‹ Les livres d'histoire moderne utilisésChapitre 7 sur 21 · L. XIX, ch. 6, f · texte numérisé non relu

L. XIX, ch. 6, f

GaspaPo Balbi

C'est encore aux Inde.s orientales que nous voyageons avec Gas])ar() Balbi (2). Balbi est uu marchand vénitien, qui, pour alïaires, fit un long voyage de 1579 à 1588 eu divers pays orien tau."^ et passa jus(|u'au royaume de Pegu. De retour dans son pays, il jugea utile de donner à ceux qui imiteraient son exemple des indications pratiques sur les régions qu'il avait traversées. Sa relation est un journal passablement sec, et quoique la préface un peu i)édante accumule les citations d'Aristotc et de Quintilien

il) J'ai tenu à iapj)ortor en entier le passage de Castancda, parce ijne Mont.iif. l'abrégeant en modilie qiielf|iie peu le sens.

(2) Viaggio del l'IivUc Orientale de Gasparo Balhi. Venise 1590.

pour prouver ruiililéet la dignité du savoir, co (ju'oa trouve suftout dans l'ouvrage, ce sont des renseignements (|ui intéressent un bon niiircluind : combien de jours il faut compter de telle ville à telle autre ; quels sout les prix des différentes marchandises ; f(ueis sont les poids et les mesures dont use chaque ])euple. Halbi cependant sait observer. Au milieu de ses informations, on trouve (|uelques coutumes e.\i)rimées avec une sobriété un peu fruste, qui donne pleine confiance en la véracité de l'auteur. Quelques unes d'entre elles ont intéressé Montaigne. Il a dû lire cet ouvrage assez peu de temps avant sa mort : car c'est seulement en 1590 que le voyage de Balbi fut publié à Venise (1). Voici trois exemples pour lesquels la source est certaine et qui établissent incontestablement que Montaigne a lu Balbi :

Montaigne Balbi

Un Vénitien, qui s'y est tenu Gli huoaiini del l'egii vanno dis-

long temps et (jui ne fait que d'en calzi, e le donne nel cuminar inosvenir, escrit qu'au royaume du Pegu, trano le gambe. (2) les autres parties du corps vestues, (Bail»! f" 107 )

les hommes et les femmes vont toujours les pieds nuds, mesme à cheval.

(I, 36. t. II, p. 164.)

Et un homme d'aujourd'huy dit Le donne poi hanno per bellezza

avoir veu en une nation orientale l'avere l'orechie forate in una strana

ce seing de les agrandir (les oreilles) maniera, perche a punto noH' estre-

en tel crédit, A- de les cliarger do mita, dove usano di forarle anchora

poisants joyaux, qu'à touts coups il le nostre, fanno loro, fin quando

(1) Je cite naturellement d'après l'édition italienne de Venise (1590), celle que Montaigne a eue entre les mains. Une traduction latine de (;et onvra^'c a été donnée en 1006 dans la Collection des voyages publiée par les Frères de Hnj. Un tronvei'a dans cette traduction les passages ci-dessus cités pages 81, 85, 115.

("2 Cotte pliraso est placée en marge dansTcditioii do Hall) i ol jour le ruic de résumé. Voici la jiliraso du texte qu'on trouve en regard : « l)i i|uesti iiauni cosi, o latli de « liombare tutti quoi del, (iran Hegno dol Pegù, i(juali sono soliti andar dis{'alzi, non •■ si servono d'altro, clie per portarli ciiiti, et farli peuiler lino sopra i piedi. Le donne « se ne vestono encara esse matagliano dotti pauui in quattro parti, perclie caminando « voghono mostrar lutte due le gahibe. » Je ne vois mentionné nulle part que (même à cheval) ils aient les pieds nus.

— iOO —

passoit son hias vestu au travers d'un Irou il'oreille.

(II, 12, l. III, p. 248.)

sono picciole, e tcnert; un' apcrlura niolto grande, alla quale appendono un pionibo, perche col peso suc renda il foro tuttuvia maggiore, onde queila carne tenera facile ad arrendersi, viene col tempo ad allargarsi si tanto, che dentro a quel foro potrebbe entrare un braccio. Et quella estremità dell' orechia trece aile volte tanto. che scende sino su le spalle^ il che si mette in conto di maggior bellezza, prevalendo questa cosi strana usanza non meno ne gli huomini. che nelle donne.

(Baibi, p. 76.)

Quoy que dient les femmes de ce grand royaume du Pegu qui au dessous de la ceinture n'ont à se couvrir qu'un drap fendu par le devant et si estroit que, quelque cerimonieuse decense qu'elles y cerchent, à chasque pas on les void toutes, que c'est une invention trouvée aux fins d'attirer les hommes à elles et les retirer des masles à quoy cette nation est du tout abandonnée, il se pourroit dire qu'elles y perdent plus qu'elles n'avancent \ qu'une faim entière est plus aspre que celle qu'on a rassasiée au moins par les yeux (1).

(III, 5, t. V, p. 279.)

Accio l'huomo sia più inclinato alla donna, detta Regina ordino parimente, chele donne andassero nude ne'bracci, \- petli con una coscia coperta da una falda come un fazzuolo, ma staccata di maniera, che mentre ella camina, si sventola, & lascia vedere tutta la coscia : A: cosi s'osserva fino al présenté.

(Balbi. 126, V).

Gonzalez de |Vlendoza

iMontaigne ne s'arrête pa.s au royaume de Pei-u, qui est l'extrèine limite du voyage de Gasparo Bail)i. Il pousse ses lectures jus(|u'à la Chine. Encore qu'il y ait fait peu d'emprunts directs, il

(1) Comme on voit, la romar(inc psycholo;-'iquc appartient à Moiitaif,'ne.

est intércssanl de voir xMontaigne lire le premier livre ini|)ortant qui ait fait connaître la Chine en France. Lui aussi a contribué à lui donner cette merveilleuse souplesse d'imagination, grâce à laquelle il se représente l'infinie diversité des hommes et des choses, souplesse qui est la plus heureuse qualité de son intelligence. Montaigne, relevant une instilulion chinoise, résume ainsi l'impression qui lui est restée de cette lecture : « En la Chine, duquel royaume la police et les arts sans commerce et connoissance des noslres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d'excellence et duquel l'histoire m'apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ni les anciens ni nous ne pénétrons, les officiers députez par le prince pour visiter l'Estat de ses provinces, comme ils punissent ceux qui malversent en leur charge, ils rémunèrent aussi de pure libéralité ceux qui s'y sont bien portez, outre la commune sorte et outre la nécessité de leur devoir : on s'y présente non pour se garantir seulement mais pour y aquerir, ni simplement pour estrc payé, mais pour estre estrenné » (1). Ce n'est pas à quelque fragment d'histoire universelle que .Montaigne fait allusion ici. Paul Jove, qu'il lit vers la même époque, consacre quelques pages à la Chine, mais on n'y rencontre pas le trait que .Montaigne relève. Il se réfère certainement à l'histoire de la Chine que Juan Gonçales de Mendoza donna en Espagnol eu 1585 [i). Une traduction française en parut à Paris trois ans plus tard sous ce titre : Histoire du grand royaume de la Chine, situé aux Indes orientales, divisée en deux parties, contenant en la première, la situation, antiquité, fertilité, religion, cérémonies, sacrifices, rois, magistrats, mœurs, us, loix, et autres choses mémorables dudit royaume. Et en la seconde, trois voyages faits vers iceluy en l'an 1577, 1579 et 15 SI, avec les singularitez plus remarquables y veues et entendîtes : ensemble vu itinéraire du nouveau monde, et le descouvrement du nouveau Mexique en l'an 1583. Faite en espagnol par /?. P. Ivan (lonçalés de Mendoce, de l'ordre de S. Au-

(1) nr, 13, i. vu, I-. 13.

(2) La Chine élail si mal comme en France avant la publication de cet ouvrage (|iie, dans la co^iinogra/thie universelle de Miuisfer, augmentée /xir Belleforext (l'i75), sur ^.000 paires, une seulement est consacrée! à la description de! la Chine et aux coutumes lies (Chinois, encore que l'auteur y ait ap|(orté « la plus f,'ran.Je dili;^'ence et curieuse recherche qu'il luy a esté possihte ". Montaijirne a le Munster de 1505, qui ne déveleppe pas davanta^'e cette partie

f/ustin : et mise en François avec des additions en marge, et deux Indices par Luc de la Porte, Parisien, docteur es droits. i'>S8 et 1589 (1). »

C'est probablement dans celle Iraduclioii française que Mon laigne a connu l'ouvrage de Gonçalez de Mendoza. J'y rencontre en eiïet la coutume (|ue Montaigne rapporte dans ses Essais, a Le prince despesche secroltement d'an en an à chascpie Province des autres juges et Visiteurs, nommez Lencliis, qui sont personnages (II! mise et ausquels il se lie beaucoup pour la grande expérience (|u'il a de leurs services, ensemble de leur vie et mœurs, et bonne administration de la justice Ces Visiteurs vont s'enquestant de lieu en lieu, et de ville à autre, sans se donner à cognoistre, et s'informant secrettement des torts et griefs que font les justiciers de la IM'ovince : obtenant du roy pour cest efïet tant de pouvoir et d'autorité par les lettres de provision et commission à eux adressantes, que sans recourir à luy, ils peuvent et leur loist, eu tiouvant les juges en faute, les appréhender et punir, ou les suspendre pour un temps, ou bien les priver entièrement, et en somme faire tout ce que bon leur semblera, conformément à leur pouvoir et commission

A celuy qui mérite d'estre puny ou repris, ia luy fait oster premièrement les marques de juges puis fait exécuter incontinent

la sentence (ju'il a donnée contre iceluy. Et s'il y a suspension portée par icelle, il prouvoit aussi tost d'autres juges au lieu et place de ceux qui sont suspendus, admonestant les nouveaux promeus par la peine exemplaire des autres de bien verser en l'Ortice ou il les commet au nom du roy. Ces visiteurs ont pouvoir et puissance aucunefois de recompenser ceux qu'ils trouvent avoir bien et deiiement exercé leur charge voire jusques à les pouvoir installer aux ])lares et charges plus honorables. De manière qu'estant ainsi apparente et manifeste la recompense qu'il y a pour les bons, et la punition rigoureuse qui est asseurée pour les mauvais: cela est cause que ce Royaume de la Chine est l'un des mieux gouvernez qui soyent au monde » (2).

(1) L'ciuvra.^'c (le (jOuzmIoz ont un tn's vif .snccùs lors de son apparition. Oiiti'e eette tiadnrtioii fraiieaise, niie traduclioii ilalicniie eu fut donnée eu l.'i86, doutou signale trois réimpressions eu quatre ans, et une traduction lutine publiée à l'^ranefort en 13S9.

(2) IIiMoire de la Chine, pp. 70 et 72.

Ce Gonçalez de .Alendoza est un ancien soldat qui sC-t lait religieux, et qui, entré dans l'ordre des Augustins, lut envoyé en 1576, par Philippe II en Extrême-Orient pour évangéliser la Chine. C'est dire que les questions de religion et les anecdoctes de conversion y tiennent une place importante. Le livi-e contient cependant une masse de renseignements nouveaux, puisés à des sources chinoises, parait-il, et d'ailleurs souvent dignes d'une confiance médiocre. La première partie s'ouvre par une description de la Chine, puis s'étend longuement sur la religion de ses habitants, en insistant sur la ressemblance entre leurs croyances et les croyances chrétiennes, sujet qui devait particulièrement intéresser Montaigne, puisque, dans ses Essais, quelques années plus tôt, il avait complaisamment relevé des similitudes de même sorte entre les croyances chrétiennes et celles des Mexicains et des Péruviens; enfin, elle s'achève par des indications sur l'histoire des empereurs et sur les mœurs et institutions des Chinois. La seconde partie se compose de trois récits de voyages entrepris ])ar d'autres religieux dans le même but (jue celui de Gonçalez de Mendoza. Le troisième d'entre eux est très riche en traits de mœurs recueillis dans divers pays de l'Inde, qui ont dû piquer la curiosité de Montaigne. Il y prend une coutume religieuse, qu'il transporte dans le troisième Essai de son second livre.

JVIontaigne Gonçalez de IVIendoza

En certain royaume de ces nou- Ils me mènent le char en proces-

velles terres, au jour dune solemne sion une bonne traite de chemin, et

procession auquel l'idole qu'ils ado- entre maintes cérémonies dont ils

rent est promenée en publicq sur usent lors, ils en font une la plus

un char de merveilleuse grandeur, bestiale qui se puisse point imagi-

outre ce qu'il se void plusieurs se ner, comme pourra juger le lecteur :

détaillants les morceaux de leur pource que plusieurs d'iceux se

chair vive à luy offrir, il s'en void coupent des morceaux de chair

nombre d'autres, se prosternants dessus leur corp.-?, et les jettent à

emmy la place, qui se font mouldre l'idole: puis les autres non contens

et briser souz les roues pour en de ce, se plaquent là amy la terre,

acquérir après leur mort vénération afin que le char passe dessus eux,

de sainctelé qui leur est rendue (1). demeurant là tous escrasez. Ceux

(II, 3, t. III, p. 42i. qui meurent de ceste sorte sont ca-

(1) Ceci se passe dans le Hoyaume de Tntiuiirin. Du passage de Gonçalez de Mendoza il fant rapproclier la phrase suivante que Montaigne lisr.it vers le même temps

— ii;{ —

nonisez coiniiie grnus saints, et tenus enti-e eux en singulière vénération. (Trad. De La Porte l&S'.i, p. 319.)

Chalcondylas

XoLis n'avons relevé aucun aulie eni[)runt de Montaigne à l'histoire de la (Ihinc, et, pour l'époque qui nous occupe, il ne semble pas que les Essais portent la trace d'aucune autre lecture sur les pays d'extrême Orient. Mais autant f[ue l'extrême Orient, l'Oi'ient des Turcs paraît avoir intéressé Montaigne. Dans les quatre années (\m sé|)arent son retour à Montaigne de sa mort, il lit au moins trois ou^-ages sur les Turcs et en extrait d'importants fragments. Le premier et le principal d'entre eux est l'Histoire de Chalcondylas.

Ce Chalcondylas ou Chalcocondylas est un Byzantin de la fin du XV" siècle, fjui, pour expliquer la chute de l'Empire des Grecs, a retracé en dix livres le prodigieux développement de la puissance ottomane depuis la lin du XIII'^ siècle jusqu'à la prise de Constantintq)le. Son histoire, qui fait partie de la collection Byzantine, a joui pendant longtemps de la plus grande faveur; c'est là que le XVI<ï siècle et encore le XVIl'^ ont puisé le plus clair de ce qu'ils savaient sur les progrès de l'empire turc. Elle fut d'abord traduite en latin ; puis en io77 Biaise de Vigenere, le célèbre traducteur qu'on a parfois comparé à Amyot, l'a mise en français, et c'est sa traduction, qui. sans cesse augmentée de continuations, traversera tout le XVII'* siècle. C'est elle aussi que Montaigne a eue entre les mains. On s'en convaincia aisément, si l'on compare un des passages qu'il emprunte à la fois avec le texte latin et le texte français :

dans le voyage de (iasparo Ualbi « N'el fiioriio dcll'aïuio delta festa di dctto pagodo quel carro e .stracinato per alciini luoclii délia cita da molle genti, alciiné délie cjiiali, per devozione, e per csser tennsi di inorir devoti, si gcttano in terra sotto le moti dé carri, e cosi inaiono, rcstando tutti pesti e fracassati da detti carré », ch. 30, p. 84 A. Dans la traduction latine ci-dessus mentionnée de lîaibi, cl. page 84.

Chalcondylas

trddiicLion Vùjenere

Sur chacun des coches y avoiL un rondelier et inosquetLaire, pourveu de plusieurs grosses harquebouses toutes prestes à tirer les unes après les autres, sans perdre de temps à recharger, & estoient couverts là dedans d'une pavesade, presque semblable à celle d'une fuste ou galliotle.

(Chalcondyle, 1. VII, p. 468.)

JVIontaigne

[>e3 Hongres mirent tres-utilement les coches en besongne contre les Turcs, en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire et nombre de harquebuzes rengées," prestes et chargées, le tout couvert d'une pavesade à la mode d'une galliotte.

(III, G, t. VI, p. 47.)

Chaleondylas

tfd'.l. latine liàU; 1556

(Coiirado Clan.sero Piguriiio iiilerprele)

In singulis curribus

duo viri stabant, scu-

tifer et bombardarius.

In iisdem vehebantur

bombarda' plurinuo ,

quas zarabotanas no-

minant

Monlaiyiie reprend les mots e.xacls de Vigeuere. Donc, au catalogue de sa bibliothèque, nous pouvons inscrire « l'Histoire de ta décadence de l'empire grec et cstabli'isement de celuy des Turcs^ comprise en dix livres par ISicolas Chalcondyle Athénien, de la traduction de Biaise de Vigenere, Paris (1), chez Nicolas Cliesncau, rue S ainct- Jacques au Chesne verd, M. D. LXX Vil. Avec privilège du lioij. » Une déclaration de la préface est utile à enregistrer: « Bien est-il vray » y dit le traducteur, a que je n'ay suivy pas à pas Chalcondyle sur les voyes, mais l'ay couru le nez au vent par les portées, comme l'on dit en termes de vénerie; saus toutefois rien defrauder de son intention. » Bien souvent, en elïet, il ne nous donue qu'une paraphase assez libre et cette iniidélité rend particulièrement nécessaire de se repporter à lui lors(|u'on veut apprécier justement l'exactitude de Montaigne et sa méthode de travail. Voici une douzaine de passages qui lui sont incontestablement empruntés.

(I) Certiiins exomiilaiics portent la date de i5S4, mais ils sont identiques page pompage à ceux de 1577. D'ailleurs, l'édition de 1612 se donne comme la deuxième édition de la tradition de Vigenere.

jVIontaigne

Du temps de no/ pères, Aniurat, en la prinse de l'islliiiie, imuiolu six cens jeunes hommes grecs à l'a me de son père, afin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des péchez du trespassé.

[l, 30, t. II, p. 123.)

Chaleondyle

Ainurat achepla de ses deniers jusques au noml)re de six cens, des plus beaux jeunes hommes qui se peurent recouvrer parmy tous les prisonniers Grecs, dont il fit un solennel sacrifice à l'anie de son feu père; comme si l'elfusion du sang de tant de pauvres misérables, luy deust servir de propitiation pour ses péchez.

(L. VII p. 547.)

Les Hongres, très - belliqueux combattants, ne poursuivoient jadis eur pointe outre avoir rendu l'ennemy à leur mercy : car, en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans ofïense, sans rançon, sauf, pour le plus, d'en tirer parole de ne s'armer dés lors en avant contre eux. Assez d'avantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont avantages empruntez, non pas nos très.

(I, 31, t. II, p. 142.)

Mais si on leur quitte la place, & qu'on fuye devant eux, alors les Hongres ne s'opiniastrent pas beaucoup à chasser, ny à respandre le sang : & donnent finablement fort volontiers la vie si on la leur demande, A: qu'on advoûe d'estre vaincu ; renvoyans ceux qui se soubs-mettent a leur mercy quittes et exempts de toute rançori, à la charge de là en avant de ne porter plus les armes contr' eux.

Celuy des ancêtres du Grand Seigneur qui n'alloit jamais aux champs à moins de sept raille fauconniers.

On dit que F^ajazet entretenoit d'ordinaire bien sept mille fauconniers (1).

(L. III, p. 209.)

Bajazet, après cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvoit belle erre sur une jument arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boite son saoul au passage d'un ruisseau ; ce qui la rendit si flacque et refroidie qu'il fut bien

Pajazet mesme voyant k quel party ses affaires estoient réduits, monta abillement sur une jument Arabesque ; iV se mit à fuyr à toute bride ,

Cependant Pajazet fuyoit tousjours

(1) Voyez encore ri. 4'J7 : Meclimet « casse « les ■< sept mille fauconniers» de la cour-

aisément après aoconsuivy par ceux qui le poursuivoyont.

(I, '18, t. II, p. 258.)

tant qu'il pouvoit, taschant de se sauver de vitesse, \ les Pzacataides ié poursuivoient de prés, desirans sur tout l'avoir vif en leurs mains.

Mais il s'estoit desja fort eslongné d'eux et avoit fait un grand chemin estant monté à l'advantage ; quant de fortune il se trouva sur le bord d'une eau^ où sa jument pressée de la soif, s'arresta pour boire, et ne luy fut possible de l'en deslourner, ne la faire passer outre, estant fort malmené des gouttes aux pieds et aux mains : De sorte que sa monture, ayant beu tout à son aise, elle se vint soudainenient à refroidir eS: lascher; ce qui donna moyen à ceux qui alloient après de le r'atteinddre.

(L. III, p. 207.)

Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan, chef de ses janis saires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement seul, en Testât qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se présenta, où il fut soudain englouti.

(II, 1, t. III, p. 7.

Mechmet eust un extrême desplaisir de l'esloignement de ses Gennisseres, la plus grand' partie desquels s'estoient desbandez de costé eV d'autre pour aller au fourrage, il fit venir à soy Chasan leur Aga, auquel d'une extrême collere il parla en cette sorte. Et où sont à cette heure (homme mal-heureux, le plus mal-heureux de tous autres) où sont ceux dont je t'avois donné la charge

A quoy il ne repliciua autre chose, sinon tant seulement: Certes, Seigneur, quand à ceux que de vray tu m'avois laissé en charge, la plus part sont morts ou blessez ; que s'il y en a encore quelques uns qui soient sains, ils nemeveullent plus obeyr. Parquoy ce que je puis pour cette heure, est de m'aller tout de ce pas présenter la teste baissée aux ennemis, & là combattant vaillam-

Les Valaclii, courriers du Grand Seigneur, font des extrêmes diligences d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouvent en leur chemin, en luy donnant leur cheval i-ecreu. Pouise garder de lasser, ils se serrent à travers le corps bien estroittement d'une bande large.

(II, 22. t. IV. p. '290.)

Mechmed pratiquoit souvent, ce supplice, de faire trancher les hom mes en deux parts par le faux du corps, ù l'endroict du diaphragme et d'un seul coup de simeterre, d'où il arrivoit qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois ; et voyoiton, l'une et l'autre part pleine de vie se démener long temps après pressée de tourment.

(II, 27. t. V. p. 15.)

ment pour ton service, perdre la vie selon la fidélité & obéissance que je te dois. Ce disant s'en va souldain ruer tout au plus fort de la meslée, où il fut incontinent mis en pièces, à la veuë mesme de Mechmet (I).

(L. VIII, f. 557.)

Or ont les courriers du Turc qu'on appelle Vlachi, cette coustume quand il est question de faire diligence, de n'espargner point leurs montures, car le premier passant qu'ils rencontrent, il faut qu'il mette pied à terre, & quitte là son cheval, prenant en lieuceluy qui est recru :

& ainsi relayent de main en main, comme si c'estoient postes assises.

Mais de peur que le bransle et agitation ne leur froisse l'estomac, à cause de l'extrême diligence qu'ils font, ils se serrent à travers le corps fort estroictement avec une bande large : De sorte qu'en peu de temps ils font un merveilleux chemin.

(L. XIII, f. 657.)

Pour leur faire mieux sentir la mort, et qu'ils languissent d'avantage on les couppoît en deux moitiez par le faux du corps à l'endroit du diaphragme, d'un seul coup de cimeterre bien tranchant et affilé : artifice certes trop inhumain, de faire ainsi souffrir à un mesme corps le cruel sentiment de deux morts toutensemble pour l'avoir séparé en deux parts pleines de vie ; lesquelles on pouvoit veoir horriblement se démener par quelque espace de temps, avec des gestes tres-espouvantables et hideux a cause des

(1) Biaise de Yigeiiere dit tantôt .Mahomet, tantôt Meclimet.

angoisses et lourinens qui les pressoient.

Un jcuiiio seigneur turc ayant faicl un signalé l'ait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles, d'Auuu'ath et de l'Huniade, prestes à se donner, enquis par Amuratli, qui l'avoit en si grande jeunesse et inexpérience (car c'estoit la première guerre qu'il eust vGu' remply d'une si généreuse vigueur de courage, respondit qu'il avoit eu pour souverain précepteur de vaillance un lièvre : » Quelque jour, estant à la chasse, dit-il, je descouvry un lièvre en forme, et encore que j'eusse deux excellents lévriers à mon costé, si me semblail pour ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc, car il me faisoit fort beau jeu.

Je commenray à descocher mes flesches, et, jusques à quarante qu'il y en avoit en ma trousse, non sans l'assener seulement, mais sans l'esveil- 1er. Après tout, je descoupplay mes lévriers après, qui n'y peurent non plus. J'apprins par là qu'il avoit esté couvert par sa destinée et que ny les traits ny les glaives ne portent que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n'est en nous de reculer ny d'avancer

(II, '29, t. V, p. 28).

Comme les deux armées fussent ainsi rengées d'une part et d'autre, n'attendans sinon de connnencer l'escarmouche, un Houssart do la cornette de Huniade la lance au poing se jelta hors des rengs, demandant un coup de lance de gayetté de cœur (an jeune Turc se présente et reste victorieux)

Amurat fort content du devoir qu'il avoit veu en ce jeune homme, le fit venir en sa présence, cS: luy dit telles paroles. O mon enfant ! Quel beau commencement as-tu monstre icy de ce que l'on peut espérer cy après de ta vaillance ? veu qu'on sçait assez que c'est la première guerre où tu te trouvas onques, & les primices de ta militie ? Neantmoins tu t'es porté en ce coup d'essay contre ton ennemy, tout ainsi que si tu eusses desja atteint le plus haut degré de ce mestier. A cela le jeune homme respondit d'une naïveté fort grande : Certes, seigneur, pour t'en dire la vérité, un lièvre a esté en cecy mon maistre et précepteur, & m'a enseigné de faire ce que j'ai fait. Amurat tout esbay d'une si estrange et fantastique responce.luy demanda ; & comment est-ce (je te prie) que le plus paoureux & imbécile animal de tous autres, peust tenir escole de proësse & asseui-ance ? Il répliqua : J'estois en Asie, résident en cette province dont il avoit pieu à ta grandeur donner le gouvernement à mon pei-e, quand une matinée il me prit envie d'aller il la chasse, à tout mon arc & une

Iciisse des lévriers. Et voicy qae je r'encontray un lièvre en forme qui se laissa approcher de si près qu'il rae sembla que ce seroit chose plus seure de le tuer d'un coup de traict que de ni'adventurer de le prendre à la course. Car le pays d'Atlalie (comme tu sais Seigneur) a de fort bons lièvres, combien que ceux de l'Europe soient encore beaucoup meilleurs. Et ainsi faisant ce discours à part nioy, je commencay à descocher sur iuy la première flesche, puis la seconde et la tierce encore & tout le reste consequemment, sans que je peusse assener non pas seulenientesveillerlelievre, ne le faire partir de son giste. que je n'eusse achevé de vuider tout mon carquois : si y avoit il pour le moins quarante flesches dedans, il m'en souvient fort bien : Et pour ce qu'il se vouloit sauver, je laschay mes lévriers après, qui le faillirent aussi bien que moy. Voyant donques par une si clere espreuve. que sa destinée l'avoit garanti d'un tel péril, je m'imprimay deslors cette opinion qui m'est tousjours demeurée en la fantaisie, que je ne devois non plus craindre ny lance, ni espée, ny coups de flesche, ou dharquebouse ; pource que tout cela ne me sçauroit abréger une minute d'heure de la vie qui m'a esté premièrement ordonnée de la haut

(L.VII,f. 474-475.)

Leurs historiens disent que la persuasion, estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs

Les Turcs à la vérité k tous ceux qui suivent leurs superstitions, défèrent beaucoup à la prédestination & n'estiment pas qu'il soit possible

jours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers.

(II, 29, t. V, p. 29.)

d'en rien éviter : ce qui les rends plus courageux & hardis a entreprendre des choses hazardeuses.

(L. VU, f. 474-475 )

Bajazet print le principal fondement à sa resolution de livrer journée à Tamburlan, contre l'advis de tous ses capitaines, sur ce que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine espérance de confusion...

(II, 34. t. V. p. 81.)

Tamburlan couvroit d'une sotte humanité la cruauté fantastique qu'il exerçoit contre les ladres en faisant mettre à mort autant qu'il en venoit à sa cognoissance, pour, disoit-il, les délivrer de la vie qu'ils vivoient si pénible : car il n'y avoit nul d'eux qui n'eust mieux aymé estre trois fois ladre que de n"estre pas.

(II, 37. t. V, p. 113.)

Dans le conseil tenu par Bajazet avant la bataille, Abrahim, fils de Haly, expose longuement l'opinion qu'il ne faut pas en venir aux mains avec les ennemis surtout parceque, dit-il, (( leurs forces surpassent les nostres de beaucoup. »

Telles furent les remonstrances d'Abrahim, lequel après qu'il eut mis fln à son propos, il n'y eut un seul de toute l'assistance qui n'approuvast et loûast grandement ce qu'il avoit dit. Mais Pajazet répliqua en cette sorte. Le nombre des ennemis vous faict doneques peur (à ce que je veoy) & cest ce qui m'asseure le plus. Car vous avez tousjours assez cogneu par expérience que la grande multitude du peuple, n'amène que confusion et desordre, quand il se trouve quelqu'un qui leur résiste.

(L. III, f. 201.)

Il se trouva une grande nmltitude de Ladres là auprès, que Ternir fit tous mettre à mort : Car tout autant qu'il s'en rencontroit devant luy, ils se pouvoient bien asseurer de faire le saut, allegant n'estre raisonnable, de laisser plus longuement régner une telle peste, qui ne servoient que d'infecter les autres, & vivoient avec cela en tant d'angoisse, & de martyre.

Quand le premier Amurath, pour II commanda aux pères des Grecs

aigrir la punition contre ses sub- qui s'estoient rebellez contre luy, &

Jects, qui avoient donné support à la parricide rehollion de son fils, ordonna que leurs plus proches parents presleroienl la main à celte exécution, je trouve tres-honeste à aucuns d'iceux d'avoir choisi plustost d'estre injustement tenus coulpables du parricide d'un autre que de servir la justice de leur propre parricide.

(III. I, t. V, p. 182.)

Les Hongres mirent très-utile ment les coches en besongne contre les Turcs, en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire et nombre de harquebuzes rengées, prestes et chargées, le tout couvert d'une pavesade à la mode d'une galliotte.

(III. 6, t. VI, p. 47.)

L'accepter est qualité de summi.ssion : tesmoin l'injurieux et querelleux refus que Bajazet feit des présents que Ternir luy envoyoit.

(IIL 9, t. VI, p. 159.)

en défaut d'eux, aux autres parons les plus proches, de les massacrer en sa présence de leur propre main :

à quoy ils obtempérèrent tous, hormis deux tant seulement lesquels abhominans l'horreur de ce parricide, eurent plus cher mourir euxmesmes, que de se souiller les main.s en leur propi-e sang ; aussi furent ils sur le champ mis à mort avec leurs enfans :

Sur chacun des carrozzes y avoit un rondelier^ & mosquettaire, pourveu rie plusieurs grosses harquebouses toutes prestes à tirer les unes après les autres, sans perdre de temps à recharger ; & estoient couverts là dedans d'une pavesade, presque semblable à celle d'une fuste ou galliotte.

(L. VII, f. 468.)

Pajazet oyt assez patiemment tout le reste hormis l'article de la robbe que Themir lui envoyoit, dont il entra bien fort en collere, tellement qu'il leur respondit tout sur le champ

Or quant à l'habillement qu'il m'envoye, vous luy direz de ma part, que désormais il ne se mette plus ces folies en la teste, de vouloir faire de tels présents à celuy qui est d'autre étoffe & calibre qu'il n'est, & qui le précède de tout poincts en noblesse, «.V ancienneté de race, iS: en richesses & puissance avec.

(L. II, f. 136-137.)

Quelques allusions de moindre iuipoilatice, éparses dans les Essaix achèvent de montrer le grand intérêt f|u'a piis Montaigne à

l;i lecture de Clwilcoudyle. Les exploits de Tamburlan et la puis sauce militaire des Orientaux lui inspirent cette rétlexion que les peuples les plus grossiers, les moins polis par les lettres, sont les mieux faits pour la guerre. Il parle quelque part des prédictions de l'empereur Léon : bien que ses termes ne soient pas ceux de (llialcondyle, c'est probablement par lui qu'il les a connues. « C'est cliose bien estrange, que pas un de tous les Grecs ne se prit garde, ou bien n'y adjousta point de foy, aux prédictions qu'ils avoient devant les yeux ; veu que le catalogue des empereurs de Constantinople autres fois descrit par l'empereur Léon, prince très sçavant, venoit à se terminer en Constantin, qui de vray fut le dernier, et au Patriarche qui mourut à Florence : car cette table ou liste de Léon ne faisoit mention ny de Constantin mis à mort par les Turcs, ne qu'il fut decedé au palais Impérial. Ne aussi peu de Grégoire s'en allant en Italie (ainsi s'appeloit le dernier Patriarche) là où tous les autres, peu ou plusieurs qui soient parvenuz à ces deux dignitez, chacun en son ordre, et au propre temps qu'ils dévoient estre selon qu'il se vérifia depuis, se trouvoient marquez en ladicte table, jusques à cest Empereur et Patriarche qui furent les derniers (I). Montaigne sourit en lisant cette phrase; son esprit critique, très aiguisé à cette époque, s'exerce à son sujet: « Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Léon, l'empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches en Grèce. Cecy ay je reconnu de mes yeux, qu'es confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune, se vont rejettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur; et y sont si estrangement heureux de mon temps, ([u'ils m'ont persuadé (|u'ainsi que c'est un amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux (|ui sont duicts à cette subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu'ils y demandent » (2).

(1) Clialcoiidylo, Iradin'tion Viceiiert'. I. 8, p. 333.

Postel

M;iis à la même époque, Montaigne lit encore d'autres ouvrages sur les Turcs. Celui (le (luillaume Postel, un érudit et un vision naire qui a beaucoup écrit au XVI" siècle, l'a particulièrement retenu. Envoyé par Marguerite de Navarre en Orient, Postel avait donné en l."»iO une relation de son voyage; après un second séjouien Tur(|uie, il donna en loGO une réédition augmentée de son livre. 11 le réimprima de nouveau en l57o sous ce titre : (( Des Itisloircs orientales, et princiiKilement des Turkes ou Turckikes et Scliituiues ou Tartaresfjues et aidtres qui en sont descendues, œuvre pour la tierce fois augmentée. Et divisé en Dois parties, avec l'Indice des choses les plus mémorables y contenues. Par Guillaume Postel, Cosmopolite, deux fois delà retourné et véritablement informé. .1 Paris, de l'imprimerie Hierosme de MarneJ, et (iuiltaume Cavellat au Mont S. Hilaire a l'enseigne du Pélican, 1575. [.a première partie traite des Tiirtares, Mores, Arabes et tous autres Ismaélites ou Mahometains. La seconde plus particulièrentent a de la republique des Turcs et là où l'occasion s'offrera, des meurs et lotjs de tous Muhainedistes en bref ». La troisième de la cour et revenus du Turc. Le but de Postel était de faire connaître les Turcs afin que, les connaissant, on pût étudier les moyens de faire aboutir la grande croisade chrétienne qui devait les rejeter hors d'Europe. En dehors de ce dessein grandiose, qui semble peu toucher Montaigne, le principal intérêt tl'un livre écrit par un voyageur était de relater bon nombre de détails de muMirs. Ce sont eu.K qui ont piqué la curiosité de .Montaigne. 11 en trouvait bien dans Chalcondyle sans doute, mais Chalcondyle lui donnait surtout l'histoire des Turcs ; Postel lui a mieux fait con naître leur manière de vivre et leurs croyances. C'est ce que nous trouverons dans les neuf citations qui vont suivre.

En dépit des promesses du titre, la troisième édition des « Histoire des Turkes » est peu dilïéiente de la seconde. Elle modifie l'ordre des parties, et ajoute seulcnn'nt un cha|)itrt; sur la langue des Turcs auquel Montaigne n'emprunte rien. Pour lotit le reste, elle n'est qu'une reproduction très fidèle tle la précédente. Nous ne saurions donc dire avec certitude laquelle Montaigne a eue

entre les mains. Nous renverrons à la (roisiènie, parce (|ue c'était la plus récente au moment où Montaigne lisait Poslel (1).

IVIontaigne

Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames ; et, afin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe et l'y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang et former la cicatrice. Gents qui l'ont veu l'ont escrit et me l'ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras ou dans les cuisses.

Postel

De braves et gens de court, qui aiment et poursuivent une dame, feront de telles taillades, pour approuver l'amour, et souvent se picqueront de quelque fer jusque au sang, faisan une figure à la devise de la dame, sur un l)ras ou autre part cachée d'habit puis y bouteront lefeulong temps avec une chandelle :

qui est une extrême douleur et seulement pour faire que le seing dure

à jamais

Ny a celuy de ces iiallaffrés à qui ne faces fendre un bras, une joue, ce que voudrés luy donnant quelque sept, ou huit, ou dix aspres.

(Ed. de 1575, p. 228.) (Ed. de 1560, 1^° partie, p. 108.)

Combien d'hommes, et en Turchie surtout, vont nuds par dévotion !

Us sont appelés dervis , ou saints : et des autres, fols. Les habits et modes de faire sont si diverses qu'il m'est quasi impossible les reciter : les plus fols sont que à jamais vont tous nuds, soit chaud ou froid. . . (Ed. de 1575, p. 227.)

(Ed. de 1560, l'" partie, p. 1U8.)

En la religion de Mahomet, il se trouve par la croyance de ce peuple assés de Merlins, assavoir enfants sans père, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles ; et portent un nom qui le signifie en leur langue.

(II, 12, t. IV, p. 38.)

Ils sont aussi beaucoup de merlins, asçavoir d'enfants sans pères, et nais de pucelles : et dises que cela leur est conmiun, et fréquent :

ils les nomment nephis ogii, enfans de l'ùme ou de l'esprit. . . (Ed. de !575, p. 230.)

(Ed. de 1560, 1" partie, p. 109.)

(1) Toutefois, comme l'édition de 1360 est )ilii.s facile à se inocurer, ikuls indiiiueroiis en outre les références à cette édition.

— l:io —

On dit que chez le Gi'and Sei- Ces jeunes gens icy, no sont do

gneur ceux qui le servent sous titre plus haut ange que de vingt ou

de beauté, qui sont en nondjre vingt et deux ans pour le plus, tous

infini, ont leur congé, au plus loing, beaux jeunes hommes esclaves. . .

à vingt et deux ans. (Ed. de 1575, p. 257.)

(III, 3, t. V, p. 227.) (Ed. de 1560, S"-" partie, p. 3.)

('h(v. Poste), .Nfontaigne prend une vive admiration pour la (lisei|)line des Turcs ; il la donne en modèle à ses concitoyens : « J'aymeroy bien que nostre jeunesse, au lieu du temps qu'elle employé à des pérégrinations moins utiles et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guei're sur mer sous quelque bon capitaine commandeur de Rhodes, moitié à recognoistre la discipline des armées turkesques : car elle a beaucou j) de diiïerences et d'avantages sur la nostre. Cecy en est, que nos soldats deviennent plus llceutieux au.\ expéditions; là, plus retenus et craintifs : car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonade en la paix, sont capitales en la guerre; pour un œuf prins sans payer, ce sont de conte prefix cinquante coups de baston ; pour toute autre chose, tant légère soit elle, non nécessaire à la nourriture, on les empale ou décapite sans déport (1). Postel avait insisté sur la sévérité avec laquelle la licence était réprimée en temps de guerre : » Il seroit odieux à nos insolents de deçà à ouir, qu'un euf prins sans paier, fist donner cinquante coups de baston, s'il est cogneu du Capitaine : le couple cent : avoir desrobé chose (jui ne sert à vivre, comme nos gens de deçà, qui desrobent le cheval au bon homme, pour emporter ses mesmes biens, meubles, lits, robes, besongnes, draps de lict, et autres choses icy acoustumées, pour le moindre acte de tous on est pendu, empallé on décollé, sinon que vous les prenés sur les ennemis. » (p. 316).

En l'empire du Turc, il se void Tous ceux icy sont tous balatïrés

grand nombre d'hommes qui, pour de grands balatïrés, tout à travers

exceller les autres, ne se laissent de l'estomach, tout du long du bras,

jamais veoir quand ils font leur souvent en trois ou quatre lieux : et

repas ; qui n'eu fout qu'un la sep- dient faire cesdites bulatfres et cou-

(I) III, 12. t. VI. p. 278.

maine : qui se deschiquetteiit et, pures pour l'aniotir du Prophétie .. .

découpent la face et les membres; Quelqu'un jamais ne parle à homme

qui ne parlent jamais à personne. ny à femme: l'autre ne mange

Gens fanatiques qui pensent honno- ({u'uiie fois la sepmaine : les autres

rer leur nature en se desnaturant. . . vous ne les voies jamais manger. . .

(III, 5, t. VI, p. 13). (Ed. (le lôTf), p. 228 et '?29.)

(Ed. de 1560, 1'" partie, p. 108 et 109.)

Ou a pu coustaler déjà, par ce.s quelques rapprucheuieuls que géuéralemeul les euipruuts de Montaigne à Postel sont beaucoup inoins fidèlement (ranscrits que ceux que nous lui avons vu faire à Osorio, à Balbi, ou à Clialcondyle par exemple. Quatre ou cinq autres allusions très certaines à l'histoire des Turcs de Postel se rencontrent encore dans les Exxais, qui ne conservent rien, ou à peu près, des mots mêmes tlu voyageur. Lorsque Montaigne nonsdit que les Maliométans (( abominent la conjonction avec; les femmes enceintes » (l), il se souvient de divers passages où Postel explique la loi du prophète et dit qu' (( il est delïendu... de toucher à femme (jui est grosse, depuis qu'on s'en aperçoit, jusque à tant qu'elle soit délivrée» ('?); et ailleursencorepresquedansles mêmes termes que « Quand sa femme est grosse le mary selon la loy en est privé, jusque à la délivrance ' {'^). [>ors(|ne, parlant de la satiété, il se demande « Quel appétit ne se rebuteroit à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le Tirand Seigneur en son serrail » (4). Il peut se souvenir de Clialcondyle dans lequel il a lu à plusieurs reprises ce chilïre de trois cents femmes, mais Clialcondyle parle d'anciens sultans, aussi il est plus vraisemblable que c'est cette phrase de Postel (|u"il a dans r(vs|)rit. <( Le l^rince Turc a en divers Parcs ou Serrails grandes multitudes de femmes et principalement en un Serrail de Conslantinople, (|ui est au melieu de la ville, là oii à mon partir y en avoit plus de trois cens » (5). 11 dit encore que les inahometans n'enseignent pas la rhétorique à la jeunesse (61, et c'est de nouveau un souvenir de Postel qui avait

(1) I. 30, t. Il, 11. 120.

(2) Ed. de 1575, p. '.)0; éd. de 1560, 1" partie, p. 5.

(3) Ed. de 1575, |i. 120 ; éd. de 1560, 1" purtie, p. "27.

(5) Edition de 1575, p. 92; éd. de 1560, 1" jiai-tie, p. 6.

— Ii7 -

écrit eiïectivemeiit l'Iloi^ea du doclcui- k Ayaiil ainsi instruit

l'cnl'anl prcniirronicnl en la loy, le inainc a|)r('s aux aniriis disci- [)lines humaines, les(|uelles ils ont autant (|ue nous, fors les Histoires, et rhétorique... i)(î rhetori(|uc qu'ils nomnient (( niantic », ils (lient n'en estre besoin (|ue liien peu. pour ce (|ue iialur»; sinipleinent, et en peu de parolles dit, et monstre ce qu'elle entend » (1). .Montaigne l'ail encore allusion au même passage lorsque, plus loin, il dit à la gloire d'Alexandre que les Turcs, qui méprisent toutes les histoires, ne retiennent (jue la sienne (2), I^ostel disait : Ils laissent en petite estime les histoires, et principalement les nosties et les estranges poui'ce qu'ils disent qu'on n'oseroit, vivant un prince escrire de luy la vérité, qui ne fut tout en louange, et après sa mort la mémoire s'en perdre : dont ce qu'il y a d'histoires, ils les ont quasi pour fausses, fors qu'ils en ont bien quelqu'unes traduittes de Grec, qu'ils appellent Scander c'est à dire Alexandre, et Chederelles ou Suggia c'est à dire saint Georges... » (3i.

Si Montaigne profite ainsi des faits allégués par Postel sans reproduire ses propres termes, cela pourrait fort bien prouver (|u'il le connaît mieux que beaucoup de ses autres auteurs. Cette conclusion sera peut-être jugée paradoxale à première vue, et cependant qu'on veuille bien y regarder : des citations textuelles peuvent s'expliquer de deux façons : elles piouveiit ou que l'on sait par cœur des passages de l'auteur cité, ou qu'on l'a encore sous les yeux. Lorsqu'il s'agit de Sénéque, soit, il est possible ([ue Montaigne en ait retenu des tranches entières puisqu'il le pratique constamment ; mais poui- des auteurs comme Chalcondyle, Osorio et la plupart des autres, la seconde explication est plus vraisem blable de beaucoup. Il vient de lire la phrase cju'il trans|)ort(; dans son manusci-it, i>eut être même le livre est-il encore ouvert sui- sa table. De Postel, au contraire, il semble ne nous apporter (pie des souvenirs ; l'idée a eu le temps de se détacher de sa forme. Il a peut être lu davantage son livre. Dans un des emprunts signalés plus haut, à la suite de ces mots c Les Maiionietans tiefendeut

(1) Edition de 1575, pp. 1.".! et 132; cd. de 1560, p. 36.

(3) Ed. de 1575, p. 131 et de 1360, 1" partie, p. 36.

riiistruction de la rhétorique à leurs enfants pour sou inutilité », Montaigne avait ajouté entre parent lièse « (Connue i*ostel escrit » (I). Le manuscrit de Bordeaux nous l'apprend. .Montaigne elïace ensuite cette parenthèse : pourquoi? Peut-être parce qu'il a écrit ces mots d'après ses souvenirs ; relisant par la suite le passage de Postel, il n'y trouve pas les mots a pour son inutilité » et se rend compte de son inexactitude. Si cette hypothèse est fondée, nous avons là un témoignage intéressant du souci d'exactitude de Montaigne, qui vraiment est grand, et aussi une raison de penser que l'auteur des Essais a lu plusieurs fois Postel. On peut même se demander si ce traitement privilégié qu'il fait à ses histoires ne vient pas de ce qu'il aurait connu personnellement l'auteur. Rien ne nous permet de donner une réponse décisive à cette question ; une phrase qu'on a lue plus haut nous engage au moins à la poser. A propos de cet usage qu'ont les Turcs de se blesser pour manifester leur amour à leurs dames, Montaigne a dit « Gens qui l'ont veu l'ont escrit et me l'ont juré » (2). C'est Postel qui l'a écrit. 11 est possible que c'en soient d'autres qui l'ont juré de vive voix à Montaigne, mais ses termes me semblent bien plutôt signifier que c'est le même Postel.

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est que beaucouj) des allusions aux mœurs des Turcs qui se rencontrent dans l'édition posthume des Essais viennent de l'Histoire de Postel. Nous allons en retrouver d'autres ailleurs encore, dans Jacques de Lavardin et dans Paul Jove particulièrement (3).

(1) 1, 51, cf. F.e preiaier tome de l'édiUon municipale de Bordeaux, \; l'édilioii Hoyer et Courbet, variante du 1''' livre, p. 418.

(3) Outre ce.s emprunts aux Histoires Turques, on trouve dans les Essais, à la même époque, une autre allusion à l'Histoire des pays orientaux: «on dit que Vuitolde, prince de Lituanie, introduisit en cette nation que le criminel condamné à mort eust luy mesme de sa main à se deffaire, trouvant estrange qu'un tiers, innocent de la faute, fust employé et chargé d'un iiomicide » (III, I, t. V., p. 182). Les commentateurs renvoient à l'Histoire de Pologne de Martin Cromer. Mais j'ai montré que les divers passages dont ils attribuaient la paternité à cet historien viennent non de lui mais de Herburt de Fulstin et de Paul Jove. Quoi que je n'aie pas encore rencontré la source de celui-ci, je ne pense pas qu'il vienne de Cromer lui non plus Voici en elîet le texte de Cromer « Inveuli duo Lituani, Vitoudi jussu ipsi sibi patibulum excitarunt : et suis uterque mainbus.barbaro sed patrio tamcm more,sese suspenderunt ; objurgantes sese mutuo ne sua cinctatione iram principis in se accenderent; quasi is alrocius etiam aliquid in eos posset statuere. » (Livre XVJ éd. de 1378, p. 399, éd. de 1582, p. 656).

Jacques de Ltavardin

(îeorges Castriot, surnommé ScaudL'rbci;, clail, lils (l'un prince albanais. Livré comme otage aux Turcs, il avait été élevé dans la religion musulmane, puis chargé par le sultan decommandenicnls militaires importants. Au milieu d'une bataille, inopinément, il lit défection et se retourna contre les Turcs qu'il délit. Peu après il embrassa la religion chrétienne, et dés lors, jusqu'à la lindesavie, l)en(lant vingt quatre ans, de ÏW.i à ri(>7, il ne cessa de faire alliance avec tous les ennemis de la Porte et de poursuivre une lutte acharnée et presque toujours victorieuse contre les armées du sultan. Ce personnage devint vite populaire dans toute la chrétienté. Sa vie avait été écrite en latin et publiée en loU8 par un de ses compatriotes, Marin Barlèce. Elle résumait ies années les plus après des guerres du XV'' siècle entre Chrétiens et Turcs, celles ([ui sont marquées par la chute de l'empire grec et la prise de Constantinople par Mahomet II. Elle ne pouvait donc pas manquer de présenter un vif intérêt. C'est cette existence agitée que Jacques de Lavardin se proposa de retracer en langue vulgaire dans le volume qu'il publia en lo7() sous le titre suivant :

Histoire de Georges Castriot, surnommé Scanderbeg roy d'Albanie : contenant ses illustres faicts d'armes, ou mémorables victoires alencontre des Turcs, pour la foy de Jesus-Christ. Le tout en douze livres, l'ar Jaques Delaxardin, Seigneur du IHessis Bourrot. A Paris, chez (iaillaume Chaudière, rue S. Jaques, à l'enseigne du Temps et de l'Homme sauvage, M. D. LXXVI. Avec privilège du roy.

Lavardin écrit dans sa préface : « J'ay tiré et prins ses faicts selon la vérité historiale des escrits de ceux qui en ont parlé, singulièrement de Marin Barlece, Prestre, natif de Scutari en Albanie, que je me suis proposé pour principal exemplaire »S: patron, comme autheur qui pour estre réputé tresdiligent et véritable, très grave et sententieux, mérite place entre les plus signalez Historiens Latins des siècles derniers passez. » De fait, son ouvrage est presque une traduction de Barlèce. De temps à autre seulement il interrompt le récit de l'historien latin pour y introduire quelque anecdote extraite de Paul Jove, de CoUenucio ou de quelque autre.

Mil iL'lede son li\ie. il u placr un (( catalogue des autlieurs dont ceste histoire est tirée ». On y voit dix-neuf noms d'iiisloriens qui tous ont parlé du XV^ siècle; mais en admettant que tous aient fourni quelque chose à Lavardin, ce que je n'ai pas vérifié, la ('()ntiil)ulion dr, ciiacun est jteu imi)()rtanle ; presque tout vient (lirectemenl de iMarin Barlece.

iMonlaigne a mentionné Scanderberch trois fois en tout, une fois dans chacune de ses éditions (1580, 1588, lo9o). Je crois cependant qu'il n'a utilisé l'ouvrage de Lavardin qu'après 1588. L'anecdote qu'il rapporte en 1580 ue se rencontre pas chez Lavardin. En 1588, il dit seulement que Scanderberch ne fut jamais blessé, détail qu'il lui était facile de trouver ailleurs. Dans l'édition de 1595, au contraire, il emprunte au moins cinq faits à l'histoire de Lavardin :

Montaigne

liavardin

Semble-il pas que ce soit un sort

Tout ainsi que Constantin fils

artiste ? Constantin, fils d'Helene, d'Helene fut le premier qui la

fonda l'empire de Constantinople, et tant de siècles après^ Constantin, fils d'Helene, le finit.

(I, 34, t. II, p. 155.)

fonda, orna, et enrichit : en pareil cestuicy nonnné Constantin, fils aussi d'Helene, fut le dernier, après onze cens vingt et un an de cest Empire.

D'autres historiens recitent de Mecfimed contro des seigneurs Epirotes qu'il les leit escoi-cher par le menu d'une dispensalion si malicieusement ordonnée que leur vie dura quinze jours à cette angoisse.

(II, 27, t. V, p. 15.)

Le félon enragé... après toutes espèces d'ignominie et inhumanité à l'endroit d'eux, y adjousta, pour couronner ses œuvres, ceste nouvelle et inusitée barbarie, les faisant escorcher vifs peu à peu par quinze jours continuels: durant lesquels ils rendirent constanunent à Dieu les âmes glorieuses.

Scanderbech, bon juge et très- Scanderbeg disoit par fois, que

expert, avoit accoustumé de dire le Capitaine, qui avec dix, ou au

que dix ou douze mille combattans plus douze mille hommes ne sçavoit

fidèles dévoient baster à un sufïî- battre son adverse partie malaisé-

saut chef de guerre pour gufuiilir ment avec plus grandes forces en sa réputation en toute sorte do reinporteroil il l'honneur . . . besoing militaire. ,f ^^^ ^^o ■,

(II. -34, t, V, p. 81).

Maliouied second, se voulant deffaire de son frère, pour la jalousie de la domination suivant le stile de leur race, y employa l'un de ses officiers, qui le suffoqua, l'engorgeant de quantité d'eau prinse trop à coup. Cela faict, il livra pour l'expiation de ce meurtre le meurtrier entre les mains de la mère du trespassé (car ils n'estoient frères que de père): elle, en sa présence, ouvrit à ce meurtrier l'estomach, et, tout chaudement, de ses mains, fouillant et arrachant son cœur, le jelta manger aux chiens (1).

(III, l, t. V, p. 181.)

Deux enfans se trouvèrent, l'un appelé Tursines, aagé de dix-huict mois ; l'autre Calepin. Le premier fut par le Bassa Mo'ise sufïoqué à force d'eau, par l'exprès commandement de Mahomet : lequel sans fléchir des yeux, assista à si exe crable spectacle, Et ainsi que la mère de l'enfant, détestant avec uriemens et cris horribles, entremeslez de continuelles pleurs, cest acte inhumain, donnoit mille malédictions à l'autheur là présent ; le Tyran, pour appaiser sa belle mère, luy livra entre mains, en expiation du parricide, celuy qui l'avoit commis : auquel, de rage, elle transperça d'un couteau, le cueur devant Mahomet, et luy fouillant dedans le corps ouvert, le luy arracha, et le jetta aux chiens.

Jeanne, royne de Naples, feit estrangler Andreosse, son premier mary, aux grilles de sa fenestre avec un laz d'or et de soye tissu de sa main propre, sur ce qu'aux courvées matrimoniales elle ne luy trouvoit ny les parties ny les etïorls assez respondanls à l'espérance qu'elln en uvoit conceuë à veoir sa taille, sa beauté, sa jeunesse et disposition, par où elle avoit esté prinse et abusée.

(III, 5, t. VI, p. 24.)

Geste jeune Princesse... espousa André : avec lequel un jour se trouvant ,"i Averse, elle l'envoya de nuict prier de venir à elle souz couleur de choses d'importance : lequel s'aclieminant^ et jà à l'endroit d'une grille de fer, fut empoigné, et pendu à ladite grille, avec un laz d'or et de soye, tissu de la main de la Royne. Le sujet de cest assassinat (comme plusieurs ont voulu dire) fut, que ce Prince (quoy que jeune & dispos) ne bastoit aux corvées

il) Cf. aussi ClMlrondyle, traduction Vigeiiere, p. 49.5. Il flt estouiïerson frère avec de l'eau qu'on lui versa tout à coup, et en (luanlité dans la ^'orf^e

matrimoniales selon l'appétit elïrené d'elle : poulsée aussi de la conspiration de ceux de son sang, aspirans à la souveraineté.

Paolo Giovio

C'est un liislorien passablement fantaisiste et peu digne de foi que nous rencontrons ensuite, l'Italien Paolo Giovo, évêque de Nocéra (I). Montaigne n'a pas dû se méprendre sur son compte: bien que ses écrits fussent fort lus au XVI'^ siècle, on savait déjà très bien leur médiocre autorité, et Bodin, dans sa Méthode de l'histoire, que Montaigne a beaucoup pratiquée, juge très sévèrement cet bistorien. Osorio l'accuse d'avoir tronqué certains faits glorieux pour le roi de Portugal, dans le seul but de se venger de ce monarque dont les présents ne le satisfaisaient point. Néanmoins, Montaigne le lit et lui fait quelques emprunts. 11 faut le remarquer, non pour nous étonner, mais pour bien comprendre les limites de la critique bistorique cliez Montaigne. Nous avons été frappé i)lusieurs fois de son souci d'exactitude, mais s'il tient à n'introduire personnellement aucune cause d'erreur dans ses récits et à suivre scrupuleusement ses sources, il n'est pas aussi soigneux à scruter leur véracité. (( Les histoires que j'emprunte, je les renvoyé sur la conscience de ceux de qui je les prens : les discours sont à moy, et se tienent par la preuve de la raison, non derexeperience...x\ux exemples que je tireceaus de ce que j'ayleu, oui, faict,oudict, je me suis défendu d'oser altérer jusques aux plus légères et inutiles circonstances : ma conscience ne falsifie i)as un iota ; mon inscience, je ne sçay. » (2) Ce n'est pas à dire qu'il ne sedeuiande pas, en général, quelle autorité méritent les historiens qu'il a entre les mains ; dans les jugements qu'il prononce sur

(1) Pauli Jovii NoDoooinensis, episcopi Nucerini, historiarum sui temporis tomuti primas, XKIII libros complectens : cum indice pLenissimo, Lutetiae Parisiorum, ex officina typographica Miohaelis Vascosani, via Jacobaea ad insigne Fonds, 1553. Le second tome (15u'i-) est relié à la suite du premier.

César (1), sur riuillaume du Bellay, sur (iuicliarclin (2), il n'oublie pas de le faire, et il le fait avec disceriiemeut ; mais, môme si la sentence est défavorable, il ne s'interdit pas pour cela de puiser à droite et à gauche, l/anecdote a pour fonction de susciter la iimmIItation sur les actions humaines. (Ju'elle soit vraie ou non, il importe peu; elle aurait pu l'être : la nature est si diverse, et le champ des possibles est infini. « Kn l'estude que je traitte de noz mœurs et mouvements, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Uome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c'est tousjours un tour de l'humaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce récit... Aux diverses leçons qu'ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable. Il y a des autheurs desquels la fin c'est dire les événements. La mienne, si j'y scavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir, n Voilà bien pourquoi Montaigne s'arrête à la lecture de Paolo Giovio.Sou livre traite « des choses faictes et avenues de son temps en toutes les parties du monde » comme porte le titre, elle est donc infiniment diverse, très plaisante et très suggestive, par conséquent. Rien aussi ne marque mieux qu'un titre si ambitieux l'absence totale de préoccupations critiques de son auteur. De bonne heure l'ouvrage, écrit en latin, fut mis en français par Denys Sauvage, le fameux éditeur traducteur et compilateur des histoires les i)lus variées ; mais dans la bibliothèque de Montaigne figurait vraisemblablement un exemplaire de l'édition latine publiée à Paris en 1do3 : on en a retrouvé un muni de sa signature (3). 11 est possible que Montaigne ait également possédé la traduction française ; mais je n'en ai trouvé aucune preuve, et nous savons d'ailleurs que la langue latine lui était assez familière pour qu'il pût fort aisément s'en passer, (^est donc le texte latin que nous mettrons en regard des passages empruntés par Montaigne.

En la guerre que le roy Ferdi- Erat inler Gernianos duces in-

nand mena contre la veufve du roy signis Raisciacus Suevus : hujus Jean de Hongrie autour de Bude, filius impiger adolescens, quum

(1) Cf. la note manuscrite en tète de son exemplaire.

(-2) Cf. 11,10 à la nn.

(3) li est conservé à la Itib. .Munie, de lîordeaux.

un gendanne fut particulièrement remarqué de chacun pour avoir excessivement bien faict de sa personne en certaine mesiée, et incognu, hautement loué et plaint, y estant demeuré ; mais de nui tant que de Raiscïac, seigneur allemand, esprins d'une si rare vertu. Le corps estant rapporté, cestuicy , d'une commune curiosité, s'approcha pour voir qui c'estoit, et, les armes ostées au trespassé, il recogneut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistans; luy seul, sans rien dire, sans siller des yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils, jusques à ce que la véhémence de la tristesse, niant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre. (1)

ignaro pâtre in aciem prodiisset, strenueque decertansspectante ante alios atque admirante virtutem pâtre, a cunctis.vel ignotus elfuse laudaretur, priusquam se explicaret a circumi'usis hostibus est interfectus. Tum vero Raisciacns casu equitis vehemenlor commotus, ignarusque suœ sortis . conversus ad alios duces: omni , inquit, laude perornandus videtur hic quisquis sit equitum longe fortissimus, ac omnino publici funeris honore tumulandus. Id quum ab omnibus pari pietate probaretur, infœlicis filii ad longe miserrimum patrem cadaver est relatum, verioresque tum omnibus obortae sunt lachrymae, sed in pâtre repentinus dolor profundius ad vitalia pervasit .

alque ila ille paulo post , quum rigentihus oculis stetisset , niliii el'fatus interiit (2).

(L. XXXIX, f. 252 C.)

Les Italiens disent qu'en la bataille de Fornuove le cheval du roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela. »

(I, 48, t. II, p. 241).)

Nec ipse (Carolus) levé admodum vitœ discrimen subiisse fertur, quum perrumpunte aciem Mantuano, perturbatoque toto agmine, pcpne desertus obvertendo fiontem, et gladium strigendo propulsantis equi invicto robore se procul dubio servatum fuisse fateretur.

(L. II, f. 42 D.) (3)

Les Manunelus se vantent d'avoir les plus adroits chevaux de gensdarmes du monde ; que, par nature et par couslume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'en-

Equi Mamaluchorum validi atque acres . . . quodque supra nostrorum hominum opinionem esse videtur, tanla ingenii docilitate in primis prœstant, ut ad nutus, et ad

(1) Le texte du manuscrit de )]ordeaux qu'où trouveriv dau.s l'édition luiinicijiale, t. 1, p. 11., est un peu jilus voi.sin du récit de l'aul Jove.

(2) Pour la tradudion françai.se, cf. édition 1381, t. il, |i. 472''^.

(3) Traduction française. Édition de 1581, [)remier tome, i. 79^.

nemy sur qui il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on 'leur fait et pareillement à relever de la bouche les lances et dards eniniy la place et les offrir au niaistrc selon qu'il le commande.

(I. 48, t. II, p. 249)

certas sessorum voces, hastam sagiltamque mordicus terra sublevatam porrigere, hostem agnoscere, atque appetere dentibus, calcibus cuncta circomsternere, natura consueludinoque didicerunt.

(L. XVII, f. 202 13.) (1).

Je voudrois bien, pour en juger, avoir eu ma part de l'ouvrage de ces cuisiniers qui sçavent assaisonner les odeurs estrangeres avec la saveur des viandes , comme on remarqua singulièrement au service du roy de Thunes, qui, de nostre aage, print terre à Naples pour s'aboucher avec l'empereur Charles.

On farcissoit ses viandes de drogues odoriférantes, en telle somptuosité qu'un paon et deux faisans se trouvèrent sur ses parties revenir à cent ducats pour les apprester selon leur manière ; et, quand on les despeçoit. non la salle seulement, mais toutes les chambres de son palais et les rues d'autour estoient remplies d'une tres-soûefve vapeur, qui ne s'esvanouissoit pas si soudain.

(I. 55, t. II, p. 289.)

Neapolitani novum gentis cultuni, vescendique morem, et odoramenti omnis generis exquisitam luxuriam admirabantur. Cunctis namque dapibus insani sumptus unguenta infarciebant constabatque pavonem cum duobus phasianis a structore ex regiœ culinae disciplina conditum. centum aureorum impensam excessisse.

Quippe non cœnaculum modo quuni in mensa concideretur, sed domum universam. novo suavissimoque nidore complevisse ferebant, lanta inhalatione, ut a tota vicinia hujus inusitatfc, et non cito evanescentis voluptatis odor sentiretur.

(L. XLIV, f. 322 C.) (2)

Muleasses, roy de Thunes, celuy que l'empereur Charles cinquiesme remit en ses Estais, reprochoit la mémoire de Mahomet, son père, de sa hantise avec les femmes, l'appelant brode, efféminé, engendreur d'enfants.

(II-8. t. III, p. 88.)

In Mahometem patrem palam invehebatur, lanquani muliebrosum ac effœminatum, qui exhausto aerario ingentes fecisset sumptus, ut ducentce simul ad libidinem fœminaî regiis in hortis alerentur, e quihus lot suscepisset lil)eros . . . (3).

(L. iJCXXIII, f. 140.)

(1) Trad. française. Éd. de 1581, f. 383 H.

f2) Traduction françai.se. Édition de 1581, t. Il, f. 601 E.

(3) Traduction française. Édition de 1581, t. 1, 1". 2681.

Solyman, do la race des Ottomans, race peu soigneuse de l'observance des promesses et paciies, lors que de mon enfance il fit descendre son armée à Otrante, ayant scou que Mercurin de Gratinare et les habitants de Castro estoyent detenus prisonniers, après avoir rendu la place, contre ce qui avoit esté capitulé par ses gents avec eux.

manda qu'on les relaschat; et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'utilité présente, luy apporteroit pour l'advenir un descri et une deffiance d'infini préjudice.

(II, 17, t. IV, p. 238.)

In hoc décrète erat barbarus imperator quum certius didicit a suis nulla flde cum Castrensibus rem gestam fuisse, qui deditione facta secus accrediderant pro Ijeneficio. summae crudelitatis atque avariliao contumelias retulissent, direpti scilicet et abducti in servilutem, quum incolumi libertate salvas omnium fortunas fore speravissent.

Quo maleficio suggillari majestatis nomen judicabat, qui semper in sponte deditos fidei atque justitiae observantissimus esse consuesset.

Captandos siquidem Christianorum animes certa spe humanitatis atque clementiae, ut in exemplum idem reliquae gentes adducerentur, nec esse omni bellicae cladis acerbitate divexandos, qui ultro honesta pactione a veteribus dominis deficerent.

Itaque expiandam omnino esse ejus patrali facinoris infamiam putavit, generosoque animo quos ceperit malefieii authores fuisse, supplicie affecit, et Castrenses captives omnes (liligentissime perquisitos impositosque navigiis ad pénates sues reduci jussit.

(Livre XXXVI, f" 187 G.) (1).

George Sechel, chef de ces paysans de Polongne qui, soubs filtre de la croysade, firent tant de maux, detïaict en battaille par le vayvode de Transsilvanie et prins, fut trois jours attaché nud sur un chevalet, e.^posé à toutes les manières de tourmens que chacun pouvoit apporter contre luy, pendant lequel temps on fit jeusner plusieurs autres prisonniers. Enfin, luy vivant et

Georgius cum Lucatio fratre, quibus ut parceretur Vayvoda jus-

serat, vivus capitur Vayvoda ad

internitionem cruciferi nominisconfecto praelio, Georgium tartoribus excruciandum tradit. Illi nudum et cathenis vinctum in equuleo conslituunt, et corona candenti ex vomere conflata, ut regem mos est, coronant : venisque dissectis profluentem sanguinem potandum Lu-

;1) Traduction française. ÉcUtion de 1581, cf. f. 388.

voyant, on abbreuva de son sang Lucat, son cher frère, et pour le sulut duquel seul il prioit, tirant sur soy toute l'envie de leurs met faits: et fit on paistre vingt de ses plus favoris capitaines, deschirans à belles dents sa chair et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir, qu'on (it manger à d'autres de sa suitto.

(II, 27, t. V, p. 16.)

catio praebent. Ueinde ad viginti agrestes, qui in cxercitu ordines duxerant. tridui inedia maceratos ad id crudelitatis cogunt. ut dentibus spiranlis ducis artus dilacerent, atque deglutiant. Ille mira constantia neque gemitum edere, neque in miserabili mortis génère quicquam liorrescere, unumtantum deprecari, ne insontem Lucatium quem ipse renitentem ad id bellum perduxisset, hiscruciatibusdignumexistimarent.

Poslremo laniatis omnibus membris.

quum diutius gravissimos dolores, vel immani spiritu sustinere non posset, extractis visceribus exenterant, in frusta sécant, atque ahenis etverubus coctum. comedendum militibus suis apponunt.

(L. XIII. f. 128 D) (1).

Je me suis estonné. en l'histoire de Selim, le plus cruel conquérant qui fut onques, veoir que, lorsqu'il subjugua l'Aegypte, les beaux jardins d'autour de la ville de Damas, tousouvers et en terre de conqueste, son armée campant sur le lieu mesmes, fussent laissés vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'avoient pas eu le signe de piller.

(III. 12. t. VI. p. 278.)

Ea erat in castris disciplina severissimis acerrimi imperatoris legibus constiluta. ut (juum milites nihil sibi ex ea Victoria licere inlelligerent, in fertiiissimo autumno horti sine custodibis luto reiinquerentur (-2).

(L. XLVl. f. 253 G.)

Il est probable que c'est encore de l*aul Jove que Montaigne a pris ce qu'il raconte, au quaraiite-huitièuie Essai du premier livre, sur la frugalité des armées turques. Toutefois, ce n'est pas dans son histoire qu'il a trouvé ce dernier renseignement. Je le rencontre dans un petit écrit intitulé « Ordo ac disciplina turcicœ militiœ »; il est généralement imprimé avec les vies des empereurs turcs du même Paul Jove. Voici le te.Kte de Montaigne :

(1) Traduction française. Édition de 1581, cf. f. 2io.

(2) Traduction française. Édition do 1581. cf. f, 472.

— IHS —

« Pour vérifier combien les années turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison que les nostres, ils disent qu'outre ce que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte aisément sur soy provision pour un moys, ils sçavent aussi vivre du sang- de leurs chevaux, comme les Tartares et Moscovites, et le salent. » (1)

Les premiers mots de la phrase (( Pour vérifier C()nii)ien les armées turquesques se conduisent à meilleure raison (jue les nostres )), pourraient très bien faire allusion au dessein de Paul Jove. Il veut, en effet, dans son petit écrit, montrer les motifs de la supériorité des armées turques. Il en constate trois principaux : une discipline rigoureuse, la croyance en la fatalité qui leur ôte tout souci de leur conservation, enfin la frugalité. C'est cette dernière qui nous intéresse ici. « Tertia causa est, dit-il, quia absque pane et absque vino diu vivere possunt, oriza et aqua contenli. Saepe numéro etiam jtquo animo carent carnibus. Quod si contin gat eos orizam quoque minime habere, salitis carnibus minutatim contritis, ac velut in pulverem redactis utuntur. Nam ejusmodi pulveres in quibusdauî sacculis secum ferunt cumque opus est, immixta calida aqua, dissolutis ebibunt atque inde nutriuntur. Praeterea soliti sunt, praesertim cum nimia famé laboratur, equos phlebotomare atque illorum sanguine vitam ])ropriam alere. » (2)

Plusieurs détails signalés par Montaigne font défaut dans le texte de Paul Jove : mais il s'agit de faits sans doute couramment répétés alors ; Montaigne a pu les ajouter de lui-même. Il se peut encore qu'il puise, non chez Paul Jove directement, mais chez quelque imitateur de Paul Jove, qui avait enrichi déjà de plusieurs détails nouveaux le témoignage de son modèle (3). En tous cas, directement ou indirectement, la phrase de Montaigne vient de celle de Paul Jove et lui doit beaucoup, i

(1) I, 48, t. II, p. 256.

(2) « L'Ordo ac disciplina turcicae miliUae » avait d'abonl paru eu italien ; mais c'est par la tradnctiotî latine que cet écrit s'est principalement icpandu. On en tronve une autre traduction latine, un peu dilTérentede celle-ci, dans le rccuril « (lironicuium turcicorutn », publiée à Francfort en 1578.

(3) On retrouve des indications semblables, visiblement puisées cliez Paul .love, dans Guillaume Postel, édition de 1575, p. 295 : mais au lieu d'ajouter au texte de Paul .love, Postel retrancbe le détail sur le sang de clieval. Ce n'est donc jtas chez lui qu« Montaigne a puisé cela.

Guillaume Par'adin

Aii|)rrs (If riiisloirc de l'aul Juve, il l';iiil citer celle de l'aradin, parce que, visiblement, elle a été composée à riinitatiori de celle de l'aul .love el des histoires analogues, écrilcs en Italie à la même (''|)()(|ue. Le titre nous iu(li{|ue (|ue le cadre en est assez semblable :

(( Conlinualion de IhisLoire de noUre temps depuis l'an mil cimj rois cinquaiitt'^ jusques à l'an mil cinq cens cinquante six, par M. (inil laume Varadin, doyen de Beaujeu. » (A Lyon LioGou à Paris ['ôllj.)

Un exemple nous sulïira pinir montrer que Montaigne a l'ait usage de ce volume.

JVlontaigne

I.'isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, un Sicilien, qui avoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main et leur niere après, qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en rue. avec une arbaleste et une arquebouze. de deux coups il en tua les deux premiers Turcs qui s'approchèrent de sa porte, et puis, mettant l'espée au poing, s'alla mesler furieusement, où il fut soudain envelopé et mis en pièces, se sauvant ainsi du servage, après en avoir délivré les siens.

(II, 3. t. III, p. 34.)

Paradin

II advint que un Sicilen. qui dés long temps s'estoit habitué en ce lieu (dans l'isle de Goze), et s'y estoit marié, et avoit deux belles et honnestes filles prestes à marier :

lequel se voyant en ceste calamité, pour ne voir ses filles tomber entre les mains de ces cliiens. et en faire les insolences ilont ils sont coustumiers ce que bon cueur ne pourroit soutïrir, s'en alla en sa maison : où les ayant appelées les tua toutes deux de sa main propre : autant en fit à la mère accourant à la mort de ses filles. Cp fait, chargea une harquebuze, et banda une arbaleste, et s'en vint au devant des ennemis, qui ja estoient près de son hostel, dont il en tua deux : puis mettant la main à i'espee combatit vaillamment, jusqu'à ce qu'il fut enfermé et enveloppé de toutes pars d'ennemis., lesquels le mirent en pièces. Ainsi se sauva le Sicilien de servage, en ayant délivre les siens.

(Ed. de 1575, f. 99 v°)

Il est vrai que Montaigne aurait pu (îoiiiiaître ailleurs cette anecdote : j'en ai retrouvé la source cerlaine dans la relation de la guerre de Malte, donnée par Nicolas Durand, chevalier de Villegaignon (1353) (l). C'est là que Paradin l'a prise. 11 ne lit pas Villegaignon dans le texte latin, mais dans une traduction anonyme de son ouvrage, qui parut la même année (loo3), et que Du Verdier, dans sa Bibliothèque Françoise, attribue à Nicolas Edoard. Il suit de très près son modèle. Il suffira cependant de leproduire un passage du récit de Villegaignon pour démontrer (jue ce n'est pas de lui que Montaigne fait usage. Ses termes sont beaucoup |)Ius près des termes de Paradin que du texte original ou de sa traduction française. Voici le dernier épisode dans la traduction de Villegaignon ; il est significatif. Qu'on veuille bien le comparer aux phrases correspondantes de Montaigne et de Paradin : « Puis mit la main à l'espee, et combatit jusques a ce qu'environné de tous costez il fut jette mort par terre : voila comment il affranchit soy et sa famille de servage. » On ne retrouve pas ici des expressions de Parailin ([ni ont [)assé intégralement chez Montaigne. Aux mots du traducteur de Villegaignon « il fut jette en terre », Paradin avait substitué c les ennemis le. mirent en pièces ». C'est le même terme que reprend Montaigne. A comparer ces trois récils, sans aucun doute nous avons la filiation : N'illegaignon, Paradin, Montaigne. C'est le livre de Paradin. par consé(iuent, que Montaigne a eu sous les yeux.

Ce Guillaume Paradin est un historien du XVI*^ siècle (|iii a écrit assez abondamment. En même temps qu'historien, il était moraliste : la morale et l'histoire allaient alors souvent de compa gnie. Il a traduit du latin de Vives un traité du viai amour de sagesse ou « La divine phUosophie » (1;)."J0), et quelques années plus tard il a écrit « Le blason des danses, on se i-Gi/cnl, les malheurs et ruines venans des danses dont jamais homme ne revint plus sage ni femme plus pudique » (1556), et encore le traité « De concorde pid)lique )) (1565). i^irmi ses ouvrages historiques, outre sa traduction de Procope (1578), on cite surtout une « Histoire de Savoie » (1552), des « Annales de Bourgogne » (1566), et une (( Histoire de Lyon » ( 1573). Mais son principal ouvrage est son « Histoire de noslre temps »

II) De melitensi bello, p. 23.

— lU —

([ui. |)iil)liL'U d abord eu laliu eu l.'jis. avait été Iraduilecu Irauçais |)ar l'auleur dès looO, et plusieurs lois rééditée. En I006, parut à Lyou la « Continuation de l'hiatoire de. nostre temps)), qui douuail une suite à l'édiliou de loaû et poussait le récit des faits jus(|u'en l.").')(>. Ou l;i réiuipriiua à |)art eu l-JT-'J, mais ])lus souvent elle liit jointe au reste de I oiivrai^e. L'édition de l.")(iS fait un pas de [dus : elle conduit le lecteur jus([u'en l'année l.'KJT et présente ainsi l'ensemble de l'ouvrage. Il se peut que Montaigne ait possédé seulement la '< Continuation de l'histoire de nostre temps », mais il est parfaitement possible aussi qu'il ait eu quel(|u'une des autres éditions plus complètes. Toutefois, on ne peut l'assurer. Je n'ai rencontré dans les Essais aucun euiprunt à la première partie de l'bistoire de Paradin, celle ((ui raconte le règne de François I'''', aucune non plus à la dernière, celle qui retrace la suite des événements de looG à 1567,

Paradin se flatte, dans sa préface, de n'avoir rien négligé pour parvenir à connaître la vérité, et de n'avoir été arrêté par aucune considération de persiume pour l'exprimer librement. 11 cite les personnages qui l'ont .aidé dans ses reclierches, et qui peuvent témoigner, pense t-il, de son impartialité. Toutefois, son contemporain du Haillant ne parait pas en avoir été pleinement satisfait. 11 est probable que c'est à Paradin qu'il pensait lorsqu'il écrivait : ;( Pource que toutes les histoires qui parlent du roi François I ont été faites de son temps ou de celuy de son fils Henri II, ceux qui les ont écrites se sont plus étendus en la louange dudit roi qu'il ne convenoit possible à son mérite (combien qu'il fust un grand et excellent roi), ni au devoir de l'histoire ni à la vérité. Ce qui est un vice de tous ceux qui écrivent l'histoire de leur temps, et des princes sous lesquels ils vivent. »

Du Haillant

On trouve dans l'édition de loi).') t|uel(|ues faits empruntés à I histoire de France, d'ailleurs en petit nombre. Presque tous me paraissent venir de 1' (( Histoire de France » ou « Histoire ijénérale des roys de France », que Bernard de Girard, seigneur du Haillant historiographe du roi. publia pour la première fois en 157(5. L'on

vrage île du li;iillant, qui uous conduit des origines à la niorl de Charles VII, est la première grande liistoire de notre pays qui ait paru en notre langue. A sa date, sou apparition était un événement littéraire important (1), et son succès fut grand ; en dix ans, de 1576 à 1586, il semble qu'on en ait donné environ six éditions. A l'exception de l'ouvrage de Belleforesl, les « Urandes annaleii et histoire générale de Fronce », auquel, vérilicalion laite, Montaigne me paraît n'avoir rien emprunté, c'était l'ouvrage le plus considérable en la matière. Outre ces considérations, une circonstance encore pouvait recommander le livre à Montaigne : du Haillant était Bordelais, il était presque un contemporain de Montaigne, de deux ou trois ans plus jeune.

Au reste, Montaigne ne reproduit pas fidèlement les termes de du Haillant ; il résume volontiers ses narrations, souvent un peu diffuses et où les répétitions ne sont pas rares. Mais si nous n'avons pas l'identité des expressions pour nous garantir que nous ne nous trompons pas sur la source des faits que nous allons citer, en revanciie, nous avons cet argument probant que plusieurs de ces faits ne se rencontrent pas dans les autres historiens de l'époque, et que, lorsqu'on les ti'ouve ailleurs (|ue chez du Haillant, le texte de Montaigne est plus voisin de la version de du Haillant que de toute autre.

Voici d'abord un fait que je ne retrouve pas ailleurs que dans du Haillant(2) : « En la ville de ('astelnau-Darry, cin(|uante Albigeois hérétiques soulïrirent à la fois, d'un courage déterminé, d'estre bruslez vifs en un feu, avant des-advouer leurs opinions » (3). Et du Haillant, contant la guerre des Albigeois : « La ville de Castelnau d'Arri fut longuement assiégée, en huiuelle furent pris

(1) Voici le jugement d'Augustin Thierry sur l'ouvrage de du Haillant : « Malgré le peu de véritable talent qu'on trouve dans l'Histoire de du Haillant, cet ouvrage est remarquable comme le premier de tous où un historien français se soit écarté de la forme narrative, en faveur au moyen-âge, et ait voulu, suivant son expression encore usitée aujourd'lnii, substituer l'Histoire à la Cliionique. Du Haillant est le père de l'Histoire de France, telle que nous l'avons Imis lue et apprise. " Dix ans d'études Iiistoriqucs », éd. de 1839, p. 402.

(2) On peut le voir encore dans du 'l'illet, Soiuntaire de l'Histoire de la Guerre faictc contre les hérétiques Albigeois, extraicte du Thrésor des Chartres du Rotj. i'aris, 1590, p. 11 ; mais on constatera que le texte est très difTérent et que la n'est pas la source de Montaigne.

,')() lioiiimi's, (|iii aiiiioreul mieux eslre hnislc/. tous vils (|uc de revenir » (I).

Un emprunt lte;uic()up pins riira(;léristi(|ue, (î'est celui sur les Assassins; Moiilaimie s'y lient plus loin de du llaillant, et ce|)endant il est iiKiiiilCsl(> (pi'il suit le iiiouvenu'iil de sa p( usée. (( Les Assassins, nation dépendant de la Phœnicie, sont estimés entre les iMahumetans d'une souveraine dévotion et pureté de mœurs. Ils tiennent que le plus court chemin à gaigner paradis, c'est de luci- (|uel(|iruii de religion contrair-e. Parquoy on l'a veu souvent eiilrejjrendre à un ou deux, en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'une mort certaine et sans aiu'un soin de leur propre danger. Ainsi l'ut assassiné (ce mot est emprunté de leur nom) nostre comte Raimond de Tripoli au milieu de sa ville, pendant nos entrepriuses de la guerre saincte; et pareillement Conrad, marquis de Mont-Ferrat, les meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'un si beau chef d'œuvre (2). » Cela est visiblement résuuié de deux passages assez longs de du Maillant ; quelques expressions lui sont prises directement : « Les Assassins... ne possedoient que tlix villes dépendantes de IMienices. Les Hessenes ne s'estoient pas tenuz loing de leur pays, lesquels (selon Pline) fuyoient tout ce qu'ils pensoient leur estre nuisant, et vivoient sans femmes ni argent, estimans que c'estoient deux grandes pestes du genre humain. Mais on pense que les Assassins sont descenduz des Perses, lesquels après avoir receu la Loy de Mahomet, furent estimez les plus dévots et religieux de tous les autres Barbares, pour ce qu'ils ne faisoient cas ny de l'honneur ny des autres choses tant désirées des mortels, ainçois vivoient entre

eux sans quelque différent ou ambition Ils avoient tous ceste

opinion, que tuant quelcun d'autre religion que celle qu'ils suivoient, ils meritoient tous la céleste éternité. Tellement que si aucun d'eux avoit charge de tuer quelque chrestien il ne craignoit point d'aller seul en ville ou chasteau pour le trouver et le tuer au milieu des siens, (|uoy ([u'il sceut bien qu'il seroit inconlinent après taillé en pièces, et de la les ItalicMis puis les h'rançois ont appelle assassins, ou assassinateurs ceux (|ui hardiment et de guet à

(1) Edition 1576, |). nii.

(2) II, 29, t. V, II. 31.

pans tuent un homme. De ceste façon fut tué le comte RamoncI de Tripoli. Car voyans ces Assassins qu'il ne se desistoit point de les guerroyer, deux d'entre eux, qui avoient entreprins de ce faire, le tuèrent dedans sa ville de Tripoli, dont cela fut cause que les autres giands Seigneurs chrestiens furent plus soigneux d'avoir hommes autour d'eux, pour les garder » (1). Et quelques pages |)lus loin, du Maillant en vient à conter l'assassinat de Conrad de INlont- Ferrat : « Deux Assassins tuèrent Conrad marquis de Montferrat, comme il se pourmenoit sans pensera rien dedans la place de Tyr, et estans prins et condampnez à mort, furent menez au supplice tout joyeux, comme s'ils eussent fait rpieUpie acte digne de me moire » (2).

C'est encore de du Haillant que doit venir l'iiistoire des serviteurs de Cannacre. a Nostre roy Clovis, au lieu des armes d'or qu'il leur avoit promis, fit pendre les trois serviteurs de Cannacre, après qu'ils luy eurent Iraliy leur maistre, à quoy il les avoit pratiquez )) (3). Mais là aussi il résume considérablement la narration de sa source : « Ledit Cannacare, et ses frères etenfans furent livrez entre les mains de Clovis, par trois de leurs serviteurs, (|ui liiy avoient promis de luy livrer Cannacare, et ses frères et enfans, à la charge que Clovis leur donneroit à chacun un corcellet d'or : ce que Clovis leur j)romit, mais ayant receu le fruictde leur trahison, il leur envoya des corcellets de cuivre ou d'airain un ])eu dorez. Eux se plaignans de n'estre recompensez de leur juste sallaire, Clovis les (it pendre, pour donner exemple à tous autres de ne trahir leurs Princes... « (4).

Les commentateurs nous renvoient à Eginhardt au sujet de la phrase où Montaigne rappelle que les derniers Mérovingiens se faisaient traîner sur un chariot par quatre bœufs. Il suffira de comparer au texte de Montaigne à la fois ceux d'Eginhardt et de (lu Haillant pour voir que c'est bien plulùt la phrase de du Haillant que Montaigne a dans l'esprit.

{1^ (lu llailhiul, p. /i:i(i-'fa7.

(2) du Haiihuit, i). i82.

(3) in, I. t. V, |). 181.

(i) du Haillant, p. '(2.

Du Haillai^t

ilcîpuis Dïign-

bert jus(]iies à Fepiii.

les Koys sont seule nient Koys de nom. . . .

n'ayant de Uoy lien que la mine et l'accouslrement. Ils se faisoient traîner par pays dedans un chariot traîné par quatre bœufz, se montrant en ce beau triomphe inutiles au gouvernomenl d'une grande Monarchie.

(L. II. p. 11J5)

JVIontaigne

Connnesi leur neanlise n'estoit assez cognu(! à meilleures enseignes, les derniers roys de nostre première race marchoient par pais en un chariot mené de quatre bœufs.

(III. 6, t. IV. p. 47)

Eginhard

OufUquo part qu'il luy fallusl aller, il alloit en une charetle à bœufs, que le bouvier touchoit comme font les villagois.

(Traduction Vinet.

l'oi tiers, 15 '16)

Jean du Tillet

Il reste une dernière et importante allusion à des (ails d'histoire de France: la lecture de du Haillant ne l'explique pas. Elle va nous permettre d'inscrire un nouvel ouvrage au catalogue des livres de Montaigne.

A la fin de l'Essai « De communiquer sa gloire », où Montaigne a accumulé des exemples de personnages qui ont volontairement renoncé à des avantages d'amour-propre qui leur étaient oiïerts, une curieuse addition a été insérée en 1593. On y voit Montaigne assimiler à ces cas d'abnégation celui des prêtres qui, tenus par leur charge temporelle d'assister à la guerre, par respect pour leur caractère sacré s'abstenaient de verser le sang et renonçaient ainsi à la gloire militaire qui s'offrait à teux. « Comme les femmes, dit Montaigne, qui succedoient aux pairries avoient, nonobstant leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes qui appartiennent à la juridiction des pairs ; aussi les pairs ecclésiastiques, nonobstant leur i)rofessioii, estoient tenus d'assister nos roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne. Aussi l'evesque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participoit bien fort couiageuse-

ment à l'efTecl ; mais il liiy semhloil ne devoir touclier au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il mena de sa main plusieurs des ennemis à raison ce jour là, et les donnoit au [u-emier gentilhomme qu'il trouvoil, à esgosiller ou prendre prisonniers, luy en resignant toute l'exécution. Et le feit ainsi de (îuillaume, comte de Salsberi, à messire Jean de Nesle. D'une pareille subtilité de conscience à cet autre, il vouloit bien assommer mais non pas blesser, et pourtant ne combattoit que de masse. » (1)

L'anecdote de l'évèque de Beauvais et du comte de Salisbury à la journée de Bouvines se rencontre bien dans l'histoire de Philippe Auguste, écrite au XIII" siècle par Guillaume le Breton, mais cette histoire était encore manuscrite; elle ne fut publiée qu'au siècle suivant. Il est peu vraisemblable que Montaigne en ait eu connaissance. Peu de chercheurs l'avaient encore exploitée (2). C'est l'un d'eux, Jean du Tillet, qui lit connaître à l'auteur des /i.sstris ce détail de mœurs dont il a fait usage. Voici son texte : a Encores que les saincts Canons défendent les armes à tout le Clergé, les Prélats pairs de France estoient pour raison de leur pairrie (chose temporelle) obligez à servir et suyvre, accompaignez de leurs chevaliers et soldats, les Roys, quand ils alloient à la guerre en personne, lequel service estoit deu par aucuns evesques non pairs, tant la France en tous estais honoroit lors les armes. Floard en son histoire parle de Huicmard et Hernieu Archevesques de Rheims, ayant souvent conduit eu personne de leurs gens de guerre, pour le service des Roys Charles le Chauve, et Charles le Simple. Cuillaume le Breton, en celle du Roy Philippe Auguste, faict mention de l'Evesque de Beauvais, Prince du sang, frère du Comte de Dreux, Pair de

(1) I, 41, t. Il, p. -211,").

(2) Elle l'avuil été par l'apyre Massoii dans ses Annales, piil)liées en 1377. MonUiij^'ne possédait cet ouvrage : nous avons encore son exeniplaiic nuini de sa 'Signature, (iiiljl. Municipale de Bordeaux.) Là aussi Montaigne a pu lire l'anecdote qui nous occupe; mais certainement ce n'est pas dans le récit très sec de l'ajiyre Masson fju"il faut chercher la source du passage de Montaigne. A la p. 101 de son exemplaire, dans le récit de la bataille de bouvines, on lit ces simples lignes : « In laevo cornu hostium vires langnescebant Philippus UellovacorumEpiscopus cum sarisberiensi Comité congressus, procero homine ac slrenuo, clava illum in snmnio vertice tanta vi percussit, ut Iracta galea ex eiiuo in terrain deciderit. Prostratus, in Joannis Nigellae equitis potestatem venit. »

l'"r;iiict', cslaiit iivt'r le liil \iii;ii>lt', ni la halaillc du puni dr lionvines, (lui d'un cou]) de masse jella de cheval à terre, (iuillauuie comte de Salsbery, surnommé I>()nf?ue-Kspee. frère bastard du Roy d'Angleterre, et commanda à messire Jehan de Xesie chevalier, le prendre son prisonnier. I.e semi)lable il feit de plusieurs autres (|u"il versa, donnant, pource qu'il estoit d'Kglise, le les de ses faicts d'armes à anlruy, et ne voulant combattre (|uc de masse, pour ruer sans tuer » (1).

La source n'est pas douteuse : beaucoup des termes employés par .Montaiiiiie sont déjà chez du Tillet ; et d'ailleurs le commentaire dont du Tillet entourait son récit, invitait Montaigne à se rappeler son chai)itre « De communiquer sa gloire ». Tournons d'ailleurs deux pages : nous retrouverons encore ici même la source de la courte allusion faite par Montaigne aux femmes appelées à la pairie. « Les femmes, dit du Tillet, sont capables de tenir pairries, ont séance et opinion es jugemens, y doivent estre appelées et adjournees comme les autres Pairs, (jui est conforme à la loy civile, pource qu'elles tiennent dignité ayant exercice de justice. » Et les exemples viennent à l'appui de cette affirmation : (( La comtesse de Flandres se trouve entre les présents, ayans donné l'arrest du Parlement de la Nostre Dame de Septembre l:2y8 par lequel le Comté de Clermont en Beauvoisis fut adjugé au Roy Sainct Loys, contre les Comtes de Poicliers et Anjou ses frères. » {2)

Mais chez Montaigne cette question des femmes appelées à la pairie n'est là que comme comparaison ; c'est un détail qui nous montre seulement combien le passage de Jean du Tillet est présent à son esprit. Ce qui l'intéresse, lui, le moraliste, c'est le cas de l'évèque de Beauvais, et ce qui nous intéresse, nous, c'est de connaître son impression sur ce cas de l'évèque de Beauvais. Or, il trouve quelque subtilité dans celte manière de tourner ses devoirs. Le mot y est « D'une pareille subtilité de conscience... il vouloit bien assommer, mais non pas blesser, et pourtant ne combatloit que de masse. >^ 11 se rappelle à cette occasion une aventure contemporaine dont il a eu connaissance : « Ouelcun, en

(1) Dans réfJition >ic 1618, la plus répantliie, p. -257

(2) Ibidem, p. -259.

mes jours, estant reproché par le roy d'avoir mis les mains sur un prestre, le nioit fort et ferme : c'estoit ([u'il l'avoit battu et foulé aux: pieds. » Voilà le rapprochement que cet exemple lui suggère.

1/ouvrage de Jean du Tillet auquel les passages sont euipruiilés avait été publié pour la première fois à Rouen en 1577 sous le titre de (( Mémoires et recherches touchant plusieurs choses mémorables pour l'intelligence de l'estat et des affaires de France, » et sous le même titre il avait été réédité à Troyes en 1378; on le donna de nouveau à Paris en 1580 et en 158(i avec un litre difïérent : « Recueil des Roifs de France, leur couronne et maison.)) L'auteur était mort en 1370, avant de pouvoir publier son ouvrage. Au temps où il fut écrit, et encore à l'époque où il fut mis en lumière, il présentait une réelle nouveauté. Du Tillet cherchait à aborder l'histoire des Institutions. Il tâchait d'éclaircir ce qu'avait été dans le passé la maison du roi, et de montrer les dilïérents rouages qui en dépendaient. La remarque qui a attiré l'attention de Montaigne est extraite d'un chapitre sur la pairie. Du Tillet abordait ces recherches, nouvelles en dépit des travaux de Pasquier, avec un bagage de lectures relativement étendues, et un certain goût d'érudition. Il est intéressant de voir Montaigne le lire, et trouver jusque dans les indications un peu arides du (( liecucii des Roys de France » des aliments pour sa réflexion morale. (1)

Giovanni Villani

Après l'histoire de France, l'histoire d'Ilalie. On a retrouvé uu exemplaire de l'histoire de Giovanni Villani muni de la signature de iMontaigne. En voici le titre :

La prima parte délie historié unicersali de suoi tempi di (Jiovan Villani citadino Fiorentino ; nuovamente ristampata con tagole necessarie e Postille in margine délie cose notabili, faite per M. llemigio Fiorentino. In Vcnezia, ad instantia de (iiunti di Horenza 1559.

(1) Voici le jugement d'Augustin Thierry sur Jean du Tillet : « Jean du Tillet, greffier au l'arlement, joignait à une grande variété de connaissances beaucoup de justesse d'esprit et une assez grande fermeté de critique. Outre les langues

anciennes, il paraît (ju'il avait étudié les modernes, et en particulier l'allemand »

{Dia; ans d'études historiques).

Le volume de Montaigne est conservé à la Bibliollièciue municipale de Bordeaux.

On sait combien sont importantes pour la connaissance de l'histoire de Florence ces chroniques des Villani. Jean Villani est le premier en date et le plus considérable des trois chroniqueurs. Au début du XIV^ siècle, il occupait dans la Répui)lique de Florence des charges importantes, (pii l'ont initié aux questions polilif(ues et qui lui ont permis de connaître exactement les faits qu'il devait raconter. Son histoire, il est vrai, remonte au déluge, mais vite elle en vient à représenter les destinées de Florence et c'est surtout aux événements contemporains qu'elle s'arrête avec complaisance. Je ne vois pas que Montaigne ait fait, dans les Essais, aucun emprunta la première partie que certainement il possédait. Mais la même année 1559, également à Venise, la seconde partie avait été rééditée aussi bien que la première. Elle contient les livres onze et douze par lesquels s'achève l'œuvre de Jean Villani. Il est très probable que Montaigne possédait également cette seconde partie, bien que son exemplaire n'ait pas été retrouvé. Je pense, pour ma part, que c'est là qu'il a pris les circonstances de la mort de Matteo di Morozo auxquelles il fait allusion à la fin de son Essai intitulé « Divers evesnemens de mesme conseil » -1).

« Le duc d'Athènes, dit il, fit plusieurs sottises en lestablissement de sa fresche tyrannie sur Florence; mais cette-cy la plus notable, qu'ayant receu le premier ad vis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy par Mattheo di Morozo, complices d'icelles, il le lit mourir pour supprimer cet advertissement et ne faire sentir qu'aucun en la ville s'ennuïast de sa domination. »

Reportons-nous au douzième livre de Villani. Nous y trouverons d'abord une longue énumération de toutes les fautes commises par le duc d'Atiiènes, de toutes les imprudences par lesquelles il s'aliénait ses nouveaux sujets. Tout le morceau est tout à fait propre à dicter à Montaigne sou observation piéliminaire sur les « Sottises » du tyran. Puis venant à Morozo, voici comment s'exprime notre historien :

« Fece pigliare uno Matteo di Morozzo e in su uno carro attanagliare e poi tranare senz' asse e impiccare perche aveva rivelato

— loO —

tiiH) lr;illal() (Ici ^^e(lk•i ed allri che (lovevaiio olït'iKleie il Diiea e non voile crcdcre a siio pericolo o danno di (|ii('llo clic ^li a\\cnnc )k (Dcuxicine partie. I, XII, \). \21 de I'imI. de N'enise

Je crois, sans pouvoir rafilrnier d'ailleui's, que ce passage de Jean \'illani est la source de la réllexion de Monlaiitiie.

lepenino de F^sinchi Conestaggio

DeW unioiie dcl rcgiio di l'oriixjaUo ({lia rorona dl ('asiU/lta, l^toria drl Slij. leronnno de Franchi Conesiaggio, tjeiililhuomo genuccse. In iicnova apï'esso (iirolamo Hurtoli ITiSS.

Cet ouvrage, divisé en dix livres, raconte la bataille d'Alcasar- Quivir qui, par la mort du roi Sébastien de Portugal, détermina l'union du Portugal à la Castille, et reirace Pliistoii'e des deux loyaumes unis, pendant les quatre années (|ui suivirent cette mémorable journée. 11 paraît avoir été écrit par un personnage f|ui avait pris part à l'expédition de Sébastien en Afri(|ne. Le nom de leroninio de Franchi Conestaggio n'est (|u'iin pseudonome f|ui cache Jean de Silva, comte de Portalegre, ambassadeur d'Espagne auprès de Don Sébastien, (i) Le livre eut un très vif succès : on en connaît des ti'aductions en latin, en es|)agnol, en anglais, en français. L'intérêt d'actualité, nécessairement très grand étant donné l'importance du sujet traité, y fut pour beaucoup ; les gonis de nH)ralisle dont l'auteur faisait |)reuve n'y contribuèrent peut-ètie pas moins. Le traducteur fiançais, Nardin, dans sa préface, insiste sur ces deux points de vue. Surtout il parle longuement de l'utilité morale que le lecteur pouri'a trouver dans cet ouvrage, et il l'avertit que (( Ou l'occasion l'a donné, (|ui est quasi en tous les endroits de ce volume, l'aideur n'a rien obmis de ce qui sert à rediesser les ordinaires manquements de noslre imbécillité. Ce (|ue, poursuit-il, tu sauras très bien lecognoistre, si tu veux prendre la peine de le lire et ruminer. S'il t'avient de le faire, ne l'arreste sur tout qu'au subject, aux raisons et à la gravité des sentences : et que ton principal but soit de

(1) Cf. lîruiNKT, MailueL nu Libraire, au mot Conestaggio.

recueillir des liuicls el non des feuilles; alin t|ue lu puisses par()istn> uiieux édifié... » Voilà le jufjement d'un C()nleni[)or;iin.

Certainement Montaigne ne s'est pas servi de celte traduction française de Nardin, puisqu'elle n'a paru qu'après sa mort, en loUO. Nous avons encore l'exemplaire qu'il lisait : suivant sa coutume, il a i)lacé sa signature sous le titre; le volume est conservé à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, il est en italien. C'est un exemplaire de la première édition, celle ((ui fut donnée à Gènes eu 1585, et dont nous avons transcrit le titre ci dessus. C'est bien dans l'esprit que Nardin recommande à ses lecteurs, que Montaigne semble avoir étudié cet ouvrage. Après 1588, il y fait un emprunt important (1) : c'est un exemple moral qu'il en détache (2).

C'est l'attitude héroïque de Moley Moluch, roi de Fez, pendant la journée d'Alcasar Quivir, qui a frappé Montaigne. Vers la même é|)0(|ue, il lisait encore le récit de cette bataille daus VHisloive du t'orlugal de Simon Goulard ; mais Simon Goulard n'avait pas mis aussi heureusement en relief le courage de Moley xMoluch. Conestaggio, au contraire, s'attache à le placer en pleine lumière, et Montaigne, encore sous le coup de l'admiration que lui a causé cette lecture, insère une note dans son essai « De la fainéantise ». « Moley Moluch, roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sébastian, roy de Portugal, cette journée fameuse par la mort de trois roys et par la transmission de cette grande couronne à celle de Castille, se trouva grièvement malade dés lors que les Portugalois entrèrent à main armée en son Estât, et alla tousjours depuis en empirant, vers la mort et la prévoyant. Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement et bravement. Il se trouva foible pour soustenir la pompe cérémonieuse de l'entrée de son camp, qui est, selon leur mode, pleine de magnificence et chargée de toul plein d'action, et resigna cet honneur à son frère. Mais ce fut aussi le seul ollice de capitaine qu'il resigna ; touts les autres, nécessaires

(1) M. Bonnel'on a déjà signalé cet emprunt. Cf. Revue d'Histoire Littéraire de ia France. Année 1893, p. 344.

(2) On peut .signaler en outre quelques emprunts de peu dlniportaiico : au deuxième livre, r.oneslaggio rappelle un jugement de Quinte-Curse sur Alexandre; Montaigne le transcrit dans ses Essais (11. 36»: « Il esté ingénieusement dict de luy qu'il avoit de la natuHî ses vertus, de la fortune .ses vices ».

et utiles, il les t'eit tres-glorieuseiiieut et exactement, et tenant son corps couclié, mais son entendement et son courage, debout et ferme jusques au dernier soupir, et aucunement au delà. Il pouvoit miner ses ennemis, indiscrètement advancez en ses terres ; et luy poisa merveilleusement qu'à faute de peu d'un vie et pour n'avoir qui substituer à la conduite de celte guerre et affaires d'un estât troublé, il eust à cliercber la victoire sanglante et bazardeuse, en ayant une autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois, il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie à faire consumer son ennemy et l'attirer loing de son armée de mer et des places maritimes qu'il avoit en la coste d'Afîrique, jusques au derniei' jour de sa vie, lequel par dessein il employa et l'eserva à cette grande journée. 11 dressa sa baltaille en rond, assiégeant de toutes parts l'ost des Portugais ; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescba non seulement au conflict, qui fut trèsâpre par la valeur de ce jeune roy assaillant, veu qu'ils avoient à montrer visage à tous sens, mais aussi les empescha à la fuitte après leur roulte ; et, trouvants toutes les issues saisies et closes,

furent contraints de se rejetler à eux mesnies, et s'amonceller

les uns sur les autres, fournissants aux vaincueurs une tres-ineurtriere victoire et tres-entiere. Mourant, il se feit i)0i'ter et tracasser où le besoing l'appeloit, et, coulant le long des files, enhortoit ses capitaines et soldats les uns après les autres. Mais, un coing de sa baltaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir qu'il ne montast à clieval l'espée au poing. Il s'elïorçoit |)our s'aller mesler, ses gens l'arrestans, ((ui par la bride, (|ui par sa robbe et par ses estriers. Cet etîort acbeva d'accabler ce peu de vie qui luy restoit : on le recoucba. Luy, se resuscitant comme en sursaut de cette pâmoison, toute autre faculté luy deiïaillant, pour avertir qu'on leust sa mort (qui esloit le plus nécessaire commandement qu'il eust lors à faire, aflln de n'engendrer quelque desespoir aux siens par cette nouvelle) expira, tenant le doigt contre sa bouclie close, signe ordinaire de faire silence. Qui vescul oncques si long temps et si avant en la mort? Qui mourut oncques si debout ? » (1).

Tout ce morceau n'est pas i)ositivemenl traduit du texte italien, mais il s'en inspire très directement ; beaucoup d'expressions y

(I) n, 21, t. IV, p. 286.

sont prises. Le récit de la bataille avec ses préliminaires remplit tout le second livre du volume de Conestaggio. Je ne puis donc songera le reproduire ici, et pourtant il est intéressant de le lire pour voir comment Montaigne résume les événements, de manière à ne montrer que ce qui le préoccupe dans l'affaire, l'attitude de Moley Molucli. 11 sullira de tianscrire quelques-uns des passages les plus caractéristiques, ceux dont Montaigne s'inspire le plus directement.

L'auteur vient de nous montrer l'armée portugaise s'avançant dans l'intérieur des terres et s'éloignant ainsi de sa flotte ; elle rejoint l'armée payenne, et nous allons voir Afoley Moluch, malgré son désir de laisser les Portugais se ruiner par le temps, réduit par son état de santé à les attaquer (1) : « Fra tanto l'infermita (i) lo andava aggravando di modo, che a poco a poco si sentiva morire, e benclie a medici fosse aiustato molto, non di meno peggiorando sempre si conosceva non haver vita per due giorni. Sentiva egli doppiamente il morire per causa del tempo in che ei moriva per non potere in quella guerra essequire cio che egli pensava, diflidendo poter lasciar chi lo essequisse, perche se bene egli si era ordinato in battaglia, la principale intention sua non era di com-

(2) Traduction N'ardin, Besançon, l.ï96, p. 6;. «Cependant la maladie l'alloit de sorte abatant, qu'il se sentoit peu à peu mourir; & bien que les médecins le secourussent fort, nêantmoins allant tousjours empirant en cognoissoit qu'il ne pouvoit vivre deux jours. Il sentoit doublement le mourir, à cause de la saison en laquelle il mouroit, &. pour ne pouvoir en ceste guerre exécuter ses desseins, se desfiant de pouvoir laisser qui les executast : parce qu'ores 11 se fust rangé en battaille, son principal but n'estoit de combatre pour lors, jugeant que, après qu'il entendit les Portugais avoir prins la route de Terre avec bagages, s'ils vouloyent s'entretenir sans combatre, ils seroyent i)erdus, \- que sans qu'il perdist lin seul homme des siens il les aiiroit tous prisonniers, à cause de la nécessite qu'ils auroyent forcément de plusieurs choses, qu'ils ne trouveroyent en la pauvre Afrique : toutesfois il voyoit que ce dessein, qui requeroil temps iNc qui ne se pouvoit exécuter à la haste, ne lui pouvoit reuscir, à cause de la briefveté de sa vie, partant il en estoit en grande angoisse. Il ne jugeoit â propos de dire ceste intention au frère son héritier, à fin qu'il l'execulast, s'il mouroit : parce qu'outre qu'il ne se confioit totalement en sa prudence, il tenoit pour asseurer, que mourant avant la victoire, les Maures dussent ou fuir ou se souslevcr contre le Irere, i^: céder aux Portugais, principalement par la présence de Mnlei-Mahamet, tV: (|u'en cesle manière le Royaume deust estre perdu. Dont travaillé par ces soucis, voyant l'ennemi si proche avec tant de gens, la mort si voisine, il résolut de ne se fier de son héritier, ains laisser le premier dessein, >Sc pluslot tenter pendant sa vie, contre raison de guerre, une bataille sanglante t^ incertaine, que mourir avec ce doute de la perte du Royaume, laquelle il estoit asseuré devoir advenir après sa mort. »

ba Itère allora, gindicando doppo cho intese i Portoghesi metlersi fra lerra con hagaj^lie, che se egli voleva tratteiiersi seiiza oombattere, sarieno perduli, e che senza pur e'^\i perdere im huoiiio de siioi, i^li liareljl)(' liitli pri^ioiii, |)er la iiecessilà che per t'orza harebboiio di moite cose, che iieir? Africa povera non troverebbono ; perô questo disegno che richiedeva tempo non poteva essecfuirsi in fretta, vedeva non poter liuscirgli per la brève vita che havea, perciô ne era grande mente angustiato. Non giudicava a proposito dir questa intenlione al fratello suo herede, accio che la essequisse se egli venisse a morire. perche oltre che délia prudenza sua non confidava totahnente,teneva per t'ermo, che morendo prima délia vitloria dovessero i Mori, à fuggire, ô soUevarsi contra il fratello, e cedere a Portoghesi massime con la presenza di Mulei Mahamet, e che a questo modo dovesse restar perduto il regno. Onde travagliato da questi pensieri, vedendosi con tanta gente il nemico cosî appresso, la morte si vicina, risoluè non lidar dell' herede, anzi lasciar il primo disegno, e piu tosto tentar in sua vita contra ragione di guerra giornata sanguinosa et incerta che morir cou quel dubbio délia penlita de) regno, che era certo dover seguir doppo la morte sua ».

MoleyMoluch harangue alors en personne son armée; on Tinter rompt, on veut sans tarder marcher à l'ennemi; il dispose ses troupes de manière à cerner complètement celles des Portugais (1). (( Il Moluco inezo morto vedendo comparir questo essercitodebole, et in si poco numéro che non passava di dodici mi la fanli, volse assicurarsi come egli havea [)ensato délia t'uga, perche parendogli baver la vittoria certa gli scapessero le meno genti che fosse possibile. Perô assotigliati i corni délia luna e gli squadroni dolla cavalleria li stese in larghissimo giro, e tanto che con tener tutto allô intorno le genti lontane da nemici un tiro di canon in esso rinchiuse tutto l'essercito portoghese, e venue aile spalle délia

(1) « Le Moine à demi mort, voyant comparoistre ceste année faible, iV en .si petit nombre, qu'elle ne passoit pas douze mil fantassins, voulut s'a.sseurer de la fuite, ainsi qu'il y avoit projette; afin iiue, lui .semblant avoir la victoire certaine, il lui echapast le moins de gens, qu'il seroit po.ssibl-?. Partant, après avoir allongis les cornes de la Lune, & les escadrons de la cavallerie, il les estendit en très large circuit, >-^ si avant, qu'en tenant les siens tout à l'enlour, un traict de canon loin de l'ennemi, il enferma en icelui tout le camp i'orlugais, & vint aux espaules de l'arriéregard'e à conjoindre les deux cornes ensemble, formant un cerclç en ovale » (p. 67).

— Iri.") —

rt>tr()i;ii;ii(lia a coiii^iiiimfr i due coiiii iii>i('iiie cliiiKlcndo un cir culo (Uialo. 1 1 »

Le combat s'engage alors. Les Porluguais ont, au dél)ut ([uel(|U(!s avantages partiels. Conestaggio nous rend compte de ce qui se passe aux divers points où l'action s'est engagée. Dans la mêlée, la personne de Moley Molucli disparaît. Mais bientôt il aperçoit un coin de la bataille où ses troupes !lécliiss(;nt (;t prennent la fuite ; il veut s'y i)orter aussitôt (2) : (( .\b)lei Moluco, vedendo fuggire i suoi, tutlo clie egli fosse ammalato a morte, asceso a cavallo cc^n colera voleva andare contra coloro clie fuggivano, fermandoli 0<: animandoii. E se bene la caica cresceva, e l'archibuseria de cristiani feriva assai d'appresso, mostrava voler egli solo andar inanzi per ritener i suoi cou la vergogna, e col pericolo suo. .Ma furongii intorno tutti i pin favoriti, clii per le stalïe, clii per le vesti, clii per le redine lo tenevano, regendola a non arrischiarsi, e persistendo pur egli in voler andare, e i suoi in tenerlo, crebbe si la colera che mise mano ail' armi per farli allargare. Nei (jual tempo assalito da un fîero accidente délia sua infermità, suanî et stette per cader (la cavallo; ma tolto fra le braccia de suoi fu riposto nella lettica dove mettendosi il dito aile labbia in segno di silentio, subito, e come alcuni vogliono, prima che arrivasse, spiro. Tennero quel rinegati di che si servi va, che gli erano intorno, con grande industria la morte sécréta, cosi havendo egli prima ordinato che si facesse, se egli morisse. Grande argomento délia maguinimità di

(2) « Mulei .Moliic voyant liiir les siens, ores il fiist malade à mort, montant à cheval de cliolere, voulolt aller contre les fuyans, les arrestant ^^ accourageant. Et Jjien (|ue la foule croissoit, t^; les .i^rquebusiers Chrestiens donnoyent d'assez près, il monstroit d'avoir volonté d'aller seul devant, à lin de retenir les siens par la honte, & le dan^uMauquel il se meltoit- Mais tous ses plus favorits se jetterent autour de lui, & le tenoyeiit qui par les estrieux, qui par la robbe, cVc qui par les reines de la bride, le priant de ne s'hazarder: t^: persistant neantmoins de vouloir marcher, et les siens à le tenir, la cholere lui creust de manière qu'il mit la main aux armes pour les faire escarter. Auquel instant, assailli d'un cruel accident de sa maladie, il .s'esvanouit, et fut |)our tomber de cheval, mais estant prins. entre les bras des siens, il fut remis dans la littiere, où mettant le doiiit contre les lèvres en signe de silence, soudain, ou comme aucuns veulent, avant (lu'il y arrivast, il rendit l'esprit, f.es Reniez, dont il se servoil, qui estoyent autour de lui, tindrent une grande industrie cette mort secrette, l'ayant auparavant ainsi ordonné qu'on fist, s'il mouroit. Qu'est un grand argument de la magnanimité de ce Harbare, qui reigla les {;onse'ls avec les heures de sa vie, et jjonrveut que la mort ne lui ravist la Victoire » (p. 72).

questo barbaro, che regulô i coiisigii con le liore délia vita, e provide che la morte non gli togliesse la vitloria (I). »

On voit que Montaigne ne traduit pas, en général, le récit de Conestaggio, dont la longueur est tout à fait disproportionnée avec le cadre de ses Essais. Il résume, et son résumé est exact. Aïais ce qui est intéressant, c'est de le voir élaguer et condencer, avec ce but unique de bien montrer toute la part de son héros. Il veut mettre en pleine évidence un exemple moral (ju'il admire. Ce qu'il retient du texte italien, c'est tout ce qui manifeste la volonté tenace et clairvoyante de Moley Moluch, qui. voyant venir avec précision le jour de sa mort, dispose de toutes ses heures jusqu'à la dernière en vue de l'action, et qui, insouciant de sa propre vie, ne songe, jusqu'au dernier instant, qu'à l'exécution de son plan. Conestaggio avait déjà bien bâti ce personnage ; son récit laissait très fortement cette impression dans l'esprit du lecteur. Montaigne l'accuse encore. 11 n'a garde de laisser de côté les passages les plus caractéristiques de son modèle à ce point de vue; il traduit intégralement la petite scène qui nous montre les courtisans de Moley Moluch s'opposant à ce qu'il coure au-devant des fuyards. (( Ses gens l'arreslent qui par sa bride, qui par sa robbe et par ses estriers » ; aucun détail n'est omis, parce que tous sont significatifs. Mais non content de ramasser ces expressions caractéristiques, Montaigne s'ingénie à en ajouter de nouvelles qui enchérissent sur son modèle, celles-ci, par exemple : o Jamais honiine

ne se servit de soy plus vigoureusement et bravement Il tint

son corps couché, mais son entendement et son courage, debout et

ferme jusques au dernier soupir-, et ancunemrnt au delà Qui

vescut oncques si long temps et si avant en la mort? Qui

mourut oncques si debout? » Ces fortes images et ces heureux tours, par lesquels Montaigne rend à peu i)rès toujours une même idée, lui appartiennent en propre. Il insiste encore longuement sur le dernier geste de son héros, cet ultime effort pour porterie doigt à sa bouche, par lequel il commande à son entourage de garder le silence et par le(|uel il manifeste que, jusf[ue dans son dernier soupir, il veille encore sur son nrmée victorieuse. En tout ceci, on sent l'imagination de Montaigne se donner car-

rière et s'abandouiier à son admiralioii. Il vu vient à de h'j^ères inexacliliides. Pour nielti'e en pied son |)(Msonnagc, il ajoute un détail : (|uan(l Moley.Molucli mourant monte à cheval, il lui met (( l'espée au poini;* » ; le texte italien ne dit pas cela : il dit seule ment, un peu plus loin, que, entouré des siens qui veulent le retenir, Moley-Molucli, dans son ardeur, mit la main à l'épée. C'est autre chose.

C'est que Montaigne retrouvait là un de ces exemples de belles morts qu'il a toujours recherchés passionnément. Il l'a vivement i;()ùté, et il l'a rendu avec enthousiasme. Il accuse ainsi le carac tère de son personnage et lui donne plus de relief. C'est en moraliste qu'il lit l'histoire de Conestaggio.

Autres leetUPes

Ainsi, après 1588, dans les quatre dernières années de la vie de Montaigne, ses lectures historiques semblent s'être notablement multipliées. A tout le moins, elles laissent des traces beaucoup plus nombreuses dans son œuvre et tiennent plus de place dans sa pensée. Elles semblent surtout s'être beaucoup diversifiées. La curiosité de Montaigne s'est faite plus vagabonde ; elle séjourne plus volontiers loin de chez lui ; elle s'attache avec une prédilection désormais bien marquée aux histoires des pays les plus lointains. Ce mouvement de dispersion est très sensible quand ou passe de la première édition des Essais à la dernière.

A réunir les trois groupes de livres que nous venons de passer en revue, nous obtenons une bibliothèque historique assez riche pour l'époque. Les pays qui intéressaient particulièrement un Français du XVI" siècle y sont à peu près tous représentés. Il s'en faut cependant de beaucoup que nous ayons rencontré tous les ouvrages d'histoire moderne que Montaigne possédait. Parmi les volumes ([u'ou a retrouvés munis de sa signature et (pii lui avaient appartenu, beaucoup sont des livres d'histoire. Plusieurs ne semblent pas avoir été utilisés dans la composition des Essais. Ils méritent cependant d'être réunis à notre collection.

Sur ce rayon nouveau, nous trouvons d'abord VHistaire nniverselle de son temps par Leonardo Aretino, avec une continuation de l'éditeur Sansovino qui conduit le récit depuis l'année \Wt où

Leonardo Aretino l'avait inferronipu jusqu'en 1560. Nous avons ensuite divers ouvrages d'Iiisloire ancienne écrits par des savants modernes : ce sont les Commentaires de l'auivinius sur la Hêpubliqnc romaine et sur l'Empire Romain, et la Décade d'empereurs Romains composée par Huerara et mise en français par Antoine Allègre. Nous y rencontrons encore des histoires de diverses régions : pour la \{o\i^nQ,\2,scé\bhTesDécadesd' AntoniusBonfmius ; pour l'Allemagne, une collection de vieux chroniqueurs publiée à Francfort en 1566 ; pour Venise, l'Histoire de Justinianus, écrite en latin comme celle de Bonfinius ; pour la Flandre une Chroniq<ie de Flandre mise en lumière par Denys Sauvage qui est accompagné des Mémoires d'Olivier de la Marche (1) ; pour le Portugal, le premier livre de la conquête des Indes par les Portugais, histoire écrite en espagnol par Lopez de Castaneda et dont nous avons vu Montaigne utiliser d'autres parties dans ses Essais; pour Chypres, une traduction .française de l'histoire de cette île publiée en italien par le père de Lusignan. On peut citer encore 1' a Eramen du discours publié contre la. maison roijale sur la loi salique » par 1*. de Belloy, ouvrage dans lequel une (|uestion d'histoire est traitée avec des précautions d'actualité. La Cosniographie universelle de Muster nous reconduit dans les pays les plus divers, et spécialement aux nations de l'Amérique et de l'Asie sur lesquelles les détails de mœurs abondent.

Sur soixante-di.x-sept volumes (|u'on a retrouvés munis delà signature de Montaigne, vingt huit sont des livres d'histoire. Voihi qui permet de mesurer quelle place les lectures historiques tenaient dans ses préoccupations. Si la môme proportion se maintenait dans les volumes qui n'ont pas été retrouvés, nous serions anienés à penser (|ue sur mille volumes ([u'il j)rétend posséder, Montaigne en avait plus de trois cents qui tiaitaient de matières histori(|ues. (le chilïre me paraît invraisemblable : d'ailleurs des rayons entiers de la bibliothè(|ue de Montaigne ont complètement disparu ; le genre épistobiire, en i)articulier, qui y tenait une large place, puisque Montaigne déclare (|u"il possède cent voluuies de lettres écrites par des Italiens, n'est aucunement représenté dans les livres que nous connaissons. (]ela trouble nos calculs de

(1) Cf. l'i-dessus p.

proporlioii. A toiil le moins, nous pouvons nous assui'or ipic l;i liililiol lir(|iH' hislorhiiuî de Monlaii;ii(; l'Iail I rrs i-iclic. l'illracu une très grande iulbuMice sur son développenienl intell(îcliiel. Nous venons do voir f[u'il a lait de larges emprunts à la section des livres modernes ; il en a l'ail [)lus encore aux historiens anciens.

APPEHDICE

Historiens anciens lus par Montaigne dans des Traductions françaises

Nous n'aurons pas à nous occuper ici des iiistoriens latins. Vérilicalion faite, d'une façon générale, c'est dans le texte que Montaigne les a étudiés. Même Tacite, dont la lecture est parfois difficile, ne fait pas exception à la règle. Pour chacun d'eux il y avait une, deux et quelquefois trois traductions ; il ne semble pas que Montaigne ait eu recours à aucune.

Avant I08O, il fait beaucoup d'emprunts à Suétone, à César, aux écrivains de ['Histoire Auguste (1). Pour César et pour l'Histoire Auguste, nous avons encore ses exemplaires : ils sont en latin. Et quant à Suétone, il n'y a pas de doute : Montaigne ne se sert pas des traductions alors en usage. Pour s'en assurer, il suffit de comparer à la fois avec ses diverses traductions et avec le texte de Suétone, les nombreux emprunts que Montaigne fait à cet historien, aux chapitres 33 et 34 du second livre. Jamais les termes caractéristiques des traducteurs Michel de Tours et Georges de Boutiùre ne passent dans les Essais.

Entre 1580 et I088, c'est à l'élude de nuinte-Curce et à celle de Tacite (|ue Montaigne s'attache surtout. Pour Quinle-Curce nous

(1) .le ne parle pas d'Ammien Maicellin auquel Montaigne fait également quelques emprunts, mais qui, à ma connaissance, n'avait pas encore été traduit en français.

avons ëgalemenl son exemplaire latiu chargé de ses aniiolalions. Ouaiit à Tacite, précisément à la même époque, une traduction de ses œuvres paraissait chez Abel Langelier ( luS'j^). Klh; ('lait due à trois traducteurs, et notamment au fameux Biaise de \'igenere. Pour s'assurer que ce n'est pas d'elle que Montaigne fait usage, il suffit de se reporter aux pages 128 et 129 de la traduction. On y trouvera deux exemples allégués dans les Essais : les réponses de deux soldats à Xérou (I, 3), et la mort de Subrius Flavius (III, 4). Dans le premier de ces exemples, ou constatera que les tours de phrase et les mots de Montaigne sont absolument dilïérents de ceux du traducteur; dans le second, on remarquera que les Essais suivent de beaucoup plus près le texte latin que ne fait la traduction : comme le texte, Montaigne dit « Subiius Flavius » tandis (|ue la traduction renverse l'ordre des noms et dit (( Elamus Subrius » ; Montaigne traduit les mots « Ne. . . quidtm » c|ui dis|)araissent chez Mgenere. Ce n'est donc pas par l'inlermédiaire de cette traduction que Montaigne a connu Tacite.

Après lo88, outre Tacite qui reste eu faveur, on trouve des emprunts à Tite-Live et à Salluste. Plusieurs fois, Montaigne les cite l'un et l'autre eu latin, et ceci nous prouve évidemment qu'il avait le texte en main. Salluste même n'est presque cité qu'en latin. Pour Tite-Live, diverses traductions partielles de ses Décades avaient été réunies et complétées en 1583, si bien qu'à l'époque où Montaigne lit cet auteur, on [Kjuvail commodément le faiieeu français. N'igenere avait accompagné sa traduction de la première décade de très amples annotations et commentaires (|ui en recommandaient la lecture. Pour s'assurer que Montaigne n'en a pas fait usage, il sufïit de comparer, à propos de quelques passages, sou texte avec celui de cette traduction : on peut voir en particulier l'anecdote d'Aemilius Regillus (I.-6, t. I, p. 32 = Tite-Live. XXXVII. 32), et surtout, celle de Vibius Virius (H. -3, t. III, p. 39 = Tite-Live. XXVI. 13-L)).0n y constatera que les expressions caractéristiques de la traduction française ne passent jamais chez Montaigne, et qu'en quelques détails, Montaigne, suivant de plus près le texte latin que ne fait la traduction, nous numifeste qu'il lit Tite-Live dans le texte.

Reste Justin, l'abréviateur de Trogne Pompée : comme Montaigne lui doit fort peu (je ne reconnais qu'un seul emprunt à cet

iiiileiir (1) tiaiis hîs Elisais), les iiioyeus nous iiiiiii(|iiciiL [joui- dire (l;ms (|ii('lh' (''ditioii il \r lisait. I*ar analogie, toutefois, on S(!ra tenté (le croire (|ii'il avait le te\le laliii, coiimie pour ions les autres historiens de Jîonie.

Les hisLorieiis i;recs. au eoniraiie. lui sont connus le plus souvent par les traductions françaises Jamais il ne les lit en grec, cela est certain ; quelquefois il n'a qu'une traduction latine : c'est le cas pour Xéno[)lion, par exemple. 11 trouve riyia6«.5e dans son e.\em[)laire des œuvres de Xénoplion traduites en latin. Mais le plus souvent, il se réfère aux traductions françaises (jui avaient cours de son temps. Nous allons exan)iner les principales d'entre elles. On s'étonnera peut être de ne pas trouver Thucydide dans cette liste: Montaigne ne semble pas l'avoir connu ; en tous cas, je ne vois pas qu'il lui ait fait directement aucun emprunt. Nous aurons à nous occuper spécialement d'Appien,d'Arrieu, de Diodore de Sicile, d'Hérodote, de Plularque et de Zonaras.

Pour ces auteurs, l'enquête était déjà faite en bonne partie. Coste et Victor Leclerc ont indiqué la plupart des emprunts que Montaigne leur a fait: pourlJiodore etPlutarque, ils avaient même indiqué les traductions dont il s'était servi. Il restait : 1'^ à réunir les indications éparses des annotateurs afin de mesurer à chaque époque la dette de Montaigne envers chacun de ces historiens ; 2° à indicjuer les traductions employées par Montaigne là où elles ne l'avaient pas été ; 3" à marquer le rapport de ces traductions au texte de Montaigne; 4" enfin et surtout à réviser pour les préciser, les rectifier et les compléter, les enquêtes déjà faites. C'est ce que nous allons nous etïorcer de faire. On verra que pour certains de ces écrivains, pour Plutarque surtout, il y avait encore bon nombre d'emprunts à signaler.

Deux ouvrages récents parus pendant que je poursuivais cette revision, viennent ici à mon secours et me permettront d'abréger sensiblement cette élude. M. Joseph de Zangroniz (2) a relevé les passages où Montaigne suivait le [tlus fidèlement les traductions d'Amyot et de Saliat, et en puiiliant |)aiallrlenient les textes de

(Il I. 48, t. U. |). 231. Trojïiis et Justinus... Justin, liv. XLI..

(2) Monta.fjne. Amijot et Sadat. Etude sur les Sources des Essais, par .losepli de Za.>gho.niz. Paris. Iluuoré L.liam[pioi), 190 .

Montaigne et de ces traclucleuis, il nous a donné le moyen d'apprécier commodément combien de mots et de tours de phrases Montaigne empruntait directement à ses modèles. Ses inventaires sont volonlairemenl restreints, mais ils montrent bien la nK'tliode de Montaigne et ils sont d'un maniement commode. Miss Norton (I) a fait pour le seul Plutarque d'Amyot, un inventaire infiniment plus riche et qui rend, lui aussi, de grands services. Je renverrai à ces deux ouvrages lorsqu'il y aura lieu. Tous deux ont beaucoup fait pour nous montrer le rapport des Essais aux traductions ([u'ils ont étudiées ; mais ils n'ont guère poursuivi les enquêtes de leurs devanciers. Us se sont à peu près contentés de reproduire les sources signalées par Coste et Victor Leclerc.

flppien

Montaigne a certainement lu Appien : il le déclare lui môme au vingt-cinquième Essai du second livre. 11 est très vraisemblable qu'il possédait, non la traduction latine de Gellenius (Bàle, 1554) mais la traduction française de Seyssel, qui avait paru en 1544, et dont plusieurs réimpressions furent données en 1552, 1557, 1559, 1560. Qu'on veuille bien compaier la |)lii'ase suivante des Essais avec les phrases correspondantes de la traduction de Seyssel et de la traduction de (iellenius, on veri-a (|ue c'est là une hypothèse tout-à-fait vraisemblable.

Trad. Gellenius

Ilidein egnat-ii paLer filiusque in coinplexu haerenles uno ictu ceciderunt, praecisisainborum siinul cervicihus:

et ademptis quoque capitibus trunci se coiiiplectebantur mutuo.

JVIontaigne

Ignalius père et fils, proscripts par les triumvirs à Romme, se résolurent à ce généreux otïice de rendre leurs vies entre les mains l'un de l'autre, et en frustrer la cruauté des tyrans.' Ils se cou-

Trad. Seyssel

Ignalius aussi le père et le filz de mesme nom, coururent les espees nues l'un contre Tautre, tellement qu'ilz se occirent, et en mourant s'embrassèrent si estroicl,que après qu'on leur eut couppé les tes-

(1) Le Plutarque de Montaigne. Sélections from Amyot's translation of Piutaich arrangea ta illustrate Montaigne's Essays. Gompiled and edited by Miss Grâce Norton. Boston and New-York. Honghion, Mifflin and Company, 1906.

rurent sas. l'espée au poing ; la fortiiiio en dressa les pointes et on fit deux coups esg-allcment mortels, et donna à l'honneur d'une si belle amitié, qu'ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estât d'une si forte estrainte que les bourreaux couparent ensemble leurs deux testes, laissant les corps tousjdurs pris en ce noble neud, et les playes jointes, humant amoureusement le sang et les restes de la vie l'une de l'autre.

(I, 34, t. II, p. 158.)

tes denieurerent les corps encores embrasse/, blessez chascun d'un seul coup.

(Ed.de 1544, p. 448.) ( » )) 1559, f» 336 r».)

Le rapprochement de ces passages est intéressant, non pas, comme souvent, par la fidélité de Montaigne à suivre son modèle, mais cette fois au contraire, par l'infidélité qu'il y manifeste. L'insistance avec laquelle il développe les détails dramatiques et romanesques de cette petite scène est digue d'attention. Les mots « les playes jointes, humant amoureusement le sang et les restes de la vie l'une de l'autre )) n'ont pas d'équivalent dans aucune des deux traductions ; c'est ici, à ce qu'il semble, l'imagination de Montaigne qui se donne libre carrière. Mais pour qu'il fût tenté d'être si infidèle, il semble bien que la traduction française était nécessaire. La phrase latine, si sèche, n'appelait pas cette émouvante description. La phrase française, déjà inexacte, prépare, au contraire, celle de Montaigne. Elle fait transition entre le texte d'Appien et le commentaire très libre que nous rencontrons dans les Essais. C'est elle qui introduit h ces espées nues » avec lesquelles le père et le (ils courent l'un contre l'autre. Elle y glisse

même un contresens très caractérisé : ni le texte i^rec, ni la traduction laliiie ne disenl (jue le père et le lils se tuèrent l'un l'autre ; ou y voit seulement (|ue, comme ils se tenaient embrassés, un seul coup des bourreaux suflit à les tuer tous les deux. Voilà (pii nous montre bien que Montaigne suit ici la traduction de Seyssel. Un détail le prouve encore: Mojitaigne écrit (( Ignatius )) comme Seyssel, tandis que la traduction latine dit « Egnatius ». Ce même détail indique aussi que l'édition de Montaigne n'était pas celle que Philippe des Avenelles avait revue (1560) ; car des Avenelles y a corrigé (( Ignatius » en (( Egnatius ». C'était une des premières, par conséquent.

Nous pouvons donc avec vraisemblance placer dans la bibliothèque de Montaigne m Appien alexandrin, historien grec, des guenes des liomains livres XL Assavoir le Libijque, le Syrien, le Parthique, le Illijrien, le Celtique, et cinq des guerres civiles; plus le sixième desdictes guerres civiles extraict de Plutarque, le tout traduict en

Françoys par feu M. Claude de Seyssel à Lyon pour Antoine

Constantin 1544 (ou Paris loo2, ou Lyon 1557, ou Paris 1559).

Un cfoute nous reste toutefois, parce que les emprunts de Montaigne à Appien sont très peu nombreux et fort imprécis : ils ne peuvent donc pas nous apporter la confirmation de ces conclusions. On n'en relève que deux en 1580 ; aucun des deux ne suit de près le sens d'Appien. Pour l'un d'eux (II, 25, D, t. il, p. 260), Montaigne nous avertit lui-même qu'il n'a pas le texte sous les yeux au moment où il l'insère, qu'il l'a « veu en (|uelque lieu d'Appian, autres fois » ; c'est l'histoire « d'un(iui, voulant escliapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se dérober de la connoissance de ceux qui le poursuivoient, se tenant caché et travesti, y adjousta encore cete invention de contrefaire le borgne ; quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté, et qu'il voulut defïaire l'emplâtre qu'il avoit long temps porté sur son œil, il trouva que sa veûe estoit elïectuelement perdue soubs ce masque. » Le souvenir de Montaigne est exact, bien (|u'il se plaigne si souvent de sa mémoire ; mais nous n'avons pas chez lui les mots même de Seyssel. C'est au sixième chapitre du quatrième livre que se rencontre l'anecdote (Ed. 1544 p. 492). Le personnage dont il s'agit est un nommé Géta, que son lils cachait dans une propriété de campagne, « en laquelle, pour se desguiser, iceluy Géta se couvrit

luii des yeiilx de parclieiiiiii : mais après i\u(i les tresves furent faictes, (luand il osla ledict parcliemiii trouva f(ue son (jeil avoit perdu la luniière ». Ici s'arrête le texte de l'Iiisloricu : la tentative d'explication que Montaigne y joint lui a|)partient en propre.

L'autre exemple me paraît résulter d'une confusion. Là aussi, Montaigne spécifie qu'il a c leu autres fois » l'histoire qu'il rapporte : c'est ce qui explique son erreur. Il parle d'un Romain, « personnage de dignité, lequel, fuyant la tyrannie du Triumvirat de Rome avoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poui'suivoyent par la subtilité de ses inventions. Il advint un jour qu'une troupe de gens de cheval, qui avoit charge de le prendre, passa tout joignant un halier ou il s'estoit tapy, et faillit de le descouvrir ; mais luy, sur ce point la, considérant la peine et les difïicultez ausquelles il avoit des-ja si long temps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recerches qu'on faisoit de luy par tout le monde, le peu de plaisir qu'il pouvoit espérer d'une telle vie, et combien il luy valoit mieux de passer une fois le pas que de demeurer tousjours en cete trampe, luy mesme les rapella et leur trahit sa cacheté, s'abandounant volontairement a leur cruauté, pour oster eux et luy d'une plus longue peine (1) ». Victor Leclerc renvoieau quatrième livre d'Appien. J'y ai cherché l'exemple de Montaigne, et ne l'y ai pas trouvé. Je crois cependant que la référence est exacte. On trouve, en effet, chez Appien des faits de même genrequi, dans l'esprit de Montaigne, ont pu prêter à confusion. « Varus. dit Appien au sujet d'un des proscrits,... s'eschappa ets'enfuyt parles montagnes tant qu'il vint au marest qui est prèsMinturne, où il se alla musser pour soy reposer : mais il advint que ceulx de la ville alloyent cherchant des larrons, et, voyans remuer les cannes et roseaux du marest... » (2) ils le prennent pour leur larron ; Varus. menacé de la torture, se dénonce et se livre par là même aux exécuteurs des triumvirs. Ici nous n'avons pas du tout la conclusion de Montaigni? ; nous ne retrouvons que son cadre. La conclusion nous est ofïerte, à peu de chose près, par l'histoire d'un autre proscrit : « Aponius estant en seureté dedans quelque lieu bien secret, abomina de vivre ainsi povrement et meschamment. et,

(2) Ed. de 154i, p. '.86.

sortant detiors, se alla présenter aux ineurdriers (l). Il nie semble que Montaigne a mêlé ensemble dans son souvenir ces deux anecdotes, et peut-être d'autres encore, car le passage est riche de faits semblables, et de cet amalgame est sortie l'histoire un peu inexacte (ju'il nous rappoile.

Outre ces deux réminiscences de 1580, nous avous en I088 l'exemple des deux Egnatius qui a été cité plus haut. Je ne pense pas qu'eu 1595 Montaigne revienne à son Appien. C'est bien Appien qui nous a rapporté la mort de Fimbria (II. -13), mais Montaigne ne la cite pas textuellement ; il n'y a là qu'un souvenir, et encore ce souvenir peut venir de quelque recueil d'exemples de belles morts aussi bien que du texte d'Appien.

L'intérêt particulier que Montaigne a trouvé dans la lecture d'Appien s'explique aisément, si l'on considère ses emprunts. Il y trouvait en abondance des exemples de belles morts : il en a toujours été friand, et voilà pourquoi les trois exemples que nous avons relevés dans les Essais viennent tous les trois du quatrième livre des Guerres civiles, celui où sont rapportées les proscriptions^ tandis que les récits de guerre n'ont rien fourni à Montaigne. Ensuite et surtout, Appien est de tous les liisloriens celui qui nous a conservé le plus complètement l'histoire des troubles civils de la républi(|ue romaine. Montaigne aime à faire comparaison de son temps avec l'antiquité, à rapprocher les guerres civiles aux(|uelles il assiste de celles de Marins et de Sylla, de Pompée et de César. Les événements contemporains lui recommandent la lecture d'Appien, et la lecture d'Appien éclaire pour lui les événements contemporains.

Appien

Coste a montré que Montaigne a fait usage d'Arrien. Cinq fois ses notes nous renvoient à cet auteur. J'ajoute que Montaigne l'a lu très certainement dans la traduction publiée par Witard en 1581, et dont voici le titre :

Les faicts et conquestes d'Alexandre le grand Roy des Macédoniens, descripts en Grec, en kuict livres par Arrian de Nicomedie surnommé

'l) Ed. de 1544, p. 485. ,

le nouveau Xenophon : traduicts nouvellemeui de (irec en Fraiiçoiis par Cl. Vuitart, cscmjer Seigneur de liosoy (iastehlé, cV- de Beralles : Conseiller du lîoy, et de Monseigveur au siège Presidial de Chasteauthierry. A Paris, de l'imprimerie de Fedcric Morel, Imprimeur ordinaire du Koy, MDLXXXI. A vec privilège dudict Seigneur ( 1 ).

Un exemple prouvera manifestement (|iie Montaigne fait usage de cette traduction :

JVIontaigne

J'ay veu (dict Arrius) autresfois un éléphant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'eslevans et s'inclinans à certaines cadences selon que l'instrument les guidoit ; et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie.

Ill, \-2, t. III, p. 216.)

flPFien, tpad. Witapd

J'ay veu autrefois un éléphant aiant à chascune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres elephans dansoient en rond proprement et à certaines cadences, tantost s'eslevans en l'air, ores s'enclinans, selon que le son et la cadence du premier le requeroient :

et y avoit plaisir à ouyr l'armonie de ces cymbales.

Par erreur Montaigne a écrit « dict Arrius ». Visiblement il a voulu mettre « dict Arrianus » : comme il lui arrive souvent, il a voulu rendre une forme latine à ce nom ancien que Witart avait francisé. Je ne vois pas que sur son exemplaire annoté il ait corrigé cette erreur : peut-être le nom d'Arrien lui était-il peu familier. D'autres phrases cependant ont passé presque textuellement dans les Essais :

IVIontaigne

Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un éléphant, le second d'aller en coche, traîné à quatre chevaux, le tiers de monter un chameau, le dernier et

flpfien

Les grands chevauchent des Eléphants. Car ils estiment estre estât magnifique et Royal d'aller monté sur un éléphant : et le premier honneur d'après, daller eu coche ou autre char traîné par qua-

(1) Ribl. Mazarmc. A. 13.053.

plus vile degré d'estre porté ou char rié par un cheval seul.

(I, '18, l. II, p. 257.)

tre chevaux : puis après d'aller sur un chameau : et n'estiment pas honorable à une personne d'estre porté ou charrié par un cheval seul.

JVIontaigne

On recite d'un éléphant, lequel axant tué son gouverneur par impétuosité de cholere, en print un deuil si extrême qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir.

(II, 12, t. III, p. 244.)

Afpien

Ils dient qu'il s'en est trouvé un, qui après avoir tué estant en furie son gouverneur, entra en tel regret, qu'il ne voulut manger oncques puis, et se laissa mourir.

Aux Indes orientales, la chasteté y estant en singulière recommandation^ l'usage pourtant soutïroit qu'une femme mariée se pust abandonner à qui luy presentoit un éléphant, et cela avecques quelque gloire d'avoir esté estimée à si haut prix.

(III. 5, t. V, p. 292.)

Il n'y a présent, si précieux soitii, par lequel on puisse corrompre la pudicité de leurs femmes qui sont chastes, que d'un éléphant :

ne tenans pour chose deshonneste si une femme s'adonne au plaisir d'aucun ayant receu de luy un éléphant en don. Voire s'en glorifient elles, comme estant leur beauté réputée digne d'un tel présent.

Ces emprunts paraissent tous pour la première fois dans l'étlition de 1588. Comuie on le voit, ce n'est pas surtout l'hisloire militaire de la conquête d'Alexaudre qui a attiré l'attention de Montaigne. C'est par là cepeudant surtout que Witard recoiuuian dait sa traduction, il pensait que (( les |)rinces et seigneurs . . . qui n'auroyent l'intelligence des langues estrangeres » y apprendraient beaucoup de particularités sur l'Art de la guerre: «La manière de faire des anciens de battre et assaillir les villes, de les fortifier et défendre, d'equipper et conduire une armée, la disposer et mettre en bataille, et beaucoup d'auti'es choses dont la congnoissance peut ap|)ortei", outre le i)laisir, graïul l'ruict à ceu.\ qui ont envie de suivre les armes, et d'entendre parfaictement le faict de la guerre par ce que cela leur ouvre l'esprit, et leur donne

chemin à mille inventions et stratagèmes » (1). Ce n'est pas ce que MonlMigiio ou a retenu. Des traits de mœurs, des i)articularités sur les éléphants qui se rattachent à dos sujets touchés p;ii- lui dans son Apologie, voilà ce qui l'ji l'r;ippt'. Il ou a retenu ;iussi quelques détails sur la personne d'Alexandre, et ici il nous faut compléter les indications de Coste.

On sait qu'avant 1580 Montaigne avait classé Alexandre parmi les trois hommes les plus excellents de l'histoire (II, 36). Entre laSO et io88 il a fait d'importantes lectures sur son héros, et leur a emprunté quelques détails dont les Es.^ais se sont enrichis. D'abord il a revu la Vie d'Alexandre chez Plutarque et a contracté de nouvelles dettes envers elle ; mais surtout c'est à cette épofjue qu'il a étudié Quinte-Curce (juillet lo87) et Arrien de Nicomédie. Tous lui contaient à peu de chose près les mêmes anecdotes. Distinguer ce qu'il doit à chacun est parfois délicat, et d'ailleurs inutile le plus souvent. Voici cependant quelques traits qu'Arrien me paraît lui suggérer.

Trois des détails qu'il ajoute à son jugement proprement dit sur Alexandre (11,36) me semblent venir, sinon d'.\rrieu, au moins de la préface que Witard a mise en tète de sa traduction. Là Montaigne a vu rappelé qu'en matière militaire Hannibal mettait Alexandre au premier rang de tous les grands capitaines, « estant prince si accomply et si preux capitaine, que Hannibal mesme luy donnoit la première place » dit Witard. Là aussi, il a appris que, dans l'antiquité, on portait volontiers sur soi des médailles à l'efTigie d'Alexandre et qu'on estimait qu'elles portaient a bonheur à ceulx qui les avoient sur eulx )) : pas n'est besoin pour ce détail de nous renvoyer à Trebellius PoUio, comme font les commentateurs ; voici ce qu'en dit Witard : il était « si bien renommé que anciennement ceux estoient plus asseurez contre tous périls et hazards qui portoient sur eux son pourtraict gravé en or ou en argent. )) Montaigne écrit encore que « plus de rois et de princes ont escript ses gestes, qu'autres historiens n'ont escript les gestes d'aultre roy ou prince que ce soit «. J'ai cherché en vain une source précise à ces mots. Ils doivent être inspirés du passage suivant, que j'extrais toujours de la niènu^ préface : « Aussi

(1) Arrien. Épitre au lecteur.

y a-t il eu infinis hommes de sçavoir, lant Princes, Capitaines, Philosophes, J'oùles, que autres, qui ont escrit de luy ». Montai gne a dû se souvenir avec quelque im|)i-écisi()n de cette phrase, et surtout d'une longue énumération de princes, de capitaines et de grands personnages dont Witard la fait suivre, qui tous, dit-il, ont écrit sur Alexandre.

En dehors de ce chapitre « Des plus excellent hommes » (lui fait une si large place à Alexandre, de place en place on trouve, disséminées dans les Essais, des allusions à ce personnage. Plusieurs me paraissent inspirées par Arrien. L'histoire du médecin Philippe me paraît ])lutôt se souvenir du texte d'Arrien que de celui deQuinte- Curce. Chez Quinte Curce, en effet, Alexandre est troublé, bouleversé môme lorsqu'il prend le breuvage des mains de Philippe; chez Arrien, au contraire, il a pleine confiance, et il semble bien que chez Montaigne il en va de même : (( Philippe pour guérir le roy luy composa un bruvage, et comme il le luy vouloit présenter, Alexandre eut advertissement de la part de Parmenion par une lettre qu'il luy envoya de ne se fier que bien à point de sa santé à Philippe : par ce qu'il avoit esté gaigné par argent et corrompu par Daire, et que si tost qu'il eut leu les lettres, il prit la couppe en la main et bailla les missives à lire à Philippe, et pendant qu'il lisoit, Alexandre hardiment, et sans monstreraucun signedepeur, avalla la médecine et que incontinent on jugea bien qu'il n'y avoit point de malice de la part de Philippe, par ce qu'il ne s'estonna jamais... » (1) C'est le trait psychologique, la confiance d'Alexandre qui a attiré l'attention de Montaigne (1,-24) ; c'est un autre encore qu'il relève au treizième Essai du troisième livre lorsqu'il écrit (( Alexandre disoit que la fin de son travail c'estoit travailler». C'est en effet à un discours d'Alexandi-e que l'idée a été prise: <( Quanta nioy, lui fait dire Witard en français, je n'estime point qu'un homme généreux et de bon cueur se propose autre but de ses travaux que les travaux mesmes, qui luy causent tout honneur et réputation. » (2).

Voilà tout ce qui, dans l'édition de 1588, me paraît venir de la traduction d'Arrien. Il ne semble pas (|u'à aucune autre époque

(1) Arrien. L. Il, p. 58, trad. Witard.

(2) Arrien, trad. Witard, p. 220.

Montaigne ait lu cet aiilcur. Kii lous cas, il ne suinitU; pas lui faire (rciiipi-iml a\aiil l.'iNO, ni ;i|)r('S 1588.

Diodot^e de Sieile

I/histoire de Diodore de Sicile, à l'époque où Montaigne se met à écrire, avait été traduite en français incomplètement et par morceaux successifs. Claude de Seyssel avait donné les livres 18 à 20 en 1530 (I) ; i)uis Macault avait traduit les trois premiers livres en 1535 (2). Mais le principal fragment (livres 11 à 18) fut publié en français en 1554 par Jacques Amyot. Ainsi sur quinze livres qui nous restent de l'histoire de Diodore, on en pouvait lire treize en français. Il ne semble pas que Montaigne ait fait usage des traductions de Macault et de Seyssel ; au moins je ne vois pas qu'il leur ait rien emprunté dans les Essais. En revanche, sa dette envers les livres d'Amyot est assez considérable. Voici le titre du volume qu'il avait certainement dans sa bibliothèque :

Sept livres des histoires de Diodore Sicilien nouvellement traduyts de grec en françoys. A Paris, de l'imprimerie de Michel de Vascosan. Ame privilège du lloy. MDLIIII.

Coste et Leclerc ont indiqué dans leurs notes une bonne partie de la dette de Montaigne envers Diodore de Sicile. 11 nous faudra seulement com[)léter un certain nombre d'omissions qu'ils ont commises, et corriger quelques erreurs. Parmi les emprunts signalés par les commentateurs, M. de Zangroniz, dans un volume que nous avons mentionné plus haut, a relevé les principaux, ceux oîi Montaigne suit avec le plus de fidélité son modèle, et pour ces passages il a publié en regard les textes de Montaigne et du traducteur Amyot. J'y renvoie le lecteur désireux de constater combien de termes et de tours de phrases Montaigne prend directement chez Amyot.

En 1580, Montaigne prend quatre passages à la traduction de Diodore de Sicile :

(1) Réimpression en 1345.

(2) Réimpression en l.ï41.

Ed. M. JOUAUST

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