LATE CT
seigneur, voulant sans eflusion de sang, ny perte des siens, avoir la place, usa de bonne invention. Car il fit secrettement advertir les autres Espaignols estant dans le chasteau, que Romero, lequel ils avoient envoyé pour parler pour eux, ne plaidoit plus, que pour emporter ses armes, et de douze des siens, laissans les autres en crouppe, à la merci de l’espee. Ce qu'entendans les Espaignols sortirent tous du chasteau, soubs mesme capitulation que les Allemans: qui fut bonne et profitable ruse ».
Il n'est, à mon avis, pas douteux que le récit de Montaigne fasse allusion à cette aventure racontée par Paradin. C’est par confusion qu'il a écrit le nom d'Yvoy. Mais avait-il lu déjà l’histoire de Paradin®? Nous verrons plus loin qu'après 1588, il fera usage de la € Continuation de l'histoire de nostre temps » et que, certainement, il la possédera dans sa bibliothèque : faut-il conclure qu'il l'avait lue déjà avant 1580? C’est assez probable, mais c’est très incertain. En 1554, Montaigne avait plus de vingt ans. Il à très bien pu connaître. par des récits oraux cet évènement militaire.
L'autre erreur de Montaigne reste pour moi plus obscure. On la trouve au vingt-troisième Essai du second livre: « Des mauvais moyens employés à bonne fin ». 11 y est question de guerres entreprises sans motif légitime, et dans le but unique d'occuper une soldatesque turbulente et dangereuse. Montaigne cite comme exemple le cas du traité de Brétigny : (« Edouard troisieme, dit il, ne voulut comprendre en céte paix generalle qu'il fit avec nostre Roy, le differant du duché de Bretaigne, affin qu'il eust ou se descharger de ses hommes de guerre, et que ceste foulle d’Anglois, dequoy il s’estoit servi en ses guerres de deça, ne se rejettat en Angleterre (1) ». Et aussitôt après il cite un autre exemple, qui est, pour lui, analogue au précédent : « Ce fut l’une des raisons pourquoy nostre Roy Philippes consentit d’envoier Jean, son fils, à la guerre d’outre mer, affin d’en amener quand et luy un grand nombre de jeunesse bouillante, qui estoit en sa gendarmerie ». A quel évènement Montaigne fait-il allusion dans ce second exemple? Le premier vient certainement de Froissart, mais Froissart ne dit rien qui rappelle le second. Des six rois de France qui ont porté le nom de Philippe, seul le dernier, Philippe VI, à
(4) LE, 28, X, D., t. IL, p. 256.
eu un fils du nom de Jean. Mais Jean le Bon n'a conduit, bue je sache, aucune expédition «outre-mer ». Certainement, donc, il y a ici une erreur. Il est probable, toutefois, que Montaigne fait allusion à un fait connu. Si parmi les rois du nom de Philippe nous en cherchons un qui ait envoyé son fils « outre-mer », nous ne trouverons guère que Philippe-Auguste auquel Montaigne ait quelque chance de penser. On lit en effet que Philippe-Auguste envoya son fils faire une expédilion en Angleterre ; mais ce fils s'appelait Louis, et non Jean, comme le nomme Montaigne. Les Annales de Nicole Gilles, que nous lui avons vu lireavant 1580, mentionnent cette expédition du fils de Philippe-Auguste en Angleterre sous la date de 1215. Il est possible que nous ayons là l'explication de l'erreur de Montaigne. (1) L'hypothèse reste néanmoins très douteuse. A ma connaissance, en effet, aucun des historiens lus par Montaigne n’a dit que cette expédition ait eu pour but de débarrasser la France des bandes qui la parcouraient. Nicole Gilles dit que Louis emmena avec lui de grandes compagnies de gens d'armes ; 1l n’ajoute pas autre chose. Là n’est donc pas la source. Peut-être néanmoins est-ce bien cette expédition que Montaigne a dans l’esprit, et peut-être a-t-il trouvé ailleurs l'indication complémentaire qu'il y joint. En tous eas, j'indique ici seulement une explication possible de son erreur; elle n’est que possible, et la source à laquelle Montaigne se réfère reste à trouver.
Hutres lectures
Outre les huit ou dix volumes que nous venons d'énumérer, Montaigne à certainement lu d’autres ouvrages historiques avant 1580. Nous ne retrouvons que ceux qui ont laissé des traces certaines dans les Essais. Certainement, avant cette date, il avait déjà lu Eginhardt et Comines (2): tous les deux il les mentionne dans une notice qu'il avait inscrite en tête de ses Mémoires de du
(4) C'etait déjà l'opinion du D'Payen.
(2) On à signalé dans la première édition des Æssais, un emprunt a Comines (IF, 29, t.5, p. 28: {es deux religieux de Florence). 1 est effectivement possible que Montaigne ait empranté directement à Comines lanecdote qu'il rapporte en cet endroit, mais j'ai des raisons de croire qu'elle lui vient plutôt de l'Anti-Machiavet de Gentillet (Cf. mon livre sur les Sources et l'évolution des Essais).
Bellay (3). avait pu lire Eginhardt dans la traduction de son compatriote Elies Vinet, l'érudit professeur du Collège de Guyenne; pour Commines, il avait sans doute une des éditions de Denys Sauvage, et il nous a conservé l'appréciation générale dont il avait orné son exemplaire (II, 10). En joignant ces deux noms aux précédents, nous avons un assez maigre programme de lectures historiques. Ilcomprend : {° les principaux mémoires ou chroniques alors publiés: Eginhard, Joinville, Froissart, Monstrelet, Commines, du Bellay; 2° quelques manuels d'histoire de France : celui de Nicole Gilles, qui est un recueil très sec, fait à la manière des anciennes chroniques ; celui de Paul-Aemile qui traite la même malière en l’assaisonnant des ornements traditionnels des histoires romaines ; enfin celui de Bouchet, qui joint à l'Histoire d'Aquitaine celle des pays voisins et qui écrit tout-à-fait à la manière de Nicole Gilles ; 30 l'Histoire d'Italie de Guichardin, qui seule nous conduit hors des histoires nationales ; 4° enfin et surtout, un guide alors tout à fait essentiel en matière historique, la Methodus ad facilem historiarum cognitionem de Jean Bodin. C'est quelque chose assurément, mais ce n'est pas très considérable. En tout cela, nous ne trouvons rien sur la plupart des pays d'Europe, rien sur les Turcs, qui occupaient alors si fort l'attention, rien surtout, sur les Indes occidentales où orientales. Ce que Montaigne dit des Cannibales, il le tient de sources orales ; vérification faite, il ne me semble pas qu'il se soit servi, pour écrire l’Essai qu'il leur consacre, des cosmographies ni des relations de voyage qu'il pouvait avoir sous la main. Pourtant, à cette époque déjà, Montaigne écrit qu'il faut feuilleter des historiens de tout genre, « et baragouins et françois », qu’il faut les lire sans cesse. Je serais tenté de croire,non qu'il a peu lu d'histoire moderne à celte époque, mais que de ses lectures en ce genre, peu d'emprunts ont passé dans les Essais. Peut-être mettait-il déjà son principe en pratique, mais ses Essais reflétaient plus ses lectures anciennes que ses lectures modernes. L'autorité des écrivains anciens y est pour quelque chose : leur patronage assurait plus de lustre à son ouvrage que n’eût fait celui d’historiens obscurs. La conception que Montaigne se fait de son œuvre y est aussi pour beaucoup.
(3) LE, 40, à la fin.
BU
Jusqu'en 1580, Montaigne se pose surtout des problèmes pratiques. Il cherche avant tout à orienter son activité et la nôtre. Pour lui, comine pour nous, qui sommes des civilisés, les exemples pris à l'histoire des sauvages, ou à celle de peuples très différents de nous, y servent moins que ceux de l’histoire de France ou ceux, surtout, de l’histoire des Grecs et des Romains, car les Grecs et les Romains sont les modèles qu'à tous points de vue tout le monde se propose d’imiter. De plus, les historiens modernes sont médiocrement moralistes ; ils élaborent mal les exemples historiques en vue des applications pratiques, ils ne préparent pas la besogne du moraliste comme un Plutarque, par exemple. Qui donc pouvait égaler Plutarque à ce point de vue ? Aussi les Vies de Plutarque, dans la traduction d’Amyot, ont toutes les préférences de. Montaigne à cette époque : c'est son « Breviaire ». Dans la suite, il se dispersera davantage. Maitre de sa morale, il aura moins le souci de régler l’activité humaine que de la comprendre. Il veut faire le tour de son idée de l'homme. Alors les ouvrages les plus divers serviront à son dessein. Ceux qui lui peindront les mœurs les plus étranges l’instruiront plus que tous autres. Ceux-là laisseront de nombreuses traces dans les Essais. Ce sera le temps où les citations de Plutarque se feront rares, Où, au contraire, les emprunts à Hérodote, aux histoires des Turcs et aux ouvrages sur les Indes abonderont dans les Essais. Nous allons assister à cette transformation.
hivres d'Histoire moderne utilisés entre 1580 et 1588
Dans la période qui va de 1580 à 1588, nous voyons bien que Montaigne lit encore des écrits sur l’histoire de France, mais leur place se fait moins grande dans les Essais. Ce qui va nous frapper, c'est un goût d'exotisme très caractéristique que nous constaterons par les relevés qui vont suivre. Ils ne prouveront pas, bien entendu, que Montaigne n’a pas lu les importants ouvrages qui paraissent sur l’histoire de France vers cette époque : il est parfaitement possible qu'il lait fait, nous ne pouvons pas prétendre atteindre toute la lecture de Montaigne. Tout ce que nous y verrons, c'est que l’histoire des pays étrangers, et même des pays lointains semble l’attacher davantage, puisqu'il leur fait une place plus large.
Réminiseenee de Joinville et de Monstrelet
D’après les enquêtes des commentateurs, Montaigne semble revenir à plusieurs historiens qu’il avait étudiés dans la période précédente : Monstrelet, Joinville, Comines. Il est possible ; et cependant, dans plusieurs cas, nous n’avons peut-être affaire qu’à des réminiscences de lectures anciennes, rien ne prouve absolument que Montaigne ait repris son auteur en main.
Peut-être a-t-il relu Monstrelet, puisqu'il fait allusion au défi que le duc d'Orléans adressa au roi d'Angleterre, de combattre en Bretagne cent contre cent (1) : mais les termes sont si peu ceux de Monstrelet, que rien ne prouve que Montaigne ait son texte présent ou sous les yeux ou même dans la pensée.
C’est à Joinville qu’on nous renvoie pour l’anecdote de Saint- Louis détournant un roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir baiser les pieds du pape à Lyon; il avait peur, dit Montaigne, que « nostre desbordée facon de vivre ne le dégoutast d’une si saincte
(WAIP227, 6. 5; pe7. Monstrelet-Lq
creance » (1. Sielle vient de Joinville, et c'est possible, l’anecdote s’est altérée en chemin. Voyez le Joinville de Rieux qui servait à Montaigne : ce n’est pas le roi tartare lui-même, ce sont ses ambassadeurs qui se disposent à venir vers le pape, et ce n’est point saint Louis qui l'en détourne, mais simplement de bons religieux en mission. De ces divergences entre les deux récits, qui ne touchent pas à la substance même de l’anecdote, mais seulement aux circonstances, je ne déduis pas que Montaigne n’a pas relu Joinville à l'époque qui nous occupe; je conclus seulement qu'il y a là un argument bien fragile pour prouver qu'il l’a relu; plus probablement, c'est un souvenir qui lui revient, ou, mieux encore, il retrouve l’anecdote ainsi modifiée dans quelque livre sur lequel je n’ai pas encore mis la main.
Commines
En revanche, il est probable que Montaigne a relu Philippe de Commines. Au chapitre « de l'art de conférer » il nous déclare qu'il l’a lu « voicy plusieurs annees », et il lui emprunte assez fidèlement l’histoire du sieur d’Imbercourt devant Lièges (2).
Bodin. Les six livres de la République
Toutefois, parmi les trois passages où les commentateurs ont remarqué un souvenir de Commines, il en est un où Montaigne me parait se souvenir de la République de Jean Bodin beaucoup plus que des chroniques de Louis XI. «€ Nos plus grandes agilations », écrit il, € ont des ressorts et causes ridicules, Combien encourut de ruyne nostre dernier due de Bourgongne pour la querelle d'une charretée de peaux de mouton! (3) ». C'est bien Commines qui a
(2) IT, 4, € 5, p. 233. Commines, Il. Le récit de Commines est trés développé: Montaigne le résume avec exactitude, On rencontre deux autres emprunts à Commines dans les Essais de 1588 : 1, 24,t. 1, p.186. « Le plus deffiant de nos roys », IL, 5 à 7.
UT, 40, t. VIE, p. 238. « Pour la querelle d'une... », V, HI.
Le premier n'est qu'une simple réminiscence ; le second vient aussi probablement
de la République de Bodin que de Commines (ef ci-dessus).
(3) IIT, 10. t, VI. p. 288.
pd
conté l'aventure des peaux de mouton et la guerre qui s’ensuivit ; mais c’est Jean Bodin qui en à fait un exemple de la vanité des choses humaines resté fameux à travers toute la littérature politique du dix septième siècle. C’est au premier chapitre du quatrième livre de sa République. Bodin développe longuement cette idée, chère à Montaigne, que (de peu de choses viennent les grands changemens .… Quelquefois, dit-il, de la moindre occasion, comme d’une estincelle, s'embrase un grand feu de guerre civile... La guerre entre le Duc de Bourgongne et les Suisses print origine pour un chariot de peaux de moutons qu'on print à un suisse ». Les sir livres de la Republique de Bodin eurent un succès considérable à la fin du XVE siècle. Ils me paraissent avoir eu une influence notable sur les idées politiques de Montaigne.
Chroniques de Flandre et Olivier de la Marche
Nous savons encore que, vers le même temps, Montaigne a lu une Chronique de Flandre anonyme, publiée en 1562 par Denys Sauvage, et les Mémoires d'Olivier de la Marche. Un exemplaire de ces deux ouvrages, réunis dans le même volume, porte la signature de Montaigne et nous apprend qu'il les a lus au mois de mars 1586. Il nous conserve encore le jugement qu'il en faisait : les Mémoires d'Olivier de la Marche l'ont intéressé, mais il critique âprement les Chroniques de Flandre. Pas plus cependant des uns que des autres je n’ai trouvé aucune trace dans les Essais. La remarque mérite d’être faite, parce que l’année 1586 est une année pendant laquelle Montaigne a certainement beaucoup travaillé à sa nouvelle édition des Essais, et parce qu'il fait des emprunts importants à un autre ouvrage qu'il lit précisément dans le même temps (Février 1586): je veux dire l'Histoire des Rois de Pologne, dont nous parlerons tout à l'heure.
Mais, parmi ces histoires qui parlent de la France et de ses rapports avec les pays limitrophes, il n’y a plus grand’chose à trouver. Nous n'avons presque rencontré qu’elles, avant 1580. L’attention de Montaigne s’en éloigne maintenant, il va chercher plus loin ses sujets de méditation, il aime à se dépayser.
George Lebelski
On peut compter, parmi les livres d'histoire, une relation d’un évènement contemporain, le récit des fêtes données à Constantinople l'an 1582, à l’occasion de la circoncision du fils d'Amurat. Amurat convia à ces réjouissances solennelles des représentants de tous les pays. Un Polonais qui s'y trouva, George Lebelski, semble avoir été frappé par la pompe de la cérémonie. Il en écrivit en latin une relation qui fut publiée l’année même. Quelques mois plus tard, en 1583, une traduction française en fut donnée par un traducteur anonyme, sous le titre de « La description des jeux et magnifiques spectacles represantez a Constantinople en la solennité de la circoncision du fils d'Amurath, l'an mil cinq cens huictante deux, es mois de May et de Juin » (1); elle était précédée d’un autre ouvrage : « Brieve lustoire de la querre de Perse, faite l'an mil cinq cens septante huit et autres suyvans, entre Amurath, troisieme de ce nom, empereur des Turcs, et Mahumed Hodabende roy de Perse ». Cette histoire de guerre de Perse avait été publiée, elle aussi, en latin, l'année précédente par (Henri Porsius, jurisconsulte aleman, secretaire de la chambre ‘le l'Empereur, et professeur publie en poesie à Vienne en Austriche », nous dit l'avertissement, et le même traducteur l'offrait au public français. À eux deux, ces récits forment un tout petit volume de 82 pages in-12. La narration de Porsius est assez sèche.
Lebelsky décrit avee complaisance les douze journées de fête dont ses yeux ont joui : ce sont des jeux d’acrobalie, des tours d'athlétisme, des feux d'artifice, des-défilés de marchands de Constantinople, des simulacres de combats où les Tures triomphent à peu de frais de leurs ennemis. On représente en particulier la prise encore récente de File de Chypre, et le spectacle d’un évènement qui avait tant frappé l'imagination ne devait pas
(1) Cet ouvrage est assez rare, Le nom de Lebelski ne figure généralement pas sur les catalogues des bibliothèques: je ne l'ai rencontré que dans le catalogue du British Museum. 11 faut de préférence chercher au nom de Porsius, l'auteur du petit opustule qui accompagne celui de Lebelski. On le trouve à la bibliothèque de l'Arsenal sous la cote 11.622 FH.