LIST D
On avait déjà l'édition de 1588 :
ne te demandions qu'une vertu et tu nous en remues tout un exaim comme d’abeilles (1).
(De la pluralité d’A mis, f. 108 E.)
Comme en la medecine, tout ce qui est utile est aussi juste & honeste..…… autant meriteroit d'’estre mocqué & repris, celuy qui estimeroit qu’il y eust es punitions autre chose de juste que ce qui peult guarir & curer le vice.
(Pourquoi la justice divine dif- Jere la punition des malefices, f. 265 B.)
Carneades n’aiant pas encore grand nom, disputoit un jour au lieu député aux exercices, & pource qu'il eryoit a pleine teste, le maistre ou concierge du lieu luy envoya dire qu'il moderast un peu sa voix, car il l’avoit haultaine & forte. Carneades luy repliqua, Donne moy donc le ton & la mesure que je doy tenir : et l’autre ne rencontra pas mal luy respondant, le ton & la mesure est l’ouye de celuy qui dispute avec toy.
(Du trop parler, f. 96 K.)
signalé beaucoup d'emprunts à Plutarque dans on voit néanmoins que beaucoup restaient à
indiquer. Encore n'’ai-je pas été complet. J'ai laissé de côté un
cerlain nombre d'allusions et d'emprunts moins importants, qui méritent toutefois d’être relevés, parce que le texte de Montaigne ne s'explique clairement que si l’on en rapproche celui de Plutarque.
(1) Rapprocher encore Amyot, f. 31°: « Chrysippus... introduit en la philosophie un exaim comme disoit Platon et toute une ruchée par maniere de dire, de vertus. »
Par exemple, beaucoup d'idées morales développées par Montaigne l’avaient été précédemment par le moraliste grec. Il
est fatal que deux auteurs parlant de questions morales se rencontrent souvent. La communauté d'idées, en pareille matière,
n'indique pas toujours une influence. Aussi n'est-il pas toujours utile de rapprocher les conceptions de Plutarque des conceptions semblables de Montaigne. Pourtant, étant donné la (familiarité qu'ils avaient entre eux » comme dit Montaigne, il est souvent à propos de le faire. Chaque fois que l’idée a quelque originalité, il n’y faut pas manquer. C’est ainsi qu’au chapitre ( Du Repentir » Montaigne exprime cette idée que la difficulté n’est pas de paraître vertueux aux étrangers, mais d'être jugé tel par ceux qui nous entourent et qui connaissent notre vie jusque dans le détail. « Tel, dit-il, a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de louable ; peu d'hommes ont esté admirez de leurs domestiques. » (1). Il n’est pas inutile de rappeler que dans la Vie de Périclès, Plutarque avait écrit quelque chose de semblable : (Il est vray qu’en une vraye vertu entière cela est tousjours le plus beau qui est le plus apparent, et il n’y a rien es gens de bien et d'honneur que les estrangers trouvent si admirable comme leurs domestiques qui sont tousjours à l’entours d’eulx trouvent leur vie ordinaire. »
A côté de rapprochements d'idées comme celui-là, il y a lieu de rapprocher des expressions et des images de Montaigne d’expressions et d'images rencontrées par lui chez Amyot, qu'il n’a point copiées, mais qui l’ont inspiré. Au chapitre « de l'Experience » (III, 13), Montaigne nous met en garde contre les beaux parleurs : tous ceux qui se piquent de sagesse ne sont pas des sages; et il use de cette comparaison : (Tous ceux qui vendent des drogues ne sont pas médecins. » Amyot avait dit : CIlne faut non plus estimer que ces manières de gens-là facent actes de philosophes, que ceulx qui vendent les drogues médicinales et les simples facent actes de medecins ». (Comment on peut apercevoir si l’on amende en l'exercice de la vertu, {° 115 H). Aïlleurs, Montaigne nous dit : « Il faut estendre la joie, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse. » C’est un beau cri de sage épicurien. Il se souvient d’un mot de Plutarque
au
qui, pour exhorter Apollonius à sortir de son deuil, lui rappelait « une ancienne et sage sentence qui nous admoneste d’estendre le plus que nous pourrons les choses bonnes, et restreindre les mauvaises. Si donc le deuil est une bonne chose, poursuivait:l, il le faut augmenter... » ( Consolation à Apollonius, f. 249 E). Les deux mots de Montaigne et de Plutarque sont différents; les circonstances dans lesquelles ils sont prononcés le sont davantage encore ; il est manifeste, pourtant, que Montaigne se souvient ici de l’expression qu'il a rencontrée dans son livre préféré.
Il le relit, ce livre, avec tant d’assiduité que tous les détails lui en sont familiers. Les faits qu’on y apprend lui semblent monnaie courante : personne ne peut les ignorer. Il y fait allusion, sans les expliquer, comme à des choses que tout le monde connait. Par exemple, au début du même chapitre « de la Vanité », Montaigne nous raconte que, dans le malheur (son courage se herisse au lieu de s’applatir » : ( Je me trouve. dit-il, plus devot dans la bonne que dans la mauvaise fortune, suyvant le precepte de Xenophon si non suyvant sa raison, et fais plus volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requerir. » Quel est ce précepte de Xénophon, et quelle est « sa raison ? » Montaigne ne daigne pas nous en éclaircir. Pour nous l’allusion n'est pas transparente ; elle l’est pour Montaigne. C’est Plutarque, en effet, quilui dit : « Xenophon admoneste que l’on se souvienne des dieux, et que l’on les honore principalement lorsque l’on est en prospérité, afin que, quand on sera en necessité, on les puisse réclamer avec plus d’asseurance, Comme estans de longue main propices et amis » (De la tranquillité de l'âme, 1. 68, E). La phrase est dans un des Opuscules que Montaigne semble avoir le plus pratiqués à cette époque. Le texte de Montaigne n’était pas clair pour nous; il nous faut relire le passage de Plutarque pour comprendre pleinement sa pensée. S'il est plus dévot dans la prospérité que dans l’'adversité, n'allez pas croire que c’est par calcul, comme Xénophon, ni pour s'assurer la bienveillance des dieux lorsque la fortune viendra à tourner : c’est par un besoin de sa nature. Plus loin, au chapitre « De mesnager sa volonté », Montaigne se moque des gens avides de réputation qui tirent prétexte des moindres incidents pour célébrer leurs propres louanges, qui déguisent leurs moindres actions en exploits. « Entretenez en hardiment
roi
vostre fils et vostre valet, leur dit-il, comme cet antien qui, n'ayant autre auditeur de ses loüanges et consent de sa valeur, se bravoit avec sa chambriere, en s’escriant : «O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as! (1). » Ici encore, c’est à une anecdote racontée par Plutarque que Montaigne semble faire allusion. Il la modifie à sa façon, mais voici la phrase qui l’a inspiré suivant toute vraisemblance : « Comme celuy qui appelloit sa chambriere en sa maison, & crioit tout hault, Dionysia, regarde comment je ne suis plus glorieux ne superbe : aussi celuy qui a fait quelque chose honeste et vertueuse, & puis la va conter & la porte monstrer par tout, il est tout evident que celuy là regarde encore dehors, & est tiré de la convoitise de vaine gloire & n’a point encore veu à nud et au vray la vertu. » {Comment on pourra apercevoir si lon profite en l'exercice de la vertu, f. 116, D). De même encore, au chapitre « De l'Expérience » (IL. — 13), l’allusion à Epiménide nous renvoie aux Opuscules de Plutarque. Au «Banquet des sept sages » (f. 156, G),'il est longuement parlé de cette drogue d’'Epiménide dont l'absorption devait nous dispenser de prendre tous autres aliments. Solon prend la parole, et fait triompher l'opinion d’'Epiménides ; les sages célèbrent sa pilule qui nous délivrera des nécéssités physiques. Montaigne, au contraire, proteste au nom de la table et des voluptés naturelles. « J’aÿme la vie et la cultive telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroier. Je ne vay pas desirant qu'elle eust à dire la necessité de boire et de manger, et que nous nous sustentissions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epimenides se privoit d’appetit, et se maintenoit, ny qu’on produisist stupidement des enfans par les doigts ou par les talons. »
Ici, ce qu'il est intéressant de constater, c’est l’opposition entre l'opinion de Plutarque que Montaigne a dans l'esprit, et celle qu’il exprime pour son propre compte; le contraste fait ressortir l’originalité de l’auteur des Essais.
(4) HE, 40, t. VI, p. 246.
HE
Edition de 1595
Dans l'édition de 1595, les emprunts à Plutarque se font peu nombreux. Je n’en ai que deux nouveaux à ajouter.
Le premier n’est qu'une brève allusion. Au chapitre « de l'Exercitation, » (I, 6), Montaigne proteste contre la coutume qui, par crainte de la présomption, nous interdit de parler de nousmêmes. C’est un remède, dit Montaigne, pire que le mal, 11 à « plus de mal que de bien ». Et Montaigne use de cette comparaison : c’est « condamner le vin parce que plusieurs s’y enyvrent. » Elle vient encore des Opuscules de Plutarque. On l'y rencontre à plusieurs reprises. Elle y a diverses applications ; au traité ( De l'Education des enfans » (f° 9 B), elle illustre cette idée, chère à Plutarque, que si la lecture des poëtes présente des dangers pour l'enfant, elle lui assure des avantages bien plus considérables, car c'est une merveilleuse école de morale; la supprimer des programmes, comme on le propose, ce serait, dit Plutarque, imiter Lycurgus qui coupait les vignes de peur qu'on n’en usàt jusqu'à l'ivresse. Ailleurs, les vignes sont comparées aux passions. Plutarque ne veut pas, à limitation des stoiciens, les arracher complètement du cœur humain ; il demande seulement qu'on les modère et qu'on les règle afin qu'elles puissent vivre en bonne intelligence avec la raison (Cf. de la Vertu morale ΰ 37 C). « Pourtant, dit-il, il ne faut pas que la raison face comme jadis feit Lycurgus le roy de Thrace, qui feit coupper les vignes pour autant que le vin enivroit : ny ne fault il pas qu'elle retrenche tout ce qu'il y peult avoir de profitable en la passion, avec ce qu'il y a de dommageable. » L'application qu'en fait Montaigne est encore différente, mais la valeur de l’image est bien la mème.
Le second emprunt est beaucoup plus fidèle :
Montaigne Plutarque
Crœsus ayant faict prendre un lfeit prendre l'un des plus grands gentilhomme favori de Pantaleon, amis deson frère (Pantaléon) homme son frere, le mena en la boutique noble qui luy avoit esté adversaire, d'un foullon, où il le feit gratter et etle tirant en la boutique d’un fou-
carder à coups de cardes et peignes lon, le feit tant carder à coups de de ce mestier jusques à ce qu'il en cardes et de peignes de cardeur,
mourust. qu'il en mourut, (ST Mo LS) (De la malignité d'Herodote,
f. 651, CG.) Conclusion. — Cette nouvelle contribution porte à près de
quatre cents le nombre des emprunts faits par Montaigne au Plutarque d’Amyot. J'en ai compté trois cent quatre-vingt dix-huit. Deux cent six sont dans l'édition de 1580; cent soixante-neuf dans celle de 1588; vingt-trois dans celle de 1595. Les Vies sont représentées par cent quarante emprunts; les Œuvres morales par deux cent cinquante huit.
Zonaras
Outre les historiens grecs que nous venons de passer en revue, il est possible que Montaigne en ait lu d’autres encore dans des traductions françaises. Pour Flavius Josèphe, par exemple, auquel il a fait Cinq ou six emprunts, plusieurs traductions s’offraient. Je crois toutefois qu'il n’en à pas fait usage, et que c’est en latin qu'il lisait cet auteur. Il est plus probable qu'il possédait la traduction de l'Histoire Ecclésiastique de Nicéphore Calliste (1); pourtant cela même est incertain. Il à lu très vraisemblablement cet auteur après 1588, mais rien ne prouve qu'il l’ait lu en français plutôt qu’en latin (2). Au contraire, il est certain que Montaigne à lu Zonoras dans la traduction française (3).
(1) L'Histoire ecclesiastique de Nicephore fils de Calliste Xantouplois, autheur grec traduicte nouvellement de latin en françois : laquelle contient, en «iæ-huict livres, les principales affaires chrestiennes, dès le temps auquel nostre seigneur Jesus-Christ apparut, ayant prins chair humaine, jusques à six cens vingt-cinq ans ensuyrans. Avec Privilege du Roy. Parts 1567 ou 1566.
(2) Pour les emprunts de Montaigne à Josephe, à Nicéphore Calliste, à Dion Cassius, à Herodien, à Xiphilin, etc. cf. mon livre sur les Sources ei l’Évolution des Essais,
(3) Chroniques ou Annales de Jean Zonare jadis, ÿ quatre cens ans y ha, Grand Drungaire du Guet, ÿ premier secretaire de Constantinople, esquelles sont discourues toutes histoires memorables advenues en ce Monde, en la revolution de six mille six cens ans, & plus : Disposées en trois Parties. La premiere desquelles traitte l'estat des choses passées en Judée, Perse, Egypte, & Grece, depuis la création du Monde, jusques &
Le texte de cet auteur avait été publié pour la première fois avec une traduction latine à Bâle, en 1557, dans la collection des historiens byzantins. Aussitôt les « translateurs » en langue vulgaire s'étaient mis à l'œuvre. En 1560, Jean Millet de S. Amour donna l’œuvre entière à Lyon; l’année suivante, en 1561, de son côté, Maumont, publiait à Paris la première des trois parties de Zonoras enrichie d’abondantes annotations. Dans la suite on réunit à la première partie de Maumont, qui ne poussa pas plus loing son travail, les deux dernières parties de la traduction de Millet de S. Amour. Tous les emprunts de Montaigne viennent de ses deux dernières pariies, il en est donc redevable à Millet de S. Amour (1).
Un seul des faits de l’histoire de Zonoras allégués par Montaigne, répète quelques-uns des mots mêmes du traducteur. C’est l’anecdote de l’empereur Théophile que nous lisons au chapitre De la peur. «Tantost la peur nous donne des aisles aus talons... tantost elle nous cloue les pieds et les entrave, comme on lit de l'Empereur Theophile, lequel, en une bataille qu'il perdit contre les Agarenes, devint si estonné et si transi qu'il ne pouvoit prendre party de s’enfuyr ; jusques a ce que Manuel, l’un des principaus chefs de son armée, l’ayant tirassé el secoué comme pour l'esveiller d’un profond somne, luy dit : «Si vous ne me suivés, je vous tueray ; car il vaut mieux que vous perdés la vie, que si, estant prisonnier, vous veniez a ruiner l'Empire. » (I. 18. D., t I, p. 50). Le réeit de Zonaras est un peu plus développé : « ainsi que derechef l'Empereur se fut acheminé contre les Agarenes, l'issue de la bataille fut malencontreuse pour les Romains : car peu s'en faillit que l’empereur ne fut emmené prisonnier par les ennemis.
ta subvoersion. $ miserable conflagration de Hierusalem. La seconde contient l'Histoire Romaine prinse à l'edification de la Ville, jusques a l'Empire du Grand Constantin, La Tierce raconte les faicts £ gestes des Empereurs depuis le susdict Constantin, jusques au trespas d'Alexie C'omnene : lequel mourut environ l'an de salut unse cens. Oeuvre recommandable $ longuement desiré, Traduit par I. Millet de S. Amour, au Conté de Bourgongne. La fin de chascune Partie donne son Indice a part. A Lyon. Par Macé Bonhome, à la Masse d'Or, M. D, LX, Avec Privilege du Roy.
(4) On signale une édition de 1563 ou la première partie de Maumont est jointe aux deux dernières de Millet de S, Amour. (Cf, Hoffman. ZLexricon Bib'iographicon art, Zonaras,) Si elle à réellement existé Montaigne a pu puiser dans cet édition aussi bien que dans celle de 1560. Mais je n'en trouve aucune trace certaine ; il me parait qu'on a fait confusion avec une édition de 4583 : en ce cas Montaigne ne pourrait se referer qu'à l'édition de Lyon 4560,
Manuel en estant acertené, apres avoir rallié des gens, il se fourra en la plus grosse presse des Sarazins, Commandant à l'Empereur qu'il le suivist, car il estoit tout estonné, et disait pour couvrir son peu de courage, qu'il ne s’en vouloit fuir abandonné le peuple. Et apres que souventes-fois on luy eust remonstré qu’il sortit hors de la bataille, sans en vouloir rien faire, estant retenu de crainte comme s’il eust esté detenu es ceps. Manuel luy dit, si vous ne me suyvez, je vous tueray : Car il vaut mieux que vous perdez la vie, que si estant prisonnier vous procurez un si grand deshonneur à la Republique de Rome » (1).
L'identité de certains termes de la dernière phrase ne permet guère de douter que Montaigne ait en cette traduction entre les mains. D'ailleurs une légère infidélité de Millet de S. Amour se retrouve chez Montaigne : la traduction latine fait tirer l’épée à Manuel « stricto gladio » au moment où il menace l’empereur : le détail manque à la fois dans les deux traductions françaises : c’est, sans doute, que Montaigne a pris le fait non dans la traduction latine, mais dans celle de Millet de S. Amour.
On trouve dans les Essais au moins deux autres emprunts à Zonaras, mais aucun des deux ne suit de très près le texte, Le second même présente des inexactitudes.
Éd. Jouausr Éd. DEZEMERIS ZONARAS HPRREEATV D 28 ID 0 28e DRE NE NE Le III. f. 792 TROT MS VER DHL. DATA D C6 ÆMAUTICO EME LTTERS?2S
Enfin, il est tout à fait probable qu’au moment de composer son Essai sur l'Empereur Julien ([[19), Montaigne s’est reporté à ce que Zonaras raconte de son règne et de sa personne. Là encore, je crois retrouver deux traces de la traduction de Millet de S. Amour. Montaigne rapporte le mot légendaire de Julien mourant, pour en critiquer l’invraisemblance. 11 le présente sous deux formes : « Tu as vaincu, ou, comme disent les autres, « contente toi Nazarien » ; la première vient sans doute de Théodorète, mais la seconde est prise probablement de Millet S. Amour qui traduit exactement de même (F. 12 R° de la troisième
(4) Edition de 1560, 3° partie, f. 58 v°, édition de 1583, f. 879.
partie). De même l’anecdote de Maris, qu'on fait venir de Sozomène, n’est certainement pas empruntée à cet auteur; elle vient beaucoup plutôt de Zonaras. Il suffit de comparer les trois textes,
pour s'en assurer.
Zonaras
Se pourmenant une fois à l’entour de Chalcedone l’evesque de la ville nommé Maris, n’eust point de crainte de l’appeller meschant et traistre à Christ Mais Julian faignant que par une patience philosophique, il enduroit telles parolles, se contenta de luy dire, Retire-toy miserable et pleure la perte detes yeux, car il estoit chassieuz et ne voyoit que bien peu. Adonq il poursuyvit : je rends graces a Christ mon sauveur, lequel a eu si grand soucyÿy de moy, que pour ne veoir ton impudent visage il m'a osté la veue.
(Trad ANT edens, Amour, 1560, 3° partie, f. 11,"r°.)
Montaigne
Se promenant un jour autour de la ville de Calcedoine, Maris, l'Evesque du lieu, osa bien appeller Julian meschant traistre a Christ, et qu’il n’en fit autre chose sauf luy respondre : « Va, miserable, pleure la perte de tes yeux » a quoy l'Evesque encore repliqua : « Je rens graces a Jesus Christ de m'avoir osté la veue, pour ne voir ton visage impudent »; affectant, disent-ils en cela, une patience philosophique.
(II, 49, D. t. 2, p.
Sozomène
Fertur, quum Constantinopoli apud Fortunam sacrificaret urbis, accessisse ad eum Mares episcopus Chalcedonis, et publice impium et atheon, id est, sine deo, apostatamque vocitasse, illum vero solam ei improperasse caecitatem : erat enim senex, et propter imbecillitatem oculorum manu alterius agebatur. Super haec volens etiam lacerare Deum consuetè, dixit : neque Gallileus deus tuus curare te potest. Respondens vero Mares, dixit.
Ego, inquit, Deo meo pro cCaecitate gratias ago : quia hoc ideo factum est, ne te videam pietate nudatum. Imperator autem nihil respondens abscessit.
Sie enim putabat potius roborari paganismum, si se patientem ac mitem populo christiano demonstrasset .
(Trad. latine de 1573, p. 19).
Les divergences entre ces récits sont peu considérables ; toute-
fois, le lieu de la scène et les sentiments de Julien sont autres chez Sozomène et chez Montaigne ; pour les deux points au contraire Montaigne et Zonaras sont pleinement d'accord, et plusieurs mots de Montaigne sont transerits de Millet de s. Amour. I n’y a donc pas de doute.
Nous connaissons done cinq emprunts de Montaigne à l’Histoire de Zonaras. Tous viennent de la troisième partie.
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Additions, Annotations et Errata
EE
Page 40, au sujet de Froissart :
L'édition de 1588 ne fera aucun nouvel emprunt à Froissart.
Dans celle de 1595, on en trouvera deux nouveaux : IE, 5, t. III, p. 54 (1) « Je ne sçay d’où je tiens ce conte... » ; IT, 21, t. IV, p. 284 (2) « Fut-ce pas Le roy d'Angleterre... ». Aucun de ces deux emprunts ne me parait prouver que Montaigne ait ouvert à nouveau son Froissart après 1588. Le second, en effet, porte sur un mot fameux qui était déjà tout-à-fait vulgarisé et que Montaigne pouvait trouver partout, notamment dans diverses histoires de France (3) : « Fut-ce pas le roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre roy Charles cinquiesme ce mot? » Il n’y eut onques roy qui moins s’armast et si ni eut onques roy qui tant me donnast à faire. » Quant au premier emprunt, il porte sur une anecdote assurément moins connue : c’est l’histoire d’un « general d'armée » qui fait ouvrir le ventre d’un soldat accusé d'avoir volé «un peu de bouillie » pour s’assurer de sa culpabilité. Je la retrouve pourtant contée à la même époque par Henri Estienne dans son Apologie pour Hérodote (4), et là Montaigne l'avait certainement lue autrefois. D'ailleurs, le texte nous avertit qu’il n’a pas Froissart sous les yeux en écrivant: non seulement
(3) Voyez encore l'Anti-Machiavel d'Innocent Gentillet, éd. de 1579, pp. 20, 38, aussi Pasquier, Lettres, livre II (dans la lettre à Marillac), etc.
(4) Cf. éd, Leduchat, ch: XVIT, parag. 9.
IE
il commet plusieurs inexactitudes importantes, mais il dit luimême en commencant (je ne sçcay d'ou je tiens ce conte ». L’histoire lui revient à la mémoire, peut-être sa source est-elle déjà loin de lui, en tous cas, il ne la connait plus. Il n’y a donc aucune preuve que Montaigne ait étudié Froissart après 1580.
Page 47 : Aux emprunts de Montaigne à Guichardin déjà cités, on peut joindre ce que Montaigne écrit de Ludovic Sforza, dans l'Essai intitulé : « Qu'il ne faut juger de nostre heur qu'apres la mort» (I. —19). «Du temps de nos peres. dit-il, ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l'Italie, on l’a veu mourir prisonnier a Loches, mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché.» En racontant la fin de ce prince, Guichardin insiste sur la leçon de morale que tous les hommes en peuvent tirer et que Montaigne indique ici. Le due prisonnier est conduit à Lyon auprès du roi de France ; une foule énorme se presse sur son passage, élonnée de la vicissitude de sa fortune : « Fu Lodovico Sforza condotto a Lione, dove allora era il Re, ed introdotto in quella Città in sul mezzo di, concorrendo infinita moltitudine a vedere un Principe poco innanzi di tanta grandezza e maestà, e per la sua felicità invidiato da molti, ora caduto in tanta miseria. » Puis c’est l'emprisonnement de Loches dont parle Montaigne : « Dopo due di fu menato nella Torre di Locces, nella quale stette circa dieci anni, ed insino alla fine della vita prigione; rinchiudendosi in una angusta Carcerei pensieri e l’ambizione di colui, che prima appena capivano 1 termini di tutta l’Italia. (1) » La mort de Ludovico Sforza était trop connue au temps de Montaigne pour qu'on puisse affirmer qu'il la prise chez Guichardin. L'identité des réflexions qui accompagnent le récit de l'Histoire d'Italie et l'allusion des Essais rend pourtant vraisemblable que c’est Guichardin qui l’a rappelée à Montaigne.
(1) Louis S'orza fut conduit à Lyon, où était alors le Roi, Il v entra sur le midi : une foule innombrable accourait voir ce Prince qui peu auparavant si grand et si puissant excitait l'envie par sa félicité et qui maintenant était tombé dans une si grande infortune.... Deux jours plus tard, on le conduisit dans la tour de Loches, où il resta prisonnier dix années, jusqu'a sa mort: cet homme, dont les vues s'étendaient peutêtre au-delà de Fitalie, vit enfin ses projets resserrés dans les bornes d'une étroite prison.
Page 33, à propos de la légende relative à la fondation de Notre-Dame la grande de Poitiers :
M. Boissonnade, dont on connait l’érudition si informée pour tout ce qui concerne l’histoire du Poitou, consulté par moi, a poussé l’obligeance jusqu'à faire quelques recherches au sujet de cette légende. Il me répond qu'aucune trace n’en existe, à sa connaissance, dans aucun ouvrage, autre que les Annales d’Aquitaine, il conclut que le récit de Bouchet est bien la source de celui de Montaigne. Nous sommes donc en droit de considérer les divergences qui séparent ces deux récits comme des inexactitudes de Montaigne. M. Boissonnade voudra bien trouver ici l'expression de mes sincères remerciements.
Page 69, ligne 21, lire : « à ces deux ouvrages je ne trouve qu’un seul emprunt dans les Essais ». Et suppléer la note suivante :
Dans l’Essai de trois commerces (TIL.-3, t. V, p. 228). Montaigne écrit : « Nostre Jacques, roy de Naples et de Sicile, qui, beau, jeune et sain, se faisoit porter par pays en civiere, couché sur un meschant ortiler de plume, vestu d’une robe de drap gris et un bonnet de mesme, suyvy ce pendant d’une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers, representoit une austerité tendre encores et chancellante : le malade n’est pas à plaindre qui a la guarison en sa manche ». Voici le passage d'Olivier de la Marche que Montaigne a dans l’esprit : « Le Roy Jaques de Naples, se tira, des Italies, au pais de Bourgongne, au lieu de Besançon : & me souvient que les gensd’eglise de la vile de Pontarli, ensemble les nobles, les bourgeois, et marchans, firent une congregation et une assemblee, par procession, pour aler au-devant du Roy Jaques qui venoit en ladicte ville : & y mena le maistre de l’escole ses escoliers : duquel nombre j'estoye : & ay bien memoire que le Roy se faisoit porter, par hommes, en une civière, en quoy l’on porte les fiens & les ordures communément : & estoit le Roy demy-couché, demy-levé, & appuyé à l'encontre d’un pauvre mechant derompu oreillier de plume. Il avoit vestu, pour toute parure, une longue robe d’un gris de trespetit pris: & estoit ceint d’une corde nouee, à façon de Cordelier : & en son chef avoit un gros blanc bonnet (que l’on appelle une cale) nouee par dessous le menton: & de sa personne il estoit
grand Chevalier, moult beau, & moult bien formé de tous membres. Il avoit le visage blond et agreable : pouvoit avoir environ quarante ans d’aage : & apres luy venoyent quatre Cordeliers de l’observance, que l’on disoit moult grans clercs, et de saincte vie : & apres iceux, un peu sur le loing, venoit son estat: ou il pouvoit avoir deux cens chevaux : dont il y avoit litière, chariot couvert, haquenees, mules & mulets, dorés etenharnachés honnorablement. Il avoit sommiers couverts de ses armes, & nobles hommes & serviteurs trèsbien vestus & en bon poinet : et en celle pompe humble & devote ordonnance, entra le Roi Jaques en la vile de Pontarli. (p. 78).
Voici le titre de l’exemplaire de Montaigne :
Les Memoires de Messire Olivier de la Marche, premier maistre d'hostel de l’archeduc Philippe d’Austriche, comte de Flandres, nouvellement mis en lumiere par Denis Sauvage, de l'ontenailles en Brie, historiographe du Tres chrestien Roy Henry, s cond du nom. Lyon, Guillaume Rouillé, 1562.
Page 76, au sujet de Gomara.
On pourrait se demander si, dès avant 1580, Montaigne n’a pas connu l'Histoire de Lopez de bomara. Dès la première édition des Essais, en effet, au chapitre Des Cannibales, il établissait entre les Indes Occidentales et certaines terres dont les anciens ont parlé, un rapprochement qui se rencontre également chez Gomara. Voici le texte de Montaigne :
«€ Platon introduit Solon racontant avoir apris des prestres de la ville de Saïs, en Aegypte, que, jadis et avant le deluge, il y avoit une grande isle, nommée Athlantide, droict a la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble ; et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoint pas seulement céte isle, mais s'estoint estendus dans la terre ferme si avant qu'ilz tenoint de la largeur d'Afrique, jusques en la Toscane, entreprindrent d'enjamber jusques sur l'Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée jusques au golfe de la mer Majour ; et, pour ceteffect, traverserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie, jusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent; mais que, quelque temps apres, et les:
Atheniens, et eus, et leur isle furent engloutis par le deluge. IlLest bien vrai-semblable que cet extreme ravage d'eaux ait faict des changemens estranges aus habitations de la terre... Mais il n'y a pas grande apparence que céte isle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir ; car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit un effect incroyable d'inundation de l’en avoir reculée, comme elle est, de plus de douze cens lieues ; outre ce que les navigations des modernes ont des-ja presque descouvert que ce n'est point une isle, ains terre ferme et continente avec l'Inde orientale, d’un costé, et avec les terres qui sont sous les deux poles, d’autre part ; ou, si elle en est separée, que c’est d’un si petit destroit et intervalle qu’elle ne merite pas d’estre nommée isle pour cela. L'autre tesmoignage de l'antiquité auquel on veut raporter céte descouverte est dans Aristote, au moins si ce petit livret des merveilles inouies est à luy. Il raconte la que certains Cartaginois, s’estant jettez au travers de la mer Athlantique, hors le destroit de Gibaltar, et navigué long temps avoint descouverten fin une grande isle fertile, toute revestue de bois et arrousée de grandes et profondes rivieres, fort esloignée de toutes terres fermes ; et qu’eus et autres depuis, atirez par la bonté et fertilité du terroir, s’i en allerent avec leurs femmes et enfans, et commencèrent à s’i habituer. Les seigneurs de Cartage, voians que leur païs se dépeuploit peu a peu, firent deffence expresse, sur peine de mort, que nul n’eut plus a aller là, et en chasserent ces nouveaus habitans, craignants, a ce que l’on dit, que, par succession de temps, ils ne vinsent a multiplier tellement qu'ils les supplantassent eus mesmes et ruinassent leur estat. Céte narration d’Aristote n’a non plus de accord avec nos terres neufves » (1).
A la fin de son histoire, Gomara cherche chez les anciens tout ce qui peut rappeler le nouveau monde dont il vient de parler, et après avoir mentionné un passage de la Médée de Sénéque qui lui semble être une véritable prophétie, il consacre un chapitre presque entier aux deux témoignagnes de Platon et d’Aristote. Comme on va le voir, son opinion est très différente de celle de Montaigne, et pour sa part, il ne doute aucunement que les Indes occidentales ne soient l’ile Atlantide du Timée.