‹ Les Livres d'Histoire Moderne UtilisésChapitre 31 sur 48 · SAT D · texte numérisé non relu

SAT D

Paradin

Il advint que un Sicilen, qui dés long temps s'estoit habitué en ce lieu (dans l'isle de Goze), et s'y estoit marié, et avoit deux belles et honnestes filles prestes à marier:

lequel se voyant en ceste calamité, pour ne voir ses filles tomber entre les mains de ces chiens, et en faire les insolences dont ils sont coustumiers ce que bon cueur ne pourroit souffrir, s'en alla en sa maison: où les ayant appelées les tua toutes deux de sa main propre : autant en fit à la mere accourant à la mort de ses filles. Ce fait, chargea une harquebuze, et banda une arbaleste, et s'en vint au devant des enremis, qui ja estoient pres de son hostel, dont il en tua deux : puis mettant la main à l'espee combatit vaillamment, jusqu'à ce qu'il fut enfermé et enveloppé de toutes pars d'ennemis, lesquels le mirent en pieces. Ainsi se sauva le Sicilien de servage, en ayant delivre les siens.

(Ed. de 1575, f. 99 ve)

[est vrai que Montaigne aurait pu connaître ailleurs cette anecdote : j'en ai retrouvé la source certaine dans la relation de la euerre de Malte, donnée par Nicolas Durand, chevalier de Villegaignon (1553) (1). C'est là que Paradin l’a prise. Il ne lit pas Villesaignon dans le texte latin, mais dans une traduction anonyme de dans sa Bibliothèque Françoise, attribue à Nicolas Edoard. Il suit de très près son modèle. Il suffira cependant de reproduire un passage du récit de Villegaignon pour démontrer que ce n’est pas de lui que Montaigne fait usage. Ses terines sont beaucoup plus près des termes de Paradin que du texte original ou de sa traduction française. Voici le dernier épisode dans la traduction de Villegaignon ; il est significatif. Qu'on veuille bien le comparer aux phrases correspondantes de Montaigne et de Paradin : «Puis mit la main à l’espee, et combatit jusques a ce qu'environné de tous costez il fut jetté mort par terre : voila comment il affranchit soy et sa famille de servage. » On ne retrouve pas ici des expressions de Paradin qui ont passé intégralement chez Montaigne. Aux mots du traducteur de Villegaignon «il fut jetté en terre », Paradin avait substitué « les ennemis le mirent en pieces ». C'est le même terme que reprend Montaigne. À comparer ces trois récits, sans aucun doute nous avons la filiation : Villegaignon, Paradin, Montaigne. C’est le livre de Paradin, par conséquent, que Montaigne à eu sous les yeux.

Ce Guillaume Paradin est un historien du XVIe siècle qui a écrit assez abondamment. En même temps qu'historien, il était moraliste : la morale et l'histoire allaient alors souvent de compa gnie. Il a traduit du latin de Vives un traité du vrai amour de sagesse ou ( La divine philosophie » (1550), et quelques années plus tard il à écrit Le blason des danses, où se voyent les malheurs et ruines venans des danses dont jamais homme ne revint plus sage ni femme plus pudique » (1556), et encore le traité « De concorde publique » (1565). Parmi ses ouvrages historiques, outre sa traduction de Procope (1578), on cite surtout une « Histoire de Savoie » (1552), des «Annales de Bourgogne » (1566), et une « Histoire de Lyon » (1573). Mais son principal ouvrage est son «{Listoire de nostre temps »

(1) De melitensi bello, p. 23.

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qui, publiée d'abord en latin en 1548, avait été traduite en français par l’auteur dès 1550, et plusieurs fois rééditée. En 1556, parut à Lyon la « Continuation de l'histoire de nostre temps », qui donnait une suite à l'édition de 1550 et poussait le récit des faits jusqu'en jointe au reste de l'ouvrage. L'édition de 1568 fait un pas de plus : elle conduit le lecteur jusqu'en l’année 1567 et présente ainsi l’ensemble de l'ouvrage. Il se peut que Montaigne ait possédé seulement la « Continuation de l'histoire de nostre temps », maisil est parfaitement possible aussi qu'il ait eu quelqu’une des autres éditions plus complètes. l'outefois, on ne peut l’assurer. Je n'ai rencontré dans les Essais aucun emprunt à la première partie de l’histoire de Paradin, celle qui raconte le règne de François Ier, aucune non plus à la dernière, celle qui retrace la suite des événements de 1556 à 1567.

Paradin se flatte, dans sa préface, de n’avoir rien négligé pour parvenir à connaître la vérité, et de n'avoir été arrêté par aucune considération de personne pour l’exprimer librement. Il cite les personnages qui l'ont aidé dans ses recherches, et qui peuvent témoigner, pense t-il, de son impartialité. Toutefois, son contemporain du Haillant ne paraît pas en avoir été pleinement satisfait, Il est probable que c’est à Paradin qu’il pensait lorsqu'il écrivait : « Pource que toutes les histoires qui parlent du roi François Font été faites de son temps ou de celuy de son fils Henri Il, ceux qui les ont écrites se sont plus étendus en la louange dudit roi qu’il ne convenoit possible à son merite (combien qu'il fust un grand et excellent roi), ni au devoir de l’histoire ni à la vérité. Ce qui est un vice de tous ceux qui écrivent l’histoire de leur temps, et des princes sous lesquels ils vivent. »

Du Hailiant

On trouve dans l'édition de 1595 quelques faits empruntés à l'histoire de France, d’ailleurs en petit nombre. Presque tous me paraissent venir de l « Histoire de France » où (Histoire générale des roys de France », que Bernard de Girard, seigneur du Haillant. historiographe du roi, publia pour la première fois en 1576. L’ou.

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vrage de du Haillant, qui neus conduit des origines à la mort de Charles VII, est la première grande histoire de notre pays qui ait paru en notre langue. À sa date, son apparition était un événement littéraire important (1), et son succès fut grand ; en dix ans, de 1576 à 1586, il semble qu'on en ait donné environ six éditions. A l'exception de l'ouvrage de Belleforest, les « (rrandes annales et histoire générale de France », auquel, vérification faite, Montaigne me paraît n'avoir rien emprunté, c'était l'ouvrage le plus considérable en la matière. Outre ces considérations, une circonstance encore pouvait recommander le livre à Montaigne : du Haïllant était Bordelais, il était presque un contemporain de Montaigne, de deux ou trois ans plus jeune.

Au reste, Montaigne ne reproduit pas fidèlement les termes de du Haillant ; il résume volontiers ses narrations, souvent un peu diffluses et où les répétitions ne sont pas rares. Mais si nous n’avons pas l'identité des expressions pour nous garantir que nous ne nous trompons pas sur la source des faits que nous allons citer, en revanche, nous avons cet argument probant que plusieurs de ces faits ne se rencontrent pas dans les autres historiens de l’époque, et que, lorsqu'on les trouve ailleurs que chez du Haïllant, le texte de Montaigne est plus voisin de la version de du Haïllant que de toute autre.

Voici d’abord un fait que je ne retrouve pas ailleurs que dans du Haïllant (2) : « En la ville de Castelnau-Darry, cinquante Albigeois heretiques souffrirent à la fois, d’un courage determiné, d'’estre bruslez vifs en un feu, avant des-advouer leurs opinions » (3). Et du Haillant, contant la guerre des Albigeois : « La ville de Castelnau d’Arri fut longuement assiegee, en laquelle furent pris

(1) Voici le jugement d'Augustin Thierry sur l'ouvrage de du Haïllant : « Malgré le peu de véritable talent qu'on trouve dans l'Histoire de du Haillant, cet ouvrage est remarquable comme le premier de tous où un historien français se soil écarté de la forme narrative, en faveur au moyen-âge, et ait voulu, suivant son expression encore usitée aujourd'hui, substituer l'Histoire à la Chronique. Du Haillant est le pére de l'Iistoire de I'rance, telle que nous l'avons tous lue et apprise. « Diæ ans d'études Listoriques », éd. de 1839, p. 402.

(2) On peut le voir encore dans du Tillet, Sommaire de l'Histoire de la Guerre faicte contre les heretiques Atbigeois, eætraicte du Thrésor des Chartres du Roy. Paris, 1590, p.11; mais on constatera que le Lexte est très différent el que la n'est pas la source de Montaigne,

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