A TAUS
manquer d’enthousiasmer les sujets d'Amurat, Montaigne à lu cet opuscule.
Dans son Essai « Des destriers » (1), qui n’est guère qu’une Collection de curiosités sur les chevaux et les cavaliers, il a inséré en 1588 quelques tours de force et d’agilité passablement surprenants, que, dit-il, € on à veu de mon temps, à Constantinople ». J'ai cherché longuement et sans résultat dans les récits des voyageurs du temps qui ont passé par Constantinople ; or voici, parmi les acrobaties dont Lebelski s’émerveille, identiquement les mêmes tours que nous lisons chez Montaigne, exprimés dans des termes tout à fait semblables. Comparons les textes.
«€ On a veu », dit Montaigne, ( de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa plus roide course, se rejettoient à tours à terre et puis sur la selle, et un qui, seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheval ; un autre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l’autre sur l’autre, portant un second sur ses bras, courroit à toute bride ; ce second, tout debout, tirant en la course des coups bien certains de son arc ; plusieurs qui, les jambes contre-mont, couroyent la teste plantée sur leurs selles entre les pointes des simeterres attachez aux harnoiïs. »
Lebelski donne plus de détails ; il a vu ces spectacles; il Les développe plus complaisamment. Il explique en ce moment les tours admirables que fit sous ses yeux une troupe de cinquante hommes de cheval. («Sans m'arrester a toutes les particularitez, je toucheray un fait des plus remarquables, et que lon tiendra, peut estre, pour chose controuvée : mais je l’ay veue. Du nombre de ces cinquante se tirerent a part deux jeunes hommes, beaux et braves entre les autres. L’un se mit en pieds sur la selle de son cheval, et receut sur ses bras son compagnon tout debout sur ses pieds. Estans en cest estat ils donnent carriere au cheval, et se tiennent fermes, mesmes le plus haut monté tiroit des coups de flesches contre une pelle de bois que tenoit en la main droite celui qui le portoit. Outre plus ces deux mesmes ayans rangé et attaché deus chevaux par les brides, l’un monta mit un des pieds sur une des selles, et l’autre pied sur l’autre selle, ou il se tenoit
(4) I, 48, t. Il, p. 259.
comme collé, portant sur ses bras son compagnon tout debout, et tenant en main ceste paisle de bois, contre laquelle l’autre ainsi haut monté descochoit habilement et sans faillir, tandis que les chevaux couroyent de grande vistesse. Y en eut d’autres, qui ayans six cimeterres desgainez et attachez les pointes contremont aux selles de leurs chevaux, se mirent la teste sur les selles et les pieds contre mont, faisans en cest estat courir leurs chevaux de telle vitesse qu'on eust dit qu'ils voloyent. D'un autre costé, il y en avoit qui se mirent deux en une seule selle, et comme le cheval couroit a toute bride, sautoyent en terre, puis remontoyent promptement et sans delay l’un apres l’autre (1) ».
De tous les détails que Montaigne nous a contés, il en est un qui manque ici: nous n'avons pas vu passer cet athlète qui harnache un cheval avec ses dents. Tournons seulement cinq à six pages : le voilà. Nous sommes maintenant en plein athlétisme : un lutteur « digne d’estre comparé à ce tant celebre Milon de Crotone » enlève à lui seul une pièce de bois que douze hommes ne pouvaient soulever qu'avec peine. Il supporte sur son estomac une lourde pierre que dix hommes y ont roulée ; « Outre ce il brisa avec les dents et les mains un fer de cheval, de telle force que la moitié lui demeura entre les dents, du reste àïl en fit deux pieces, en chasque main une..... Le mesme avec ses dents seulement sella, brida et harnacha un cheval, et fit plusieurs autres merveilles » (2).
C’est là, je crois, tout ce que Montaigne a fait passer des opuscules de Lebelski et de Porsius dans ses Essais. Ces futilités ont, elles aussi, leur intérêt pour la vaste enquête qu'il a entreprise sur la nature humaine : elles sont certifiées par un témoin oculaire ; le psychologue veut savoir jusqu'où vont la force et l'adresse physique de l’homme, aussi bien qu'il veut connaitre dans leur extrème diversité tous les plis que la coutume peut imprimer à l'âme. C'est une lecture frivole que celle là, il y trouve pourtant à glaner ; et d’ailleurs, s’il est peu intéressant pour nous de savoir que Montaigne lit la description de George Lebelski, il l'est peut-être davantage de lui voir entre les mains l'Histoire de la
A) Traduction française de 1583, p. 70.
(2) Traduction française de 1583, p. 76.
Prat
guerre de Perse. Cela nous le montre curieux des évènements contemporains (1) qu’il cherche à suivre, et curieux aussi des choses de l'Orient qui vont l’attirer de plus en plus.
Herburt de Fulstin
A la même époque, Montaigne semble s'intéresser à une Histoire de Pologne : l'Histoire des rois et princes de Pologne, cuntenant l’origine, progrès et accroissement de ce royaume, depuis Lech, premier fondateur d'iceluy, jusqu'à Sigismond Auguste, roi dernier décédé... de Herburt de Fulstin » (2).
L'’exemplaire de Montaigne est une traduction française de l'ouvrage de Herburt, donnée par Balduin en 1573. « Sire », dit le traducteur, s'adressant au roi de Pologne, le futur Henri IT : « Vostre heureuse election et nouvel advenement à la couronne de cet ample et florissant royaume de Poloigne a engendré un singulier desir à tous François d'entendre et cognoistre l’histoire
(4) À la même époque, on trouve une allusion à un fait tout à fait contemporain, l'assassinat du duc d'Orenge (1584) « Il n’est point advenu, de nostre memoire, un plus admirable effect de résolution que de ces deux qui conspirerent la mort du prince d'Orenge. C'est merveille comment on peut eschauffer le second, qui l'executa, à une entreprise en laquelle il éstoit si mal advenu à son compaignon, y ayant apporté tout ce qu'il pouvoit, et, sur cette trace et de mesmes armes, aller entreprendre un seigneur armé d'une si fresche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en une ville loute à sa devotion. Certes, il y employa une main bien certaine et un courage esmeu d’une vigoreuse passion. Un poignard est nlus seur pour assener ; mais, d'autant qu'il a besoing de plus de mouvement et de vigueur de bras que n'a un pistolet, son coup est plus subject a estre gauchy ou troublé. Que celuy là ne courust à une mort certaine, je n’y fay pas grand doubte : car les esperances de quoy on le pouvoit amuser ne pouvoient loger en entendement rassis : et la conduite de son exploit montre qu'il n’en avoit pas faute, non plus que de courage. » (IE. 29. €. V. p.29). Peut-être avons nous là un echo de quelqu'un des nombreux pamphlets qui célébrèrent l'attentat de Balthasar Gerard. Montaigne a pu lire dès 4584 « Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard Bourgignon, vrai martyr, souffertz en l'execution de sa glorieuse et memorable mort. Pour avoir tuë Guillaume de Maussau Prince d'Orenge, ennemy de son Roy et de l'Eglise catholique. Mis en françois d'un discours latin envoye de la ville de Delft au Comté de Hollande. A Paris, chez Jean du Carroy, Imprimeur au mont S. Hylaire, ruë d'Ecosse, 1554. (Bibl. Nat. Reserve. p. M. 65). L'ouvrage a été reproduit dans les Variétés historiques de Fournier, (t. Il. p. 615 ) Dans les premières pages de cet opuscule, Montaigne trouyait rapportées avec un commentaire enthousiaste les principales circonstances de l'assassinat du Duc : le courage de Balthasar Gérard y est hautement célébré. Signalons encore un autre pamphlet publié la même année que le précédent : « Le glorieux et triomphant martyr de Balthasar Gerard, advenu en la ville de Delft. Douai. 1584.
(2) L'exemplaire de Montaigne est conservé à la Bibliothèque Nationale, Il porte sa signature et une courte appréciation.
Tres
des roys et princes qui ont dominé en iceluy : l’ayant trouvée escripte doctement et élégamment en latin par magnifique fean Herburt de Fulstin gentilhomme et conseiller de Poloigne..… j'en ay entreprins la traduction en nostre langue pour la communiquer à nos François. » L'élection du frère du roi Charles IX éveilla, en effet, en France, un mouvement de curiosité vers la Pologne,et l'année 1573 vit paraitre un nombre assez considérable d’écrits historiques sur ce pays. L'ouvrage de Herburt de Fulstin, que Balduin choisit pour en faire hommage au roi, est, parait-il, un résumé de la grande histoire de Martin Cromer. Montaigne a jugé le récit des faits un peu secs ; il a écrit sur son exemplaire : « C’est
un abrege de l’histoire simple et sans ornement ». Voici néanmoins quatre passages importants de cette histoire dont Montaigne me parait s'être souvenu :
Le duc de Moscovie devoit anciennement cette réverence aux Tartares, quand ils envoyoient vers luy des ambassadeurs, qu'il leur alloit au devant à pié et leur presentoit un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en delices), et si, en beuvant, quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs chevaux, il estoit tenu de la lecher avec la langue.
En Russie, l'armée que l'empereur Bajazet y avoit envoyée fut accablée d'un si horrible ravage de neiges que, pour s'en meltre à couvert et garentir du froid, plusieurs s'adviserent de tuer el eventrer leurs chevaux pour se geller dedans et jouyr de cette chaleur vitale.
Le duc de Moscovie.… recognoissoit & payoit tribut aux Tartares d'oultre le fleuve de Rha ou Volga, & leur avoit esté si subject que quand leurs ambassadeurs ou courriers venoient demander le tribut, ou pour quelque autre occasion, eux estans à cheval, il falloit qu'il allast au devant tout à pié leur faire la révérence, & leur présenter un goubeau de laict de jument, breuvage qu'ils ont fort agréable, et si en beuvant quelque goutte en tomboit sur le crin du cheval, il estoit tenu de la leicher avec la langue.
(Histoire des rois de Pologne, 204 "pe
Be Dieu envoya tout soudainement un froid si extrême une glace et tant de neige, que les Turcs en furent tous enclos, tellement qu'ils ne pouvoient aller avant ni arrière, dont presque tous leurs chevaux moururent de faim et de froid, & plus de quarante mille hommes. On en trouva puis aprés aucuns qui
Jaropelc, duc de Russie, practiqua un gentil-homme de Hongrie pour trahir le roy de Poulongne Boleslaus en le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire quelque notable dommage.
Cettuy eys'y porta en galand homme, s'adonna plus que devant au service de ce roy, obtint d'estre de son conseil et de ses plus feaux. Avec ces advantages, et choisissant à point l'opportunité de l'abserce de son maïstre, il trahit aux Russiens Visilicie, grande et riche cité, qui fut entierement saccagée et arse par eux, avec occision totale non seulement des habitans d’icelle de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de li autour qu'il y avoit assemblé à ces fins.
Jaropelc, assouvy de sa vengeance et de son courroux, qui pourtant n'estoit pas sans titre (car Boleslaus l’avoit fort offencé et en pareille conduitte), et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer la laideur nue et seule, et la regarder d'une veuë saine et non plus troublée par sa passion, la print à un tel remors et contre-cueur qu'il en fit crever les yeux et couper la langue et les parties honteuses à son executeur.
NT p.179)
avoient tué & éventré leurs chevaux, & s'estoient mis dedans pendant qu'ils estoient encore tous chaults.
(Histoire des rois de Pologne, (f. 212, vo.
Jaropelc..……. désirant avoir sa revanche sollicita un certain gentilhomme Hongre, homme caut eb fin, qui faignant s'enfuir à Boleslaus pour avoir soustenu le party des enfans d’Estienne, devoit adviser l’occasion ou de tuer Boleslaus, ou de faire quelque notable dommage aux Polonois. Cét Hongre feit si bien en peu de temps, par son industrie, beau parler et feincts services, & gaigna tellement l'amitié du duc assez facile de soy-mesme & croyant de légier qu'il estoit appelé aux conseils des affaires d’Estat, & luy fut donné le gouvernement de Vislicie. Iceluy voyant Boleslaus absent du Royaume... trouvant cette opportunité propre pour exécuter sa trahison : en advertit en diligence Jaropele et lui mande qu'il ne faille de se trouver le VIII jour de Février devant Vislicie, avec gens bien équipez. L'Hongre adverti de la venue des Russiens, fait retirer dans la ville tous ceux qui estoyent aux champs es environs avec leurs femmes, enfants, & biens, tant la noblesse que menu peuple, ce qu'ils fierent volontiers pour estre plus assurez. Les Russiens ne faillirent pas de s'y trouver au jour assigné : ils feurent receus de nuict, dans la ville, mirent à mort tout ce qu'ils trouvérent sans espargner ni aage ni sexe et ayant mis le feu à la ville s’en retournérent avec le reste du butin, en leurs maisons,
me
Boleslaus et Kinge, sa femme, roys de Poulongne, la vouërent [leur chasteté] d’un commun accord, couchez ensemble, le jour mesme de leurs nopces, et la maintindrent à la barbe des commodites maritales.
emmenant prisonniers tous les plus riches. Jaropelc fit coupper la langue et les parties génitales, & crever les yeux au traistre pour toute sa recompense : & ainsi fut ce traitre desloyal justement puni de sa trahison.
(Histoire des rois de Pologne, Î. 43, r°.)
Or Boleslaus, prince de Poloigne espousa Kinge ou Cunégonde .....
Et combien qu'il fût bien heureux d'avoir telle femme, toutesfois il ne la toucha point les premieres nuicts dont ils ferent ensem-
des nopces :
blement vœu de perpétuelle continance qu'ils gardèrent tousjours ; dequoy Boleslaus fut surnommé le Chaste.
(III, t. V, p. 273.)
(Histoire des rois de Poloigne,f.70r°.)
L'Iistoire des rois de Pologne nous montre Montaigne éloignant sa curiosité historique de son milieu habituel : le long passage sur les cérémonies par lesquelles le duc de Moscovie aborde les ambassadeurs tartares nous le fait voir attachant son attention et l’amusant à une coutume singulière. Au XVI: siècle, deux mondes nouveaux travaillent les imaginations européennes en leur présentant des modes d'existence et des traditions étrangement différents des nôtres. C’est-1à que Montaigne va aller de plus en plus satisfaire son goût d’exotisme. Les Indes, sans doute, ne sont pas absentes de la première édition des Æssais: témoin le chapitre des Cannibales. Mais le chapitre des Cannibales semble avoir surtout des sources orales. Désormais, Montaigne va puiser largement dans les récits des voyageurs et dans ceux des historiens.
Lopez de Gomara
Le livre que Montaigne lut avec le plus d'intérêt durant cette période, si nous jugeons de son goût d'après le nombre des emprunts rencontrés dans les Æssais, ce fut assurément l'Histoire