ED UMA CE LE
50 hommes, qui aimerent mieux estre bruslez tous vifs que de revenir » (1).
Un emprunt beaucoup plus caractéristique, c'est celui sur les Assassins ; Montaigne s'y tient plus loin de du Haillant, et cependant il est manifeste qu'il suit le mouvement de sa pensée. « Les Assassins, nation dependant de la Phœnicie, sont estimés entre les Mahumetans d’une souveraine devotion et pureté de mœurs. Ils tiennent que le plus court chemin à gaigner paradis, c’est de tuer quelqu'un de religion contraire. Parquoy on l’a veu souvent entreprendre à un ou deux, en pourpoinet, contre des ennemis puissans, au prix d’une mort certaine et sans aucun soin de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (ce mot est erxprunté de leur nom) nostre comte Raimond de Tripoli au milieu de sa ville, pendant nos entreprinses de la guerre saincte; et pareillement Conrad, marquis de Mont-Ferrat, les meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d’un si beau chef d'œuvre (2). » Cela est visiblement résumé de deux passages assez longs de du Haïllant; quelques expressions lui sont prises directement : (Les Assassins... ne possedoient que dix villes dependantes de Phenices. Les Hessenes ne s’estoient pas tenuz loing de leur pays, lesquels {selon Pline) fuyoient tout ce qu'ils pensoient leur estre nuisant, et vivoient sans femmes ni argent, estimans que c’estoient deux grandes pestes du genre humain. Mais on pense que les Assassins sont descenduz des Perses, lesquels apres avoir receu la Loy de Mahomet, furent estimez les plus devots et religieux de tous les autres Barbares, pour ce qu'ils ne faisoient cas ny de l'honneur ny des autres choses tant desirees des mortels, ainçois vivoient entre eux sans quelque différent où ambition... Ils avoient tous ceste opinion, que tuant quelcun d’autre religion que celle qu'ils suivoient, ils meritoient tous la celeste eternité. Tellement que si aucun d’eux avoit charge de tuer quelque chrestien il ne craignoit point d’aller seul en ville ou chasteau pour le trouver et le tuer au milieu des siens, quoy qu'il sceut bien qu'il seroit incontinent après taillé en pièces, et de la les Italiens puis les François ont appellé assassins, ou assassinateurs ceux qui hardiment et de guet à
(4) Édition 1576, p. 512.
(2) TR29 NT NE prete
pans tuent un homme. De ceste façon fut tué le comte Ramond de Tripoli. Car voyans ces Assassins qu'il ne se desistoit point de les guerroyer, deux d’entre eux, qui avoient entreprins de ce faire, le tuerent dedans sa ville de Tripoli, dont cela fut cause que les autres grands Seigneurs chrestiens furent plus soigneux d'avoir hommes autour d'eux, pour les garder » (1). Etquelques pages plus loin, du Haillant en vient à conter l'assassinat de Conrad de Mont- Ferrat : « Deux Assassins tuerent Conrad marquis de Montferrat, comme il se pourmenoit sans penser à rien dedans la place de Tyr, et estans prins et condampnez à mort, furent menez au supplice tout joyeux, comme s'ils eussent fait quelque acte digne de me moire » (2).
C’est encore de du Haillant que doit venir l'histoire des serviteurs de Cannacre. & Nostre roy Clovis, au lieu des armes d’or qu'il leur avoit promis, fit pendre les trois serviteurs de Cannacre, aprés qu’ils luy eurent trahy leur maistre, à quoy il les avoit pratiquez » (3). Mais là aussi il résume considérablement la narration de sa source : « Ledit Cannacare, et ses freres et enfans furent livrez entre les mains de Clovis, par trois de leurs serviteurs, qui luy avoient promis de luy livrer Cannacare, et ses freres et enfans, à la charge que Clovis leur donneroit à chacun un corcellet d'or : ce que Clovis leur promit, mais ayant receu le fruict de leur trahison, il leur envoya des corcellets de cuivre ou d'’airain un peu dorez. Eux se plaignans de n'estre recompensez de leur juste sallaire, Clovis les fit pendre, pour donner exemple à tous autres de ne trahir leurs Princes... » (4).
Les commentateurs nous renvoient à Eginhardt au sujet de la phrase où Montaigne rappelle que les derniers Mérovingiens se faisaient traîner sur un chariot par quatre bœuîs. Il suffira de comparer au texte de Montaigne à la fois ceux d'Eginhardt et de du Haillant pour voir que c'est bien plutôt la phrase de du Haïillant que Montaigne a dans l'esprit.
GA) du Haillant, p. 486-157.
(2) du Haillant, p. 482, (3) LL, TI, t: V, p. 481.
(4) du Haïillant, p. #2,
Us =
Du Haillant Montaigne Eginhard . . depuis Dago- Comme si leur nean- Quelque part qu'il bert jusques à Pepin, tise n’estoit assez co- luy fallust aller, il alloit les Roys sont seule- gnue à meilleures en- en une charelle à
ment Roys denom,... seignes, les derniers bœufs, que le bouvier n'ayant de Roy rien roys de nostre pre- touchoit comme font que la mine et l'ac- mière race marchoient les villagois.
coustrement. Ils se fai- par pais en un chariot soient trainer par pays mené de quatre bœufs. dedans un chariot trainé par quatre bœufz, se montrant en ce beau triomphe inutiles au gouvernement d’une grande Monarchie.
(L. IT, p. 105)
(Traduction Vinet.
Poitiers, 1546) (LPO EEE D AT)
Jean du Tillet
Il reste une dernière et importante allusion à des faits d'histoire de France : la lecture de du Haïllant ne l'explique pas. Elle va nous permettre d'inscrire un nouvel ouvrage au catalogue des livres de Montaigne.
A la fin de l’Essai « De communiquer sa gloire », où Montaigne a accumulé des exemples de personnages qui ont volontairement renoncé à des avantages d'amour-propre qui leur étaient offerts, une curieuse addition a été insérée en 1595. On y voit Montaigne assimiler à ces cas d’abnégation celui des prêtres qui, tenus par leur charge temporelle d'assister à la guerre, par respect pour leur caractère sacré s’abstenaient de verser le sang et renonçaient ainsi à la gloire militaire qui s’offrait à eux. (€ Comme les femmes, dit Montaigne, qui succedoient aux pairries avoient, nonobstant leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes qui appartiennent à la juridiction des pairs ; aussi les pairs ecclesiastiques, nonobstant leur profession, estoient tenus d'assister nos roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne. Aussi l’evesque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participoit bien fort courageuse-
ETURe
ment à l’eflect ; mais il luy sembloit ne devoir toucher au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il mena de sa main plusieurs des ennemis à raison ce jour là, et les donnoit au premier gentilhomme qu'il trouvoit, à esgosiller ou prendre prisonniers, luy en resignant toute l’execution. Et le feit ainsi de Guillaume, comte de Salsberi, à messire Jean de Nesle. D'une pareille subtilité de conscience à cet autre, il vouloit bien assommer mais non pas blesser, et pourtant ne combattoit que de masse. » (1)
L'anecdote de l’évêque de Beauvais et du comte de Salisbury à la journée de Bouvines se rencontre bien dans l’histoire de Philippe Auguste, écrite au XIIe siècle par Guillaume le Breton, mais cette histoire était encore manuscrite; elle ne fut publiée qu'au siècle suivant. Il est peu vraisemblable que Montaigne en ait eu connaissance. Peu de chercheurs l'avaient encore exploitée (2). C’est l’un d’eux, Jean du Tillet, qui fit connaitre à l’auteur des Essais ce détail de mœurs dont il a fait usage. Voici son texte : « Encores que les sainets Canons défendent les armes à tout le Clergé, les Prelats pairs de France estoient pour raison de leur pairrie (chose temporelle) obligez à servir et suyvre, accompaignez de leurs chevaliers et soldats, les Roys, quand ils alloient à la guerre en personne, lequel service estoit deu par aucuns evesques non pairs, tant la France en tous estats honoroït lors les armes. Floard en son histoire parle de Huicmard et Hernieu Archevesques de Rheims, ayant souvent conduit en personne de leurs gens de guerre, pour le service des Roys Charles le Chauve, et Charles le Simple. Guillaume le Breton, en celle du Roy Philippe Auguste, faict mention de l'Evesque de Beauvais, Prince du sang, frère du Comte de Dreux, Pair de
(2) Elle l'avait été par Papyre Masson dans ses Annales, publiées en 1577. Montaigne possédait cet ouvrage : nous avons encore son exemplaire muni de sa signature. (Bibl. Municipale de Bordeaux.) Là aussi Montaigne a pu lire l'anecdote qui nous occupe ; mais certainement ce n'est pas dans le récit très sec de Papyre Masson qu'il faut chercher la source du passage de Montaigne, À la p. 101 de son exemplaire, dans le récit de la bataille de Bouvines, on lit ces simples lignes : « In laevo cornu hostium vires languescebant Philippus Bellovacorum Episcopus cum sarisberiensi Comite congressus, procero homine ac strenuo, elava illum in summo vertice tanta vi percussit, ut fracta galea ex equo in terram deciderit, Prostratus, in Joannis Nigellae equitis potestatem venit, »
TU
France, estant avec le dit Auguste, en la bataille du pont de Bouvines, qui d’un coup de masse jetta de cheval à terre, Guillaume comte de Salsbery, surnommé Longue-Espee, frère bastard du Roy d'Angleterre, et commanda à messire Jehan de Nesle chevalier, le prendre son prisonnier. Le semblable il feit de plusieurs autres qu'il versa, donnant, pource qu'il estoit d'Eglise, le los de ses faicts d'armes à autruy, et ne voulant combattre que de masse, pour ruer sans tuer » (1).
La source n’est pas douteuse : beaucoup des termes employés par Montaigne sont déjà chez du Tillet ; et d’ailleurs le commentaire dont du Tillet entourait son récit, invitait Montaigne à se rappeler son chapitre « De communiquer sa gloire ». Tournons d’ailleurs deux pages : nous retrouverons encore ici-même la source de la courte allusion faite par Montaigne aux femmes appelées à la pairie. « Les femmes, dit du Tillet, sont capables de tenir pairries, ont seance et opinion es jugemens, y doivent estre appelées et adjournees comme les autres Pairs, qui est conforme à la loy civile, pource qu’elles tiennent dignité ayant exercice de justice. » Et les exemples viennent à l'appui de cette affirmation : « La comtesse de Flandres se trouve entre les presents, ayans donné l’arrest du Parlement de la Nostre Dame de Septembre 1258 par lequel le Comté de Clermont en Beauvoisis fut adjugé au Roy Sainct Loys, contre les Comtes de Poictiers et Anjou ses freres. » (2)
Mais chez Montaigne cette question des femmes appelées à la pairie n’est là que comme comparaison ; &’est un détail qui nous montre seulement combien le passage de Jean du Tillet est présent à son esprit. Ce qui l'intéresse, lui, le moraliste, c’est le cas de l’évêque de Beauvais, et ce qui nous intéresse, nous, c’est de connaître son impression sur ce cas de l’'évèque de Beauvais. Or, il trouve quelque subtilité dans cette manière de lourner ses devoirs. Le mot y est « D'une pareille subtilité de conscience... il vouloit bien assommer, mais non pas blesser, et pourtant ne combattoit que de masse. » Il se rappelle à cette occasion une aventure contemporaine dont il a eu connaissance : Quelcun, en
(4) Dans l'édition de 1618, la plus répandue, p. 257. (2) Ibidem, p. 259.
nes jours, estant reproché par le roy d’avoir mis les mains sur un prestre, le nioit fort et ferme : c’estoit qu'il l’avoit battu et foulé aux pieds. » Voilà le rapprochement que cet exemple lui suggère.
L'ouvrage de Jean du Tillet auquel les passages sont empruntés avait été publié pour la première fois à Rouen en 1577 sous le titre de « Mémoires el recherches touchant plusieurs choses mémorables pour l'intelligence de l'estat et des affaires de France, » et sous le même titre il avait été réédité à Troyes en 1578; on le donna de nouveau à Paris en 1580 et en 1586 avec un titre différent : « Recueil des Roys de France, leur couronne et maison. » L'auteur était mort en 1570, avant de pouvoir publier son ouvrage. Au temps où il fut écrit, et encore à l’époque où il fut mis en lumière, il présentait une réelle nouveauté. Du Tillet cherchait à aborder l'histoire des Institutions. Il tàchait d’éclaircir ce qu'avait été dans le passé la maison du roi, et de montrer les différents rouages qui en dépendaient. La remarque qui a attiré l'attention de Montaigne est extraite d’un chapitre sur la pairie., Du Tillet abordait ces recherches, nouvelles en dépit des travaux de Pasquier, avec un bagage de lectures relativement étendues, et un certain goût d’érudition. Il est intéressant de voir Montaigne le lire, et trouver jusque dans les indications un peu arides du « Recueil des Roys de France » des aliments pour sa réflexion morale. (1)
Giovanni Villani
Après l'histoire de France, l'histoire d'Italie. On a retrouvé un exemplaire de l'histoire de Giovanni Villani muni de la signature de Montaigne. En voici le titre :
La prima parte delle historie universali de suoi tempi di Giovan Villani citadino liorentino ; muovamente ristampata con tagole necessarie e Postille in margine delle cose notabili, fatte per M. Remigio Fiorentino. In Venezia, ad instantia de Giunti di Fiorenza 1559.
(1) Voici le jugement d'Augustin Thierry sur Jean du Tillet : « Jean du Tillet, greffier au Parlement, joignait à une grande variété de connaissances beaucoup de justesse d'esprit et une assez grande fermeté de critique. Outre les langues anciennes, il paraît qu'il avait étudié les modernes, et en particulier l'allemand (Dix ans d'études historiques).
Le volume de Montaigne est conservé à la Bibliothèque municipale de Bordeaux.
On sait combien sont importantes pour la connaissance de l'histoire de Florence ces chroniques des Villani. Jean Villani est le premier en date et le plus considérable des trois chroniqueurs. Au début du XIVe siècle, il occupait dans la République de Florence des charges importantes, qui l'ont initié aux questions politiques et qui lui ont permis de connaître exactement les faits qu'il devait raconter. Son histoire, il est vrai, remonte au déluge, mais vite elle en vient à représenter les destinées de Florence et c'est surtout aux événements contemporains qu'elle s'arrête avec complaisance. Je ne vois pas que Montaigne ait fait, dans les Essais, aucun emprunt à la première partie que certainement il possédait. Mais la même année 1559, également à Venise, la seconde partie avait été rééditée aussi bien que la première. Elle contient les livres onze et douze par lesquels s'achève l’œuvre de Jean Villani. Il est très probable que Montaigne possédait également cette seconde partie, bien que son exemplaire n’ait pas été retrouvé. Je pense, pour ma part, que c’est Là qu'il a pris les circonstances de la mort de Matteo di Morozo auxquelles il fait allusion à la fin de son Essai intitulé « Divers evesnemens de mesme conseil » (4).
« Le duc d’Athenes, dit-il, fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche tyrannie sur Florence; mais cette-cy la plus notaæble, qu'ayant receu le premier advis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy par Mattheo di Morozo, complices d'icelles, il le fit mourir pour supprimer cet advertissement et ne faire sentir qu'aucun en la ville s’ennuïast de sa domination. »
Reportons-nous au douzième livre de Villani. Nous y trouverons d’abord une longue énumération de toutes les fautes commises par le duc d'Athènes, de toutes les imprudences par lesquelles il s’aliénait ses nouveaux sujets. Tout le morceau est tout à fait propre à dicter à Montaigne son observation préliminaire sur les « Sottises » du tyran. Puis venant à Morozo, voici comment s'exprime nôtre historien :
« Fece pigliare uno Matteo di Morozzo e in su uno carro attanagliare e poi tranare senz’ asse e impiccare perche aveva rivelato
uno trattato dei Medici ed altri che dovevano offendere il Duca e non volle credere à suo pericolo e danno di quello che gli avvenne ». (Deuxième partie, [, XIT, p. 127 de l’éd. de Venise 1559).
Je crois, sans pouvoir l’affirmer d'ailleurs, que ce passage de Jean Villani est la source de la réflexion de Montaigne.
lerenino de Franehi Conestaggio
Dell unione del regno di Portogallo alla corona di Castigha, istoria del Sig. Leronimo de Franchi Conesiaggio, gentilhuomo genovese. In Genova apresso Giirolamo Burtoli 1585.
Cet ouvrage, divisé en dix livres, raconte la bataille d’Alcasar- Quivir qui, par la mort du roi Sébastien de Portugal, délermina l'union du Portugal à la Castille, et retrace l'histoire des deux royaumes unis, pendant les quatre années qui suivirent cette mémorable journée. IL paraît avoir été écrit par un personnage qui avait pris part à lexpédition de Sébastien en Afrique. Le nom de Ieronimo de Franchi Conestaggio n’est qu'un pseudonome qui cache Jean de Silva, comte de Portalegre, ambassadeur d’Espagne auprès de Don Sébastien. (1} Le livre eut un très vif succès : On en connait des traductions en latin, en espagnol, en anglais, en français. L'intérêt d'actualité, nécessairement très grand étant donné l'importance du sujet trailé, y fut pour beaucoup; les goûts de moraliste dont l’auteur faisait preuve n'y contribuèrent peut-être pas moins. Le traducteur français, Nardin, dans sa préface, insiste sur ces deux points de vue. Surtout il parle longuement de l'utilité morale que le lecteur pourra trouver dans cet ouvrage, et il l'avertit que «Ou l'occasion l’a donné, qui est quasi en tous les endroits de ce volume, l'auteur n'a rien obmis de ce qui sert à redresser les ordinaires manquements de nostre imbecillité. Ce que, poursuit-il, Lu sauras tres-bien recognoistre, Si tu veux prendre la peine de le lire et ruminer, S'il l'avient de le faire, ne l'arreste sur tout qu'au subject, aux raisons el à la gravité des sentences : et que ton principal but soit de
(y CF. Bronkr, Manuel du Libraire, au mot Conestaggio.
recueillir des fruicts et non des feuilles; afin que tu puisses paroiïstre mieux édifié. » Voilà Le jugement d’un contemporain.
Certainement Montaigne ne s’est pas servi de cette traduction française de Nardin, puisqu'elle n'a paru qu'après sa mort, en 1596. Nous avons encore l’exemplaire qu'il lisait : suivant sa coutume, il à placé sa signature sous le titre; le volume est conservé à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux. Il est en italien. C’est un exemplaire de la première édition, celle qui fut donnée à Gênes en 1585, et dont nous avons transcrit le titre ci-dessus. C’est bien dans l’esprit que Nardin recommande à ses lecteurs, que Montaigne semble avoir étudié cet ouvrage. Après 1588, il y fait un emprunt important (1): c’est un exemple moral qu'il en détache (2).
C'est l'attitude héroïque de Moley Moluch, roi de Fez, pendant la journée d’Alcasar-Quivir, qui a frappé Montaigne. Vers la même époque, il lisait encore le récit de cette bataille dans l'Histoire du Portugal de Simon Goulard ; mais Simon Goulard n'avait pas mis aussi heureusement en relief le courage de Moley Moluch. Conestaggio, au contraire, s'attache à le placer en pleine lumière, et Montaigne, encore sous le coup de l’admiration que lui a causé cette lecture, insère une note dans son essai (De la faineantise ». « Moley Moluch, roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian, roy de Portugal, cette journée fameuse par la mort de trois roys et par la transmission de cette grande couronne à celle de Castille, se trouva grievement malade dés lors que les Portugalois entrerent à main armée en son Estat, et alla tousjours depuis en empirant, vers la mort et la prevoyant. Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement et bravement. Il se trouva foible pour soustenir la pompe ceremonieuse de l’entrée de son Camp, qui est, selon leur mode, pleine de magnificence et chargée de tout plein d'action, et resigna cet honneur à sou frere. Mais ce fut aussi le seul office de capitaine qu’il resigna ; touts les autres, necessaires
(4) M. Bonnefon a déjà signalé cet emprunt. Cf. Revue d'Histoire Littéraire de la France. Année 1895, p. 344.
(2) On peut signaler en outre quelques emprunts de peu d'importance : au deuxième livre. Conestaggio rappelle un jugement de Quinte-Curse sur Alexandre ; Montaigne le transerit dans ses Essais (IL 36): « 11 esté ingenieusement dict de luy qu'il avoit de la nature ses vertus, de la fortune ses vices ».
et utiles, il les feit tres-glorieusement et exactement, et tenant son corps couché, mais son entendement et son courage, debout et ferme jusques au dernier soupir, et aucunement au delà. Il pouvoit miner ses ennemis, indiscretement advancez en ses terres ; et luy poisa merveilleusement qu'à faute de peu d’un vie et pour n'avoir qui substituer à la conduite de celte guerre et affaires d’un estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant une autre pure et nelte entre ses mains. Toutesfois, il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie à faire consumer son ennemyet l’attirer loing de son armée de mer et des places maritimes qu'il avoit en la coste d’Affrique, jusques au dernier jour de sa vie, lequel par dessein il employa et reserva à cette grande journée. [1 dressa sa battaille en rond, assiegeant de toutes parts l’ost des Portugais ; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict, qui fut tresapre par la valeur de ce jeune roy assaillant, veu qu'ils avoient à montrer visage à tous sens, mais aussi les empescha à la fuitte aprés leur routte ; et, trouvants toutes les issues saisies et closes, furent contraints de se rejetter à eux mesmes,.... et s'amonceller les uns sur les autres, fournissants aux vaincueurs une tres-meurtriere victoire et tres-entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l’appeloit, et, coulant le long des files, enhortoit ses capitaines et soldats les uns aprés les autres. Mais, un coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir qu'il ne montast
à cheval l’espée au poing. Il s'efforçoit pour s'aller mesler, se gens l’arrestans, qui par la bride, qui par sa robbe et par ses estriers. Cet effort acheva d’accabler ce peu de vie qui luy restoit : on le recoucha. Luy, se resuscitant Comme en sursaut de cette pamoison, toute autre faculté luy deffaillant, pour avertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement qu'il eust lors à faire, afin de n'engendrer quelque desespoir aux siens par cette nouvelle) exXpira, tenant le doigt contre sa bouche close, signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps el si avant en la mort? Qui mourut oncques si debout ? » (1). Tout ce morceau n'est pas positivement traduit du texte italien, mais il s'en inspire très directement; beaucoup d'expressions y
(HU 21 Y De A6;
sont prises. Le récit de la bataille avec ses préliminaires remplit tout le second livre du volume de Conestaggio. Je ne puis donc songer à le reproduire ici, et pourtant il est intéressant de le lire pour voir comment Montaigne résume les événements, de manière à ne montrer que ce qui le préoccupe dans l'affaire, l'attitude de Moley Moluch. Il suffira de transcrire quelques-uns des passages les plus caractéristiques, ceux dont Montaigne s'inspire le plus directement.
L'auteur vient de nous montrer l’armée portugaise s’avançant dans l’intérieur des terres et s'éloignant ainsi de sa flotte : elle rejoint l’armée payenne, et nous allons voir Moley Moluch, malgré son désir de laisser les Portugais se ruiner par le temps, réduit par son état de santé à les attaquer (1): « Fra tanto l’infermita (2) 10 andava aggravando di modo, che à poco a poco si sentiva morire, e benche à mediei fosse aiustato mollo, non di meno peggiorando sempre si Conosceva non haver vita per due giorni. Sentiva egli
.doppiamente il morire per causa del tempo in che ei moriva per non potere in quella guerra essequire cio che egli pensava, diffdendo poter lasciar chi lo essequisse, perche se bene egli si era ordinato in battaglia, la principale intention sua non era di com-
(2) Traduction Narnin, Besançon, 1596, p. 6%. « Cependant la maladie lalloit de sorte abatant, qu'il se sentoit peu à peu mourir; & bien que les medecins le secourussent fort, néantmoins allant tousjours empirant en cognoissoit qu'il ne pouvoit vivre deux jours. Il sentoit doublement le mourir, à cause de la saison en laquelle il mouroit, & pour ne pouvoir en ceste guerre executer ses desseins, se desfiant de pouvoir laisser qui les executast ;: parce qu'ores il se fust rangé en battaille, son principal but n'estoit de combatre pour lors, jugeant que, apres qu'il entendit les Portugais avoir prins la route de Terre avec bagages, s'ils vouloyent s'entretenir sans combatre, ils seroyent perdus, & que sans qu'il perdist un seul homme des siens il les auroit tous prisonniers, à cause de la necessite qu'ils auroyent forcément de plusieurs choses, qu'ils ne trouveroyent en la pauvre Afrique : toutesfois il voyoit que ce dessein, qui requeroil temps & qui ne se pouvoit executer à la haste, ne lui pouvoit reuscir, à cause de la briefveté de sa vie, partant il en estoit en grande angoisse. Il ne jugeoit à propos de dire ceste intention an frere son heritier, à fin qu'il l'executast, sil mouroit ; parce qu'outre qu'il ne se confioit totalement en sa prudence, il tenoit pour asseurer, que mourant avant la victoire, les Maures dussent ou fuir ou se souslever contre le frere, & ceder aux Portugais, principalement par la presence de Mulei-Mabamet, & qu'en ceste maniere le Royaume deust estre perdu. Dont travaillé par ces soucis, voyant l'ennemi si proche avec tant de gens, la mort si voisine, il resolut de ne se fier de son heritier, ains laisser le premier dessein, & plustot tenter pendant sa vie, contre raison de guerre, une bataille sanglante & incertaine, que mourir avec ce doute de la perte du Royaume, laquelle il estoit asseuré devoir advenir après sa mort. »
battere allora, giudicando doppo che intese i Portoghesi mettersi fra terra con bagaglie, che se egli voleva trattenersi senza combattere, sarieno perduti, e che senza pur egli perdere un huomo de suoi, gli harebbe tutti prigioni, per la necessità che per forza harebbono di molte cose, che nell’? Africa povera non troverebbono ; per questo disegno che richiedeva tempo non poteva essequirsi in fretta, vedeva non poter riuscirgli per la breve vita che havea, percid ne era grande mente angustiato. Non giudicava a proposito dir questa intentione al fratello suo herede, accio che la essequisse se egli venisse a morire, perche oltre che della prudenza sua non confidava totalmente,teneva per fermo, che morendo prima della vittoria dovessero i Mori, à fuggire, à sollevarsi contra il fratello, e cedere à Portoghesi massime con la presenza di Mulei Mahamet, e che a questo modo dovesse restar perduto il regno. Onde travagliato da questi pensieri, vedendosi con tanta gente il nemico cosi appresso, la morte si vicina, risoluè non fidar dell herede, anzi lasciar il primo disegno, e piu tosto tentar in sua vita contra ragione di guerra giornata sanguinosa et incerta che morir con quel dubbio della perdita del regno, che era certo dover seguir doppo la morte sua ».
Moley Moluch harangue alors en personne son armée; on l’inter rompt, on veut sans tarder marcher à l'ennemi; il dispose ses troupes de manière à cerner comolètement celles des Portugais (1). «Il Moluco mezo morto vedendo comparir questo essercito debole, et in si poco numero che non passava di dodiei mi la fanti, volse assicurarsi come egli havea pensato della fuga, perche parendogli haver la vittoria certa gli scapessero le meno genti che fosse possibile., Perû assotigliati 1 corni della luna e gli squadroni della cavalleria 11 stese in larghissimo giro, e Lanto che con tener tutto allo intorno le genti lontane da nemici un tiro di canon in esso rinchiuse tutto l’essercito portoghese, e venne alle spalle della
(1) « Le Molue à demi mort, voyant comparoistre ceste armée faible, & en si petit nombre, qu'elle ne passoit pas douze mil fantassins, voulut s'asseurer de la fuite, ainsi qu'il y avoit projetté; afin que, Lui semblant avoir la victoire certaine, il lui echapast le moins de gens, qu'il seroit possible, Partant, aprés avoir allongis les cornes de la Lune, & les escadrons de la cavallerie, il les estendit en très large circuit, & si avant, qu'en tenant les siens tout à l'entour, un traict de canon loin de l'ennemi, il enferma en icelui tout le camp Portugais, & vint aux espaules de l’arrièregarde à conjoindre les deux cornes ensemble, formant un cercle en ovale » (p. 67).
retroguardia à congiunger i due corni insieme chiudendo un circulo ouato. (1) »
Le combat s'engage alors. Les Portuguais ont au début quelques avantages partiels. Conestaggio nous rend compte de ce qui se passe aux divers points où l'action s’est engagée, Dans la mêlée, la personne de Moley Moluch disparait. Mais bientôt il aperçoit un coin de la bataille où ses troupes fléchissent et prennent la fuite ; il veut s’y porter aussitôt (2) : « Molei Moluco, vedendo fuggire i suoi, tutto che egli fosse ammalato a morte, asceso a cavallo con colera voleva andare contra coloro che fuggivano, fermandoli & animandoli. E se bene la calca cresceva, e l’archibuseria de cristiani feriva assai d’appresso, mostrava voler egli solo andar inanzi per ritener i suoi con la vergogna, e col pericolo suo. Ma furongli intorno tutti i piu favoriti, chi per le staffe, chi per le vesti, chi per le redine lo tenevano, regendola à non arrischiarsi, e persistendo pur egli in voler andare, e i suoi in tenerlo, crebbe si la colera che mise mano all armi per farli allargare. Neï qual tempo assalito da un fiero accidente della sua infermità, suani et stette per cader da cavallo ; ma tolto fra le braccia de suoi fu riposto nella lettica dove mettendosi il dito alle labbia in segno di silentio, subito, e come alcuni vogliono, prima che arrivasse, spiro. Tennero quei rinegati di che si serviva, che gli erano intorno, con grande industria la morte secreta, cosi havendo egli prima ordinato che si facesse, se egli morisse. Grande argomento della magninimità di
(2) « Mulei Moluc voyant fuir les siens, ores il fust malade à mort, montant à cheval de cholere, vouloit aller contre les fuyans, les arrestant & accourageant. Et bien que la foule croissoit, & les Arquebusiers Chrestiens donnoyent d'assez pres, 11 monstroit d'avoir volonté d'aller seul aevant, à fin de retenir les siens par la honte, & le danger auquel il se mettoit. Mais tous ses plus favorits se jetterent autour de lui, & le tenoyent qui par les estrieux, qui par la robbe, & qui par les reines de la bride, le priant de ne s'hazarder: & persistant neantmoins de vouloir marcher, et les siens à le tenir, la cholere loi creust de maniere qu'il mit la main aux armes pour Îles faire escarter. Auquel instant, assailli d'un cruel accident de sa maladie, il s'esvanouit, et fut pour tomber de cheval, mais estant prins entre les bras des siens, il fat remis dans la liltiere, où mettant le doigt contre les levres en signe de silence, soudain, on comme aucuns veulent, avant qu'il y arrivast, il rendit l'esprit. Les Reniez, dont il se servoit, qui estoyent autour de lui, tindrent une grande industrie cette mort secrette, l'ayant auparavant ainsi ordonné qu'on fist, s’il mouroit. Qu'est un grand argument de la magnanimité de ce Barbare, qui reigla les Conseils avec les heures de sa vie, et pourveut que la mort ne lui ravist la Victoire » (p. 72).
questo barbaro, che regulô i consigli con le hore della vita, e provide che la morte non gli togliesse la vittoria (1). »
On voit que Montaigne ne traduit pas, en général, le récit de Conestaggio, dont la longueur est tout à fait disproportionnée avec le cadre de ses Essais. Il résume, et son résumé est exact. Mais ce qui est intéressant, c’est de le voir élaguer et condencer, avec ce but unique de bien montrer toute la part de son héros. Il veut mettre en pleine évidence un exemple moral qu'il admire. Ce qu'il retient du texte italien, c’est tout ce qui manifeste la volonté tenace et clairvoyante de Moley Moluch, qui, voyant venir avec précision le jour de sa mort, dispose de toutes ses heures jusqu’à la dernière en vue de l’action, et qui, insouciant de sa propre vie, ne songe, jusqu'au dernier instant, qu’à l'exécution de son plan.
Conestaggio avait déjà bien bâti ce personnage ; son récit laissait très fortement cette impression dans l'esprit du lecteur. Montaigne l’accuse encore. Il n’a garde de laisser de côté les passages les plus caractéristiques de son modèle à ce point de vue; il traduit intégralement la petite scène qui nous montre les courtisans de Moley Moluch s’opposant à ce qu’il coure au-devant des fuyards. « Ses gens l’arrestent qui par sa bride, qui par sa robbe et par ses estriers » ; aucun détail n’est omis, parce que tous sont significatifs. Mais non content de ramasser ces expressions caractéristiques, Montaigne s'ingénie à en ajouter de nouvelles qui enchérissent sur son modèle, celles-ci, par exemple : « Jamais homme ne se servit de soy plus vigoureusement et bravement..…. Il tint son Corps couché, mais son entendement et son courage, debout et ferme jusques au dernier soupir, et aucunement au delà... Qui vescut oncques si long temps et si avant en la mort ?...…. Qui mourut oncques si debout ? » Ces fortes images et ces heureux tours, par lesquels Montaigne rend à peu près toujours une même idée, lui appartiennent en propre. Il insiste encore longuement sur le dernier geste de son héros, cet ultime effort pour porter le doigt à sa bouche, par lequel il commande à son entourage de garder le silence et par lequel il manifeste que, jusque dans son dernier soupir, il veille encore sur son armée victorieuse. En tout ceci, on sent l'iaginalion de Montaigne se donner car.
(4) F* 40 ro,
rière et s’'abandonner à son admiration. [Il en vient à de légères inexactitudes. Pour mettre en pied son personnage, il ajoute un détail : quand Moley-Moluch mourant monte à cheval, il lui met « l’espée au poing »; le texte italien ne dit pas cela : il dit seule ment, un peu plus loin, que, entouré des siens qui veulent le retenir, Moley-Moluch, dans son ardeur, mit la main à l'épée. C’est autre chose.
C'est que Montaigne retrouvait là un de ces exemples de belles morts qu’il a toujours recherchés passionnément. Il l'a vivement goûté, et il l’a rendu avec enthousiasme, Il accuse ainsi le carac: tère de son personnage et lui donne plus de relief. C’est en moraliste qu'il lit l’histoire de Conestaggio.
Autres lectures
Ainsi, après 1588, dans les quatre dernières années de la vie de Montaigne, ses lectures historiques semblent s'être notablement multipliées. À tout le moins, elles laissent des traces beaucoup plus nombreuses dans son œuvre et tiennent plus de place dans sa pensée. Elles semblent surtout s’être beaucoup diversifiées. La curiosité de Montaigne s’est faite plus vagabonde ; elle séjourne plus volontiers loin de chez lui ; elles’attache avec une prédilection désormais bien marquée aux histoires des pays les plus lointains. Ce mouvement de dispersion est très sensible quand on passe de la première édition des Essais à la dernière.
A réunir les trois groupes de livres que nous venons de passer en revue, nous obtenons une bibliothèque historique assez riche pour l'époque. Les pays qui intéressaient particulièrement un Français du XVI siècle y sont à peu près tous représentés. Il s’en faut cependant de beaucoup que nous ayons rencontré tous les ouvrages d'histoire moderne que Montaigne possédait. Parmi les volumes qu'on a retrouvés munis de sa signature et qui lui avaient appartenu, beaucoup sont des livres d'histoire. Plusieurs ne semblent pas avoir été utilisés dans la composition des Essais. I1s méritent cependant d'être réunis à notre collection.
Sur ce rayon nouveau, nous trouvons d’abord l'Histoire universelle de son temps par Leonardo Aretino, avec une continuation de l'éditeur Sansovino qui conduit le récit depuis l’année 140% où
Leonardo Aretino l'avait interrompu jusqu'en 1560. Nous avons ensuite divers ouvrages d'histoire ancienne écrits par des savants modernes : ce sont les Commentaires de Pamvinius sur la République romaine et sur l'Empire Romain, et la Decade d'empereurs Romains composée par Guevara et mise en français par Antoine Allegre. Nous y rencontrons encore des histoires de diverses régions : pour la Hongrie, les célèbres Décadesd’Antonius Bonfinius ; pour l'Allemagne, une collection de vieux chroniqueurs publiée à Francfort en 1566 ; pour Venise, l'Histoire de Justinianus, écrite en latin comme celle de Bonfinius; pour la Flandre une Chronique de Flandre mise en lumière par Denys Sauvage qui est accompagné des Mémoires d'Olivier de la Marche (1) ; pour le Portugal. le premier livre de la conquête des Indes par les Portugais, histoire écrite en espagnol par Lopez de Castaneda et dont nous avons vu Montaigne utiliser d’autres parties dans ses Essais; pour Chypres, une traduction française de l’histoire de cette ile publiée en italien par le père de Lusignan. On peut citer encore !’ « Eramen du discours publié contre la maison royale sur la loi salique » par P. de Belloy, ouvrage dans lequel une question d'histoire est traitée avec des précautions d’actualité. La Cosmographie universelle de Muster nous reconduit dans les pays les plus divers, et spécialement aux nations de l’Amérique et de l'Asie sur lesquelles les détails de mœurs abondent.
Sur soixante-dix-sept volumes qu’on à retrouvés munis de la signature de Montaigne, vingt-huit sont des livres d'histoire. Voilà qui permet de mesurer quelle place les lectures historiques tenaient dans ses préoccupations. Si la même proportion se maintenait dans les volumes qui n’ont pas été retrouvés, nous serions amenés à penser que sur mille volumes qu'il prétend posséder, Montaigne en avait plus de trois cents qui traitaient de matieres historiques. Ce chiffre me parait invraisemblable : d’ailleurs des rayons entiers de la bibliothèque de Montaigne ont complètement disparu ; le genre épistolaire, en particulier, qui y tenait une large place, puisque Montaigne déclare qu'il possède cent volumes de lettres écrites par des Italiens, n'est aucunement représenté dans les livres que nous connaissons. Cela trouble nos calculs de
(A) Cf. ci-dessus p.
proportion. À tout le moins, nous pouvons nous assurer que la bibliothèque historique de Montaigne était très riche. Elle a eu une très grande influence sur son développement intellectuel. Nous venons de voir qu'il à fait de larges emprunts à la section des livres modernes ; il en à fait plus encore aux historiens anciens.