SAT
Presque tous les livres modernes qui avaient cours au temps de Montaigne avaient disparu de la circulation quand Coste annotait les Essais. On connaissait encore quelques historiens, comme Monstrelet, Froissart, Commines, Joinville, même les frères Guillaume et Martin du Bellay; mais la plupart de ceux qui appar: tiennent au XVIe siècle avaient été submergés par les changements du goût et de la langue. D'autre part, de tous ces ouvrages de morale ou d’érudition qui avaient eu la charge de vulgariser les connaissances de l'antiquité, rien ne restait ou à peu près. Leur tâche faite, comme ils n'étaient recommandés par aucune originalité ni par aucune valeur esthétique, ils avaient sombré dans l'oubli. Les Essais survivent au milieu de ces ruines : à leur intention, il faut examiner les ruines, reconstituer le paysage qui les entourait, afin de les replacer dans leur atmosphère morale; il faut interroger ces vieux livres, leurs contemporains.
Les principales sources des Essais sont les ouvrages d'histoire et les ouvrages de morale. Nous devons d’abord nous demander où Montaigne à appris ce qu'il sait d'histoire moderne, et quel rôle ont joué dans la formation de ses idées les livres d'histoire qu'on lisait autour de lui. Ensuite, il importe de déméêler ce que Montaigne prend directement aux auteurs anciens de ce qui lui vient de seconde main, par l'intermédiaire de vulgarisateurs du XVIe siècle. Son livre a été plus heureux que tous les autres dans son œuvre éducatrice, dans son entreprise d’enseigner à son siècle et d'adapter à ses besoins cette belle morale humaine que les anciens avaient élaborée ; il n’en a pas moins eu des devanciers et des auxiliaires. Il faut savoir dans quelle mesure il à été aidé par son entourage. Il faut savoir dans quelle mesure il à suivi un chemin déjà tracé, pour bien pénétrer sa pensée, pour en Com: prendre l’origine et les transformations. Ici, la méthode à suivre est simple : il suffit, pour chaque allégation, de recueillir, autant que possible, tous les textes que Montaigne à eu chance de connaître et de les comparer avec sa propre narration. Le plus sou: vent, il cite avec assez de fidélité pour qu’il soit aisé de mener à bien l’enquête.
En troisième lieu, tant pour les sources anciennes que pour les sources modernes, il restait à étendre le cercle des investigations. Les commentateurs, en général, se sont bornés à indiquer
l'origine des citations qui, au milieu du texte de Montaigne, conservent leur forme latine ou italienne, et celle des faits historiques qui s'y rencontrent, en d’autres termes, des exemples et des sentences qui se détachent sur le fond commun du texte et qui conservent leur marque d'origine étrangère. C'est aussi tout ce dont, grâce aux index, on a tôt fait de retrouver l’état civil Il fallait tâcher d'atteindre au delà. 11 y a, fondues dans le texte de Montaigne et si intimement unies à l’ensemble que la jointure ne se voit plus, des phrases entières traduites de Sénèque ou de Cicéron, des phrases copiées dans Amiot : celles-là passent inaperçues, et, une fois aperçues, sont malaisées à identifier ; elles sont cependant particulièrement instructives ; elles se sont incorporées à la pensée de Montaigne ; plus que les autres, elles sont devenues sa propre pensée. Si elles se sont gravées dans son cerveau, c'est qu’en elles ou l’idée ou la forme l'ont séduit : l’idée y a germé comme une graine dans un terrain propice ; telle image l'a frappé au point de se glisser sous sa plume lorsqu'il écrit à son tour. Aussi, sur l’origine des idées morales de Montaigne, sur ses goûts, sur la formation de son style, ces emprunts peuvent nous apporter des indications tout à fait capitales. Il y avait lieu de s'attacher encore à cette enquête, qui avait été totalement négligée.
IL n'est impossible d'apporter ici les résultats de cette triple enquête (1). Je me limiterai à rechercher les ouvrages historiques utilisés par Montaigne. Les anciens, d’une manière générale, ont été déjà suffisamment étudiés : Coste et Victor Leclerc les connaissaient très bien; il ne reste que quelques modifications, et quelques additions à apporter aux résultats qu'ils ont indiqués. Je m'altacherai de préférence aux ouvrages d'histoire moderne qui, pour la plupart, ont été complètement négligés.
[I — L'importance des lectures historiques est très grande dans la formation des idées de Montaigne et dans la composition des Essais. Lui-même, à plusieurs reprises, nous a répété combien il les aimait et tout le fruit qu'il en attendait. « L'histoire, nous
(A) On les trouvera entièrement au IV* tome de l'Édition municipale de Bordeaux (actuellement en cours de publication), dans laquelle la recherche des sources m'a été contiée,
dit-il, c'est mon gibier en matière de livres. » (1) Et ailleurs « Les historiens sont le vray gibier de mon estude : car ils sont plaisans et aysez ; et quant et quant la consideration des natures et conditions de divers hommes, les coustumes des nations differentes, c'est le vray subject de la science morale, » (2) Dans l'institution de l'enfant, telle que Montaigne la projette, l'histoire tiendra une place tout-à-fait capitale. Il est facile d'en voir la raison. C’est par la vie, dans la pensée de Montaigne, que l'enfant doit être formé ; les voyages, les conversations doivent remplacer les longues heures d’études qu'il juge stériles. Le but, en effet, pour lui, c’est d'apprendre à se conduire raisonnablement dans la vie. Pour cela, il faut se faire des idées justes des hommes et des choses ; or, seul le commerce des hommes et des choses peut nous les donner et seul il en est capable. Les sciences proprement dites y sontinutiles. Mais les enseignements des grands anciens et des évènements passés ne sont pas moins précieux que ceux des personnages vivants et des faits actuels. L'histoire, c’est de la vie emmagasinée dans des livres. Elle est un prolongement indéfini de notre expérience en tous sens. Elle s'offre à nous faire connaitre beaucoup de personnages rares et exemplaires, à nous faire assister aux évènements les plus variés. Elle ramasse dans le passé ce qu'il a de plus instructif, elle le condense pour le mettre à notre portée, pour nous permettre de le vivre à nouveau, en quelque sorte, d’en tirer mille enseignements que le présent nous donne moins complètement. Comme l'expérience, l'histoire, qui est une expérience
indirecte, nous forme des idées justes sur les hommes et les choses,
et par là elle nous enseigne à bien vivre. Montaigne sait si bien la valeur de ses leçons qu’il nous engage à y revenir sans cesse : «En ce genre d’estude des histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d’autheurs, et vieils et nouveaux, et barragouins et françois, pour y apprendre les choses dequoy diversement ils traictent. » (3).
Cela, c’est ce qu’il a fait lui-même, comme il nous le laisse entendre dans l'Essai « Des tivres » (IE, 10); c’est aussi ce que,
(4) 1, 26, t. II au début.
(2) I, 40, t. ILL, p. 435.
(8) IE, 40, t. IUT, p. 436.
dans l'Essai «€ De l'Instruction des enfants » (1, 26), il recommande aux maitres de faire faire à leurs disciples. Qu'on lise l’un ou l’autre de ces Essais, on y rencontrera Ja même conceptiou : ils se complètent l’un l’autre. Tous deux semblent écrits vers la même époque. L'un nous présente la pratique de Montaigne en matière de lecture ; l’autre érige cette pratique en théorie. Montaigne estime que sa méthode ne lui a pas mal réussi. I sent qu'elle lui a donné un jugement sain ; qu’il n’a plus « la veue accourcie à la longueur de son nez» (1). Il n’est plus «amoncellé en lui même » (2). À considérer tant d'événements rapportés par les historiens, tant de coutumes, tant de personnages qu'ils nous peignent, il a merveilleusement assoupli son imagination intellectuelle. Nous dirions qu'il l’a rendue comprésensive. Quand les «vignes gelent en son village » (3), il n’est pas tenté d'en « conclure l'ire de Dieu sur la race humaine ». Il se (presente, comme dans un tableau, cette grande image de nostre mere nature en son entiere magesté ; il lit en son visage une si générale et constante variété, il se remarque là-dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traiclt d’une pointe tres-delicate : il estime les choses selon leur juste grandeur. » (4) Puisque cette méthode lui a donné de bons résultats, il invite les autres à en essayer à leur tour. Son souhait est de la voir se généraliser. Mais pour que l'histoire y serve, il faut savoir la lire. Les esprits s'y « appliquent de bien diverse manière » (5).
Il ne faut surtout pas, comine tant d’autres, aller s’en faire un pur estude grammairien » (6). Il ne faut pas davantage charger sa mémoire de faits et de dates : « c'est un vain estude » (7) à ce compte. Nous y devons voir «l'anatomie de la philosophie » (8, et pour cela, l'essentiel est de perpétuellement juger l'histoire. Cherchons-y «les grandes âmes des meilleurs
siècles » (1) afin de les € practiquer », de les apprécier. Leur exemple nous servira de modèle, Il importe que le maître n'imprime pas tant (à son disciple la date de la ruine de Cartage que les mœurs de Hannibal et de Scipion, ny tant où mourut Marcellus que pourquoy il fut indigne de son devoir qu’il mourust là ; qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qu’à en juger » (2).
Done, si Montaigne nous recommande si fort l'histoire, c'est avant tout parce que c'est une école de morale. En lisant les histoires, nous ne devons jamais perdre de vue la pratique de la vie. Elles ajusteront nos idées à la réalité ; elles nous donneront l'expérience que nous n'avons pas le temps d'acquérir sans elles ; elles nous rendront meilleurs et plus avisés surtout dans l’action. C'est bien là le fond de sa conception; par là s'expliqueront la plupart de ses goûts et de ses idées en matière historique : par là sont éclairées ses opinions à la fois sur le choix des sujets, la manière de les présenter et sur la critique historique.
Comme sujets, elle lui fait préférer de beaucoup ceux où la psychologie et la morale ont une large part. Plus la matière est humble, familière, plus elle comporte de traits de mœurs, plus aussi il y a place pour les observations pratiques qui intéressent Montaigne. Sans doute, on en peut faire à peu près partout. Même les récits d’expéditions militaires s’y prêtent ; car les questions de guerre sont des questions utiles à méditer pour un gentilhomme du XVIe siècle, qui prend les armes à tout instant. Les questions politiques semblent l'être moins ; car, dans un régime monarchique, c’est seulement au roi et à ses ministres qu'il appartient de gouverner; pour un particulier, privé de toute action, les problèmes politiques n'ont guére, en général, qu'un intérêt théorique. Au temps de Montaigne cependant, où les factions divisent le pays, ils ont un intérêt pratique ; chacun doit se demander de quel côté il veut se ranger, opter entre les nouveautés et la tradition.
Partout done Montaigne pourra glaner quelque chose. Avant tout, néanmoins, c’est l'homme moral qui l'intéresse; de plus en plus, c’est l’homme intérieur qu'il s’attachera à étudier. S'il goûte tant Tacite, c’est qu’il ne conuaît point (d’aucteur qui mesle à un
(4) 1, 26, t. Il, p. 39.
(@ 1,2, t. II, p. 39.
KO
registre publicque tant de consideration des mœurs et inclinations particulieres (1) ». Tacite se plaint de n'avoir pas de grands combats à narrer; il craint que sa matière ne paraisse stérile au lecteur. Montaigne est d’un avis bien contraire. Ecoutez-le lui répondre : « I me semble le rebours de ce qu'il luy semble à luy : qu'ayant specialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extremes en toute sorte de formes, tant de notables actions que nommément leur cruauté produisit en leurs subjects, il avoit une matiere plus forte et attirante à discourir et à narrer que s’il eust eu à dire des batailles et agitations universelles ; si que souvent je le trouve sterile, courant par dessus ces belles morts, comme s’il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvemens publics dependent plus de la conduiete de la fortune, les privez de la nostre (2) ». Voilà bien son point de vue: pour les applications, il y a plus à tirer d'une histoire des mœurs que d’une histoire politique.
A l’époque où il écrit ceci, il s'est fait cette conviction que les problèmes politiques dépassent nos intelligences; c'est un domaine où la fortune règne, où leffort individuel est à peu près impuissant. Au contraire, pour les questions de morale privée, il estutile de méditer les beaux exemples d'un Tacite, parce que là nous pouvons beaucoup sur là marche des évènements. Plus la narration historique éveillera sur son chemin de ces petits problèmes pratiques qui peuvent se poser dans l’existence de chacun de nous, plus elle nous aidera à les résoudre par ses exemples, plus aussi elle plaira à Montaigne. C'est pourquoi, de tous les genres d'histoire, le genre de la biographie à toutes ses préférences. Dans la biographie, le lecteur suit pas à pas la conduite des personnages ; il vit avec eux une à une les difficultés qui se sont présentées sur leur route ; avec eux, il en cherche la solution; avec eux, il attend l'exécution de leurs décisions, il enrichit de leurs expériences sa propre conscience. Dans la biographie, au moins dans celle qu'aime Montaigne, le champ de la conscience est au premier plan, les évènements restent au second ; dans
FC DT AR a A RE EE (2) [I], 8, t: VI, p. 413,
nan
l'histoire des faits, au contraire, les évènements sont sur le devant de la scène, les hésitations et les délibérations des acteurs ne paraissent que de loin en loin, à titre d'explication. «Ceux qui escrivent les vies, dit-il, s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux là me sont plus propres » (1). Quand Montaigne trace un programme d'études à son disciple, de tous les livres, celui qu'il lui recommande le plus, c’est le recueil des Vies de Plutarque. « Quel profit, s’écrie-t-il, ne fera pas notre disciple à la lecture des Vies de nostre Plutarque ? » (2) Lui-même y puise largement, et aussi bien qu'à Plutarque, il fait de nombreux emprunts à Suétone, à Diogène Laerce. Il goûte le sujet de Tacite, qui est de «suivre specialement les vies des empereurs de son temps, si diverses et extremes en toute sorte de formes ». (3) Avec les biographies, ce qui plaît surtout à Montaigne, ce sont les histoires qui s'arrêtent à décrire longuement les coutumes des divers peuples. Les récits de voyages, à ce point de vue, lui donnent pleine satisfaction. Sans doute, il ne s’agit pas ici de tirer proprement des enseignements pratiques: nous devons nous tenir à nos propres usages et ne pas les corrompre par l’immixtion de coutumes étrangères ; mais la grande utilité de ces histoires-là, c’est de nous donner une idée plus juste de l’homme. C’est de nous faire comprendre la relativité de ces règles morales qui s'imposent à nos esprits, comme des lois universelles et absolues. « Chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition ». (4) A considérer la conduite des Cannibales ou celle des Egyptiens, des Lacédémoniens, nous découvrons des ressorts qui sont en nous comme en eux, quoique nous ne les fassions pas jouer habituellement comme eux. C’est surtout après 1580, quand il aura pris conscience de sa méthode, que Montaigne étendra sa curiosité aux formes de vivre les plus variées. Lopez de Gomara, par ses récits sur les peuples de l'Amérique, Hérodote, par ses premiers livres qui nous parlent de tant de nations anciennes, l’enchanteront; alors, il leur fera de très nombreux emprunts.
(4) LL, 40, t. IL, p. 435.
(2) I, 2%6,t.Il, p. 39.
8) LL, 8,t. VI, p. 143.
Ur
Ses idées sur la manière d'écrire l'histoire, non moins que son choix des sujets, manifestent chez lui un vif souci de moraliste. Avant lui déjà, Bodin avait posé clairement la question importante et l'avait longuement débattue : l'historien doit-il juger, doit-il se contenter d'exposer les faits? Montaigne n'hésite pas: pour que sa conception idéale soit pleinement réalisée, il faut que l'historien juge. Sans doute, il vaut mieux ne pas juger que de juger mal. Les historiens très simples, comme Froissart, nous offrent toute nue la matière de l'histoire ; ils entassent les faits, et leur œuvre est utile : ils nous offrent des matériaux où nous pourrons appliquer avec profit notre jugement. Les historiens excellents font davantage : ils jugent pour nous ; ils démêlent dans l'histoire ce qui est digne d’être su, ils l’interprètent, ils nous mächent la besogne et nous rendent ainsi un grand service. « Ils ont raison de prendre l’authorité de regler nostre creance à la leur; mais certes cela n'appartient à guieres de gens (1) ». Mais ceux qui veulent se mêler de juger et qui n’en sont pas capables, ceux-là sont désastreux : « [ls nous gastent tout (2) ». Juger c’est tordre les évènements, c'est les « incliner à nostre fantasie (3 » : «Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sceuês, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit autant que le reste ;... qu'ils jugent à leur poste ; mais qu'il nous laissent aussi dequoy juger aprés eux, et qu'ils n’alterent ny dispensent, par leurs racourcimens et par leur chois, rien sur le corps de la matiere, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entiere en toutes ses dimensions (#4) ». Donc, un historien peut se passer de juger et se contenter d'enregistrer les faits, et son œuvre sera déjà très bonne ; si même il n'a pas de jugement, il est essentiel qu'il s'en tienne là; mais s'il a du jugement, il fera beaucoup mieux d'en user. Juger, pour un historien, c'est, dans l'esprit de Montaigne, faire beaucoup de choses: c'est, entre des témoignages opposés, choisir le plus vraisemblable ; c'est encore démêler Iles évènements essentiels pour laisser dans l'ombre ceux
(4) I, 40, €. IL, p. 498. (2) I, 40, t. LUI, p. 438.
(3) LL, 49, t. III, p. 438.
(&)2T1, 10, t. LI, p. 138,
qui paraissent négligeables ; c'est expliquer les faits ; c'est enfin et surtout tirer la leçon morale de l'histoire, mettre en pleine lumière ses enseignements. Ce dernier point intéresse tout particulièrement Montaigne. Écoutez-le apprécier l’œuvre de Tacite : « C’est plustost un jugement que deduction d'histoire ; il y a plus de preceples que de contes: ce n’est pas un livre à lire, c'est un livre à estudier et apprendre; il est si plain de sentences qu'il y en à à tort et à droict; c'est une pepiniere de discours ethiques et politiques... (1) ». Et après le jugement sur Tacite, une fois encore, c’est au jugement sur Plutarque qu'il nous faut revenir: € Il y a dans cet autheur, dit Montaigne, beaucoup de discours estandus tres-dignes d’estre sceus, Car à mon gré c'est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu'il n’a que touché simplement: il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu'une attainte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande (2) ». Il semble regretter que Plutarque ne se soit pas encore plus étendu sur les enseignements moraux de ses histoires : © C’est dommage que les gens d’entendement ayment tant la brielveté: sans doute leur reputation en vaut mieux, mais nous en valons moins... Plutarque scavoit qu’és choses bonnes mesmes on peut trop dire, etque Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs : «0 estrangier ! tu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut (3) ».
Le désir de Montaigne n’est donc pas du tout que lhistorien disparaisse le plus possible de son œuvre, qu’il laisse parler les choses par elles mêmes. Au contraire, il invite sa personnalité à se produire. Il aime que l'historien se montre moraliste. Plus l'histoire est préparée etélaborée en vue des applications pratiques, plus elle lui plait. C’est là une conséquence naturelle de sa conception de l'histoire. Nous allons en voir d'autres effets dans ses idées sur la critique historique.
Pour l'étude des faits, tout d’abord, Montaigne demande à
(4) IE, 8, t. VI, p. 414.
@) IL %6,t. IT, p. 39.
(3) [I 2%6,t. IL p. 40.
IT
l'auteur qui se mêle d'écrire beaucoup de sérieux et d'appréciables garanties d’exactitude. C'est un besoin naturel de son esprit ; d'ailleurs, l’objet qu'il se propose est important : il s’agit de façonner nos idées et, par là, de diriger notre conduite : ce n’est pas affaire négligeable. Une telle fonction donne à l'histoire beaucoup de gravité. Il faut qu'elle soit véridique autant que possible ; sans quoi, elle risquerait de nous inculquer des opinions fausses sur les hommes, d'aller juste au rebours de son but. Ce n’est pas un amusement: son objet n’est pas surtout de nous plaire, bien qu'elle soit « plaisante » : elle doit nous instruire.
Il ne faut pas en faire une ample matière à développements oratoires, ou à exercices de style. Les historiographes du XVI: siècle sont souvent un peu engagés dans la voie de l'histoire d’apparat par l'exemple séduisant de Tite-Live : Montaigne réagit contre cette tendance. Il reproche à Guichardin de composer des harangues et de sentir quelquefois « au caquet scholastique ». Il s’indigne que, pour écrire l’histoire, ( on trie, en ces siecles icy, des personnes d’entre le vulgaire, pour cette seule consideration de scavoir bien parler ; comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eux ont raison, (poursuit-il) n'ayans esté gagez que pour éela et n’ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de cette partie. Ainsin, à force beaux mots, ils nous vont patissant une belle contexture des bruits qu'ils ramassent es carrefours des villes (1) ». Pour écrire l'histoire comme il faut, il importe de bien connaître là matière dont on traite. Le mieux, pour cela, ce serait de beaucoup d'avoir, comme César ou Xénophon, dirigé l'exécution des faits qu'on raconte ; il faudrait tout au moins y avoir participé. Un acteur sait ee qu'il a fait. « Les seules certaines histoires sont celles qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, où qui estoient participans à les conduire (2) ». À tout le moins, si l'on n'a pas été acteur de ce que l’on raconte, il est nécessaire d'avoir eu le maniement d'affaires semblables, d'avoir été mêlé à la politique lorsqu'on fait de l'histoire politique, à la guerre lorsqu'on écrit des expéditions militaires. L'expérience est nécessaire pour faire de bonne histoire.
(4) IH, 40, t. LI, p. 439.
(2) 11, 40, €. LIT, p. 439.
OL
« Car que peut-on esperer d’un medecin escrivant de la guerre, ou d’un escholier traictant les desseins des princes ? (1) »
En même temps que la compétence, Montaigne demande aux historiens la sincérité. Il nous à conservé quelques-unes des notices qu'il mettait sur ses livres d'histoire et par lesquelles il résumait son jugement sur l’auteur et sur l'ouvrage. Dans chacune d'elles, nous le voyons se demander soigneusement s'il n’y a lieu de suspecter aucune partialité chez l'historien, I n’y manque jamais. 11 lui semble que Guichardin, par exemple, n'a ni par « haine », ni par & faveur », ni par (C vanité » « déguisé les choses »; et il en apporte comme preuves «les libres jugements qu'il donne des grands, el notamment de ceux par lesquels il avoit esté avancé et employé aux charges, comme du pape Clement septiesme (2. » En Philippe de Comines, il voit reluire évidemment « la bonne foy de l’autheur exempte de vanité parlant de soy, et d’aflection et d'envie parlant d’autruy (3) », Chez les frères du Bellay, au contraire, il découvre «€ un grand dechet de la franchise et liberté d’escrire qui reluit es anciens de leur sorte (4) ».
Dans les jugements sur Tacite et sur César, même préoccupation encore. Chaque fois que Montaigne ouvre un livre d'histoire, on dirait qu'il se demande dans quelle mesure on peut lui appliquer le « sine ira et studio » de Tacite. Mais aussi, dès qu'il rencontre la compétence et la sincérité, il ne demande guère autre chose : voilà son esprit satisfait. Ses exigences critiques ne vont généralement pas au-delà. Il dit bien que certains anciens poussaient le scrupule plus loin ; il rappelle qu'Asinius Pollion « trouvoit es histoires mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé, pour n'avoir peu jetter les Yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent des choses non assez verifiées; ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses lieutenans des choses qu'ils avoient conduites en son absence (5) ». Mais cet exemple l’étonne
(4) LE, 40, t. IUT, p. 440.
(2) LL, 40, t. ILE, p. 441.
(3)-IL, 40, t. Ill, p. 443.
(4) LE, 40, t. EL, p. 443.
(3) IL, 40, €. II, p. 140.
DT
plutôt qu'autre chose. Assurément quand il lit, il n'est pas inquiété de ces scrupules. Il n’a pas besoin que «à la mode d’une information judiciaire, on confronte les tesmoins et reçoive les objects sur la preuve des pontilles de chaque accident (1) ». Nous ne connaissons pas avec tant de précision nos affaires présentes elles-mêmes : comment prétendre à une certitude si entière, lorsqu'il s’agit d’un passé déjà très reculé ?
C'est que, pour Montaigne, tant de précision n'est pas nécessaire. Son but n'est pas celui de l'historien : il ne se propose pas de retrouver exactement les évènements, de serrer la réalité d'aussi près que possible. Il ne veut que comprendre l'homme, dont la nature est infiniment souple et diverse, et tirer des exemples les applications pratiques qu'ils comportent : des inexactitudes de détail ne fausseront pas ses résultats. Pourvu qu’on écarte le parti pris et l'incompétence, ces causes fondamentales d'erreur, celles qui portent partout le trouble, le moraliste peut lire les histoires avec une suffisante sécurité.
Montaigne a des idées intéressantes sur la critique des témoignages. Il sait, par exemple, quels sont les avantages d’un homme simple et grossier comme témoin : celui-là ne fausse pas ses rapports par des idées 4 priori; son observation est maigre, il est vrai, mais elle est juste : « Les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interpretation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'histoire. Ils ne vous representent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu; et, pour donner credit à leur jugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l’'amplifient (2) ». Aussi, pour parler des Cannibales, Montaigne s'en remettra aux récits d'un matelot qui a voyagé dans leur pays (1, 31). Montaigne sait aussi critiquer les témoignages les uns par les autres : il en à donné une preuve excellente dans son Essai « De la liberté de conscience » (I, 19), où il juge l’empereur Julien, Il confronte les jugements des divers historiens afin de convaincre de fanatisme les attaques des chrétiens. Il y avait donc
(4) HE, 40, €, HE, p. 140.
Ho
chez lui des dispositions critiques, qui, pour son temps, ne sont pas à dédaigner, Mais il est assez rare qu'il les mette en œuvre. Son travail de moraliste ne le demande pas; il ne le pousse pas plus avant dans cette voie. Bodin, dans sa « Methodus ad facilem historiarum cognitionem » est plus exigeant que Montaigne en matière de critique. Il insiste assez longuement sur les dangers d'erreurs en histoire. Montaigne approuve les idées de son contemporain ; il dit que Bodin a traité la question « selon sa conception », mais il ne s’y attarde pas. [Il comprend très bien les exigences de la critique. Si l'on attire son attention de ce côté-là, lui qui, au point de vue de la prudence intellectuelle, semble être le penseur le mieux organisé de son siècle, il ne restera en arrière de personne. Mais puisque ses occupations ordinaires s’accommodent de moins de scrupules, c’est par accident seulement qu'il les éprouve. Couramment, il s'en remet à des historiens dont l'autorité lui parait à lui-même très contestable. Il fait de nombreux emprunts à Jean Bouchet et à Paul Jove, par exemple.
Au point de vue de la critique historique, ce qui nous parait, à nous modernes, le plus suspect dans les Essais, c'est la facilité de Montaigne à accepter sans contrôle des contes entachés de légende et des coutumes extraordinaires. Rien ne lui parait discutable dans les récits de Plutarque, et il défend son cher auteur contre Bodin, qui trouvait ses histoires parfois fabuleuses et incroyables (If, 32) ; il accumule, à propos des peuples de l'Amérique, une masse de traits de mœurs que lui fournit Lopez de Gomara, mais qui parfois nous sont suspects. Nous serions tentés de parler de crédulité; toutefois, pour en juger équitablement, il faut faire abstraction de nos idées modernes et tâcher de nous reporter par la pensée au temps de Montaigne. Il y avait alors, à agir ainsi, peut-être plus de prudence que de crédulité. L'expérience d’un homme du moyen âge élait très limitée. Ses idées étaient assez simples ; elles formaient un petit monde relativement facile à connaître et presque clos. Or, ce petit monde venait de subir de profondes révolutions qui l’avaient bouleversé de fond en comble. Coup sur coup, la découverte de l'antiquité, puis la découverte des Indes orientales et occidentales avaient jeté dans la circulation une masse de faits nouveaux, d'idées nouvelles. L'imprimerie, nouvelle elle aussi, avait répandu partout ses con-
naissances troublantes, difficiles à assimiler. Les anciens cadres de l'esprit s'étaient brisés sous les chocs répétés : la nature n'était donc pas ce que l'on pensait : chaque jour des faits nouveaux la démontraient plus diverse. L'homme surtout apparaissait plus complexe, insaisissable : quel rapport entre les mœurs d’un Grec et les nôtres ? entre la facon de vivre d’un Cannibale et celle d’un sujet de François 17? On ne savait plus bien où l’on en était. Les fables de toutes sortes ajoutaient encore à la confusion. Pas d'’enquête méthodique, alors, ni sur les faits de nature, ni sur l'histoire humaine, qui permit de sé faire des idées stables, de déterminer ce qui était croyable et ce qui ne l'était pas. Au début du siècle suivant, Bacon en éprouvera le besoin : il sentira la nécessité de mettre de l’ordre dans ce chaos, et ainsi il donnera l'idée de la science positive. En attendant, on en est réduit aux tàtonnements. Chacun, suivant son tempérament, montre plus ou moins de souplesse à admettre les idées nouvelles. Les intelligences les plus compréhensives penchent vers la crédulité. Au contraire, les esprits plus vigoureux que mobiles, plus logiques que discursifs sont portés à l’incrédulité. Au point de vue de la vérité, crédulité et incrédulité présentent à peu près des inconvénients égaux, la critique n’est pas plus satisfaite par l’une des deux tendances que par l’autre. Montaigne a très bien senti ce double malaise de son époque. A plusieurs reprises, et surtout dans le bel Essai qu'il à intitulé : C’est Jolie de rapporter le vray et le faux à nostre Ssuffisance (1.27), il a très bien marqué les deux périls ; très nettement, il a déclaré qu'il n'était pas moins blämable de nier ce que nous ne comprenons pas que de recevoir sans sourciller les fables les plus invraisemblables. Quant à lui, il penche clairement vers la crédulité. Il ne veut pas se donner le ridicule de ces hommes qui prétendent connaître les limites du possible. IT est crédule avec prudence, je dirai presque avec scepticisme : il croit ce qu'il ne comprend pas et ce qu'il n’a jamais expérimenté; mais il le croit mollement, sous bénéfice d'inventaire, sans engager bien profondément sa foi ; il croit cependant.
En matiere d'histoire, son seul criterium est, en pareil cas, de s’en remettre à l'autorité de l’auteur. Si c'est Bouchet ou Froissart qui lui content quelque aventure difficile à croire, il suspend son
jugement ; mais si c’est Plutarque, si c'est César, si c’est Tacite, si c'est saint Augustin, ces gens-là ont trop de crédit pour qu'il ne les suive pas : « J’ay accoustumé, dit-il, en telles choses de plier soubs l’authorité de si grands tesmoings (1). » C'est déjà lopinion qu'il émet dans un de ses premiers chapitres (L 21); il l’a répétée vers 1578 (II, 32); c’est encore celle que nous retrouvons dans l'édition de 1588 au chapitre « De l’art de conférer ». I n’a pas varié sur Ce point. C’est, à son avis, le seul parti qui soit sage, et il ne le pensait pas sans raison. Pourtant, dans cette absence de critique, combien maigres étaient les indices qui lui permettaient d'établir le degré d'autorité que méritait un historien! La tradition, l'opinion publique, une impression de lecture, voilà les fondements sur lesquels il peut bâtir.
Si Montaigne est de ceux qui penchent ainsi vers la crédulité, s’il est réduit à s’en remettre à un critère aussi frêle, je crois que là encore le genre de ses études porte une bonne part de la responsabilité. C’est dans le domaine moral surtout qu'il est difficile de se faire des certitudes. «C’est un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme : il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme (2). » De ses qualités physiques on peut encore espérer se faire une idée précise ; pour le moral, c’est impossible, et Montaigne le déclare formellement dans sa défense de Plutarque. Quelque récit qu’on vous fasse d’une aventure morale, vous ne pouvez pas, en vous basant sur votre expérience, le déclarer faux ; « Il est bien mal-aisé de borner les efforts des facultez de l’ame, là où des forces corporelles nous avons plus de loy de les limiter et cognoistre (3) ». Si Montaigne se füt attaché à quelque étude physique, peut-être son esprit se fût habitué à nier, peut-être il se fût précisé son idée du réel. Dans le monde moral, il n'y à pas de règle fixe. Sans cesse, une expérience nouvelle vient déformer ou même briser l’idée générale qui se dégageait des observations antérieures. Elle reste toujours en voie de formation, elle évolue sans fin. A promener toujours sa pensée à travers les phénomènes moraux, Montaigne avait peu de chances
NID STUNT, D 417 CMD TE (G) IT, 32, t. V, p. 50.
de sortir de l'attitude à la fois sceptique et crédule qu'il devait à une extrème prudence intellectuelle.
Ce n'est pas tout. Un jour Montaigne est allé plus loin. I n'a pas seulement dit : J'acceple ce conte, parce que je n'ai pas dans ma raison le moyen d'en prouver la fausseté ; il a ajouté : Quand bien même il serait faux, je l’adopterais; mon étude morale y trouverait son compte. L'objet de la philosophie morale n’est pas de nous conter ce qui s’est réellement passé : cela, c’est l'affaire de l'histoire, La philosophie humaine traite de ce qui peut se passer ; elle examine tout ce qui peut se produire dans la vie, afin d'aider les hommes à se conduire. Son champ, à elle, c'est celui des possibles. (11 y à des autheurs desquels la fin,c'est dire les evenements. La mienne, si j'y sçavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir (1) ». Que l’anecdote que Montaigne nous raconte soit exacte ou-non, que les circonstances et les détails soient bien tels qu'il nous les rapporte, peu importe : si elle est vraisemblable, elle est de son gibier. « C’esttousjours, comme il dit, un tour de l’humaine capacité dont ilest utilementadvisé par ce récit (2) ». Or,aux yeux de Montaigne, de l'homme tout est possible, tout est vraisemblable : nous constations tout à l’heure combien est souple et diverse l'idée qu'il s’est faite de la nature humaine : d'elle on ne peut rien aflirmer en général. Il s'ensuit que tout conte mème fabuleux, est suggestif; il n’en est aucun qui ne mérite sa place dans ses Essais, et voilà la critique inutile. Que l'exemple soit faux, peu importe, pourvu que le raisonnement qui l'accompagne soit juste. Et si vous ne connaissez aucun fait à joindre à son discours, n'allez pas vous imaginer pour cela qu'il n'y en à pas. « Veu le nombre et Ia varieté des accidens (3) », il y en à toujours. Ainsi, voilà Montaigne invité par son genre d'études à se désintéresser complètement de la vérité historique. Rassurez-vous, il n'ira jamais jusque-là. Malgré tout, bâties sur des contes à la Perrault, ses lecons n'auraient pas la même aultorilé que si elles reposent sur des histoires véritables, [en à si bien le sentiment que, pour luimême, il s'est toujours interdit d'inventer le détail le plus insi-
CNE TRE CEA (DUAL un: 147% (3) 1,24, ©. I, p, 487
rc
gnifiant pour en embellir sa narration. (Je surpasse.. en religion superstitieuse toute foy historiale, Aux exemples que je tire ceans de ce que j'ay leu, oui faict ou dict, je me suis defendu d'oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances : ma conscience ne falsifie pas un iota {1} ». Cette «relision superstilieuse » suflit à nous en assurer : il reste soucieux de vérité. Mais il doute de lui-même, il sait qu'il peut se tromper, que sa prudence, un peu crédule, à bien pu l'égarer. Il tient à nous avertir que les erreurs quelui,moraliste, hérite des historiens, ses garants, sont sans conséquence, qu'elles n'infirment pas la valeur morale de son œuvre. Il nous fait entendre que, dans une œuvre comme la sienne, le souci de la critique historique doit passer au second plan, voilà tout ; son but n’est pas du tout de nous faire regarder comme controuvés tous les récits qu’il à entassés dans ses Essais.
C'est beaucoup de liberté néanmoins que la philosophie morale lui accorde à l'égard de la vérité historique. En théorie, au moins, elle semble l’affranchir de toute contrainte. Mais, dans le même passage où Montaigne revendique ses droits, il manifeste plus hautement que partout ailleurs les exigences de son sens critique. Il montre qu'il a un sentiment très vif de l’extrème difficulté qu'il y a à saisir la réalité ; il semble dire que,s’il se décharge de l’obligation de l’atteindre, c’est qu'il désespère de pouvoir y parvenir. « J'entre par fois en pensée, dit-il, qu’il puisse assés bien convenir à un theologien, à un philosophe et telles gens d’exquise et exacte conscience et prudence d'’escrire l’histoire. Comment peuvent-ils engager leur foy sur une foy populaire ? comment respondre des pensées de personnes incognues et donner pour argent contant leur conjectures ? Des actions à divers membres qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par un juge, et n'ont homme si familier des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tien moins hazardeux d’escrire les choses passées que presentes, d'autant que l’escrivain n’a à rendre compte que d’une verité empruntée » (2). Donc, la complexité des problèmes critiques n'échappe pas
HU) At, LD, 47 (2) I, 21, t.1, p. 447.
à Montaigne. Il en a le sentiment très vif. On dirait presque que c'est parce qu'il en a le sentiment trop vif qu'il veut se décharger de l'obligation d’être véridique.
La conclusion de tout cela, c'est qu'il y avait en Montaigne un tempérament tout-à-lait propre à l'examen critique. Nous en avons eu des preuves. Les germes étaient en lui ; si ses occupations y avaient porté, sans doute il les aurait développés. S'il avait cédé au désir de ses amis, s’il avait écrit l'histoire de son temps, il est probable qu'il l'aurait considérée «d'une veuë moins blessée de passion qu'un autre » (1), et qu'en scrupule d’exactitude il aurait été supérieur à la plupart de ses contemporains. Mais, au lieu de l’histoire, il a fait de la morale. C’est dans un sens tout différent qu'il porte son effort. L'étude de la morale ne l’'engage pas à se constituer une méthode de la critique des témoignages, elle ne lui apprend à trouver ni dans son jugement, ni dans son expérience un criterium de vérité ; elle ne le pousse pas vers l'effort critique, elle lui répète que l'exactitude scrupuleuse des exemples ne lui est pas nécessaire et qu'elle tire fort bien parti même des exemples faux. « Les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soient possibles, y servent comme les autres. » (2).
Cette conception de l'histoire que nous trouvons chez Montaigne est évidemment très différente de la nôtre. Nous cherchons dans l’histoire la reconstitution du passé ; nous demandons à l'écrivain de s’effacer le plus possible, nous faisons passer les préoccupations critiques au premier rang. Tout cela vient de ce que, à la différence de Montaigne, nous ne demandons pas à l’histoire des leçons pratiques. Mais il ne faut pas oublier que la conception de Montaigne ne lui est pas particulière : c'est celle de tout son temps, etelle venait de l'antiquité. J'ai montré ailleurs (3) que Bodin en a développé une très analogue dans son ouvrage intitulé Methodus ad [acilem historiarum cognitionem, et le livre de Bodin à été très goûté et très imité dans le temps où il a paru. C'était un manuel et un guide en malière d'histoire. Dans la plupart des préfaces que nous rencontrons en tête des livres d'histoire
(3) Cf. Les Sources et l’'Evolution des Essais.
au XVI: siècle, traductions ou ouvrages originaux, ce sont encore les mêmes idées que nous retrouvons. L'auteur fait presque toujours remarquer aux lecteurs, où au prince auquel il dédie son livre, qu'il y a beaucoup d'enseignements à en tirer pour la pra tique de la guerre ou pour celle du gouvernement, et pour la con duite de la vie privée. Montaigne a seulement mieux appliqué cette conception que la plupart de ses contemporains. On ne peut pas dire qu'il l'ait fait plus systématiquement, plus complètement: ce serait inexact : il en est beaucoup qui ont dressé des recueils d'exemples de manière à trier chez les historiens tout ce qui portait enseignement, ils débarrassaient ainsi le lecteur de tout ce qui leur paraissait superflu, et ils lui présentaient l'histoire toute élaborée, toute prête pour les applications pratiques. Ils classaient ensuite ces petites leçons méthodiquement, suivant les sujets qu’elles traitaient : on réunissait dans un même chapitre tous les exemples qui traitaient de l’amour conjugal, dans un autre, tous ceux où se manifestait la constance dans le malheur. Le maniement de ces recueils devenait par là tout-à-fait commode. Mais ils étaient arides et monotones. Ce qui appartient à Montaigne, c’est, dans la mise en œuvre de cet enseignement par l’histoire, d’avoir apporté plus d'intelligence et plus de personnalité que la plupart des autres. Au lieu d’accumuler les exemples, il en choisit soigneusement quelques-uns qui lui paraissent particulièrement caractéristiques, il les entoure d’un petit commentaire judicieux qui en fait ressortir la valeur, il les insère dans de petites dissertations où ils se confirment les uns les autres quelquefois, et quelquefois s'opposent, où toujours ils s'éclairent réciproquement.
Il n'était pas inutile de rappeler ces idées de Montaigne en matière d'histoire au moment où nous allons rechercher ses livres d'histoire et les emprunts qu’il leur a faits. Elles éclairent notre examen en nous montrant dans quel esprit il lisait, et le rôle que pouvaient avoir ses léctures dans la composition de son œuvre, rien de plus. Je ne m'attarderai pas sur les sources qui ont êté déjà signalées ; car il est inutile de reprendre un travail déjà fait; je les rappellerai seulement, et je renvoie pour ce qui les concerne aux éditions annotées des Essais, à celles de Victor Leclerc et de Motheau et Jouaust. Je m'attacherai à retrouver les sources qui n’ont pas encore été indiquées ; pour chacune, je publierai le texte
que Montaigne avait sous les yeux, afin qu’on puisse commodément étudier la manière dont il en a usé.
Nous distinguerons ces historiens modernes en trois groupes : ceux que Montaigne lit avant 1580 et dont il fait usage, par conséquent, dans sa première édition, parue à Bordeaux, chez Simon Millanges, celte même année; ceux que nous rencontrons seulement dans l'édition augmentée de 158$, et qui, par conséquent, ont été étudiés entre 1580 et 1588 ; enfin, ceux dont il a abordé la lecture après 1588 et dont les contributions figurent seulement dans le manuscrit conservé à Bordeaux et dans l'édition posthume de Mie de Gournay. Cette division aura Pavantage de mettre de l'ordre dans notre exposition ; surtout, elle aura celui de classer chronologiquement les lectures historiques de Montaigne. (