion de son conipaliiote Klies \'iii('t, l'crudiL [uofesseur du (lollèf^e de Ciuyenne; pour Coniniines, il avait sans doute une des éditions tie Dcnys Sauvage, et il nous a conserve l'appréciation générale dont il avait orné son exemplaire (II, 10). En joignant ces deux noms aux précédents, nous avons un assez maigre programme de lectures liistoriques. Il comprend : 1° les principaux mémoires ou chroniques alors publiés:Eginliard, Joinville, Froissa rt, Monstrelet, Co m mi nés, du Bellay; 2" quelques manuels d'hisloiro de France : celui de Nicole Gilles, qui est un recueil très sec, fait à la manière des anciennes chroniques ; celui de Paul-Aemile qui traite la môme matière en l'assaisonnant des ornements traditionnels des histoires romaines ; enfin celui de Bouchet, qui joint à l'Histoire d'Aquitaine celle des pays voisins et qui écrit tout-à-fait à la manière de Nicole Gilles; 3'^ l'Histoire d'Italie de Guichardin, qui seule nous conduit hors des histoires nationales; 4° enfin et surtout, un guide alors tout à fait essentiel en matière historique, la Methodus ad facilem historiarum cogniiionem de Jean Bodin. C'est quelque chose assurément, mais ce n'est pas très considérable. En tout cela, nous ne trouvons rien sur la plupart des pays d'Europe, rien sur les Turcs, qui occupaient alors si fort l'attention, rien surtout, sur les Indes occidentales ou orientales. Ce que Montaigne dit des Cannibales, il le tient de sources orales ; vérification faite, il ne me semble pas qu'il se soit servi, pour écrire l'Essai qu'il leur consacre, des cosmographies ni des relations de voyage qu'il pouvait avoir sous la main. Pourtant, à cette époque déjà, Montaigne écrit qu'il faut feuilleter des historiens de tout genre, « et baragouins et françois », qu'il faut les lire sans cesse. Je serais tenté de croire, non qu'il a peu lu d'histoire moderne à celte époque, mais que de ses lectures en ce genre, peu d'emprunts ont passé dans les Essais. Peut-être mettait-il déjà son principe en pratique, mais ses Essais reflétaient plus ses lectures anciennes que ses lectures modernes. L'autorité des écrivains anciens y est pour quelque chose : leur patronage assurait plus de lustre à son ouvrage que n'eût fait celui d'historiens obscurs. Ea conception que Montaigne se fait de son œuvre y est aussi pour beaucoup.

(3) ir, 10. à la lin.

Jusqu'en 1580, Montaigne se pose surtout des problèmes pratiques. Il cherche avant tout à orienter son activité et la nôtre. Pour lui, comuie pour nous, qui sommes des civilisés, les exemples pris à l'histoire des sauvages, ou à celle de peuples très dilïérents de nous, y servent moins que ceux de l'histoire de France ou ceux, surtout, de l'histoire des Grecs et des Romains, car les Grecs et les Romains sont les modèles qu'à tous points de vue tout le monde se propose d'imiter. De plus, les historiens modernes sont médiocrement moralistes; ils éiaboi-enl mal les exemples historiques en vue des applications pratiques, ils ne préparent pas la besogne du moraliste comme un Plutarque, par exemple. Qui donc pouvait égaler Plutarque à ce point de vue ? Aussi les Vies de Plutarque, dans la traduction d'Amyot. ont toutes les préférences de Montaigne à cette époque : c'est son « Bréviaire ». Dans la suite, il se dispersera davantage. Maître de sa morale, il aura moins le souci de régler l'activité humaine que de la comprendre. 11 veut faire le tour de son idée de l'homme. Alors les ouvrages les plus divers serviront à son dessein. Ceux qui lui peindront les mœurs les plus étranges l'instruiront plus que tous autres. Ceux là laisseront de nombreuses traces dans les Essais. Ce sera le temps où les citations de Plutarque se feront rares, où, au contraire, les emprunts à Hérodote, aux histoires des Turcs et aux ouvrages sur les Indes abonderont dans les Essais. Nous allons assister à cette transformation.

Ilivres d'Histoire moderne utilisés entre 1580 et 1588

Dans la période qui va de l.'iSO à 1d88, nous voyons bien que Montaigne lit encore îles écrits sur l'iiistoire de France, mais leur place se fait moins grande dans les Essais. Ce qui va nous frapper, c'est un goût d'exotisme très caractéristique que nous constaterons par les relevés qui vont suivre. Ils ne prouveront pas, bien entendu, que Montaigne n'a pas lu les importants ouvrages qui paraissent sur l'histoire de France vers cette époque : il est parfaitement possible qu'il l'ait fait, nous ne pouvons pas prétendre atteindre toute la lecture de Montaigne. Tout ce que nous y verrons, c'est que l'histoire des pays étrangers, et même des pays lointains semble l'attacher davantage, puisqu'il leur fait une place plus large.

Réroiniseenee de Joinville et de JVIonstpeiet

D'après les enquêtes des commentateurs, Montaigne semble revenir à plusieurs historiens qu'il avait étudiés dans la période précédente : Monstrelet, Joinville, Comines. Il est possible ; et cependant, dans plusieurs cas, nous n'avons peut-être affaire qu'à des réminiscences de lectures anciennes, rien ne prouve absolument que Montaigne ait repris son auteur eu main.

Peut-être a-t-il relu Monstrelet, puisqu'il fait allusion au défi que le duc d'Orléans adressa au roi d'Angleterre, de combattre en Bretagne cent contre cent (1) : mais les termes sont si peu ceux de Monstrelet, que rien ne prouve que Montaigne ait son texte présent ou sous les yeux ou môme dans la pensée.

C'est à Joinville qu'on nous renvoie pour l'anecdote de Saint Louis détournant un roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir baiser les pieds du pape à Lyon ; il avait peur, dit Montaigne, que « nostre desbordée façon de vivre ne le dégoutast d'une si saincle

(1) U. 27. t. 5, p. 7. Monstrelet 1. ij.

— es —

créance » (1 . Si elle vieiil de Joiiiville, et c'est possible, l'anecdote s'est altérée en chemin. Voyez le Joinville de Kienx qui servait à Montaigne : ce n'est pas le roi tartare lui inènio, ce sont ses ambassadeurs qui se disposent à venir Vers le pape, et ce n'est point saint Louis qui l'en détourne, mais simplement de bons religieux en mission. De ces divergences entre les deux récits, qui ne touchent pas à la substance même de l'anecdote, mais seulement aux circonstances, je ne déduis pas que Montaigne n'a pas relu Joinville à l'époque qui nous occupe; je conclus seulement qu'il y a là un argument bien fragile pour prouver qu'il l'a relu ; plus probablement, c'est un souvenir qui lui revient, ou, mieux encore, il retrouve l'anecdote ainsi modifiée dans quelque livre sur lequel je n'ai pas encore mis la main.

Commines

En revanche, il est probable que Montaigne a relu Philippe de Commines. Au chapitre (( de l'art de conférer )) il nous déclare qu'il l'a lu « voicy plusieurs années », et il lui emprunte assez fidèlement l'histoire du sieur d'Imbercourt devant Lièges (2).

Ôodin. Lies six livpes de la t^épublique

Toutefois, parmi les trois passages où les commentateurs ont remarqué un souvenir de Commines, il en est un où Monlaigne me parait se souvenir de la lirpubllque de Jean llodin beaucoup plus que des chroniques de Louis XL « Nos plus grandes agilalions », écrit il, (( ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier duc de Bourgongne pour la querelle d'une charretée de peaux de mouton! (3) ». C'est bien Commines qui a

(1) II, 12, t. 3, p. 177.

(2) III, 4, t. 5, p. 233. Commines, II. l.e récit de Commines est très développé; Montaigne le résume avec exactitude. On rencontre doux autres emprunts à Comniuies dans les Essais de 1588 : I, 24, t. !, p. 186. « Le plus défilant de nos roys », II, 5 ;ï 7.

III, 10, t. VI, p. 238. « Pour la querelle d'une. . . », V, I. Le premier n'est qu'une simple réminiscence ; le second vient aussi probablement de la République de Bodin que de Commines (cf ci-dessus).

(3) III, 10. t. VI. p. 238.

conté raventure des peaux de iiioutoii el la guerre qui s'ensuivit ; mais c'est Jean Modin qui en a fait un exemple de la vanité des clioscs luiiiiaiiies resh' fameux à travers toute la littérature polili(|ue du dix septième siècle. C'est au premier chapitre du (|uatri('me livre de sa llépubliciue. Bodin développe longuement celte idée, chère à Montaigne, que « de peu de choses viennent les grands changemens ... Quel(|uefois, dit-il, de la moindre occasion, comme d'une estincelle, s'embrase un grand feu de guerre civile... La guerre entre le Duc de Bourgongne et les Suisses print origine pour un chariot de peaux de moutons qu'on print à un suisse ». Les six Ucres de la République de Bodin eurent un succès considérable à la fin du XV^ siècle. Ils me paraissent avoir eu une influence notable sur les idées politiques de Montaigne.

Ghponiques de Fla^dpe et Olivier de la IVIarehe

Nous savons encore que, vers le même temps, Montaigne a lu une Chronique de Flandre anonyme, publiée en 1562 par Denys Sauvage, et les Mémoires d'Olicier de la Marche. Un exemplaire de ces deux ouvrages, réunis dans le même volume, porte la signature de Montaigne et nous apprend qu'il les a lus au mois de mars 1586. Il nous conserve encore le jugement qu'il en faisait : les Mémoires d'Olivier de la Marche l'ont intéressé, mais il critique àprement les Chroniques de Flandre. Pas plus cependant des uns que des autres je n'ai trouvé aucune trace dans les Essais. La remarque mérite d'être faite, parce que l'année 1586 est une année pendant laquelle Montaigne a certainement beaucoup travaillé à sa nouvelle édition des Essais, et parce qu'il fait des emprunts importants à un autre ouvrage qu'il lit précisément dans le même temps (Février 1586) : je veux dire V Histoire des Jlois de Pologne, dont nous parlerons tout à l'heure.

Mais, parmi ces histoires qui parlent de la France et de ses rapports avec les pays limitrophes, il n'y a plus grand'chose à trouver. Nous n'avons presque rencontré qu'elles, avant 1580. L'attention de Montaigne s'en éloigne maintenant, il va chercher plus loin ses sujets de méditation, il aime à se dépayser.

Geotïge licbelski

On peul coiiipler, parmi les livres d'histoire, une relation (l'un événement contemporain, le récit des l'êtes données à Constanlinople l'an loS2, à l'occasion de la circoncision du fils d'Amurat. Aniurat convia à ces réjouissances solennelles des représentants de tous les i)ays. Un Polonais qui s'y trouva, George Lebelski, semble avoir été frappé par la pompe de la cérémonie. Il en écrivit en latin une relation qui fut publiée l'année même. Quelques mois plus lard, en l.")83, une traduciion française en fut donnée par un traducteur anonyme, sous le titre de u La description des jeux et viagnifiqnes spectacles represantez a Constaiitinople en la solennité de la circoncision du fils d'Amurath, Van mil cinq cens liuictante deux, es mois de Ma\i et de Juin » (1) ; elle était précédée d'un autre ouvrage : (( Urieve histoire de la guerre de Perse, faite l'an mil cinq cens septante liuit et autres sui/vans, entre Amurath, troisième de ce nom, empereur des Turcs, et Mahnmed Hodahende roi/ de Perse )). Cette histoire de guerre de Perse avait été publiée, elle aussi, en latin, l'année précédente par « Henri Porsius, jurisconsulte aleman, secrétaire de la chambre 'Je rb]mpereur, et professeur juiblic en poésie à Vienne en Austriche », nous dit l'avertissement, et le même traducteur l'otïrait au public français.- A eux deux, ces récits forment un tout petit volume de 82 pages in-12. La narration de Porsius est assez sèclie.

Lebelsky décrit avec complaisance les douze journées de fête dont ses yeux ont joui : ce sont des jeux d'acrobatie, des tours d'atidélisine, des feux d'artihce, des délités de marchands de Constanlinople, des simulacres de combats où les Turcs triomphent à peu de frais de leurs ennemis. On représente en particulier la piise encore récente de l'île de Chypre, et le spectacle d'un événement qui avait tant frappé l'imagination ne devait pas

(I) Cet ouvrage est assez rare. Le nom de Lebelski ne figure généralement jkis sur les catalogues des liihiiothèques; je ne l'ai rencontré rjue dans le catalogue du lîrilisli Muséum. Il faut de préléren^e cljerclier au nom de l'orsius, l'auteur du pelit o|iuscule qui accompagne celui de Lebelski. On le trouve à la bibliotbèque de l'Arsenal sous la cote 1[.C22 n.

manquer il'enlhousiasiiier les sujets d'Aïuurat. Montaigne a lu cet opuscule.

Dans son Essai « Des destriers » (I), qui n'est guère f|u'un(î collection de curiosiléi sur les chevaux el les cavaliers, il a inséri' en l.'iSS (|U('Ir|ues tours de force et d'agilité passahlement surpriMiauls. t\\n', dit-il, (( on a veu de mon temiis, à Constantinople )). J'ai cherché longuement et sans résultat dans les récits des voyageurs du temps qui ont passé par Conslantinople ; oivoici, parmi les acrobaties dont Lebelski s'émerveille, identiquement les mêmes tours c|ue nous lisons chez Montaigne, exprimés dans des termes tout à fait semblables. Comparons les textes.

« On a veu », dit Montaigne, (( de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, les.quels, en sa plus roide course, se rejettoient à tours à terre et puis sur la selle, et un qui, seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheval ; un autre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l'autre sur l'autre, portant un second sur ses bras, courroit à toute bride ; ce second, tout debout, tirant en la course des coups bien certains de son arc ; plusieurs qui, les jambes contre-mont, couroyent la teste plantée sur leurs selles entre les pointes des simeterres attachez aux harnois. »

Lebelski donne plus de détails; il a vu ces spectacles; il les développe plus complaisamment. Il explique en ce moment les tours admirables que lit sous ses yeux une troupe de cinquante hommes de cheval. « Sans m'arrester a toutes les particularitez, je toucheray un fait des plus remarquables, et que Ion tiendra, peut estre, pour chose controuvée : mais je l'ay veue. Du nombre de ces cinquante se tirèrent a part deux jeunes hommes, beaux et braves entre les autres. L'un se mit en pieds sur la selle de sou cheval, et receut sur ses bras son compagnon tout debout sur ses pieds. Estans en cest estât ils donnent carrière au cheval, et se tiennent fermes, niesmes le plus haut monté liroit des coups de llesches contre une pelle de bois que tenoit en la main droite celui qui le portoit. Outre plus ces deux mesmes ayans rangé et attaché deus chevaux par les brides, l'un monta mit un des pieds sur une des selles, et l'autre pieti sur l'autre selle, ou il se tenoit

il) I, 48, t. Il, p. 259.

comme collé, portant sur ses bras sou compaguon tout debout, et tenant en main ceste paisle de bois, contre laquelle l'autre ainsi haut monté descochoit habilement et sans faillir, taudis (jue les chevaux couroyentde grande vistesse. Y en eut d'autres, qui ayans six cimeterres desgainez et attachez les pointes contremont aux selles de leurs chevaux, se mirent la teste sur les selles et les pieds contre mont, faisans en cest estât courir leurs chevaux de telle vitesse qu'on eustdit qu'ils voloyent. D'un autre costé, il y en avoit qui se mirent deux en une seule selle, et comme le cheval couroit a toute bride, sautoyent en terre, puis remontoyent promptement et sans delay l'un après l'autre (1) ».

De tous les détails que Montaigne nous a contés, il en est un qui manque ici : nous n'avons pas vu passer cet athlète qui liarnache un cheval avec ses dents. Tournons seulement cinq à six pages : le voilà. Nous sommes maintenant en plein athlétisme : un lutteur « digne d'estre comparé à ce tant célèbre Milon de Crotone » enlève à lui seul une pièce de bois que douze hommes ne pouvaient soulever qu'avec peine. Il supporte sur son estomac une lourde pierre que dix hommes y ont roulée ; « Outre ce il brisa avec les dents et les mains un fer de cheval, de telle force que la moitié lui demeura entre les dents, du reste il

en fit deux pièces, en chasque main une Le mesme avec ses

dents seulement sella, brida et harnacha un cheval, et fit plusieurs autres merveilles » (2).

C'est là, je crois, tout ce que Montaigne a fait passer des opuscules de Lebelski et de Porsius dans ses Essais. Ces futilités ont, elles aussi, leur intérêt pour la vaste enquête qu'il a entreprise sur la nature liumaine : elles sont certifiées par un témoin oculaire ; le psychologue veut savoir jusqu'où vont la force et l'adresse physique de l'homme, aussi bien qu'il veut connaître dans leur extrême diversité tous les plis que la coutume peut imprimer à l'Ame. C'est une lecture frivole que celle là, il y trouve pourtant à glaner ; et d'ailleurs, s'il est peu intéressant pour nous de savoir f|ue Montaigne lit la description de George Lebelski, il l'est peut être davantage de lui voir entre les mains V Histoire de la

H) Traduction française de 1583, p. 70. ;2) Traduction française de 1583, p. 76.

guerre de l'erse. Clela nous le montre curieux des événemcnls contemporains (1) qu'il cherche à suivre, et curieux aussi des choses de l'Orient qui vont l'attirer de plus en jilus.

Hepbupt de Fulstin

A la même époque, Montaigne semhie s'intéresser à une Histoire de Pologne : VlUsloire des rois et princes de Pologne, cunlenant l'origine, progrès et accroissement de ce royaume, depuis Lech, premier fondateur d'iceluy, jusqu'à Sigismond Auguste, roi dernier décédé de Herburt de Fulstin » (2).

L'exemplaire de Montaigne est une traduction française de l'ouvrage de Herburt, donnée par Bakiuin en 1573. « Sire », dit le traducteur, s'ad ressaut au roi de Pologne, le futur Henri III : « Yostre heureuse élection et nouvel advenement à la couronne de cet ample et florissant royaume de Poloigne a engendré un singulier désir à tous François d'entendre et cognoistre l'histoire

(1) A la même époque, on trouve une allusion à un fait tout à fait contemporain, l'assassinat du duc dOrenge (1384) « H n'est point advenu, de nostre mémoire, un plus admirable elTect de résolution que de ces doux qui conspirèrent la mort du prince d'Orenge. C'est merveille comment on peut escliaulTer le second, qui l'exécuta, à une entreprise en laquelle il éstoit si mal advenu à son compaignou, y ayant apporté tout ce qu'il pouvoit, et, sur cette trace et de mesmes armes, aller entreprendre un seigneur armé d'une si fresclie instruction de deftiance, puissant de suitte d'amis et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en une ville loute à sa dévotion. Certes, il y employa une main bien certaine et un courage esraeu d'une vigoreuse passion. lin poignard est plus seur pour assener ; mais, d'autant qu'il a besoingde plus de mouvement et de vigueur de bras que n'a un pistolet, son coup est plus subject a estre gaucliy ou troublé. Que celuy là ne courust à une mort certaine, je n'y fay pas grand double : car les espérances de quoy on le pouvoit amuser ne pouvoient loger en entendement rassis : et la conduite de son exploit montre qu'il n'en avoit pas faute, non plus que de courage. » (11. 29. t. V. p.29j. Peut-être avons nous là un eclio de quelqu'un des nombreux pamphlets qui célébrèrent l'attentat de Raltliasar Gérard. Montaigne a pu lire dés 1584 « Les cruels et horribles tormens de Ballhazar Gérard Bourcjiqnon, vrai martyr, souffertz en V exécution de sa glorieuse et mémorable mort. Pour avoir tue GuiUaume de Maussau Prince d'Orenge, ennemij de so/i Roy et de l'Eglise catholi<ine. Mis en français d'un discoui^s latin envoyé de la cille de Delft au Comté de Hollande. A Paris, chez Jean du Carroy, Imprimeur au mont S. Hylaire, rue d'Ecosse, 15SI. (Bibl. Nat. Reserve, p. M. 65). L'ouvrage a été reproduit dans les Variétés hi.-iioriiiues de Fournier, (t. II. p. 615 ) Dans les premières pages de cet opuscule, Montaigne trouvait rapportées avec un commentaire enthousiaste les principales circonstances de l'assassinat du Duc : le courage de Balthasar Gérard y est hautement célébré. Signalon.5 encore un autre pamphlet publié la même année que le précédent: « Le glorieux et triomphant martyr de Balthasar Gérard, advenu en la cille de Delft. Douai. 15S1.

(2) L'exemplaire de Montaigne est conservé a la Bibliothèque Nationale. Il porte sa signature et une courte appréciation.

des roys et princes qui ont dominé en iceluy ; l'ayant trouvée escripte doctement et élégamment en latin par mayiiilique lean Herburt de Fulstin gentilhomme et conseiller de Poloigne... j'en ay entreprins la traduction en nostre langue pour la communiquer à nos François. » L'élection du frère du roi Charles IX éveilla, en effet, en France, un mouvement de curiosité vers la Pologne, et l'année 1373 vit paraître un nombre assez considérable d'écrits historiques sur ce pays. 1/ouvrage de Herburt de Fulstin, que Bakluin choisit pour en faire hommage au roi, est, paraît-il, un résumé de la grande histoire de Martin Cromer. Montaigne a jugé le récit des faits un peu secs ; il a écrit sur son exemplaire : « C'est un abrège de l'histoire simple et sans ornement >>.

Voici néanmoins quatre passages importants de cette histoire dont Montaigne me paraît s'être souvenu :

Le duc de Moscovie devoil anciennement cette révérence aux Tartares, quand ils envoyoient vers luy des ambassadeurs, qu'il leur alloit au devant à pié et leur presentoit un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en délices), et si^ en beuvant, quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs chevaux^ il estoit tenu de la lécher avec la langue.

Le duc de Moscovie reco-

gnoissoit & payoit tribut aux Tartares d'oultre le Ileuve de Rha ou Volga, iV leur avoit esté si subject que quand leurs ambassadeurs ou courriers venoient demander le tribut, ou pour quelque autre occasion, eux estans à cheval, il falloit qu'il allast au devant tout à pié leur faire la révérence, & leur présenter un goubeau de laict de jument, breuvage qu'ils ont fort agréable, et si en beuvant quelque goutte en tomboit sur le crin du cheval, il estoit tenu de la leicher avec la langue.

{Histoire des rois de Pologne, f. 204. r°.)

En Russie, l'armée que l'empereur Bajazet y avoit envoyée fut accablée d'un si horrible ravage de neiges que, pour s'en mettre à couvert et garentir du froid, plusieurs s'adviserent de tuer et eventrer leurs chevaux pour se getter dedans et jouyr de cette chaleur vitale.' (I, 48, t. 2, p. 258.)

Dieu envoya tout soudainement un froid si extrême une glace et tant de neige, que les Turcs en furent tous enclos, tellement qu'ils ne pouvoient aller avant ni arriére, dont prescjue tous leurs chevaux moururent de faim et de froid, & plus de quarante mille hommes. On en trouva puis après aucuns qui

avoient tué & éventré leurs chevaux, & s'estoient mis dedans pendant qu'ils estoient encore tous cîiaults.

(Histoire des rois do Polorjnr, (f. 212, V".

.laropeic, duc de Russie, practiqua un gentil-homme de Hongrie pour trahir le roy de Poulongne Boleslaus en le faisant mourir, ou donnant aux Hussiens moyen de luy faire quelque notable dommage.

Cettuy cy s'y porta en galand homme, s'adonna plus que devant au service de ce roy, obtint d'estre de son conseil et de ses plus féaux. Avec ces advantages, et choisissant à point l'opportunité de l'absence de son ma'stre, il trahit aux Russiens Visilicie^ grande et riche cité, qui fut entièrement saccagée et arse par eux, avec occision totale non seulement des habitans d'icello de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de là autour qu'il y avoit assemblé à ces fins.

Jaropelc, assouvy de sa vengeance et de son courroux, qui pourtant n'estoit pas sans titre (car Boleslaus l'avoit fort offencé et en pareille conduitte), et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considérer la laideur nue et seule, et la regarder d'une veuë saine et non plus troublée par sa passion, la print à un tel remors et contre-cueur qu'il on (it crever les yeux et couper la langue et les parties honteuses à son exécuteur.

(III, I, t. Y, p. 170.)

Jaropelc désirant avoir sa

revanche sollicita un certain gentilhomme Hongre, homme caut et fin, qui faignant s'enfuir à Boleslaus pour avoir soustenu le party des enfans d'Estienne, devoit adviser l'occasion ou de tuer Boleslaus, ou de faire quelque notable dommage aux Polonois. Cet Hongre feit si bien en peu de temps, par son industrie, beau parler et feincts services, & gaigna tellement l'amitié du duc assez facile de soy-mesme & croyant de légier qu'il estoit appelé aux conseils des affaires d'Estat, & luy fut donné le gouvernement de Vislicie. Iceluy voyant Boleslaus

absent du Royaume trouvant

cette opportunité propre pour exécuter sa trahison : en advertit en diligence Jaropelc et lui mande qu'il ne faille de se trouver le VIII jour de Février devant Vislicie, avec gens bien équipez. L'Hongre adverti de la venue des Russiens, fait retirer dans la ville tous ceux qui estoyent aux champs es environs avec leurs femmes, enfants, & biens^ tant la noblesse que menu peuple, ce qu'ils fièrent volontiers pour estre plus assurez. Les Russiens ne faillirent pas de s'y trouver au jour assigné : ils feurent reçeus de nuict, dans la ville, mirent à mort tout ce qu'ils trouvèrent sans espargner ni aage ni sexe et ayant mis le feu à la ville s'en retournèrent avec le reste du butin, en leurs maisons,

Boleslaus et Kinge, sa femme, roys de Poulongne, la vouèrent fleur chasteté] d'un commun accord, couchez ensemble, le jour mesme de leurs nopces, et la maintindrent à la barbe des commodités maritales.

(III, t. V, p. 273.)

emmenant prisonniers tous les plus riches. Jaropelc fit coupper la langue et les parties génitales, & crever les yeux au traistre pour toute sa recompense : & ainsi fut ce traître desloyal justement puni de sa trahison.

{Histoire des rois de Polofjne, f. 43, r°.)

Or Boleslaus, prince de Poloigne

espousa Kinge ou Cunégonde

Et combien qu'il fût bien heureux d'avoir telle femme, toutesfois il ne la toucha point les premières nuicts des nopces : dont ils ferent ensemblement vœu de perpétuelle continance qu'ils gardèrent tousjours :

dequoy Boleslaus fut surnoninié le Chaste.

(Histoire des rois de Poloigne, f. 70r°.)

L'Histoire des rois de Pologne nous montre Montaigne éloignant sa curiosité historique de son milieu habituel : le long passage sur les cérémonies par lesquelles le duc de Moscovie aborde les ambassadeurs tarfares nous le fait voir attachant son attention et l'amusant à une coutume singulière. Au Wb siècle, deux mondes nouveaux travaillent les imaginations européennes en leur présentant des modes d'existence et des traditions étrangement différents des nôtres. C'est là que Montaigne va aller de plus en plus satisfaire son goût d'exotisme. Les Indes, sans doute, ne sont pas absentes de la première édition des Essais: témoin le chapitre des Cannibales. .Mais le chapitre des Cannibales semble avoir surtout des sources orales. Désormais, Montaigne va puiser largement dans les récits des voyageurs et dans ceux des historiens.

liopez de Gomat^a

Le livre que Montaigne lut avec le plus d'intérêt durant cette péi'iode, si nous jugeons de son goût d'après le nombre des emprunts rencontrés dans les Essais, ce fut assurémeiil ['Histoire

gcnérale des Indes, écrite en espagnol par Lapez de Gomara vers le milieu du siècle. Klle avait été traduite en français dès liJO!) par .Martin Fumée, et le succès de cette traduction l'ut grand. Kn lo8i, elle en est déjà à sa cinquième édition, et, pour la donner de nouveau au public, Fumée l'augmente de toute l'histoire de la conquête du Mexique, qu'il avait jusqu'alors négligée. C'est cette cinquième édition de 1584 que Montaigne eut entre les mains. (1) En efïet, plusieurs des passages que nous citerons tout à l'heure comme inspirés de (îomara viennent de cette très iui|)ortante partie, qui manquait dans les éditions précédentes. En voici un exemple à titre de preuve.

Montaigne

Les Indes la peignent noire et basanée, aux Jevres grosses et enflées, au nez plat et large, et ctiargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux pour le faire pendre jusques à la bouche ; comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grâce de montrer leurs dents à descouvert

Les femmes mexicanes content entre les beautez la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front et peuplent par art ; et ont en si grande recommendation la grandeur des tetins qu'elles affectent de pouvoir donner la mamelle à leurs enfans par dessus l'espaule.

(II. 12. t. 3. pp. 248-249)

Ooinapa

Ces gens ici estoient au reste

forts laids aians ceste partie du nez, qui divise les deux narines, si longue qu'elle pendoit jusques à la Louche, & avoient en icelle certains anneaux pendans, qui estoient faits d'ambre taillé, ou d'autre chose semblable. Ils avoient aussi la lèvre de dessoubs percée, «i en chaque trou des anneaux d'or et des turquoises qui n'estoient gueres fines, mais pesoient tant qu'elles faisoient pendre contre bas la lèvre de telle façon que leurs dents demeuroient toutes

à découvert

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