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DE SET D

Clodomire, Roy d'Aquitaine, apres sa victoire poursuivant Gondemar, Roy de Bourgogne, vaineu et fuiant, le força de tourner teste, mais son opiniatreté luy osta le fruict de sa victoire : car il y mourut.

(EF4LID., t 1 p'227.

Le Pape Boniface huitiesme entra dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien.

UT AD Ut END.272)

L'Aquitaine... futnommé Guienne comme Il est vrai semblable à cause des ducs qui porterent le nom de Guillaume. Lesquelz par long temps possederent toute Aquitaine.

(Annales d'Aquitaine, Î. 98, v°.)

Mais Clodomires....……. gaigna la bataille et mist en fuyte les Bourgongnons & leur Roy Gondemar, lequel fut suivy par Clodomires par si grand rudesse et colere, qu'il s’esloigna trop de ses gens. Car, comme il fust assez loing, le Roy Gondemar retournant sur luy, par grand fureur et indignation coucha sa lance et abattit Clodomires, qui demeura mort en la place.

(Annales d'Aquitaine, Î. 38 r°.)

Et de luy (Boniface VIII) a esté faict l’'Epitaphe qui s'ensuit :

Intravit ut Vulpes, regnavit ut Leo, mortuus est ut Canis.

(Annales d'Aquitaine, f. 102 r°.)

Ces rapprochements n’épuisent pas complètement la dette

de Montaigne envers

les Annales de Bouchet. Il faut ajouter

qu’au chapitre intitulé : « Qu’il faut sobrement se mesler de juger des ordonnances divines », Montaigne discute et réfute une opinion de Bouchet: « Qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de céte heresie, moururent, en divers temps, de mors si pareilles et si estranges (car, retirés de la dispute, par douleur de ventre, à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame), et exagérer céte vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict : Mais quoi ! le martyr Irenée se trouve engagé en mesme fortune (1) ». Celui

HE D CL pets.

qui à rappelé ou peut-être appris à Montaigne les circonstances des morts d’Arrius et de l’antipape Léon, c'est Bouchet, et c'est Bouchet qui voit une manifestation de la colère divine dans le fait que tous deux meurent dans des latrines (1). Oui, mais d'Irénée que dirons-nous ? réplique Montaigne. Nous touchons ici un de ses griefs contre Bouchet, et aussi un trait vraiment original, pour le temps, de sa conception de l’histoire. Bouchet voit partout le doigt de Dieu ; Montaigne ne rejette pas à priori le surnaturel : il l’accepte lorsqu'un Saint-Augustin le lui présente, mais par goût il demande une histoire humaine : c'est par les faits qu'il aime à expliquer les faits.

Il faut encore ajouter que l’idée du chapitre intitulé « De fuir les voluptés au pris de la vie (2) » semble avoir été suggérée par Bouchet, à tout le moins que l’exemple principal de cet Essai, celui qui semble en être comme le pivot, est résumé des Annales d'Aquitaine. Tout au long il a lu dans Bouchet cette lettre, bien ampoulée et fleurie, par laquelle Saint Hilaire, évêque de Poitiers, écrit à sa fille, recherchée par tous les seigneurs du pays, qu'il a trouvé pour elle € un party bien plus grand et plus digne, d'un mary de bien autre pouvoir » (3); il voulait la réserver à Dieu; et le saint, dit Bouchet « ne cessa par veus, prieres et oraisons, de faire requeste a Dieu de l’oster de ce monde et de l’apeller à soy, come il advint ». Sa femme, apprenant que tout ceci s'était conduit par la volonté du père «€ désirant aller après elle, pria son sainct espoux, qu'il fist autant pour elle qu'il avoyt faict pour leur fille » (4). Voilà le thème qui exerce sa méditation le jour où il écrit son étonnement à voir préférer la mort au plaisir.

Coste s’est demandé où Montaigne avait pu prendre les divers noms qu'il prête au connétable du Gueselin : « Je demanderois volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, a Guesquin, a Glesquin, où à Gueaquin (5)? ». Il a bien retrouvé « Gilesquin » dans Froissart, mais ila cherché en vain Clruesquin » et « Gueaquin ».

(1) Annales d'Aquitaine, F. 44 v°, et 49 vo.

(3) Annales d'Aquitaine, 1, 46, r°.

(4) Annales d'Aquitaine, f, 21, r°.

Tous deux viennent de Bouchet, qui dit, le plus ordinairement, (CGueaquin », mais aussi bien « Guéquin » ou € Guesquin » (1).

Enfin Poitiers est une des villes capitales de l'Aquitaine : c’est dans les Annales d'Aquitaine que Montaigne a dû trouver la légende de la fondation de nostre Dame la grand. Et cependant son récit est étrangement différent de celui de Bouchet.

Dans le récit de Montaigne, celte « fondation prit origine de ce que un jeune homme debauché, logé en cet endroit, aiant recouvré une garce, et luy ayant d'arrivée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si vivement espris de religion et de respect de ce nom sacrosaincet de la Vierge, mere de nostre Sauveur, que non seulemant il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie » (2).C'est en commémoration de ce miracle qu’on auraitbâti l’église. Dans la version de Bouchet (3), l'église existe au moment où le miracle se produit, et son résultat est seulement de mettre sous la protection de la Vierge le lieu saint, qui était jusqu'alors consacré à Saint-Nicolas. Au reste, les circonstances chez Bouchet, sont un peu différentes ; la légende est plus compliquée : au lieu d’amender sa vie, le jeune homme meurt une heure après l’action de la grâce, et ce sont des floraisons merveilleuses sur son tomnbeau qui révèlent sa sainteté méconnue.

Je ne crois pas que Montaigne ait pu lire cette légende dans aucun autre livre imprimé; Bouchet dit l’avoir prise dans un vieux livre «en fort beau latin, escript de lettre antique ».

Montaigne l’a t-il entendue quelque part, dans un voyage à Poitiers ? C’est peu probable. Dans ce même chapitre « Des noms », trois autres emprunts sont faits aux Annales d'Aquitaine. Celui-ci doit en venir aussi. Donc nous avons là, probablement, un exemple de ce défaut de mémoire dont Montaigne se plaint si souvent.

Peut-être aussi y a-t-il là un peu de négligence pour une anecdote miraculeuse : en général, Montaigne est d’une grande exactitude lorsqu'il relate un fait historique ; ici, au contraire, il à le livre en main, et néanmoins il est inexact. Pourquoi? C'est peut-être que ce qui l’intéresse dans le récit de Bouchet, c'est le

(4) Annalles d'Aquitaine, f° 120, v°, (2) I, 46, D., t. I, p. 232.

(3) Annalles d'Aquitaine, { 13, v°.

fait psychologique, cette impression puissante produite par l'évocation d’un nom; le reste de l’anecdote est du nombre de ces légendes que « le credit de Bouchet n’est pas assez grand » pour nous persuader.

Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans les Essais au total quatorze où quinze emprunts aux Annales d'Aquitaine. C'est assez dire qu’en dépit des réserves que fait Montaigne au sujet de l'autorité de Jean Bouchet, néanmoins il trouve dans son ouvrage assez de faits qui, par leur portée phsychologique, piquent sa curiosité. Qu'on repasse, en effet, la liste ci-dessus, on verra que ce sont bien des particularités psychologiques qui ont recommandé le plus grand nombre de ces faits à l'attention de Montaigne. En second lieu, viennent les exemples où Montaigne marque les divergences de la méthode de Bouchet et de la sienne. Ces deux groupes nous aident à pénétrer la manière de Montaigne. Le reste a peu d'intérêt.

Paul-Hemile de Vérone

Un autre historien, qui a joué un rôle important au XV siècle, c'est Paul-Aemile de Vérone. 11 à écrit en latin une histoire de France intitulée « Derebus gestis Francorum usque ad ann. 1488 ». Cet ouvrage, qui nous conduit depuis Clodion le chevelu jusqu'à Charles VIIT, parut pour la premiere fois en 1539, et fut réimprimé plusieurs fois avec des continuations jusqu'à la fin du siècle. Jusqu'après 1575, époque à laquelle paraissent plusieurs écrits importants sur l'histoire de France, ce fut, avec Gaguin et Nicole Gilles, dont nous parlerons tout-à-l'heure, un des manuels historiques du temps.

C'est le manuel élégant que des qualités littéraires recommandent. Ceux de Gaguin et de Nicole Gilles sentent la chronique ; ils sont arides et monotones. Celui de Paul-Aemile est écrit par un disciple des historiens latins. Appelé par nos rois pour mettre en beau langage l'histoire nationale, Paul-Aemile apporta dans cette besogne beaucoup de conscience, et ses préjugés, les préjugés d’un Italien de la Renaissance, Il à supprimé la couleur locale et les caractères singuliers, il a marqué le lien logique des évènements, il a semé partout les harangues bien composées et les belles

expressions latines. € Il est impossible, dit de lui Augustin Thierry (1), de mieux imiter ce qu'il y a de candeur et de grâce dans les écrivains du meilleur témps de la littérature romaine, de mieux lier les détails aux faits principaux, et de marcher avec plus d'aisance à travers des époques extrêmement embrouillées. L'imagination de l’auteur est tellement familière avec les hommes et les idées de l’antiquité que, sans effort apparent, il donne la couleur antique à tout ce qui passe sous sa plume. Tous les rois sont des empereurs ou des consuls romains. Il n’y à pas de messager goth ou frank qui ne fasse des discours en trois parties, exorde, confirmation, péroraison, Comme un orateur du Forum, et c'est une impression singulière qu’on éprouve en passant de la lecture des sources à celle de cet ouvrage si parfait, et en même temps si faux pour la forme ».

Outre la grande notoriété que tant d’éloquence assurait à l'histoire de Paul-Aemile, une circonstance pouvait encore en recommander la lecture à Montaigne : c’est un Bordelais, son collègue au Parlement, Arnould du Ferron, qui continua l’histoire des Frances jusqu’au règne de Henri I.

Il me semble reconnaître deux souvenirs de la lecture de Paul- Aemile dans la première édition des Essais. Ce ne sont pas des emprunts proprement dits, car il ne paraît pas que Montaigne ait le livre sous les yeux au moment où il écrit; ce sont plutôt des réminiscences.

Le premier passage est au chapitre intitulé « Que le goust des biens et des maux depend en bonne partie de l'opinion que nous en avons. Montaigne y dit que « Foulques, Conte d'Anjou, alla jusques en Jerusalem, pour la se faire foiter a deux de ses valets, la corde au col, devant le sepulchre de nostre Seigneur (2) ». C’est assez exactement le récit de Paul-Aemile (3) : « Un conte d'Anjou appellé Fouques, père de Godefroy Martel, ...se transporta en Hierusalem accompagné seulement de deux serviteurs, ausquels il feit jurer qu'ils obeiroient à tous ses commandemens. Et lors qu'il fut en la ville, s’accoustrant comme

(1) Dix ans d’études historiques.

(3) On le retrouve encore, mais avec des divergences notables, chez Vixer, Antiquités de Saintes, p. ki, 43.

un criminel et condamné, il se meit une corde au col, et se faisant trainer par un de ses hommes jusques au sainct sepulchre de nostre sauveur : il commanda à l’autre de le fouetter sans cesse avecques des verges qu'il luy avoit baillées : et arrivant en telle sorte au sainct lieu, il s’escria : Reçoy, Seigneur, ton miserable Fouques parjure et fugitif » (1).

L'autre allusion est au chapitre « De la coustume ».« Je sçay bon gré a la fortune dequoy, comme disent nos historiens, ce fut un gentil'homme Gascon et de mon païs, qui, le premier, s’opposa a Charlemaigne, nous voulant donner des loix Latines et Imperiales. (2) » Eginhardt ne raconte rien de pareil. J'ai cherché avec aussi peu de succès dans les histoires locales de Vinet. Au contraire, Paul Aemile conte tout au long cette anecdote, le grand dessein de Charlemagne, de faire des lois uniques auxquels tous les peuples se soumettraient les uns aprèsles autres, et la résistance du Gascon de Montaigne. « Il taschoit que les François receussent les premiers les loix impériales, qu'il vouloit luy- mesme faire toutes neulves, et toujours par iceiles se gouvernassent à l'advenir. Dont les grands seigneur de France, craignans vivre en perpétuelle servitude commencèrent à se mutiner : tant qu'un d'entre eux appellé Gascon et de Gascongne mesme ...osa bien tenir ces propos à l’empereur ». Suit un long discours du Gascon, et la conclusion en est que Charles « se desista de son entreprise et ne fut rien changé des anciennes coustumes des François. »

Ces rapprochements nous induisent à penser que Montaigne a dû se servir de l'histoire de Paul Emile. I faut reconnaitre toutefois que les expressions ne sont pas assez semblables de part et d'autre pour que nous puissions rien aflirmer. Tant que nos recherches ne nous auront fait connaître aucun livre où Montaigne ait eu plus de chance de puiser ces anecdotes, nous pouvons ranger l’histoire de Paul Æmile au nombre des livres de sa bibliothèque.

(4) de cite d'après la traduction française de Regnard, Re DNA Te)

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Nicolle Gilles !!

Montaigne à cilé un autre ouvrage d'histoire de France, sans le désigner plus précisément que par ce Litre de « Nos annales v. Il est aisé de le reconnaître. C’est un livre qui figurait sur les rayons de sa (librairie » : nous le savons avec certitude pour celui-là, car nous possédons encore son exemplaire, muni de sa signature et chargé de ses notes. Voici le passage de Montaigne : on verra que c'est des Annales de Nicole Gilles qu'il s’agit évidemment,

Montaigne Gilles

Nos annales disent que le Pape Honorius, le propre jour que le Roy Philippe Auguste mourut, fit faire

Lon dit que le Pape Honorius, qui lors présidoit, fut miraculeusement adverty du trespas du dict

Roy Philippe et le dict jour qu'il trespassa, luy et ses cardinaux . . .

le ete feirent le service de ses obseques et funérailles à grand’ solennité, et manda ledict Pape les faire par toutes les églises dudict pays d'Italie.

ses funerailles publiques, et les manda faire par toute l'Italie.

AT DENIS Don)

Les Annales de Nicolle Gilles, qui furent publiées pour la première fois en 1492, ont été très fréquemment rééditées pendant tout le cours du XVI: siècle. C’est une compilation très sèche, où un moraliste comme Montaigne avait peu d'exemples à puiser (2). Ce fut sans doute pour lui, comme l'Histoire de Paul Aemile, une

(4) Annales et chroniques de France, depuis la destruction de Troyes jusques au temps du Rvy Louis onziesme, jadis composees par feu maïstre Nicolle Gilles, en son vivant, secrettaire judiciaire du Roy, et contrerolleur de son tresor. Imprimees nouvellement sur la correction de M. Denis Sauvage de Fontenailles en Brie et additionnees selon les modernes historiens, jusques a cest an Mi cinq cens soixante et deus. Avec les efjigies des Roys au plus pres du Naturel. A Paris. De l'Imprimerie de G. ie Noir 1562.

(2) Voici le jugement d’Augustin Thierry sur les Annales de Nicolle Giles : « Cet ouvrage est un extrait des grandes chroniques de France, enrichi de nombreuses dates et un peu enjolivé pour le style, surtout dans la partie qui traite des deux premières races.. . La méthode est toujours celle des chroniqueurs ; elle consiste à joindre les évènements bout à bout, sans acception du lieu où ils se passent, el à les réunir ensemble, non par leur affinité naturelle, mais par leur date ». (Dix ans d'etudes lustoriques : notes sur quatorze écrivains de l'histoire de Françe antérieurs à Mézerav).

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sorte de manuel {1}. À ce titre, les notes dont il a couvert son exemplaire, actuellement la possession de M. Dézeymeris, seront sans doute d’un grand intérêt pour nous renseigner sur sa culture historique Elles nous aideront aussi à comprendre dans quel esprit et avec quelles préoccupations Montaigne lit les livres d'histoire. La publication de M. Dézeymeris se réserve de faire de ces annotations du Nicolle Gilles, et l'étude qu'il leur consacrera avec son érudition et sa pénétration bien connues, ne manqueront pas de nous apporter beaucoup d'indications intéressantes. Peut-être nous apportera-t-il la solution de quelques doutes qui subsistent encore au sujet de plusieurs faits historiques allégués par Montaigne dans la première édition des Essais. A leur sujet, je ne veux présenter que quelques remarques.

Bodin

La première, c’est qu'on aurait tort de chercher toujours les sources des allégations de Montaigne dans les livres d'histoire proprement dits. Il en est qui lui viennent de livres de seconde main. Par exemple, l’'anecdote de Conrad IIT et du duc de Bavière, qu'on lit au premier chapitre des Essais, avait été vulgarisée par Jean Bodin dans sa Methodus ad facilem historiarum cognitionem. Je la trouve reproduite vers la même date, en 1579, dans le livre de Droit de Gaillard (2), qui s'inspire directement de celui de Bodin. Comme Droit de Gaillard, c'est chez Bodin que Montaigne la prise. Il traduit presque mot pour mot son modèle.

Montaigne Bodin

« L'Empereur Conrad troisiesme, Laurentius Medices a morbo conayant assiegé Guelphe, Duc de Ba- valuisse dicitur ex ejus historeæ

(1) IT est possible que plusieurs allusions à des faits historiques qui se rencontrent dans les Æssais et dont nous n'avons pas parlé viennent de Nicolle Gilles. Telles sont par exemple, au 38° essai du premier livre, les allusions à la mort de Charles de Bourgogne et à la mort de Charles de Blois. Les termes employés par Montaigne ne permettent pas de déterminer dans quel ouvrage il à pris ces faits. Il cite de mémoire. Je ne m'arrête qu'aux emprunts caractérisés

(2) Méthode de l'Iistoire.

vieres, ne voulut condescendre a nulles plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrit, que de permettre seulement aus gentils-femmes qui estoient assiegées avec le Duc de sortir, leur honneur sauve, a pied, avec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles, d'un cœur magnanime, s’aviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le Duc mesme. L'empereur print si grand plaisir a veoir la gentilesse de leur courage qu'il en pleura d’aise, et amortit toute cete aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit portée contre ce Duc ; et des lors en avant le traita humainement

narratione qu& fertur de Conrado tertio imperatore qui cum Guelphum Bavariæ ducem obsidione diuturna fregisset, nec ullis conditionibus a proposita susceptaque urbis eversione deduceretur, ad extremum victus nobilium fœminarum precibus, permisit ut inviolat& abirent, ea lege ut nihil ex urbe, nisi quod humeris possent exportarent. Tum illiae confidentia majore decam an pietate, ducem ipsum maritos, liberos, parentes ab humeris suspensos sestare coeperunt : eX quo imperator tantam voluptatem cecœæpit, ub effusis prae gaudio lachrymis, non modo feritatem et iracundiam ex animo penitus deposuerit, verume-

luy et les siens. tiam urbi pepercerit, et amicitam IL 1, D. t.1, p.4. cum hoste omnium acerrimo traxerel.

(Bodin, Methodus… prœmium.)

Nous aurons à revenir sur cette méthode de Jean Badin pour apprendre facilement l'histoire. C’est un livre que Montaigne a goûté, qu'il a loué à plusieurs reprises dans les Essais, et nous verrons qu'il y a fait plusieurs autres emprunts (1). La similitude des deux textes que nous venons de rapprocher, suffit à rendre vraisemblable que Bodin est bien la source de Montaigne. Si quelques doutes subsistent, les autres rapprochements que nous aurons à faire les dissiperont (2).

(t) La Méthode de Bodin parut en 1566 et fut réédité en 1572, 1576, 1579, etc. Iles impossible de dire laquelle de ces éditions Montaigne eut entre les mains. J'ai relevé dans les Æssais neuf autres emprunts à cet ouvrage ; on les trouvera dans « Les sources et l'évolution des Essais ».

(2) Comme cette anecdote de l'Empereur Conrad, plusieurs faits historiques allégués par Montaigne sont pris par lui dans des livres de seconde main. C'est le cas, en particulier, des exemples de belles morts qu'il recueille dans son Essai intitulé : « Que phulosopher, c'est apprendre à mourir » (1. 20). Même les morts de personnages modernes comme Philippe, fils de Louis VI; Jean, duc de Bretagne: le pape Jean XXIT, ete., qui se rencontrent dans cet Essai, avaient été recueillies dans le livre de Ravisius et dans les collections similaires dont quelqu’une, certainement, était entre les mains de Montaigne. Pour d’autres cas analogues, cf. mon livre sur Les sources et l'évolution des Essais aux noms de Gilles, Correzet, Gentillet, Ravisius, Zwinger, etc.

Parmi les exemples assez nombreux que Montaigne à puisés ainsi, ailleurs que dans les ouvrages d'histoire où l’on serait tenté d'en chercher la source, il faut faire une place toute particulière à ce qu'il nous raconte au sujet de la mort du comte d'Egmont. « En ceste tragedie que le Duc d’Albe nous fit veoir, a Bruxelles, es Contes de Horne et d'Aiguemond, ausquels il fit trancher la teste, il y eust tout plein de choses remarquables, et, entre autres, que ledit Conte d’Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Conte de Horne s’estoit venu randre au Duc d’Albe, requit avec orande instance qu'on le fit mourir le premier, -aflin que sa mort le guarantit de l'obligation qu'il avoit audict Conte de Horne » (1). La tragédie dont parle Montaigne était encore toute récente au moment où il écrivait ces lignes. Elle fit grand bruit. Déjà, elle avait suscité des historiens. Ulloa avait écrit en 1570, deux ans après l'événement, une relation du voyage du duc d'Albe aux Pays Bas, qui, la même année, avait été traduite par Belleforest. On y chercherait en vain, cependant, le trait que nous rapportent les Essais, et on ne le trouve pas davantage dans les ouvrages de Wesenbeke, qui sont de la même époque (1569). Je crois que Montaigne tient ce fait de la tradition orale. Il a entendu conter ce scrupule du comte d'Egmont ; aucune histoire n’en fait mention. Montaigne ést ici, probablement, la première source à laquelle nous puissions nous référer (2). Son témoignage, d’ailleurs, n’a d'autre autorilé que celle de tout Gn-dit contemporain.

Paul Jove

Une seconde remarque qu'il importe de faire, c'est que Montaigne cite parfois de mémoire et sans une exactitude parfaite. Dans ce cas, on peut indiquer ses sources probables, mais il est malaisé d'être aflirmatif, L'anecdote de Scanderberg, que Montaigne insère au premier Essai, me fait croire qu'il a lu les « Commentarii

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