‹ Les livres d'histoire moderne utilisésChapitre 5 sur 21 · L. ni, ch. 22, f · texte numérisé non relu

L. ni, ch. 22, f

Aussi ordainement changeoit-il quatre fois le jour de vestemens & ne revestoit jamais celui qu'il avait laissé. Tels habillemens toutefois se mettoient en réserve pour donner en récompense

Les plats, les escuelles, les tasses, coupes, boccals et pots &, tout ce

qui despendoit du service

chaque pièce ne servait qu'une fois à un disner.

(L. II, chap. 33, f. 91 v et 92 vM.

Les Indiens avoient aussi grand peur d'un chien surnommé 'Vezer-

rillo lequel gagnoit

la soulde autant qu'un arbalestrier & demi. Ce chien assailloit les Indiens fièrement & avec discrétion :

Il cognoissoit les amis, & ne leur faisoit aucun mal, encor' qu'on le touchast. Il cognoissoit si tel estoit Caribe, ou non : poursuivoit vivement celui qui fuioit jusques au milieu du camp de l'ennemi ou le mettoit en pièces si seulement on luy eust dit, or sus viste, va le chercher : il ne s'arrestoit jusques

(1) Montai.ïiio dit pbis i|hl' (ioiiiara; car dans Gomara. qui parle ailleurs encore des chiens des Espagnols, on ne voit [loint fin'il leur soit donné : ... « charge de diverses I)artics au combat ■•. Nous avons ici un exemple des léçréres inexactitudes (|u'améne chez Montaigne le système des additions. Tout le début de la phrase est de l'édition de 1580 (jus(|u'au signe '). 11 a été écrit pour les éléphants et est vrai des éléphants. Montaigne y rattache ce qu'il sait des chiens pendant la conquête des Indes & ^'^ suture de la phrase lui fait dire plus qu'il ne trouve dans sa source.

Au Pei'u, les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendont autant qu'ils peuvent par artifice.

(II, 12, t. 3, p. 248).

à ce qu'il eust fait tourner visage a celui qui s'enfuyoit. Ce chien asseuroit tant nos gens qu'ils osoient affronter les Indiens aussi hardiment que s'ils eussent eu trois hommes de cheval avec eux.

(L. II, ch. 9, f. 56 v°).

Ils portent en leurs oreilles certains joyaux, non pas en forme de pendans, mais sont retroussez au dedans des oreilles par telle façon qu'ils les font croistre, & eslargir, qui a esté cause que les nostres les ont surnommez Oreines , c'est àdire grandes oreilles.

(L. V, ch. 1-2, f. 321 V).

Il est ailleurs des nations qui noircissent les dents avec grand seing, et ont à raespris de les voir blanches: ailleurs, ils les teignent de couleur rouge.

(Ibidem).

Les hommes de ceste Isle s'estu-

dient à avoir

& les dents noires, ou rouges (1).

(L. IV, ch. 3, f. '276 v°),

li y a nation où la closture des jardins et des cliamps qu'on veut conserver se faicl d'un filet de coton, et se trouve bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes.

(II, 15, t. 4, p. 184).

Ils enferment leurs jardins & leurs terres d'un flUet de cotton, ou de bexuco seulement, & est grand péché d'entrer en telles clostures, & tiennent pour certain que celui la meurt incontinent, qui rompt un tel fil

(L. III, ch. 30, f. 253 r»).

Certaines nations des nouvelles Indes... ollroyent à leurs dieux du sang humain, mais non autre que tiré de leur langue et oreilles, pour expiation du péché de la mensonge, tant ouye que prononcée.

fil, 18. t., 4, p. 269).

Quezalconatl, Dieu de l'air ....

leur avoit enseigné

de purger ses fautes en tirant du sang de la langue et des oreilles.

( L. Il, ch. 28, f. 84 r°).

(1) Divers autres passages seraient à raiiprorlier de celui-ci.

Certaine nation a introduit que lo prestre ouvre le pas à l'espousée, le jour de ses nopces, pour oster au marié le doubte et la curiosité de cerclier en ce premier essay si elle vient à luy vierge ou blessée d'un' amour estrangere.

(III, 5, t. V, p. 29i.)

Le jardin de ce roy où tous les arbreSj les fruicts et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils sont en un jardin naturel, estoyent excellemment formez en or, comme en son cabinet tous les animaux qui naissoient en son Estât et en ses mers.

(III, G, t. VI, p. 60).

Aucuns choisissaient plustost de se laisser défaillir par faim et par jeusne, estant pris, que d'accepter le vivre des mains de leurs ennemis.

(III, 6, t. VI, p. 62).

Les prestres qu'ils uppellent Plates... dorment avec les femmes légitimes, lesquelles on leurs baille à 'lespuceller suivant la coustume, la((UGlIe il.s estiment honnoste, .V:

louable.... L'espoux par ce moien oste tout le soupçon qu'il pourrait avoir de sa femme s'il ne la trouvoit telle qu'il penseroit.

On dit en outre, que les Rois Yngas avaient un jardin en une isle

là où toutes les choses

qu'on scauroit mettre en un jardin estoient d'or et d'argent, comme herbes, fleurs, & arbres

11 avait en sa garderobbe des statues d'or en bosse si grandes qu'elles ressemblaient à des geans, et les figures estoient tirées au vif.

Il avoit aussi de pareille grandeur toutes sortes d'animaux de même matière, comme bestes terrestres, & oiseaux. Il avoit aussi les arbres & herbes que produisoit son pays, & tous les poissons qui se procréaient, tant en la mer qu'es eaux douces de son Roiaume.

[L. V. chap. 13, p. 322, v»).

Les Indiens moururent en peu de temps de mélancholie, & de faim, parce qu'ils ne vouloient en façon aucune manger de ce que les Espagnols leur présentoient, ainsi mangeoient plustost des chiens, des asnes, & autres bestes mortes qu'ils trouvoient le long des murailles. •

(L. 2. ch. 7, f. 52 v«).

En costoyant la mer à la qucsle En l'an 1509 le docteur Enciso. . .

de leurs mines, aucuns Espagnols meit ses gens en terre

prindrent terre en une contrée fer- tant pour faire quelques eschanges

tile et plaisanlo, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumées : Qu'ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages, envoyez de la part du roy de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes : Que, s'ils vouloient lui estre tributaires, ils seroient tres-benignement traictez : leur deniandoient des vivres pour leur nourriture et de l'or pour le besoing de quelque médecine ; leur remonstroient au demeurant la créance d'un seul Dieu et la vérité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adjoustans quelques menasses. La responce fut telle : Que, quand à estre paisibles, ils n'en portoient pas la mine, s'ils l'estoient :

Quand à leur roy, puis qu'il demandoit, il devoit estre indigent et nécessiteux, et celuy qui luy avoit faict cette distribution, homme aymant dissention d'aller donner à un tiers chose qui n'estoit pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs :

Quant aux vivres, qu'ils leur en fourniroient : D'or, ils en avoient peu, et que c'estoit chose qu'ils mettoient en peu d'estime, d'autant qu'elle estoit inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pourtant ce qu'ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu'ils le prinsent hardiment ; Quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pieu, mais qu'ils ne vouloient changer leur religion, s'en estans si utilement servis si long-

avecques les habitans, que pour rccognoistre leur langage, & emporter de là quelque montre de la richesse du pays. Aussi il se présenta grand nombre d'Indiens armez avecques deux Capitaines, faisant contenance de vouloir combattre, mais le docteur Enciso leur feit signe de paix, & par le moien d'un truchement que François Pizarre avoit amené d'Uraba, leur feit remonstrer comme lui, & ces compagnons estoient chrétiens Espagnols, gens pacifiques, comme ils avaient longuement floté sur la mer, & qu'ils avaient disette de vivres, & d'or, que pour cette cause il les prioit qu'ils lui en feissent part par Gschange d'autres choses de grands prix qu'ils n'avoient point encore veuz. Ils respondirent qu'il pouvait bien estre qu'ils estoient gens de paix , mais qu'ils n'en avoient point la mine, que ils se retirassent incontinent de leurs pays, parce qu'ils ne pouvoient endurer d'estre moquez d'aucun, & moins supporter les prières, & requestes, que les estrangers ont accoustumé de faire avecques leurs armes en pays estrange. Enciso répliqua derechef qu'il ne s'en pouvait aller, si lui-mesme ne parloit a eux.

Ce que lui estant accordé, il leur feit un long narré, lequel en somme ne tendoit qu'à leur conversion, et à l'exaltation de nostre foy, & pour leur faire recevoir le baptesme, leur donnant cognoissance, conmie il n'y avoit qu'un Dieu seul créateur du ciel, & de la terre, & des hommes :

en fin il leur recita comme le Pape, vicaire de Jesus-Christ en tout le monde, à qui estoient a])soluëment recommandées les âmes & la reii-

temps, et (iii'ils n'avoiciit accouslumé prendre conseil que de leurs amis et connoissans : (Juaut aux menasses, c'estoit signe de faute de jugement d'aller menassent ceux desquels la nature et les moyens estoienl inconneux : Ainsin qu'ils se despeschassent proinptement de vuyder leur terre, car ils n'estoient pas accoustumez de prendre en bonne part les honnestetez et remontrances de gens armez et estrangers ; autrement, qu'on feroit d'eux comme de ces autres^ leur monstrant les testes d'aucuns hommes justiciez autour de leur ville.

(111. 6. t. VI. p. 63)

gion, avoit donné ces pays à un Puissant Koy d'Espagne son Seigneur, & qu'il en estoit venu prendre possession, qu'ils ne les chasserait point toutefois de là s'ils vouloient se faire clirestiens, & vassaux d'un Prince si puissant, en paiant seulement quelque tribut d'or tous les ans : ils feirent response en riant, qu'ils trouvoient bon ce qu'il avoit dict touchant un seul Dieu, mais toutefois qu'ils ne vouioient point laisser leur religion, ni en disputer : que le Pape devoit estre moult libéral de ce qui appartenoit a autrui, ou que c'estoit une personne rioteuse qui ne demandoit que dissension, puisqu'il donnait ce qui n'estoit pas sien, & que le Roy estoit quelque pauvre homme puisqu'il demandoit : & quant à lui qu'il estoit bien hardi, puis qu'il menaçoit ceux qu'il ne congnoissoit point, & que si lui et les siens s'approchoient pour envahir leur pays, qu'ils mettroient leurs testes à un bois à la semblance de plusieurs autres leurs ennemis, lesquelles ils monstroient avec le doigt près leur ville (1).

(L. III. ch. 19. f. 234. V' 235 r» & v°)

Ils mirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cens soixante hommes tous vifs : les quatre cens du commun peuple, les soixante des principaux seigneurs d'une province, prisonniers de guerre simplement

(III. 6. t. VI. p. G8)

Les Espagnols prinrent soixante Seigneurs qui avoient vassaux soub seux, & quatre cens autres hommes des principaux & plus riches du

pays

.... les quatre cens soixante prisonniers furent exécutez, suivant l'arrest.

(L. 2. ch. 61. f. 133 r")

(1) Dans Gomara les Indiens qui répondent à Enciso n'aiïectent pas ce mépris de l'or que Montaigne leur prête. Peut-être y a-t-il confusion dans l'esprit de .Montaigne avec d'autres peuplades indiennes qui font peu de cas de l'or ; peut-être encore a-t-il lu l'anecdote dans un récit dérivé de celui de Gomara que je n'ai pas encore rencontré; mais celte seconde hypothèse me semble moins probable.

Ceux de Mexico jugeoient ainsi que nous, que l'univers l'ust proche do sa fin, et en prindrent pour signe la désolation que nous y apportasmes. Ils croyoyent que l'astre du monde se départ en cinq aages et en la vie de cinq soleils consécutifs, desquels les quatre avoient desjà fourny leur temps, et celuy qui leur esclairoit estoit le cinquiesme. Le premier périt avec toutes les autres créatures par universelle inondation d'eaux ; le second, par la cheute du ciel sur nous, qui estouffa toute choses vivantes, auquel aage ils assignent les géants, et en firent voir aux Espagnols des ossements à la proportion desquels la stature des hommes revenoit à vingt paumes de hauteur ; le troisiesme, par feu qui embrasa et consuma tout ; le quatriesme, par une émotion d'air et de vent qui abbatit jusques à plusieurs montaignes: les hommes n'en moururent poinct, mais ils furent

changez en magots Après la

mort de ce quatriesme soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpétuelles ténèbres, au quinziesme desquels fut créé un homme et une femme qui refeirent l'humaine race.

Dix ans après, à certain de leurs jours, le soleil parut nouvellement créé ; et commence, depuis, le compte de leurs années par ce jour là. Le troisiesme jour de sa création, moururent les dieux anciens ; les nouveaux sont nays depuis, du jour à la journée. Ce qu'ils estiment de la manière que ce dernier soleil périra, mon autheur n'en a rien appris.

(111, 6, t. VI, p. 70).

Par ces ans ils contoient leurs cinq Soleils que nous dirions cinq aages : & suivant leur calcul ils croient que depuis la création du monde il y ait 4 Soleils passez sans cestuy. Ils disent que le premier Soleil se perdit par eau, durant lequel les hommes & toutes choses créées se noïerent : que le second périt en tombant le ciel sur la terre, par laquelle cheute tout le peuple, & toute chose vivante fut assommée, disans que durant cest aage vivoient les geans, amenans pour tesmoignage de grands ossemens que nos Espagnols trouvoient en terre la mesure et proportion desquels monstroit évidemment la hauteur de ces geans avoir été de vingt paulmes. Quant au tiers Soleil, ils disent icelui avoir esté consommé par le feu, ce monde bruslant par longues années, durant lesquelles tout le genre humain, & tous les animaux furent enllambez : & que le quatriesme print fin par Tair, estant le vent si fort et si violent, que tous les édifices, arbres et rochers tombèrent par terre : mais que les hommes ne moururent point, & qu'ils furent seulement convertis en cinges. Ouant au cinquiesme Soleil, lequel a de présent son cours, ils ne comptent point en quelles façons il doit périr, mais ils racomptent que lors que le quatriesme Soleil print fin, tout le monde fut obscurci, & demeura en telles ténèbres, l'espace de vingt-cinq ans continuels,

— So —

& qu'au cimiuiesine d'iceux ly.s Dieux l'onuGfent un homme et une l'enimo, lesquels incontinent eurent des enfans, & que dix ans après le Soleil apparut freschement créé et formé le jour qu'en leur langue ils surnomment du Connil;

En mémoire dequoi ils conunencent le compte de leurs ans par ce jour. . .

Aussi disent-ils que trois jours après que ce cinquiesme Soleil apparut, les dieux qui estoient auparavant moururent, & que depuis ceux lesquels présentement ils adoroient, estoient nez.

(L. II, ch. 75, f. 158, r»).

Quant à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ny Grœce, ny Romme, ny .Egypte, ne peut, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouvrages au chemin qui se voit au Peru, dressé par les roys du pays, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cusco, (il y a trois cens lieuës), droict, uny, large de vingt-cinq pas, pavé, garny de costé et d'autre de belles et hautes murailles, et le long d'icelles, parle dedans, deux ruisseaux perennes bordez de beaux arbres qu'ils nounnent moUi/. Ou ils ont trouvé des moutaignes et rochers, il les ont taillez et applanis, et comblé les fondrières de pierre et chaux. Au chef de chasque journée, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vestements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à y passer. En l'estimation de cet ouvrage, j'ay compté la difficulté, qui est particulièrement con-

II y a en ce païs deux grands chemins royaux, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cuzco, qui est un œuvre d'aussi grand coust comme il est remarquable. L'un est par les montagnes, & l'autre par les plaines, tous deux durent plus de 20(J mil. Celuyqui est en la campagne est revestu de muraille des deux costez, & est large de vingt-cinq pieds : il a en dedans des fossez, ou petits ruisseaux pleins d'eau coulante perpétuellement et dessus iceux ont esté plantez force arbres, qu'ils appellent Molli.

L'autre qui est en la montagne, est de mesme largeur, entaillé par dedans les rochers, & aux endroits où il y avoit des vallons trop creux, pour esgaller le chemin on les remplissoit de pierres massonnees avecques de la chaux. En sonnne, c'est un œuvre, qui mesme au dire de tous ceux qui ont veu l'un- et l'autre surpasse les Pyramides d'Egypte, & les grands chemins pavez

siderable en ce lieu là. Ils ne bastissoient poinct de moindres pierres que de dix pieds en carré ; ils n'avoient autre moyen de cliarrier qu'à force de bras en traînant leur charge : et pas seulement l'art deschafauder, n'y sçachant autre finesse que de hausser autant de terre contre leur bastiment, comme il s'esleve, pour l'oster après.

(III, 6, t VI, p. 71-72).

des anciens Romains, cV tous les édifices anciens. ... De journée en journée on void de beaux grands palais bastis, qu'ils appellent Tarn l)Os, ou se logeait la cour, & les armées des Roys Yngas.

Ils traînent leurs pierres, ou les roulent à force de bras jusques au lieu, où ils veulent bastir : par ce qu'ils n'ont point de bestes pour s'ayder d'elles à tels œuvres.

Les pierres sont de dix pieds en quarrés & encore d'avantage : il les asseoient avecques de la chaux, <S:

autre mortier. Or pour monter leurs pierres, ils apportent de la terre contre le mur, & autant que croist l'edillce, autant haussent-ils leur terre. Car ils n'ont point d'autres engins à bastir, & ainsi sont longtemps devant qu'achever telles entreprises, & leur faut une infinité de personnes.

(L. 5, ch. 86, f. 439v"et4'i0v'').

Le dernier roy du Peru, le jour qu'il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars d'or et assis dans une cheze d'or au milieu de sa bataille.

Autant qu'on tuoit de ces porteurs pour le faire choir à bas, car on le vouloit prendre vif, autant d'autres, et à l'envy, prenoient la place des morts, de fa(,'on qu'on ne le peut onques abbatre, quelque meurtre (ju'on fîst de ces gens lu, jusques à ce qu'un honime de cheval l'alla saisir au corps et le porta par lerre.

(III, 6, t. VI, p. 72.).

Attabalipa se faisait porter en une litière d'or, parée par dedans de plumes de perroquets de diverses couleurs, & estoit assis dedans une basse chaire toute d'or

Mais les Espagnols ne pou-

voient le toucher, parce qu'il estoit élevé liaut en sa litière et pour celte cause tuoient ceux, qui la soustenoient à fin de le faiie tomber.

Mais aussitost qu'il y avoit un de ces porteurs mort, un autre prenoit sa place de peur que leur Seigneur ne tombast à terre. Pizarre voyant cela le lira par sa robe et le feit choir en terre, & par ce moyen print fin ceslo meslée.

([.. 5, ch. 6, f. 312-313).

Ceux de Mexico, depuis que les cérémonies de sou sacre sont parachevées, n'osent plus regarder le roy au visage ; niiis, coiiiino s'ils l'avoient déifié par sa royauté, entre les serenients (ju'ils luy font jurer de maintenir leur religion, leurs loix. leurs libertez, d'estre vaillant, juste et débonnaire, il jure aussi de faire marcher le soleil en sa lumière accoustumée, d'esgouster les nuées en temps oportun, courir aux rivières leurs cours et faire porter à la terre toutes choses nécessaires à son peuple.

(111, 8. t. VI, p. 104).

l'eu regardoient le Koy au visage depuis son sacre

Le grand prestre s'nppro-

chant de lui le conjuroit. & lui fuisoit faire serment qu'il garderoit la riiligion de leurs Dieux, qu'il observeroit, & feroit observer les loix & ordonnances de ses prédécesseurs : qu'il maintiendroit par justice qu'aucun de ses vassaux ou amis ne fut outragé : qu'il se nionstreroit vaillant à la guerre, qu'il feroit que le Soleil tousjours chemineroit avec sa clarté et lueur, qu'il feroit que les nues pleuveroient selon la nécessité. & qu'il feroit que la terre fructifleroit abondamment.

(L. 2, ch. 77. f. 160 v").

Ces rapproclieinents uous inoiitreiil assez tjue Alontaigiie a goûté l'histoire de Goniara et qu'il y a fait son profit. A propos des croyances des Mexicains sur les destinées du monde, c'est tout un long morceau que nous avons vu passer presque intégralement de Ciomara dans les Essais. Néanmoins nous n'avons pas encore le moyen de bien saisir l'intérêt que Montaigne a pris à le lire. Pour nous en rendre un compte plus exact, il faut le voir accumuler à plaisir, comme en tas, les coutumes les plus baro([ues et s'olïrir ainsi le spectacle de la diversité de la nature huuiaine. « J'estime », nous dit il, «qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantasie si forcenée qui ne renconti'e l'exemple de quebiue usage public, et i)ar conséquent que nostie raison n'estoie et ne fonde ». C'est bien, en elïet, l'impression maîtresse qui doit lui rester de Gomai-a. Qu'on en juge pai' cet extrait du chapitre intitulé « De la couslume, et de ne changer aisément une loy receue r. Lorsque le texte de (lomara sera tiop long pour ()ouvoir être citt; ici, je me contenterai d'y renvoyer.

11 est des peuples où on tourne Bogota estoit fort révéré : il faille doz il celuy qu'on salue, et ne loit, quand on parloit à luy, tourner regarde l'on jamais celuy qu'on veut les espaules de peur de le voir en la honorer. face (L. III. ch. 22. f. 240 r").

Il en est où, quand le roy crache, la plus favorie des dames de sa cour tend la main, et en auti'e nation les plus apparents qui sont autour de luy se baissent k terre pour amasser en du linge son ordure :

où, sauf sa femme et ses enfants, aucun ne parle au roy que par sarbalane.

En une mesme nation, et les vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement :

à quoy cette autre coustume, qui est ailleurs, a quelque relation : la chas teté n'y est en prix que pour le service du mariage, car les filles se peuvent abandonner à leur poste et, engroissées se faire avorter par medicamens propres au veu d'un chacun.

Et ailleurs, si c'est un marchand qui se marie, tous les marchans conviez à la nopce couchent avec l'espouse avant luy ; et plus il y en a plus elle a d'honneur et de recommandation de fermeté et de capa cité. Si un officier se marie, il en va de mesme ; de mesme si c'est un noble, et ainsi des autres, sauf si

Attabalipa ne crachait point en terre, mais une de ses plus favorites recevait en sa main la salive (L. V. eh. XI. f. 326v°).

Quand Bogota crachait, les principaux de sa court, qui estoient à l'entour de luy, se jetoient à genoux pour recueillir sa salive en une toùaille de coton blanche, à fin qu'elle ne cheuft point en terre, qui est une cérémonie de grand Prince (L. III.

ch. XXII. f. 240 r").

personne ne parle au Koy de Borney, si ce n'est par Sarbatane, excepté sa femme & ses enfans (L. IV.

ch. V. f. '28-2 v°).

Les femmes mariées (aux Iles Lucaies), & celles qui se sont esbattues avec les hommes, se couvrent les parties honteuses depuis la ceinture jusques au genoûil avec certains petits manteaux : mais les vierges ne portent qu'un petit rets de cotton, lequel a dedans la maille des feuilles d'herbe, encor ne portent-elles ce rets que quand elles ont leurs mois, autrement elles vont toutes nues (L. II. ch. 6. f. 50 v).

Les filles qui font folie de leurs corps (chez les Dariens), & en deviennent grosses, se deschargent de leur fardeau avec une herbe qu'elles mangent, sans autre chastiement & sans honte aucune (L. III.

ch. XVIII. f. 233 r»).

Aux nopces un autre est l'espoux, & parainsi si l'espoux est Cacique, tous les Caciques, qui sont invitez à la teste, couchent avecques l'espousée devant l'espoux, s'il est marchand, les marchands y couchent, s'il est citadin, bourgeois, ou laboureur, le Seigneur couche le premier, ou quelque prestre & après

c'est un laboureur ou quelqu'un du Las peuple, car, lors, c'est au seigneur à faire ; et si on ne laisse pas d'y recommander estroitement la loyauté pendant le mariage.

Il en est où il se void des bordeaux publics de masies, voire et des mariages ;

ou les femmes vont à la guerre quand et leurs maris et ont rang non au combat seulement, mais aussi au commandement ;

où non seulement les bagues se portent au nez, aux lèvres, aux joues et aux orteils des pieds, mais des verges d'or bien poisantes au travers des tetins et des fesses;

où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses et à la bourse des genitoires et à la plante des pieds ;

où les enfans ne sont pas héritiers, ce sont les frères et nepveux seulement, sauf en la succession du prince ;

que tous y ont couché, l'espousée est réputée vaillante & courageuse.

(L. III, ch. 1, f. 197 V).

Ils ont des bordeaux puitlics de femmes, & mesme d'hommes. (L. III, ch. 18, f. 23.3). Ils marient un homme avec un autre quand ils sont impuissants ou eunuques. (L. II, ch. XI, f. 61 V).

Les femmes vont souvent avec leurs maris à la guerre, & s'y eraployent à tirer de l'arc, aussi bien qu'eux. (L. III. ch. 18, f. 233). On dit que il y a en ce quartier une contrée, où les femmes régnent & commandent. (L. III, ch. 22, f. 22, 242 V).

Ils se percent une mamelle &.

aucuns se les percent toutes deux, & traversent par les troux certaines petites cannes de la longueur d'une paulme et demie. Ils se persent aussi les fesses, & y pendent de semblables cannes qu'à leurs mamelles (L. II. ch. XI. f. 59 v).

(Pour les bagues au nez, aux lèvres, aux joues & aux orteils, on les trouve partout, c. f. en particulier f. 73 & 233.)

Ils ne s'aident point de tables, ni de nappes, ou serviettes pour manger et s'essuier, excepté le Roi, tous les autres s'essuient les doigts à la plante de leurs pieds, ou à leurs cuisses, voire aux bources de leurs tesmoings (L. 3. ch. 15. f. 227. r«).

Les nepveux succèdent à leurs oncles, & non les enfans, excepté entre les Roys Yngas.. ^^ les Seigneurs (1).

(1) Voir la môme idée exprimée pap:e 327 v°

011 l'on pleure lu inorl des enfans^ ut festove l'on celle des vieillards :

où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes ;

où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les autres, non ;

où l'on estime si mal de la condition des femmes qu'on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins des femmes pour le besoing ;

où les maris peuvent répudier sans alléguer aucune cause, les femmes, non pour cause quelconque ;

où les maris ont loy de les vendre, si elles sont stériles ;

où ils font cuire le corps du trèspassé, et puis piler jusques à ce qu'il se forme comme en bouillie.

laquelle ils meslent à leur vin et la boivent ;

où la plus désirable sépulture est d'eslre mangé des chiens, ailleurs des oiseaux ; (2)

Quant à leurs enfans, ils les nourrissent avecques grandes mignotises. & si d'aventure ils viennent à mourir, ils entrent en grande cholere & fascherie, «S: les enterrent avec grandes plaintes. Ils ne pleurent point les vieillards quand ils meurent (1) (L. II. ch. 11. f. GO. r°i.

Ils couchent en leurs Hamacques (ainsi appellent-ils leurs lits) cinq à cinq, & mesme dix à dix, avec leurs femmes. (L. IV, ch. 2, f. 272 v».)

l'ne veuve ne se peut remarier, si son mari est mort naturellement : mais elle peut se remarier s'il est défait par justice. (L. II, ch, 8, f. 54 V».;

Ils achètent de leurs ennemis des femmes pour un arc & deux flèches, ou pour un rets a pescher, & tuent les filles qu'ils font à fin de ne les donner à leurs parents, ni à leurs ennemis. (L. II. ch. 1, f. G!l v°.)

Ils répudient leurs femmes pour cause bien légère. & elles pour cause aucune ne peuvent abandonner leurs mariz. (L. 3,ch. l.p. 197 v).

Ils laissent. & changent, et mesme vendent leurs femmes si elles ne peuvent concevoir. (L 3, ch. 18. f. 233 V.)

Si un de leurs seigneurs meurt.

ils rôtissent le corps, le

mettent en pièces, le pilent en telle façon qu'ils le font devenir comme en bouillie. & le jettent dedans un grand vase plein de vin, où ils le détrempent. vV puis le boivent.

(L. III, ch. 23. f. 243 v°.)

(It Montaigne renchérit encore sur le contraste établi par (Joniara. (2) Je ne trouve rien de pareil dans Gomara. C'est sans doute un souvenir de l'iutarque qui .se glisse parmi ces coutumes Indiennes : « Ce sont les plus heureuses

où l'on croit que lésâmes lieureuses vivent eu toute liberté en des cluunps plaisans fournis de toutes connnoditez. et que ce sont elles (|ui font cet écho que nous oyons ;

où ils conibatent en l'eau et tirent seureuientde leurs arcs on nageant;

où pour signe de subjection il faut hausser les espaules et baisser la teste, et deschausser ses souliers, quand on entre au logis du roy ;

où les eunuques qui ont les femmes religieuses en garde ont encoi'e le nez et lèvres à dire, pour ne pouvoir estre ayniez ;

où les prestres se crèvent les yeux, pour accointer leurs démons, et prendre les oracles ;

où chacun faict un dieu de ce quiluy plaist. le chasseur d'un lyon ou d'un renard, le pesclieur de certain poisson, et des idoles de chaque nation ou passion humaine ;

Ils croient que l'àmo soit immortelle >.t ({u'cUe se retire en une campagne, où elle mange & boit, & fjue c'est l'Echo, lequel respond à celui, qui parle, & crie. (L. 3. ch. 33, f. 260 r").

Ils se jettoient dans l'eau juscjues à la ceinture, poursuivans les nostres, & plusieurs en nageant deschargeoient leurs trousses à force de tirer, tant estoit grand leur courage. (L. 3, ch. 21. f. 237 \\)

Mais il falloit (|;ic quelque personne que ce fust qui vint à la Cour, qu'il se deschaussast avant qu'entrer dedans le Palais, & s'il voulait parler à Guainocapa il haussoit les espaules, & baissoit la teste, qui est une cérémonie entr'eux, pour montrer qu'ils sont ses vassaux. (L. V, ch. 13, f. 322 r^) les hommes qui sont commis pour les garder sont chaslrez. & niesme on leur coupe le nez, .& les lèvres pour en ester tout appétit aux femmes. (L. V, cil. 14. f. 324 r°.)

Quand ils veulent parler au diable aucuns de leurs prêtres

se crèvent les yeux, ce que je croi qu'ils font de peur : car tous se bouchent la veiie quand ils veulent parler à lui. (L. V, ch. 14, f. 323 vm

Un chacun adore ce qu'il lui plaist : mais c'est l'ordinaire à un pescheur d'adorer une flammette.

ou quelqu'autre poisson : à un chasseur de révérer un lion, ou bien un ours, ou un regnard. & semblables autres animaux, conmie oiseaux. & autres choses. (L. 'V. ch. 14. f. 323 r». )

sépultures des Tarlares et des Hyrcaniens, l'estrc mangé des ciùeas : et entre les Hatraniens, par les loix du pa'is ceux-là sont estime/, avoir plus heureu-se (in, quand les oiseaux les manfroiit après ((u'ils sont morts. » Que le vice seul est suffisant pour rendre l'homme malheureux. Trad. Amyot, 1372, f. 138 r'.

le soleil, la lune et la terre sont les 11 est bien vi-ui que tous genera-

(lieux principaux ; lement adorent pour leurs Dieux

principaux le Soleil, la Lune. & la

Terre. (I.. V, cli. 14. f. ;V23, r°.) la forme de jurer, c'est toucher la Aussi quand ils jurent ils tou-

terre, regardant le soleil : client la terre, & regardent le soleil.

(L. V, c. U, f. 323 r» i et y mange l'on la chair et le pois- Ils mangent leur chair et le poisson crud ; son crud (1). (L. V, ch. 17, f. 327 r°.)

où les femmes s'accouchent sans Quand elles accouchent elles ne

plaincle et sans effroy ; se tourmentent ni ne se passionnent

tant que les autres. (L. III, ch. '?9,

f 252 V».) ou les hommes portent les charges Les hommes pissent accroupis

sur la teste, les femmes sur les comme font noz femmes par deçà, espaules ; elles pissent debout, les & les femmes de ce païs pissent tout hommes croupis (2) ; debout. (L, VI. ch. 10, f. 455 r°).

et encensent comme les dieux les De ces encensoirs ils encensoient

hommes qu'ils veulent honnorer . . aussi leurs seigneurs, comme ils

feirent Cortes, & autres Espagnols.

quand il entra au temple (L. IL ch. 89.

ou l'on mange toute sorte d'her- Ils mangent toutes sortes d'herbes, sans autre discrétion que de bes, lesquelles n'ont point mauvaise refuser celles qui leur semblent odeur (L. IL ch. 85 f. 172. r"). avoir mauvaise senteur ;

ou tout est ouvert, et les maisons. Leurs logis n'ont portes, ni fenes-

pour belles et riches qu'elles soyent, très fermantes, tout est ouvert : &

sans porte, sans fenestre, sans cof- pour ceste cause on chastie fort se-

fre qui ferme, et sont les larrons verement les adultères, & larrons

doublement punis qu'ailleurs ; (L. IL ch. 85. f. 171. v°.) ....

ou ils tuent les pouils avecles dents. ils mangent neantmoins fort bien

comme les magots, et trouvent hor- toutes autres bestes vivantes, jus-

rible de les voir escacher soubs les qu'à leurs propres poulx, alleguans

ongles. quelques uns d'entre eux qu'ils les

(I, 23, t. 1. p. 159j. mangent pour leur santé, disans

(1) Voir encore la même coutume, page 43S v".

(2) La .seconde de ce.s deux iiarticiilaiités seule se rencontre chez Gouiara ; mais toutes deux étaient che/, Hérodote, et c'est un souvenir d'Hérodote qui se glisse ici dans rénumération de Montaigne, cf. la traduction de Saliat, p. 42 v». « Les hommes portent leurs fardeaux sur leurs testes et les femmes sur leurs espaules. Kjles se tiennent debout (|iiand elles ui'inent', mais les homines s'accroupissent. "

d'avantago. i[u'il e.sl plus honnesle de les manger, que de les tuer entre les ongles. (L. II. ch. 85. f. 172 r".)

.\illeurs enooi-c. M()iil;iiii;ne s'amuse ;'i ce jeu d'accumuler des coutumes élraui^es. Dans VApolof/ie de liaitnond Sebonde, à nouveau, il veut uiontrer la vanité de nos opinions et illustrer celte pensée d'Epicure que « en mesme temps qu'elles sont icy, elles sont toutes pareilles et en mesme façon en plusieurs autres mondes ». Combien l'eût-il dit ;( plus asseurément >>, s'écrie Montaigne, s'il eût connu tout ce que nous révèle le nouveau monde des Indes ! Kt là-dessus, il amasse une collection de croyances religieuses et de coutumes qui rappellent celles de l'ancien monde et qui avaient germé dans des nations (( n'ayans, comme l'on estime, jamais ouy des nouvelles de nous ». On a pu, par l'exemple précédent, se convaincre que Gomara est bien la source principale des Essais pour ces usages indiens, et on y a trouvé les moyens de contrôler l'exactitude de Montaigne. Pour éviter les longueurs je me contenterai, pour ce second exemple, au lieu d'établir un parallèle, de reproduire le passage de Montaigne, en indiquant en note les références à Gomara.

On trouve, au NouveauMonde des nations n'ayans, comme l'on estime, jamais ouy nouvelles de nous, où la circoncision estoit en crédit; où il y avoit des estats et grandes polices maintenues par des femmes (1), sans hommes; où nos jeusnes et nostre caresme estoit représenté, yadjoustant l'abstinence des femmes (2); où nos croix estoient en diverses façons en crédit : icy on en honoroit les sépultures (3) ; on les appliquoit là, et mesmes celle de S. André, à se delïendre des visions nocturnes et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements [\] ; ailleurs ils en rencontrèrent une de bois, de grande hauteur, adoiée pour dieu de la pluye (oi, et celle là bien fort avant dans la terre ferme : on

(1) cf. Gomara, trad. FiiiTH'e, éd. 1.j8'», f. 242-264 r.

(2) cf. f. 240 et en di\ ers antres endroits.

(3) cf. f. 199 T\

(4) cf. f. 258 r.

(5) Cf. f. 69 V.

y Irouva une l)ien expresse image de nos nenilentiers ; l'usage des mitres, lecœlil)atdes prestres, l'art de divinerpar les entrailles des animaux sacriliez; la façon au prestres d'user en otTiciant de langue particulière et non vulgaire; et cette fautasie, que le premier dieu fût chassé par un second, son frère puisné; qu'ils furent créés avec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur péché, changé leur territoire et empiré leur condilidM naturelle (1) ; qu'autrefois ils ont esté sul)mergez par l'innondation des eaux célestes; qu'il ne s'en sauva (jue peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux des monlaigues, lesquels creux ils bouchèrent, si que l'eau n'y entra poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs sortes d'animaux ; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugèrent l'eau n'estre encore guiere abaissée ; depuis, en ayant fait sortir d'autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu'ils trouvèrent plain seulement de serpens (2). On rencontra en quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu'ils s'otïençoient merveilleusement contre les Espaignols, (|ui espendoient les os des trespassez en fouillant les richesses des sépultures, disant que ces os escartez ne se pourroient rassembler audit jour (3) ; la trafique par eschange, et non autres, foires et marchez pour cet elîect ; des nains et personnes monstrueuses pour l'ornement des tables

(1) Tout ceci est pris aux coutumes du Pérou, cf. p' les mitres, f. 323 r" ; p' le célibat des prêtres, f. 323 v° ; pour la consultation des entrailles, f 324 r° : pour la langue spéciale de la religion, f. 323 v° ; pour les dieux frères dont le pnisne (liasse l'aîné, f. 321 v» ; p' la chuttedes premiers hommes, f. 324 v\

(2) cf. f. 325 toujours dans les coutuiiK's du l'ému : .< Ils racomptent en outre l'uuiinc en un certain temps il client tant d'.'au du ciel que toutes les campagnes furenl submergées, & toutes les personnes noïees, exceptées celles qui se sauvèrent dedans des creux, & cavernes des hautes montagnes, l'entrée desquelles ils bouchèrent si bien que l'eau n'y ponvoit entrer, s'estans premièrement uarni-; de bonnes provisions, & de grande quantité de bestail : & quand ils sentirent (pi'ils ne plouvoit plus, ils firent sortir dehors deux chiens, & voains qu'ils estoient retournez nets «S: mouillez, congneurent par là que les eaux n'estoient point abbaissées. Aîais après en firent encor' sortir d'avantage, & lors aucuns rcvindrent soiiillez et pleins de fange, parla ils jugèrent que l'eau estoit abbaissée, & à lors sortirent de leurs creux pour rcpeniilcr la terre. (L V. cli. 15, f 325 r).

i3) •< (Jiiand les Espagnols ouvroient ces seitulchres, \- Jeltuient les o>sements deçà delà, les Indiens les prioient de ne faire pas ainsi, de peur quistaiil ainsi escartez ils ne peussent resusciter. (L. V, ch. 17, f. 327 v)

des princes (I); l'usai^e de la fauconnerie selon la naliiif de leurs oiseaux ; subsides tyranniques, delicalesses de jardinage, dances. sauts bateleresques, musique d'instruniens, armoiries, jeux de paume (2 , jeu de dez (3) et de sort auquel ils s'escliauiïent souvent jusques à s'y jouei- eux-mesmes el leur liberté; médecine non autre que de charmes (V) ; la forme d'escrire par figures (o) ; créance d'un seul premier bomme père de tous les peuples (6); adoration d'un dieu ([ui vesquit autrefois iionime en parfaite virginité, jeusne et pœnitence, prescliant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle (7); l'opiiùon des géants (8); l'usage de s'enyvrer de leurs brevages et de boire d'aulaut (9 ; ornemens religieux peints d'ossements et testes de morts, surplys. eau beniste, aspergez (10). femmes et serviteurs qui se présentent à l'envy à se brusler et enterrer avec le mary ou maistre trespassé ; loy que les aisnez succèdent à tout le bien, et n'est réservé aucune part au puisné que d'obéissance (11 ; coustume, à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien ; de verser de la chaux sur le genou de l'enfant frescbement nay, en luy disant : « Tu es venu de poudre et retourneras en poudre »; l'art des augures. . . .

On y trouva aussi la créance du purgatoire, mais d'une forme nou velle: ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les âmes et purgées et punies par la rigueur d'une extrême

(1) cf. f.92r & ailleurs

(2) La plupart de ces coutumes se rencontrent, au Mexique selon Gomara. Pour la fauconnerie, cf. f . 93 r; la danse, la paume, la musique, cf. f 94 ; pour le jardinage, f. 98r«.

(3) cf. f. 441 r.

(4) en beaucoup d'endroits, cf. particulièrement, f. 233 v"-2d8.

(5) cf. f. 158 r».

(6) cf. f. 158 \\

(7) cf. f. 84 r'.

(8) cf. f. 138 r°.

(9) cf. f. 237 r'.

(10) V. pour tous ces détails f. ItiU r". ail cf. f. 159 V.

froidure (I). VA ni'adverlit cet exemple d'une autre plaisante diversité: car, comme il s'y tiouva des [)euples qui aymoyent à defïuhler le bout de leur membre et retranchoient la peau à la mahumetaue et à la juisve, il s'y en trouva d'autres qui faisoient si grande conscience de le delTubler ciu'à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne vist l'air; et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestemens que nous ayons ; en aucunes régions, pour montrer toute disparité et submission à leur roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles habillements, et entrant au palais prenoyent ((uelque vieille robe deschirée sur la leur bonne, à ce que le lustre et l'ornement fust au maistie [2.].

(1) cf. f. 12 1-, — 51 V», — et surtout f. 54.

(2) (II. 12, t. IV, j). 114 ) Ceux qui avoicnt (|ueliiut! utl'aire à (■oiniuuni(nier a .Moutcczunia eiitroient piez nuds, & pauvrement ve.stus, selon leur cérémonie. Car eucor iju'ils fussent riches il falloit qu'ils mei.ssent de vieilles couvertures par dessus leurs bons liahillemens. (L. II. ch. 34. f. 93. r".)

liivnes d'Histoire IVIodenne utilisés après 1588

Osopio

Après 1588, la curiosité de Montaigne pour les pays lointains ne se dément pas. (Joniara l'avait retenu longuement dans les Indes occidentales; maintenant c'est surtout aux Indes orientales qu'il va s'intéresser. Il a rencontré vers cette époque une Histoire du roi Emmanuel de Portugal écrite en latin par l'évêque Gérôme Osorio,(I) et, comme l'histoire du Portugal sous Emmanuel consiste presque entièrement en des navigations et des expéditions lointaines, il a trouvé là beaucoup d'anecdotes et de coutumes ([ui ont attiré son attention. Au reste, l'histoire d'Osorio, qui n'a pas eu moins de succès que celle de Gomara (2), est une histoire beau coup plus sérieuse et moins fantaisiste. Elle puise ses matériaux en grande partie dans un ouvrage bien informé de Lopez de Casta neda qui avait paru en portugais de 1551 à 1561 : V Histoire de la découverte et la conquête des Indes par les Portugais.

Coste a reconnu deux emprunts de Montaigne à Osorio. Il a pensé que Montaigne s'était servi, non de l'histoire latine d'Osorio, mais d'une traduction française qui en fut donnée en 1581 par Simon Goulard. Nous avons aujourd'hui un exemplaire du texte d'Osorio qui porte la signature de Montaigne ; Montaigne le possédait donc dans sa bibliothèque. J'ajoute qu'il s'en est servi : des détails de style démontrent que l'un au moins des emprunts connus de Coste, l'histoire des persécutions endurées par les juifs

(1) De rébus Emmanuelis LusUaniœ régis... hbii duodecim. Cologne 1574.

(2) Antérieurement à répoque où Montaigne lit Osorio, le Manuel du Libraire cite des éditions de l.ï71-ly74-1576-lo86; la Bibl. Nat. possède une édition de 1381. On connaît en outre deux éditions de la traduction française de Goulard, datées de 1581, et do

de Portugal a été lu directement dans le texte latin (1). Toutefois, il semble que Montaigne a également connu la traduction française: d'autres einpiunts paraissent en venir (2), et nous verrons que certainement Montaigne a tiré prolit des huit livres résumés de Gastaneda et autres histoi'iens dont (loulard a l'ait suivre sa traduction d'Osorio. D'ailleurs, la traduction de Gouiard est assez fidèle pour que, dans la plupart des cas, il soit à la fois inutile de rechercher et impossible de décider si c'est elle ou le texte latin que Montaigne a eu comme modèle. Dans ces conditions, nous croyons préférable de citer d'après la traduction française.

Aux deux emprunts connus de Coste (3), il faut joindre les douze que voici :

|V[ontaigne

Osopio

Au royaume de Narsingue, encores aujourd'huy, les femmes de leurs presLrcs sont vives ensevelies avec le corps de leurs maris.

Toutes autres femmes sont bruslées aux funérailles des leurs, non constamment seulement, mais gaiement. A la mort du roy, ses femmes

Après leur a^.ort (des Banlanes ou religieux du pays) on enterre les vesves toutes visves auprès d'eux.

Les autres femmes après le deces de leurs maris sont portées en grande compagnie de leurs parents et amis avec chansons de resjouissance & de louange près d'un feu

(1) Comparer Moiituigiie (I. U. t. I. p. 67) avec les textes correspondants d'Osorio dans réditioii de Cologne 1574, f. 6 r» et f. 13 v et dans la traduction Goulard,

p. 6-15. Montaigne dit par exemple : « les passagers les amusèrent sur mer, tan-

lost avant, tantost arrière, » ce qui semble indiquer qu'il se souvient du texte même d'Osorio : « Multo erroribus miseros homines ludificabant » incomplètement rendue par Goulard ainsi : « ils tracassaient ces pauvres juifs çà & là». Montaigne conserve l'image impliquée dans le mot « ludificare « qui n'avait pas passé dans la traduction Goulard. On trouvera dans le passage quelques autres détails du même genre qui prouvent que Montaigne l'a pris dans le texte latin.

(2) Voir en particulier l'histoire de la mort de Ninachetuen (Montaigne 11,3, t. III, p. 38) ; Osoi'io L. IX, cli. 27 : Osorio dit « Ninachetuensis » que Montaigne et Goulard traduisent uniformément par « Ninachetuen » ; Osorlo dit « se in pyram praeci|)item dédit », ijue tous deux rendent avec la même légère inexactitude « il se jetta dans le /■(?«». Ue même encore, dans le morceau sur les usages de nobles Cailicutiens, Montaigne (III, 5, t. V, p. 264j Osorio (L. II, cli. 1) Osorio : « qui in eos inciderunt » ; Goulard : « ceux qui se sont approche;^ un peu trop prés d'eux » ; Montaigne : « ceux qui seulement ont approché un peu trop prés d'eux ».

(3) L'histoire des persécutions souffertes par les Juifs de Portugal (I, 14, t. I, p. 67) dont nous venons de parler ; & .deuxièmement les coutumes des habitants de l'ile Dioscoiide (1,56, t. 2, p. 297. Osorio. L V, ch. 6.)

et concubines, ses inij^iions el tous ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se présentent si allegreniciit au fou où son corps est biuslé qu'ils nionlriMil iircndn; a ^l'i""' lionneiir d'y accoin|iaigiiei' iisur niiiislre ;li

(I, li, t. I, p. G6).

ardent dedans lequel on les jette vives...

Quand h; lioy nieuii, on alume un f(!U (le bois odoriférans, & meton le corps sur le bûcher, l.ors on liiy baille pour conipaignie toutes ses concubines, tous ses mignons, ses domestiques & serviteurs qui sont !)r usiez avec ce corps.

Or ils acourent si alaigrement à ce feu, qu'on void manifestement qu'ils estiment que le plus grand honneur qu'ils pourroyent jamais acquérir consiste à estre compagnons de leur Roy en sa mort.

(L. IV, ch. 12, f. 118 v°, 119.)

Les estrcnes que le roy envoyé aux princes ses vassaux, tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint et de ce nouveau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun pour soy, sur peine de crime de leze majesté;

Tous les ans (au royaume de lîenemotapa) le Roy envoyé de ses domestiques & familiers porter de sa part aux Roys et Princes ses vassaux du feu nouveau, auquel les autres sujets vont pour en avoir leur part : ce qui fait comme s'ensuit. Quand l'ambassadeur arrive à la maison de l'un de ces Princes, qui qu'il soit, on estaint le feu. Puis l'ambassadeur en r'allume de nouveau, & lors tous viennent en prendre là pour l'emporter en leurs maisons. Qui refuse cela est estimé traistre ou rebelle, eV le fait on mourir comme criminel de lesc majesté :

d) C'est certainement dans O.sorio que Montaigne a pris ce pas.sage; mais il faut noter qu'il rencontrait cette coutume dans beaucoup d'auteurs lus par lui à la même époque : dans Hérodote, q u'il cite précisément à ce sujet (Aooloçjie de Raj/mond I.ebon, livre II, cil. 12), dans IJalbi {en divers endroits et notamment trad. latine de 1606, page 89), dans rHi-<toire de la Chine de Juan Gonzalez de Mendoza. On peut rapprocher de ce dernier auteur le passage suivant : « Le corps du roy estant bruslô, on jette dedans les femmes les plus favorisées, ensemble les serviteurs et esclaves les plus aimez, lesquels y vont tous si volontiers, que chacun procure d'entrer premier au leu, et celuy qui est le dernier, se tient pour infortuné et malheureu.x, disant eux tous qu'ils s'en vont servir leur lioy en l'autre monde au(iuel lieu ils s'attendent de vivre en toute joye : (jui est la cause (|u'ils s'otTrent à la mort de si bon cœur et qu'ils mettent ce jour là leurs plus beaux et riches habillements. (G. de Mendoza, Trad. Luc de la Porte, éd. 1389, page 3t."i; : voyez encore le même fait page 293.

yniver«it<i8

BIBUOTHECA

où, quand le roy, pour s'adonner du tout à la dévotion, se retire de sa charge (ce qui avient souvent), son premier successeur est obligé d'en faire autant, et passe le droict du royaume au troisième successeur :

où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptises:

& s'il est besoin, on levé une armée contre luy pour l'attrapper et exterminer cruellement comme un perfide et déserteur.

(L. IV, ch. 19. f. 124, V» .)

Il avoit une loy portant que si le Roy par dévotion quittoit la couronne pour employer le demeurant de ses jours à vivre solitairement en quelque lieu à l'escart & vacquer aux affaires de sa superstition incontinent après sa mort, son successeur seroit contraint laisser le gouvernement du Royaume, & se retirer en la même solitude, afin. . .

& lors celuy a qui les loix

adjugeoyent la couronne s'emparoit du Royaume.

(L. VII, ch. 12, f. 207, v°.).

Les masles sont circoncis au huitiesme jour, & couppe l'on mesmes quelque chose aux femmes, afin quelles semblent aucunement circoncis

Les masles sont baptisez

quarante jours après la circoncision, les femmes au bout de trois mois.

fL. IX, ch. 24. f. 27G, v°).

Albuquerque, vice-roy en l'Inde pour Emmanuel, roy de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garçon, pour cette seule fin qu'en la société de leur péril son innocence luy servist de garant et de recommandation envers la faveur divine pour le mettre à bord.

(I, 39, t. II, p. 177).

Albuquerque voyant un fort jeune garçon prest d'estre noyé par les vagues qui entroyent à randon dans sa navire, le chargea & tint sur ses espaules, jusques à ce qu'on fust venu au secours d'un autre navire, & dit, L'innocence de cest enfant m'asseure que par la grâce de Dieu j'eschapperay ce danger.

(L. VIII, ch. 9. f. 234, r").

Ninachetuen, seigneur indois, ayant senty le premier vent de la

Ouand Ninachetuen entendit que le Roy de Campar estoit appelle

loi

délibération du vice-roy portugais de le déposséder, sans aucune cause apparante.de la cliarfj:e qu'il avoit en Malaca, pour la donner au roy de Canipar, print à part soy cette resolution : il fit dresser un eschafïault plus long que large, appuyé sur des colomnes, royallenniient tapissé ut orné de fleurs et de parfuns en abondance ; et puis, s'estant vestu d'une robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en rue, et par des degi'éz monta sur l'eschattault, en un coing duquel il y avoit un bûcher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir à quelle fin ces préparatifs inaccoustumés. Ninachetuen remontra d'un visage hardy et mal contant l'obligation que la nation portugaloise luy avoit; combien fidèlement il avoit versé en sa charge ; qu'ayant si souvent tesmoigné pour austruy, les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour soy-mesme ; que fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'injure qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s'en ester le sentiment et de ne servir de fable au peuple et de triomphe à des personnes qui valoient moins que luy.

Ce disant, il se jetta dans le feu.

II, 3, t. III, p. 38.

pour lui succéder en sa charge, il conclud en soi-mesme de ne souffrir nulementd'estre dégradé. Pourtant il fit dresser un eschalfaut eslevé et longuet appuyé sur quelques colonnes, tapissé, orné de fleurs &. parfuma en abondance.

Cela fait il se veslil d'une robe de drap d'or, & tout couvert de pierres précieuses sortit en rue ainsi équipé, & monta par des degrez sur l'eschaffaut.

Il y avoit en dessus un bûcher de bois odoriférant ijien agencé & allumé. Ceste pompe extrordinaire de Ninachetuen fit lever les yeux & les oreilles de tout le peuple, ne sçachant que vouloit dire cest appareil. Ninachtuen commença lors a faire une piteuse harangue et en premier lieu ramenter les services que les Portugallois avoyent receus de luy avant la prinse de la ville, & ce qu'il avoit fait depuis en faveur du Koy Emmanuel : combien il s'estoit monstre ferme & fidèle en son devoir : avec quelle magnanimité en plusieurs endroits il avoit bazardé sa vie pour preuve de loyauté, yue pour recompense de tant de bons devoirs, la nation Portugal loise vouloit diffamer de telle sorte sa vieillesse qu'il estoit impossible de trouver homme ayant son honneur en quelque recommandation qui voulust ni peust digérer cela en aucune sorte : car ils le despouilloyent de la chai'ge qu'eux mesmes luy avoyent commise, le dégradoyent de ses honneurs le reputans digne d'achever ses jours ignominieusement, & servir de fable & de risée à tout le monde. Quant à luy, qu'il avoit tousjours moins estimé sa vie que son honneur & fait mesme sa

De frescli8 mémoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamiy au territoire de Xiatine, les habitans d'icelle portèrent sur la muraille quantité de ruches, dequoy ils sont riches, et, avec du feu chassèrent les abeilles si vivement sur leurs ennemis qu'ils abandonnèrent leur entreprinse, ne pouvant soustenir leui's assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville à ce nouveau secours, avec telle fortune qu'au retour du combat il ne s'en trouva une seule à

dire.

(II, 12. t. Ill,p.;'35.)

Ce qu'on nous dit de ceux du Brésil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue à la sérénité et tranquillité de leur air ; je l'attribue plustost à la tranquillité et sérénité de leur ame deschargée de toute passion, pensée ou occupation tendue ou desplaisante, comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans roy, sans religion quelconque.

(II, 12, t. III. p. 265.)

résolution de mourir pour conserver sa réputation, & pourtantqu'à l'heure présente il changeoit volontiers sa vie à la mort plustost que de recevoir la honte qu'on luy vouloit faire.

Disant ces choses il se jetla dedans le feu.

(L. IX, cil. 27, f. 278.)

Baraigue fit une uutre course jusques aux portes d'une ville du territoire de Xiatime nommée Tanly.

Les habitants qui se voyoyent en extrême danger apportèrent sur les murailles & mirent le feu en une infinité d'exaims d'abeilles dont le pais est riche : tellement que les Portugallois bruslez du feu & picquez vivement de ces mouches furent contrains se retirer, & y en eut qui recourent des coups de main, afin qu'ils ne se plaignissent pas d'avoir esté chassez par les mouches seulement. Barrigue fut du nombre. (1)

(L.VII, ch. 19, f. 244. v".)

La terre est fertile, plaisante, & si salubre qu'il n'est gueres besoin d'y (au Brésil) user de médecine :

car ceux qui meurent sont emportez plustost de vieillesse que de maladie

ils n'ont connoissancede lettres quelconques, vivent sans religion, sans loy. ne s'aident de poids ni mesures, ne sont sujets à Roy quelconque.

(L. II, ch. 15, f. 46, V".)

(1) Osorio lie dit point qu'aucune des abeilles ne i)érit dans l'alïaire. Il est possible i^ue .Montaigne, (jui écrit Tainly au lieu de Tanly et Xiatine au lieu de Xiatime ait lu cette anecdote dans riuclque autre livre que nous n'avons pas encore rencontré, ou, [lins simplement, (ju'il écrive ceci de mémoire et que quelque inexactitude se glisse dans son souvenir.

Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers, lesquels, impatiens do leur captivité, se résolurent, et leur suc céda frottant des clous de navire l'un à l'autre et faisans tomber une étincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il y avoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre en cendre eux. leurs maistres et le vaisseau.

(II. 1-2, t. IV, p. 82).

Les prisonniers Turcs aimans mieux mourir que vivre esclaves, firent tant avec des doux de fer frottez l'un contre l'autre, que les estincelles en volèrent sur certains caques de pouidre, laquelle brusia vaisseau l'ortugallois. prisonniers & tout.

(L. XII, ch. li, r. 366, r°).

On trouva (au nouveau Monde) l'abstinence de toute sorte de chr.i:' et poisson à leur vivre.

(II, 12, t. IV, p. ill).

Les Baneanes ne mangent ciiair ny poisson.

Les Portuguais disent qu'en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrèrent des soldats qui s'estoient condamnez avec horribles exécrations de n'entrer en aucune composition que de se faire tuer ou demeurer victorieux, et pour marque de ce vœu portoientla teste et la barbe rase.

(II, 21, t. IV, p. 286).

Baret voulant prendre

terre fut assailly de trente Mores qui avoyent la teste & la barbe rase, qui estoit un signe de certain vœu.

par lequel ils s'estoyent condamnez avec horribles exécrations à mourir plustost que de quitter la place.

(L. V. ch. 7, f. 154, V").

Au royaume de Narsingue. . . .

non' seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans desmeslent leurs querelles à coups d'espée. Le roy ne refuse point le camp à qui se veut battre, et assiste, quand ce sont personnes de qualité, estrenant le victorieux d'une chaisne d'or ; mais, pour laquelle conquérir, le premier à qui il en prend envie peut venir aux armes avec celuy qui la porte, et, pour s'estre desfaict d'un combat, il en a plusieurs sur les bras.

(II, 27, t. V, p. 4.)

Celui qui desfie un autre combat à outrance demande place au Roy en laquelle il puisse seurement combattre son adversaire. Si c'est quelque homme de marque, le Roy se trouve là en personne et donne une petite chaîne d'or au vainqueur qui la doit garder tout le temps de sa vie, autrement il perd tout l'honneur qu'il avait acquis. Et est loisible a tout homme de lever les armes contre luy seul à seul, pour essayer qui emportera la chaîne, laquelle au plus fort, & lui est ostée s'il se laisse vaincre puis

— lOi —

après un encores plus vaillanl que luy. Et non seulement les gens de ftuerre, mais aussi les artisans vuident à coups d'espée les débals survenans entr'eux pour savoir qui est le plus excellent ouvrier.

(L. IV, cil. 1-2, f. 119.)

Ceux de Callicut font des nobles une espèce par dessus l'humaine. Le mariage leur est interdit et toute autre vacation que bellique. De concubines, ils en peuvent avoir leur saoul, et les femmes autant de rufflens, sans jalousie les uns des autres ; mais c'est un crime capital et irrémissible da s"accoupler à personne d'autre condition que la leur ; et se tiennent poilus, s'ils en sont seulement touchez en passant, et comme leur noblesse en estant merveilleusement injuriée et intéressée tuent ceux qui seulement ont approché un peu trop près d'eux : de manière que les ignobles sont lerms de crier en marchant, comme les gondoliers de Venise au contour des rues pour ne s'entreheurter, et les nobles leur commandent de se jetter au quartier qu'ils veulent.

Ceux-cy évitent par là celte ignominie qu'Us estiment perpétuelle, ceux là une mort certaine. Nulle durée de temps, nulle faveur de prince, nul office ou vertu ou richesse peut faire qu'un roturier devienne noble. A quoy ayde cette coustume que les mariages sont défendus de l'un mestier à l'autre :

ne peut une de race cordonnière espouser un charpentier; et sont les parents obligez de dresser les enfanis à la vacation des, pères, précisément et non à autre vacation,

Il est défendu aux gentils-hommes de se marier, afin que rien ne les empesche de s'exercer continuellement aux armes. Mais un chacun a plusieurs Damoiselles à son commandement : & estime-on (|u'ils ayent commis un crime liorrible entre les autres, s'ils ont la compagnie d'une femme qui ne soit point Damoiselle. Ces Damoiselles ont aussi autant de rufiens qu'il leur plait pourveu que ce soyent Naires, c'est-à-dire Gentils-hommes.

Les uns ne sont point jaloux des

autres

... Si un Naire paillarde avec une roturière, ses compagnons le hachent en pièces. Les femmes nobles aussi qui ont affaire avec autres que Naires, sont traitlées de mesme.

Si quelque roturier les touche, ils estiment que cela souille leur noblesse : & ne trouvent meilleur expédient de venger ceste grande injure, que de tuer ces misérables qui se sont approchez un peu trop près d'eux. Voilà pourquoy quand ceux qui ne sont pas nobles marchent çà ou là, ils sont contraints de crier à haute voix, comme pour dire qu'ils sont en chemin. Quand les Naires entendent à ces cris que les autres s'approchent, ils leur commandent de se tirer à quartier, & par ce moyen les ignobles évitent la mort, & les nobles l'ignominie

pur où se maintient lu distinction perpétuelle. En ce lieu la noblesse et continuation de leur fortune. ne sobscurcit pour méchanceté que

(III 5 t V p 2(i4). '"^ noble commette, & ne faut pus

qu'un roturier pense jamais estre autre, fut-il le plus sage cV vertueux de tous les hommes du monde : il faut nécessairement que chacun demeure en la condition en laquelle ont esté ses prédécesseurs. Les mestiers sont tellement distinguez, que ceux de l'un ne peuvent marier leurs filles à ceux de l'autre. Comme pour exemple les fils d'un cousturier ne peuvent espouser les filles d'un cordonnier, n'y apprendre autre mestier que celuy de leur père :

\ font de mesme es autres mestiers par une coustume observée entre eux de tout temps.

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