ESQUISSE HISTORIQUE
Nous n'avons pas l'intention de tracer un historique complet des livres. Cela dépasserait le cadre restreint que nous nous proposons, et il nous semble que les recherches que nécessiterait ce genre de travail exigent la compétence sûre d’un spécialiste de l’histoire.
Nous ne ferons donc qu’une rapide esquisse de l’origine et de la fortune des livres à travers les âges, sans aucune prétention d’érudition, avec la seule pensée de satisfaire la curiosité naturelle de tout lecteur.
Les livres de commerce sont nés de la pratique. Leur histoire a vérifié Le précepte : le besoin crée l'institution. Son inutilité ou son danger amènent sa disparition.
A quelle époque les Romains ont-ils commencé à tenir en note les principaux mouvements de leur maison, de leur bétail, de leurs terres? Nul ne le peut dire avec certitude. Il ne paraît pas douteux cependant qu’on ne doive faire remonter très loin l'habitude qu'avait contractée le paterfamilias de consigner les principales de ses affaires sur des eolumina tenus par ordre chronologique et appelés : adversaria.
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Cela ne surprendra pas d’un peuple qui na connu que par les Grecs le génie des arts et dont toute l’activité se portait vers un but pratique : les soins domestiques, l’agriculture, les affaires publiques, le commerce ; d’un peuple habitué, dit Bossuet, à « vivre de travail et d'épargne », peuple auquel Caton recommande de faire argent de tout et de ne laisser rien perdre (1).
On peut affirmer avec certitude que, dès que Pécriture fut connue, elle dut servir au paterfamilias à tenir avec une rigoureuse exactitude les comptes de sa maison.
En tous cas, dès le temps des guerres puniques, l’usage des livres domestiques était établi (2).
= Nous devons noter surtout que cet usage naquit spontanément des besoins d’une civilisation naissante, sans que le législateur eût songé à l’imposer.
A la vérité, la tenue des adoersaria dut avoir d’abord un caractère religieux. C’est là, sans doute, une pure hypothèse, mais qui est pleine de vraisemblance si l’on songe que l'institution héritier, si importante pour tout Romain, en
(1) Nous avons puisé une grande partie de ces développements dans une excellente thèse de M. Girard. Paris, 1894- 1895 : De la Complabilité domestique chez les Romains.
(2) Tile-Live, XXIV, 18; XXV, 7. — Térence : Phormio, V, 7, vers 29.
est issue, et que son but était précisément de mettre en ordre ses affaires avant de mourir.
Les adversaria naquirent donc probablement du culte domestique des Lares. C’étaient des tablettes ou des polumina retraçant les généalogies des ancêtres, rappelant les hauts faits qui avaient marqué leur existence et rapportant les évènements notables de la vie du paterfamilias (à).
Peu à peu ce caractère religieux dut s’atténuer avec la civilisation croissante, et les adversaria se consacrèrent plus exclusivement à la notation des affaires domestiques.
Les livres domestiques jouirent très vite d’une haute considération. Ils la tirèrent d’abord du caractère sacré de celui qui les tenait (le pater-- Jfamilias était le chef religieux de la famille) et du respect qui s’attachait à tout ce qui venait de
(1) On conservait les livres dans une pièce spéciale désignée sous le nom de : fablinum, à cause des tabulæ, ou registres domestiques : tablinum locus proximus atris a tabulis appellatur. C’étaient les archives de la maison (le x29:cgsrzpev des Grecs) ; on y enfermait les papiers de famille, les tessères de l'hospitalité, les portraits des aïeux, tout ce qui était précieux à recueillir et intéressant à conserver (Bekker : Gallus, t. I, p. 216, 2 édit.). « Chaque matin, nous dit Horace (Ep. I, 1, 103), le père de famille, après avoir reçu dès l'aube les salutations de ses esclaves et de ses enfants et fait avec eux le sacrifice et la prière, entrait dans son fablinum, ouvrait ses livres domestiques, se faisait renseigner sur Île ménage, ordonnait les affaires de la journée, puis recevait ses clients» (Mommsen, I. €.,t.[, p. 304). D'après Girard, thèse, précité.