‹ Les Livres d'Histoire Moderne UtilisésChapitre 46 sur 48 · DE L’'ISLE QUE PLATON APPELLE ANDELANTIDE · texte numérisé non relu

DE L’'ISLE QUE PLATON APPELLE ANDELANTIDE

Platon en ses Dialogues de Timée et de Cricias recite qu'anciennement il y eut en la mer Atlantique, et Ocean de grands pays, et une isle nommée Atlantide plus grande qu’Afrique, et Asie, asseurant que ces terres estoient veritablement fermes et de grande estendue, et que les Roys de ceste isle avoient dominé sur la plus grande part d'Afrique, et d'Europe, mais que par un très grand tremblement, et par pluyes continuelles ceste isle s'estoit noiée, et que les hommes avoient resté tous engloutiz : et qu'il n’en estoit resté qu'un grand marescage, où à cause de la bourbe, et fange on ne pouvoit plus naviguer. Aucuns tiennent cecy pour fable, plusieurs autres l’estiment estre très veritable. Proclus - mesme, selon que recite Marcilius, le confirme par certaines histoires qu'il allègue des Ethiopiens composées par un qu'il nomme Marcellus. Mais aujourd’'huy il ne faut plus disputer ni doubter de ceste isle Atlantide, puisque le descouvrement, et conqueste de nos Indes esclaircissent entièrement ce que Platon à escrit. Les Mexicains mesme appellent l’eau Atl, qui est un mot qui respond au nom de ceste isle Atlantide. Ainsi nous pouvons dire que nos Indes sont l'Isle et terre ferme de Platon, et non les Hesperides, ny Osir, ny Tarsis, comme aucuns modernes ont voulu interpreter. Car les Hesperides sont les isles du cap Verd et les Gorgones d’où Hannon Carthaginois apporta des cinges, encor’ qu’on en puisse faire quelque doubte pour la navigation de 40 jours qu'y met Solin. L’isle de Cuba, ou de Hayti, ou bien quelques autres isles des Indes peuvent estre celles qui furent trouvées par les Carthaginois, qui puis après defendirent à leurs citoiens d'y aller, ainsi qu'escrit Aristote, où Theophraste és merveilles de nature (1).

Il n’y à certes aucune impossibilité à ce que Montaigne se soit inspiré directement de ce chapitre de Gomara. Il figurait déjà dans les premières éditions de la traduction de Fumée, ces éditions incomplètes dont il fallut se contenter jusqu’en 1584. Il y figurait si bien que c’est dans l’une d'elles que je viens de le transcrire. Montaigne à pu le trouver là. Je crois pourtant, sans pouvoir le prouver, que sa source est ailleurs. Que les opinions de nos deux

(A) Trad, Martin Fumée, ed, de 1569, ch. 220.

ro

auteurs sur l’Atlantide soient différentes, sans doute cela ne prouve rien ; mais Ce qui est plus significatif c’est que le récit de Montaigne est plus riche et plus fourni de détails que ne l’est celui de Gomara. Si l’on pense que Gomara est la source, à tout le moins il faut admettre que Montaigne s’est reporté à d’autres textes pour compléter sa parration, notamment aux textes de Platon et d’Aristote. Ce nest pas son habitude. Une autre considération qui m'invite encore à douter, c’est qu'au XVIe siecle, à l’occasion des Indes occidentales, ces mêmes passages de Platon et d’Aristote ont eu chance d’être fréquemment allégués, et que par suite Montaigne a pu très probablement les trouver encore ailleurs. Par hasard, je viens de rencontrer les mêmes rapprochements indiqués, il est vrai, très brièvement, chez André Thevet (1). André Thevet, sans doute, en a pris l’idée chez Gomara, mais d’autres ont pu faire comme lui. Dans ces conditions, et étantdonné les divergences qui séparent les textes de Gomara et de Montaigne, je n’ose pas conclure que l’auteur des Essais avait pratiqué l'Histoire générale des Indes avant 1580. Il n'en était pas moins utile de montrer qu'avant Montaigne d’autres avaient songé à se demander s’il y avait quel: que rapport entre l’Atlantide et les terres découvertes par Christophe Colomb, et que des auteurs très renommés alors pensaient sur ce sujet tout autrement que Montaigne.

En revanche, il est certain qu'entre 1580 et 1588 Montaigne a connu un autre ouvrage de Gomara que son Histoire générale des Indes. Dans un ouvrage spécial, Historia de Mexico, con el descubrimiento de la nueva Espana conquistada por. Fernando Cortes, marques del Valle, il avait traité avec un développement particulier l’histoire du Mexique et les expéditions de Fernand Cortez. Pour cette dernière partie, la seule qui nous intéresse ici, il avait eu pour source principale les lettres que Cortez lui-même avait adressées à son monarque pour lui rendre compte de la conduite de ses armées et l’informer de l’état de ses nouvelles possessions. Elles avaient été publiées peu de temps après les faits qu’elles racontaient. Il eût fallu les soumettre à une critique minutieuse que Gomara n’a pas tentée. C’est la substance de ces lettres qu’on retrouve dans son livre.

(4) Singularitez de la France Antartique, ch. XII. Le texte de Thevet ne peut en aucune façon être la source du passage de Montaigne.

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Voici un texte, emprunté à l’Essai «de la modération », qui vient évidemment de L'histoire du Mexique de Gomara. On y verra la preuve manifeste que Montaigne a fait usage de cet ouvrage.

Trad. ital. de Cravalix

L'altro giorno mandorno subito quelle signori & capitani tre sorti dicosein presente à Cortes, et quelli che le portarono gli dicevano ; signore vedete qui cinque schiavi, se sete Dio bravo che mangiate carne & sangue, mangiatevi questi & ve ne portaremo piu, se sete Dio buono vedetta qua incenso & pene, se sete huomo, pigliate delli uccelli, pane & cerase.

(Ed. de 1576, f. 73 vo.)

Montaigne

Aucuns de ses peuples, ayants esté batuz par Cortez, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié ; les messagers lui presenterent trois sortes de presens, en cette maniere : «Seigneur, vOylà cinq esclaves; si tu es un dieu fier, qui te paisse de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage; si tu es un dieu debonnaire, voylà de l'encens et des plumes; si tu es homme, prens les oiseaux et les fruicts que VOICY. »

(1,30, t. II, p. 19%.)

Trad. fr. de Guill.

Le Breton (1)

Le jour d'apres quatre Colonels et Seigneurs Indiens envoyerent à l'Espagnol trois choses differentes pour present, avec ces paroles icy. Seigneur voicy cinq Esclaves, si vous estes un Dieu feion qui vous paissez de chair & de sang, mangez les et vous en donnerons d'autres. Si vous estes un Dieu bon & doux, tenez cest encens et plumage, mais si vous estes homme, contentez-vous de ces oiseaux, pain & cerises.

J'ai entouré ici le texte de Montaigne des deux traductions

qu'il a pu connaître (2). A droite on trouve la traduction italienne d’Agostino di Cravalix qui parut pour la première fois en 1556,

(1) Voyages et conquestes du Capitaine Ferdinand Courtois, és Indes Occidentales. Jlistoire traduite de langue Espagnole, par Guillaume le Breton Nivernois. A Paris, chez A bel L'Angelier, M. D. LXXXVIIT. Avec Privilege du Roy. Brunet, par suite d'une fausse interprétation de la préface, donne cet ouvrage comme extrait d'Oviedo et de Lopez de Gomara; en réalité, c'est purement et simplement une traduction de Lopez de Gomara.

(2) I ne m'a pas été possible d'examiner l'ouvrage espagnol original, qui, à ma connaissance, ne se rencontre pas dans nos bibliothèques publiques. Mais assez d’indications me prouvent que Montaigne ne lisait pas l'espagnol. Il y a donc toute vraisemblance pour qu'il se réfere À une traduction,

deux ans seulement après la publication de l'ouvrage espagnol ; à gauche, la traduction française de Guillaume Le Breton qui se fit attendre jusqu'en 1588. Qu'on veuille bien les examiner tour à tour, et Comparer mot à mot la narration de Montaigne avec les textes qu'elles nous offrent : on se convaincra vite que c’est, suivant toute vraisemblance, la traduction italienne que Montaigne a eu sous les yeux. On pouvait le supposer d’ailleurs rien qu’en ouvrant la traduction française : A la première page, en effet, on trouve une préface qui est datée de Mai 1588. Or, au mois de mai, la réimpresssion des Essais devait être fort avancée, car la préface et le privilège nous invitent à penser qu'ils furent achevés au mois de juin.

Au nombre des livres possédés par Montaigne, nous pouvons donc inscrire encore la traduction italienne donnée par Cravalix de l'ouvrage de Lopez de Gomara. Voici le titre de l’édition de 1576 qui était probablement la plus récente au temps où Montaigne écrivait: Historia di Don Ferdinando Cortes, Marchese della Valle, capitano valorosissimo, con le sue maravigliose prodezze, nel tempo che discopri, & acquisto la nuova Spagna. Parte terza. CUomposta da Francesco Lopez di Gomara in lingua spagnuola, tradotta nella italiana par Agostino di Cravalix. In Venetia, Appresso Camillo Franceschini 1576.

Pour la plupart, les emprunts faits par Montaigne à cet ouvrage, se rencontrent dans ce même Essai « de la modération » qui nous a déjà fourni l'exemple précédent. En voici trois qui ne laissent aucun doute.

Lopez de Gomara

Olintlec rispose che Moteczuma era signore del mondo, che haveva trenta vassali ciascuno con cento milla huomini di guerra, che sacrificavano vinti milla persone ogn, anno, che era in la piu bella et fortissima città di tutto il mondo, che la casa et corte sua era grandissima, nobile, et generosa, la sua richezza

Montaigne

Les ambassadeurs du roy de Mexico, faisant entendre à Ferdinand Cortez la grandeur de leur maistre, apres luy avoir dict qu'il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le ciel, luy adjousterent qu'il

incredibile, et il pasto suo eccesivo, avoit à sacrifier aux dieux cinquante et per certo che lui disse il vero in mille hommes par an. tutto eccetto che si allargô un poco 1, 30, t. II, p. 124. in quel del sacrificio, ancor che in verità era grandissima beccaria di huomini la sua, sacrificandogli in ogni tempie, & alcuni spagnuoli dieono, che era tal anno che sacrificava cinquanta milla (1).

(F. 66, ve).

J'ai reproduit intégralement le texte italien, bien que Montaigne n’en ait traduit qu'une partie. C’est à dessein : on pourra, par ce texte, voir comment Montaigne condense sa source, et comment il élague ce qui lui parait moins important. Il faut remarquer surtout l’inexactitude qu'il commet en mettant dans la bouche de l'ambassadeur mexicain ce nombre de cinquante mille victimes sacrifiées chaque année. L’ambassadeur n'a parlé que de vingt mille ; mais les considérations qui suivent, et qui sont de Gomara, rendent vraisemblable le nombre de cinquante mille. Pour couper court et se décharger de développements qui feraient longueur, Montaigne fait dire cinquante mille par Olintlec, et il estime, non sans raison, qu'on ne saurait l’accuser de fausser les renseignements de sa source. Son récit n’est pas un récit d'historien, mais un récit de moraliste, Son but est moins de reproduire fidèlement les mots d'Olintlce, que de donner à son lecteur une idée juste des sacrifices humains qui se consommaient au Mexique.

Le ragioni erano perche li gio- De vray, ils disent qu'il nourris veni Mexicani, et di Culhua esser- soit la guerre avec certains grands citassero le loro personeivi appresso peuples voisins, non seulement pour

(4) Traduction de Guillaume Le Breton, « Olintlee va dire Motecçcume estoit le plus grand & puissant Roy de tout le monde, que trente vassaux le recognoissoient pour souverain, desquels Te moindre pouvoit armer cent mille combattans : pour chasque année il sacrifioit vingt mille personnes, residoit en la plus belle et forte ville de tout le monde habitable. Sa cour & maison estoit grande, superbe, noble, sa richesse admirable, sa despence incredible : & certes il ne dit rien en tout cela qui ne fust vray sauf qu'il haulsa un peu le billet quant au nombre des personnes sacrifiees de ses Temples. Aucuns Espagnols aferment que pour le seur, Lel an y avoit, qu’on en sacrilioit cinquante mille, F, 98 vo,

nl

nella guerra, senza andare lontano l'exercice de la jeunesse du pais, a Panuco, et Tecoantepec, che mais principallement pour avoir erano frontiere molto lontano et dequoy fournir à ses sacrifices par ancora per tenere sempre ivi gente des prisonniers de guerre. (1)

che sacrificare alli lor dei, pigliata in guerra, et cosi perfare festa à sacrific10 (2).

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