INTRODUCTION
ka Question des sourees de Montaigne
I. — Nous n'avons pas à montrer combien il est utile, à propos de tout écrivain, lorsqu'on veut comprendre son originalité et faire l'histoire de sa pensée et de son art, de rechercher ses sources. Trop de faits l'ont prouvé. Ce qu'il nous faut dire seulement, c'est que, pour Montaigne, cette enquête est plus nécessaire que pour tout autre. Montaigne, en effet, plus peut être qu'aucun autre écrivain de notre littérature, fait grand usage de ses livres. Il leur prend en grand nombre des phrases entières pour les transporter presque textuellement dans ses Essais. Les pages qui suivent en apporteront de nombreux exemples. Tel de ses chapitres est, presque d’un bout à l’autre, transcrit de son Sénèque. D’autres sont bâtis de pièces rapportées de divers auteurs. Dans ces conditions, il est très spécialement nécessaire d'éclairer le texte des Essais par la recherche des sources.
Il faut tout d’abord, de toute nécessité, démêler dans son texte ce qui est de Montaigne et ce qui n’est pas de lui, les expressions et les idées qu'il a élaborées par lui-même, et celles qu'il n'a fait que trier dans ses lectures. Celles-ci nous montrent seulement son goût et son jugement; celles-là, sa force créatrice. Les unes nous apprennent les modèles qui l’ont inspiré, les livres qui ont développé sa pensée et formé son style ; les autres, ce qu’il a apporté pour sa part dans l’art et dans la philosophie. Nous ne devons pas
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Lraiter les phrases empruntées par Montaigne comme celles qui lui sont propres. Bon nombre des inexactitudes qui s'écrivent sur les Essais viennent de ce qu'on prend comme étant de Montaigne des tours et des idées qu'il n’a fait qu'adopter (1). a écrit lui-même : « Pour juger en un autheur les parties plus siennes et plus dignes, la force et beauté de son âme, il fault scavoir ce qui est sien, et ce qui ne l’est point: et, en ce qui n’est pas sien, combien on luy doibt, en consideration du chois, disposition, ornement et language qu’il a fourny..... Nous autres, qui avons peu de practique avec les livres, sommes en cette peine, que, quand nous voyons quelque belle invention en un poëte nouveau, quelque fort argument en un prescheur, nous n’osons pourtant les en louer que nous n’ayons prins instruction de quelque sçavant si cette piece leur est propre ou si elle est estrangere. Jusque lors je me tiens tousjours sur ma garde. » (Essais, IIL, 8, t. 6, p. 113). Ce que Montaigne désirait savoir pour juger ses auteurs, nous voulons le savoir, nous aussi, pour le juger à son tour, et surtout pour le comprendre.
Il faut ensuite, pour comprendre comment Montaigne travaille, comment un Æssai se construit, déterminer d'où viennent les malériaux employés. Puisque les emprunts tiennent une place importante dans son œuvre, cela est indispensable. Il y a là des procédés très spéciaux de composition qu'il importe d'analyser. Nous ne pouvons pas pénétrer dans l'intimité de la pensée de Montaigne où s’élaborent les Essais, si nous ne voyons pas comment il fait ses larcins et comment il les mèle à ses propres conceptions. Les variations de sa manière d'emprunter nous révèleront les diverses étapes que franchissent en lui l'artiste et le penseur. Qu'on veuille bien; à ce point de vue, comparer entre eux, dans l'édition de 1580, 1'Essai intitulé : « Que le goust des biens et des maux depend de l'opinion que nous en avons », et l'Essai « De la presumptlion »; on sentira de suite que Montaigne a eu plusieurs méthodes de composition.
Mais surtout, par l'enquête des sources, nous apprenons les
(D) C'est une erreur qu'on trouve par exemple fréquemment dans le livre de Ruel, Du ne artistique dans la morale de Montaigne, Paris, 4904, in-8. (Voyez en par- ticulier p. 252.)
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lectures de Montaigne ; ces lectures nous révèlent parlois le secret de la formation de ses idées, etelles constituent l’un des principaux agents de son évolution intellectuelle. Un homme de la Renaissance lit beaucoup, en tous sens; il doit beaucoup aux livres. Montaigne est un homme de la Renaissance. Si nous pouvions déterminer avec précision tous les ouvrages qu'il a lus, dire à quelle époque il les à lus, en un mot, dresser la table chronologique de ses lectures, sans aucun doute nous aurions là un instrument précieux pour étudier la formation de ses idées et leurs tranformations. Prétendre réaliser complètement cet idéal serait chimérique. A tout le moins, à travers les Essais, nous pouvons découvrir quelques uns des ouvrages les plus importants qui figureraient sur cette liste, sinon toujours ceux qui ont formé ses idées, au moins ceux au Contact desquels elles ont jailli et se sont produites au jour. Ce seront des résultats partiels; encore ne sont-ils pas à négliger.
Démèêler les emprunts de Montaigne, éclairer sa méthode de composition, retrouver l’origine et l'histoire de ses idées, voilà done les trois objets principaux que nous nous proposons en recherchant les sources des Essais.
Il y a longtemps que cette recherche est entamée. Déjà Mie de Gournay, (la fille d'alliance » de Montaigne, avec l’aide de quelques savants, s'était attachée à indiquer l’origine des phrases latines qui émaillent le texte. Au XVIII siècle, Coste continua cette œuvre et forma le dessein plus large de retrouver la source des faits historiques et des exemples allégués ; il y eut tant de succès que, paraît il, le seul nom des Essais blessait sa modestie : il ne pouvait l'entendre prononcer sans rougir. Les .éditions de Victor Leclerc, au XIXe siècle, marquent une troisième et importante étape. Encore depuis, le docteur Payen imagina de faire un « Appel aux érudits » ; il lança dans le public un questionnaire, où quelques points à élucider étaient énumérés, et il invita les travailleurs de bonne volonté à proposer leurs solutions. En dehors de quelques lettres d’un professeur de rhétorique au lycée Charlemagne, M. Bary, auquel sa connaissance des littératures anciennes suggéra quelques rapprochements utiles, les réponses que reçut le docteur Payen présentent peu d'indications précises. On les trouve à la Bibliothèque Nationale,
dans la collection du docteur Payen : je les ai consultées et je leur dois quelques renseignements. Mais, depuis les éditions de Victor Leclerc, en somme, la question n'a pas avancé. L'édition de MM. Motheau et Jouaust, qui est actuellement dans toutes les mains, ne fait que reproduire, parfois avec infidélité, les annotalions de Leclerc. Ouvrez la : vous verrez que ces annotations sont déjà nombreuses. Presque toutes les citations sont munies déjà de leur référence ; beaucoup d'exemples en ont une, eux aussi ; parfois même, ils en ont plusieurs. Que restait-il done à faire ?
Il restait à se placer à un point de vue différent de celui qui avait été habituellement le point de vue des premiers commentateurs et, avec des préoccupations autres, à réviser et à compléter cette enquête. Ce que les commentateurs se proposaient, lorsqu'ils apposaient une référence à la suite d'un fait mentionné par Montaigne, et ce qu'il était légitime qu'il eussent en vue, c'était de fournir au lecteur des indications sur ce fait, de lui donner les moyens de le contrôler, de s'informer des circonstances qui l'ont entouré. Aujourd'hui, le lecteur veut bien sans doute encore, et plus que jamais, ces notes explicatives, ces références d'érudilion ; mais ce que nous demandons avant tout au commentaire, c’est d'éclairer le texte, c’est de nous faire pénétrer dans l'intimité du travail de l’auteur. Nous voulons voir comment telle idée s’est développée dans son cerveau, comment tel tour de phrase s’est glissé sous sa plume. Aussi, ce qui importe, c'est de nous conduire aux matériaux mêmes qu'il a mis en œuvre, c'est de nous renseigner sur ses lectures.
Dès le premier Essai, je tombe sur la jolie histoire de Conrad IT, Cet empereur, nous dit Montaigne, « ayant assiégé Guelphe, duc de Bavières, ne voulut condescendre à pius doulces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on lui offrit, que de permettre seulement aux gentils femmes qui estoient assiegees avecques le duc, de sortir, leur honneur sauve, à pied, avecques ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un cœur magnanime, s'advisèrent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le duc mesme. L'empereur print si grand plaisir à veoir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'ayse el amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit portée à ce duc ; et des lors en avant traita
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humainement luy et les siens ». Coste nous dit bien le nom de la petite ville qui soutint le siège de Conrad, et la date à laquelle elle le soutint ; mais, pour tout renseignement complémentaire, il nous renvoie à Calvisius (Opus chronologicum). Ce Calvisius, ou Kallwitz, était un Allemand qui écrivait d'arides chronologies au début du XVIle siècle. Montaigne n'a done pas pu connaitre ses ouvrages. Il élait naturel que les contemporains de Coste cherchassent chez lui des indications. Mais il ne nous apprend pas comment ce conte est là, sous la plume de Montaigne, et, moins encore, il nous explique la gracieuse simplicité que nous lui trouvons. Or, voici que je rencontre cette même narration dans un ouvrage de Jean Bodin, sa « methodus ad facilem historiarum cognitionem ». C'est un livre qui eut beaucoup de succès alors. Là, notre anecdote est bien en relief, « mise en place marchande », presque textuellement dans les mêmes termes que chez Montaigne, qui n’a guëre fait que traduire. C'est sa source incontestable. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas surtout qu'on me dise à quel siège l’anecdote s'est passée, ni si certains historiens, inconnus de Montaigne, l’ont racontée autrement ; c’est qu'on me dise si personne n’a aidé Montaigne à la détacher ainsi, à lui donner le tour qu’elle a chez lui plutôt que tout autre. Bodin répond à ces questions. Il me donne aussi des moyens pour apprécier l'exactitude de Montaigne, son souci de critique, sa part d'originalité. Chez Bodin, le conte ne valait que par le piquant de l'aventure : l’auteur l’insérait uniquement pour nous montrer combien l'étude de l’histoire est plaisante ; à l’en croire, Laurent de Médicis, malade, aurait pris tant de plaisir à l’entendre qu'il en aurait recouvré la santé. Montaigne y met autre chose : il y voit la puissance du courage à désarmer la haine. Devant le gentil courage de ces femmes, l'empereur «pleura d’ayse et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'ilavoit portée à ce duc; et des lors en avant traita humainement luy etles siens ». Et Montaigne en prend argument pour comparer la force de l’ « estimation » avec celle de la « compassion », pour se demander s’il vaut mieux fléchir un ennemi en l'apitoyant ou en l’étonnant de notre résolution. Sans la déformer, sans même en changer les termes, Montaigne tire à lui l’anecdote de Bodin, il en fait un document moral. Voilà une remarque que la connaissance de la source nous suggère; elle nous permet d’en faire
d'autres encore et nous fait pénétrer dans l'intimité du travail de Montaigne. Mais surtout, elle nous donne la certitude que Montaigne a lu la Méthode de l'histoire de Bodin ; elle dit vers quelle époque il l'a lue; qui sait si nous ne trouverons pas dans cet ouvrage des éclaircissements précieux pour plusieurs de ses idées ?
Done, retrouver les livres mêmes de Montaigne, voilà le but que nous nous sommes proposé. Pour illustrer un récit de Montaigne, si les commentateurs avaient mis la main sur quelque narration analogue à la sienne chez un historien, souvent ils se sont contentés de l'indiquer sans se demander si des divergences de détail ne rendaient pas invraisemblable, où même impossible que Montaigne l’eût prise chez cet auteur. Parfois, ils nous renvoient à des ouvrages que Montaigne n’a pas pu connaitre, à l'histoire d’Angleterre d'André du Chesne, par exemple, ou même aux Mémoires de Brantôme, qui ne furent publiés que plus d'un demi-siècle après la mort de Montaigne : sans doute, sur quelques questions, Brantôme, en tant que contemporain, peut nous apporter des éclaitreissements utiles, mais nous devrons chercher la source véritable dont Montaigne s’est inspiré. Aïlleurs, ils rapprochent plusieurs sources possibles : il faudra tâcher de choisir entre elles, de décider laquelle est la plus probable. Pour les citations latines et italiennes, ils se sont contentés toujours de nous renvoyer aux auteurs de ces citations ; il en est pourtant que Montaigne a prises « ailleurs qu’en leur lieu », et beaucoup: c’est lui-même qui nous le déclare. Nous tâcherons, là où ce sera possible, d'indiquer où illes a trouvées. Les livres de Montaigne nous apprendront sous quelle forme se présentaient à lui les matériaux qu'il à mis en œuvre ; ensuite et surtout, ils nous diront de quelles lectures il à nourri sa pensée : voilà pourquoi, avant tout, c'est à rechercher les livres de Montaigne qu'il faut nous attacher.
Cette enquête peut se ramener à trois chefs principaux.
D'abord, s'il s'agit de sources anciennes, nous avons rela livement peu à faire. Coste el Victor Leclere connaissaient fort bien lantiquité ; pour cette partie, leurs indications sont bonnes. I y a cependant des détails à rectifier et d'autres à compléter ; surtout, il y à lieu d'apporter plus de précision dans les résultats. Nous devons chercher les divers auteurs qui ont allégué le même fait, et quelquefois la même citation, puis
rapprocher leurs textes de celui de Montaigne, afin de déterminer celui dont il s'inspire; ou encore, en cas d'incertitude, d’après la date à laquelle Montaigne l’insère dans les Essais, nous pouvons parfois décider celui de ces écrits qui vraisemblablement lui est tombé sous les yeux. Par exemple, dans l'édition de 1580, au cours de l’Apologie de Raimond Sebond, Montaigne nous conte l’histoire du subtil mulet de Thalès : ce mulet, employé au transport du sel, était un jour d'aventure tombé avec toute sa charge dans un ruisseau, et s'en était, comme bien l’on pense, senti fort allégé ; dans la suite, l’artificieux animal, chaque fois qu'il passait l’eau, ne manquait pas de trébucher et de tremper ses sacs. Plutarque et Elien avaient, tous les deux, conté cette anecdote. Mais rapprochons leurs deux textes de celui de Montaigne : Plutarque présente le récit presque dans les mêmes termes; chez Elien, des détails diffèrent; c’est donc Plutarque que Montaigne à suivi. Supposons un instant que la question soit restée douteuse, que les deux textes aient été identiques : dans l’Apologie, Montaigne fait un nombre considérable d'emprunts à Plutarque ; il en demande surtout au traité «sur l'intelligence des animaux de terre et de mer », celui précisément où se rencontre l'exemple du mulet de Thalès. Tous les exemples d’alentour en viennent. Au contraire, les Essais, au moins à l’époque où nous sommes, avant 1580, semblent ne rien devoir à Elien : done, même dans le cas d'identité entre les textes de Plutarque et d’Elien, nous aurions été fondés à dire que Plutarque était la source.
Il nous faut encore nous demander, à propos de chaque auteur, si Montaigne le lit dans le texte, ou s'il use d’une traduction, et, quand il use d’une traduction, quelle est celle qu'il a entre les mains. Montaigne emploie ici un tour qui rend heureusement la phrase latine : est-il de lui, ou quelque traducteur le lui a-t-il soufflé? Là, il fait un contresens: ce contresens lui est-il imputable, ou quelque autre en a-t-il la responsabilité ? Un traducteur est un collaborateur, et souvent aussi c’est un traître. Il faut savoir dans quelle mesure Montaigne à été aidé, et dans quelle mesure il à été trahi.
Connaître avec précision les auteurs latins dont Montaigne se sert, et savoir dans quelle langue il les lit, ne présente pas, en général, une extrême difficulté. Ce qui en offre davantage, et ce qui
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quelquelois est utile, c'est de connaître son édition. Les auteurs anciens sont souvent réimprimés au XVI° siècle. Les textes différent quelquefois d’une édition à l'autre : quel texte Montaigne a-t-il? Parfois, des annotations abondantes fournissent de riches renseignements et permettent de pénétrer plus avant dans l'intelli gence de l'ouvrage : Montaigne a-t-il connu ces annotations ? Les citations, dans les Æ£ssais, se rencontrent souvent sous une forme passablement différente de celle que nous leur voyons aujourd'hui chez leurs auteurs : est-ce parce que le texte de ces auteurs était mal établi au XVI: siècle, ou est-ce par une fantaisie de Montaigne qui les a modifiées ? Souvent, nous le savons, la fantaisie de Montaigne les à habillées à sa mode: n'y a-t-il pas lieu d'examiner de près les éditions du XVI siècle, afin de tâcher d’apercevoir dans quel cas il y a divergence dans les leçons, dans quel cas il y a faute de mémoire chez Montaigne, dans quel cas il y a intention « de desrober ses larrecins et de les desguiser ».
Par exemple, là où Cicéron avait écrit : « Quand on a bon jugement, qu'importe d’avoir bon palais: cui cor sapiat, ei non sapiat palatus » ; lui, Montaigne, reprend sans sourciller : « Quand on a bon jugement, il faut encore avoir bon palais : cui cor sapiat, ei et sapiat palatus » ; est ce son texte qui change ainsi « non » en «et », où Montaigne ne fait-il pas plutôt une plaisanterie d'épicurien ? Voilà autant de questions qu'on ne s'est pas posées, et qu'il importe de se poser. L'influence personnelle d'un traducteur est évidente : on sait combien est grande la dette de Montaigne envers Amyot, etlui même l'a parfaitement reconnue. — On doute davantage, en général, de la possibilité et de l'utilité qu'il peut y avoir .à choisir entre diverses éditions d’un même ouvrage, A titre de preuve, voici un cas où cette enquête m'a donné des résultats. = Nous pouvons établir que Montaigne lisait Lucrèce dans la première des éditions de Lambin, celle de 1563, c'est-à dire dans la première des éditions données par le critique le plus autorisé qui se soit occupé de Lucrèce au XVIe siècle. En effet, je rencontre dans les Essais plusieurs citations dont le texte est visiblement celui de Lambin ; des corrections significatives ne permettent pas d'en douter. Par exemple, dans l'Apologie de liaimond Sebond, Montaigne écrit :
Consuela domi catulorum blanda propago Degere, saepe levem ex oculis volucremque soporem Discutere, et corpus de terra corripere instant.
Le second de ces vers a été intercalé 1à par Lambin, qui n’est pas timide dans ses corrections. On ne le retrouve pas dans les autres éditions du temps. Une note de l'édition Gifanius (Anvers, 1566) déclare formellement que c'est là une nouveauté de Lambin, et le nouvel éditeur se refuse à l'accepter. C’est done bien dans un texte de Lambin que Montaigne lit Lucrèce. Je dis de plus que c'est dans le texte de la première édition : dès la seconde, en effet, dès celle de 1565, Lambin renonce à certaines de ses corrections et en introduit de nouvelles : or, aucune des modifications de cette recension ne passe chez Montaigne. Qu'on veuille bien comparer les vers suivants, tels que nous les rencontrons chez Montaigne, avec les vers correspondants des deux éditions de
Lambin, on verra quelle est celle dont se servait l’auteur des Essais :
Edition de Lamsin de 1565, p. 107:
Vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumans ut in æquore salso Ventorum validis servescit viribus unda.
MonTAIGNE, Essais, II, 12, t. IV, p. 69 :
.… Vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum ut validis fercescunt viribus undeæ.
Edition de LamBin de 1563, p. 223 :
… Vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum ut validis fervescunt viribus und.
Un doute vous reste: qui sait, dites-vous, si les citations sur lesquelles je m'appuie pour faire cette démonstration ont été prises par Montaigne directement dans son Lucrèce? Peut-être lui viennent-elles de quelque auteur qui se sert, lui, de l'édition de Lambin de 1563. Mais poursuivez cette comparaison des cita-
tions de Montaigne avec les différents textes du XVI: siècle: votre doute sera bientôt dissipé. Or, Lucrèce est un des auteurs que Montaigne a le plus souvent cités. On trouve près de cent cinquante passages dans les Essais (exactement cent quaranteneuf) qui lui sont empruntés. Il est important de savoir sous quelle forme ils s'offraient à lui et de voir comment il a modifié ceux qu'il lui a plu de « desguiser ». De plus, Lambin n'est pas seulement un novateur un peu téméraire en matière de textes, il a accumulé des annotations très riches, où Montaigne a pu apprendre beaucoup. Certainement il en a tiré son profil Voici, par exemple, une phrase des Essais qui est directement inspirée par une remarque de Lambin :
Montaigne Lhambin
« Il y avoit aux carrefours à Rome Fuisse Romaäe, cùm aliis in urbis des vaisseaux et demy-cuves pour locis, tum in angiportis dolia quæy apprester à pisser aux passans » dam brevia, & amphoras, & similia (Essais [., 49.) vasa mejendi causa comparata, ac
disposita, declarant illa verba ex oratione. (C. Titii apud Macrob, lib. 3 cap. 17, cité par Lambin).
C’est peut-être encore dans l'édition de Lambin que Montaigne prend la légende de la mort de Lucrèce telle que saint Jérôme la vulgarisée ; à deux reprises, il y fait allusion (1), et de cette folie du philosophe que toute sa sagesse n'a pas pu préserver, il tire une leçon d’humilité, et, par son souvenir, il s'affermit dans son mépris pour les prétentions de la sagesse humaine.
Certainement, plusieurs des éditions d'auteurs anciens que Montaigne a eues en main lui ont rendu des services analogues. II est donc utile de lâcher, dans la mesure du possible, de les déterminer, Rarement cependant les résultats auxquels on parvient sont aussi nets que pour Lucrèce ; le plus souvent, ils ne sont que partiels.
Mais, si les emprunts anciens étaient surtout à préciser, les sources modernes restaient presque entièrement à découvrir. C'était la seconde partie de notre tâche.
(4)11, 2:et Il, 42;