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DON QUICHOTTE À PARIS ET DANS LES TRANCHÉES

Par M. Ventura Gakcia Calderon

Ainsi que le remarque pertinemment M. Ventura Garcia Calderon, l'auteur de Don Quichotte à Paris^ cette enquête littéraire vise plus haut, porte plus loin qu'un simple hommage rendu à la mémoire de Cervantes. Il n'est pas seulement question, ici, de littérature ou d'art. Cervantes, comme Dante, comme Shakespeare, comme Balzac, est un « poète souverain », un « fils aîné » des Puissances créatrices, un rey nette de la pensée universelle. Ce que Flaubert disait touchant l'auteur d'Hamlet, qu'il porte en lui-même des paysages, des continents, des foules, des monstres, des hommes

et des dieux, l'image de la Terre, avec ses climats, ses peuples divers, leurs annales et la longue suite des actions humaines, s'applique aussi heureusement à Cervantes. Même clairvoyance. Même ironie (et par « ironie » il convient d'entendre la faculté maîtresse déjuger, de discerner les effets et les causes). Même compassion pour toutes les victimes, y compris le malfaiteur! Don Quichotte ainsi que la Divine Comédie^ ainsi que le théâtre shakespearien, que La Cousine Bette ou Le Père Goriot^ est un de ces livres suprêmes, où chacun se retrouve, aux heures culminantes de la vie. Et c'est à peine si Ton croit au hasard qui suggéra cette enquête, ouverte par M. Galderon peu de mois avant la guerre allemande. Jamais l'exemple de Don Quichotte ne fut plus actuel, prégnant et nécessaire. Jamais la maigre et haute figure du caballero andante n'apparut avec plus de grandeur et — que l'on me pardonne ce patois journaliste — avec autant d'exemplarité.

La devise des Glermont -Tonnerre : etiamsi omnes^ ego non pourrait être celle de Don Quichotte. Un monde s'écroule. Une société nouvelle surgit, autour de lui, sur les décombres du passé. Qu'importe ? Ferme dans sa foi, il ne déserte pas le rêve chevaleresque dont s'enivrèrent, jadis, les grandes âmes. Le cloî-

tpe n'existe plus. Ses murs sont déserts et les moines en fuite. Mais nul ne peut, comme dit Renan, « rompre le vœu d'insanité sacrée ». Et le ridicule même n'incitera pas à se décroiser le très noble Don Quichotte. Ses conquêtes ne sont pas de ce monde. Le désintéressement, l'abnégation, l'oubli de soi, 1' « esprit de joyeuse pauvreté », que Proudhon tenait pour le signe d'une éminente culture, toutes ces vertus que le monde moderne semblait avoir désapprises, la Guerre en fait un besoin vital. Que le monde se remette à l'école de Don Quichotte. Son roman, aussi bien que les Vies de Plutarque, montre de quelle étoffe sont faits « les saints des honnêtes gens ».

« J'ai lu Don Quichotte, dans mon enfance » avouent la plupart des littérateurs interrogés par M. Garcia Galderon. Certains ajoutent des aperçus ingénieux sur le poème de Cervantes, tel ce littérateur qui n'y trouvait pas, à vingtcinq ans, c( de la beauté dans de Tamour » ! Il n'y trouva pas non plus du style, petite chose qu'il ne semble pas avoir dénichée ailleurs par la suite.

C'est, en effet, une des sottises inhérentes aux philistins que de prétendre amuser leur descendance avec ces grands livres d'amertume, tels que Don Quichotte ou Gulliver.

Pourquoi ? Sans doute, à cause de Fillustration. Mais c'est l'engouement, au contraire, qui suscita l'illustration, animant les dessinateurs, depuis Granville jusqu'à Doré. On se demande ce qu'un enfant de moyenne culture, en le supposant même d'une intelligence prématurément éveillée, emportera de ce premier contact avec le génie ? A peine, dans ses lignes principales, apercevra- t-il un fait divers, une historiette bouffonne, les coups de trique, la visière du heaume en carton peint, les « amandes de rivière », le baume de Fier-à-Bras, sinon le louche profil de Maria Tornès (dont le marquis de Florian a fait Maritorne) et ce sera tout.

Mais la grande œuvre, les novissima verba d'un génie ému, à son déclin, par le spectacle d'une si glorieuse détresse, quel écolier en déchiffrera jamais les pages empreintes de sept sceaux ? Il gardera, sans doute, un vague ennui, cette courbature intellectuelle qui, plus tard, pousse les gens du monde à proclamer Don Quichotte « ennuyeux ».

La plupart des correspondants que s'est donné M. Galderon affirment préjudiciellement que Don Quichotte « est un des grands livres du monde ». La formule n'est pas neuve. Mais puisque c'est un grand livre, il ne messierait aucunement de le relire avec d'autres besicles

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et face-à-main que le cristal fumeux des opinions reçues. Parler du bon sens, de la raison, du terre-à-terre, à propos de Sancho Panza, mettre sa matérialité sagace en opposition avec Pidéalisme aveugle de son maître, incarner dans rhidalgo manchois la poésie aberrante et, dans son écuyer, la prose judicieuse, voilà une bévue exemplaire, une bévue à l'usage unique des académiciens et des professeurs !

Qui ne le voit, de prime-abord ? Sancho n'est pas moins fou que Don Quichotte. La contagion ne l'a pas épargné. Au contact du chevalier, il a pris sa maladie aussi aisément communicable que la peste noire, le typhus pourpre, la malubec ou le trousse-galant. Toute la différence est que le maître a des visions de paladin, lecuyer, des hantises de manant. L un rêve de conquérir l'empire de Trébizonde, quelque dame captive sous un lac de feu, d'établir, du levant au ponant, le règne de la justice et de la bonté : car ce patricien est le plus véhément des anarchistes. L'autre aspire au gouvernement d'une île où nul D' Pedro Recio n'interdira la déglutition du puchero, des perdrix fumantes, et ne fera crever respectueusement de faim el seiior gobernador. En vérité, lequel des deux, laboureur ou gentilhomme, déraisonne avec plus d'entrain, de fantaisie et d un timbre plus fêlé ? Avant son

départ pour l'île de Barataria, Sancbo reçoit de son maître les derniers avis, les instructions propres à le guider parmi les encombres de sa nouvelle dignité. 11 y a là des pages d'une incomparable raillerie, une mise en lumière de cette folie à deux faces, comme le Janus romain.

Avant Pinel, avant Moreau de Tours et les autres aliénistes contemporains, Cervantes avait analysé d'une manière exacte et décisive la monomanie ou, pour mieux dire, la folie raisonnante, l'idée ûxe qui limite ses ravages sur un seul point de l'entendement et laisse intacts tous les autres domaines de l'esprit. Don Quichotte est subtil, disert, cultivé, d'une érudition et d'une politesse infinies. Quel que soit le problème offert à sa judiciaire, il en résout les difficultés avec autant d'à-propos que de sagacité. Il parle en philosophe, en lettré, en gentilhomme. 11 a autant de grâce et plus de générosité que Montaigne, son contemporain. Mais que des servantes d'auberge, des muletiers, des comédiens errants, qu'une pécore de duchesse, plus abjecte que les muletiers, quand elle joue avec une si noble démence, lui parlent d'enfourcher Glavilègne ou de combattre pour la belle Maguelonne, aussitôt, il pourfend un ost de marionnettes ou vole dans les airs, à la grande satisfaction de la valetaille et des

nobles seigneurs non moins sordides qu'elle. Ainsi font le mystique ou le persécuté.

Cette peinture si cruelle, si vérace et lumineuse de la folie intelligente a, plusieurs fois, tenté Tesprit de Cervantes. Le licencié Virideria, dans les ?iovellas ejemplares, la longue historiette sur le maniaque de Séville, (préface du deuxième i)o;i Quichotte) montrent quelle place les lunatiques tenaient dans les méditations de Cervantes. En tout cas, ces trois études gardent encore une valeur clinique dont le temps n'a diminué la force ni le poids.

Si Bon Quichotte est un de ces livres qui appartiennent à la Bibliothèque de l'Humanité, il n'en est pas moins aussi un livre espagnol, un livre du xvi* siècle, de son âge et de sa race, bien plus que les romans de Rabelais, auxquels certains niais ont l'impudence de le comparer. On a dit ailleurs (Un Monde qui finit) à quel point l'Espagne, sous les rois issus de Charles- Quint et les Bourbons qui leur succédèrent, se plaisait à jouer la difficulté. C'est le pays de l'amour furieux, de la tauromachie et du catholicisme exaspéré. Arvède Barine, dans sa hargneuse étude sur Thérèse de Cépéda, montre la sainte enjoignant à ses filles d'oublier leur propre salut pour ne travailler qu'à celui des infidèles. Don Juan, par orgueil patricien et parce

qu'un grand d'Espagne ne recule pas même devant l'enfer, entreprend de se damner. Don Quichotte, sur les routes de la Manche, dans les ventas de muletiers, parmi les gardeurs d'ouailles et les Esacalantas, recommence la prouesse de Galaor, d'Esplandian ou de Perceval. Voilà bien le trait de race, la caractéristique d'un peuple « dont l'imagination, étroite et haute, déborde comme un torrent trop durement encaissé » (Taine).

11 faut savoir gré à M. Calderon de cette manifestation, opportune à la gloire de Cervantes, que ses soins ont préparée. Encore qu'il m'ait fait, à plusieurs reprises, l'honneur de m'y convier, je ne me suis pas reconnu assez brave pour figurer, dans le palmarès, entre le Sâr Péladan et le général Barrés, entre les épinards de Francis Jammes et les solides cubistes de Guillaume Apollinaire. Mais j'accueille avec joie une occasion offerte de proclamer itérativement l'amour, l'admiration que je professe pour Don Quichotte et de louer M. Ventura Garcia Calderon qui, si noblement, a honoré Valtissimo poeta, Miguel de Cervantes y Saavedra.

m MEMORIAM

la

Les morts vont vite, par le frais.

— Je suis gorgé de cadavres comme un vieux cimetière.

Jour et nuit, ces paroles funèbres sonnent le glas de la Danse Macabre, dans les mémoires attentives et les cœurs vieillissants. Les morts vont vite ! Que ce soit dans le bel été ou le glacial novembre, à chaque grain de sable que dévore le Passé, grandit la liste obituaire, le long recensement des yeux fermés et des lèvres closes. Combien, depuis ce mois tragique d'août 1914, combien sont partis, de nos maîtres et de nos compagnons !

Gourmont, Henri Baiier, Lemaître, Papus — hier, Alfred Naquet, témoin de combats oubliés — ont, chacun à son heure, emporté quelque

chose de ce peu de lumière survivant àTéclipse de civilisation qui, depuis vingt-sept mois, offusque nos esprits et désespère nos cœurs.

Et voici qu'un flambeau s'éteint, dont la vive clarté illuminait le monde, qu'une flamme tombe encore dans la nuit ! Doyen est mort. Mort à cinquante-sept ans ! Mort en pleine force, en pleine gloire ! Mort de quel mal? Ou de quel chagrin ? De quelle intime douleur ? Peu importe ! Les notes pour la Presse ont diagnostiqué une affection du cœur. Et ceux qui chérissaient l'homme à travers le Génie ont accepté Tarrêt notifié au public. Se peut-il néanmoins qu'un tel homme meure ! C'est le cri de Diderot sur la tombe de Voltaire. Se peut-il que le « bon sorcier », le Maître guérisseur ait malgré lui cédé aux anges de la Mort. Qu'un tel cerveau ne pense plus, n'invente plus, cela révolte l'ente ndement à la façon d'un prodige monstrueux, d'un crime inexpiable contre le génie. Aux fils aînés de la famille humaine il semble que le Destin ait pour devoir d'accorder une suite de jours infinis, le temps d'épanouir leur pensée entière et, chargés d'honneur, d'atteindre les derniers confins de la vieillesse.

Grand, souple, robuste, avec une carrure d'athlète, des mains fortes et fines, — les mains de Liszt — des traits harmonieux, des gestes

lents et précis, tel Doyen, en blouse blanche, se montrait à ses visiteurs du matin, aux amis privilégiés qu'il entretenait, pendant quelques minutes, entre deux opérations, dans le cabinet attenant à la salle témoin de sa virtuosité à la salle où chaque malade, tour à tour, sous l'influence déjà du chloroforme, était soumis à la blessure qui sauve et qui refait la vie. On ne pouvait approcher l'homme sans éprouver l'émoi que donne le contact des êtres supérieurs. La présence réelle du génie éclatait dans ses dires, ses gestes, dans son regard impérieux et doux. Et, sans doute, elle émanait tout entière de ce regard, des yeux bleus couleur d'acier pareils aux yeux de Bonaparte, des yeux faits pour atteindre la vérité malgré les apparences, les conventions et les mensonge», pour scruter les reins, les cœurs et, comme l'aigle, pour découvrir, au loin, maints spectacles que n'atteint point la vue ordinaire des hommes. Rien de plus simple que ce Maître dont l'allure avait gardé je ne sais quoi de rustique, l'air et la démarche du paysan champenois. Quand il faisait le gros dos, en se grattant l'oreille et qu'un joli rire illuminait sa face d'homme né pour le commandement, la malicieuse bonhomie inhérente au pays dont il était venu, éclatait avec un charme sans pareil. 11 s'intéressait à la politique, dont il discernait.

avec une perspicacité à la Flaubert, les sottises, les tares et les crimes. 11 invectivait contre « les officiels » avec un implacable humour. De ses découvertes, de ses talents opératoires, de lui-même il ne parlait jamais. Sachant son prix et revêtu d'un tranquille orgueil, il s'exemptait d'afiFectation. Nul moins que lui n'avait l'abord pontifical, aucun besoin de composer son geste, de se pavaner pour faire tangible sa grandeur. L'avenir jugera ses découvertes. A-t-il fondé une thérapeutique nouvelle qui rejoindra aux médecins de Molière, à Fagon, à Vallet, à d'Acquin, les pontifes d'à-présent ? Il en avait la certitude profonde et communicative. Il ne manquait pas une occasion de s'affirmer. Virtuose du bistouri, virtuose de l'épée, il n'excellait pas moins dans toutes sortes de polémiques. Orateur, écrivain, il donnait le coup de caveçon à ses ennemis, à ses contradicteurs, d'une si rude manière que les plus forts, les plus adroits revenaient du champ-clos rabroués et confondus. Malgré tant d'esprit et d'entregent qu'il possède, malgré ses titres et son importance, le professeur Debove ne garda pas le beau rôle dans le procès Groocker. Doyen roula dans la farine et combla d'un ridicule infini le Docteur Toinon, ainsi que les autres experts, quand vint le procès de r « ogresse » Jeanne Veber, cette épouvan-

table folle qui se déhctait d'étouffer les enfants livrés à sa garde. Hier encore, il stigmatisait le médecin-major Vincent, diafoirus électrique du torpillage et de 1' « acharnement » sur les blessés.

Car ce chercheur de mondes inconnus, ce grand homme, ce praticien inégalable avait reçu, en outre, le don suprême, la bonté. Généreux, magnifique, non moins que débonnaire, il prodigua son art et les secours de toutes sortes aux malheureux qui venaient à lui. Rue Piccini, dans la belle clarté du parloir où, sur les murs, les tableaux anatomiques disaient la science du Maître, la limpidité de son enseignement, une longue suite de malheureux attendaient le conseil, l'intervention de Doyen. Les femmes de ménage, les terrassiers, les commis, tous les humbles qu'il a soignés, guéris, assistés, au sens le plus large du mot, ne ressemblaient guère, dans leurs pauvres nippes sans couleur, à ces milliardaires américains, dont une calomnie imbécile prétendait faire, tantôt les victimes, tantôt les dupes de l'illustre chirurgien.

L'évidence ne désarme pas la haine. Elle ne fait taire la sottise ni l'envie. En dépit de sa bonne foi, de sa loyauté, de sa franchise éclatante et brutale, Doyen vécut dans un conflit

permanent avec la science officielle. Car les gens en place ne pardonnent jamais aux indé- 1 pendants de faire autre chose et de faire plus qu'eux. Or, Doyen fut un indépendant ; mieux que cela même, un révolté.

Toujours, il se refusa au respect des étiquettes, des distinctions, des académies et des corps constitués. 11 jugea les hommes d'après leur mérite, non d'après leur place. Il n'accorda son estime qu'à l'intelligence et au travail. Faut-il s'étonner, après cela, qu'il eut presque autant d'ennemis que de fidèles et d'admirateurs ?

Il reçut d'eux la consécration dernière, sans cesse refusée aux médiocres, aux arrivistes, aux pieds plats. Il fut honni, calomnié.

C'est — disait le vieil Hugo — des aboiements de TEnvie que la Gloiae est faite.

La Gloire ! Ce prix envié de l'effort humain brille aux sommets des routes douloureuses où, poètes, savants, artistes, philosophes, tous ceux qu' « une fée a rendus mécontents de ce qui existe » [Richard Wagner) ensanglantent leurs pieds aux ronces déchirantes. Elle éclaire les tombeaux illustres, soleil des morts promis à l'immortalité.

C'est elle qui rayonne, aujourd'hui, sur la

dépouille du Maître, du Maître que pleurent ses fils et que salue avec un respect douloureux quiconque eut l'honneur d'entendre sa parole, de participer à sou amitié ; c'est elle qui pose un rameau toujours vert sur ce front où rayonna tant de pensée, Elle qui ensevelit Doyen dans une pourpre magnifique et plus durable que celle des conquérants ou des rois.

<< PÀPUS »

Quelques lignes, dans un journal voué aux élégances mondaines, apprennent à ceux qui l'ont connu la mort du docteur Gérard Encausse, plus connu, dans le monde spécial de l'hermétisme, sous le nom de Papus. « Papus», chez les anciens mystagogues, c'est le démon, entendez ce mot dans le sens étymologique : esprit, de la science et de la guérison.

Papus, comme tant d'autres, est mort, sinon sur le champ de bataille, du moins victime de la grande tuerie, emporté par la guerre dont il soigna les blessés, avec un fidèle et généreux dévouement.

Un gros homme, carré d'épaules et, déjà bedonnant, vers la trentaine, les traits poupins et

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rubiconds, le poil noir, avec une barbe en fer à cheval de maître-maçon, lequel faisait craquer aux boutonnières la redingote, alors professionnelle, toujours trop étroite pour ses membres épais et vigoureux, tel Papus, régulièrement, assistait au dîner que dans son rezde-chaussée, avenue Trudaine, donnait, chaque jeudi, Stanislas de Guaita.

C'étaient des réunions dun charme très spécial, que la haute courtoisie et la bonté du maître, de Stani, comme le nommaient ses familiers, faisait très douces à la plupart des commensaux qu'il groupait autour de lui : M. Victor-Emile Michelet ; quelque temps, Jules Bois, qui, plus tard, suscita, paraît-il, à propos du « chanoine Docre » je ne sais quel schisme, dans n'importe quel Chapitre d'Initiés, au point qu'il se battit avec son ancien ami, en un duel dont j 'eus l'honneur d'être le témoin ; Joséphin Péladan, frisé, calamistré, ceint d'un gilet couleur d'aurore, vêtu d'un pet-en-l'air bleu de ciel et parfumé des huit parfums^ correspondant au nombre des planètes, mais où dominait, toutefois, le Vinaigre de Bully ; Albert Jhouney qui s'appelait encore simplement Jounet, de son nom méridional ; Oswald Wirth, un Suisse venu de Berne et que nous plaisantions un peu^, en latinistes intransigeants, à cause d'un solécisme : chaos ah ordo qu'il avait cru bon de

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donner pour pendant à la vieille maxime hermétique : or do ab chao ;le frêle Dubus, charmant, fantasque, tel un page de Shakespeare, avec sa face lunaire et malicieuse de Pierrot malade, saturé de tous les poisons, mordu par la tuberculose et qui devait, quelque temps plus tard tomber si lamentablement, alas ! poor Yorickl foudroyé par une dose insolite de morphine, dans les latrines de la place Maubert. Quelques autres encore : le grand savant Auguste Barlet, hautement révéré dans les chapelles occultistes, le professeur Bernheim (de Nancy), prenaient place à la table deGuaita. M. Paul Adam y faisait des apparitions peu nombreuses, occupé déjà qu'il était à édifier sa gloire. Plus rarement encore, M. Maurice Barrés qui n'a jamais si tendrement chéri Guaita que depuis sa mort ; la princesse de Laskoy, M"® de Wolska, diaconesse de l'occultisme, fidèles paroissiennes de l'église martiniste dont le culte « avait lieu » rue de Trévise, dans l'arrière-boutique de l'éditeur Chamuel.

Dans ce groupe de mages, d'époptes, d'initiés, de surhommes (qui n'attendaient pas que le mot fût inventé pour tendre à la domination, à la dictature universelle) Papus tranchait par la simplicité de son allure, la clarté de son langage, aussi bien que par le nombre et la variété de ses lumières. Ce praticien au dos paysan,

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à l'allure campagnarde, aux formes provinciales et rustiques (son nom « Encausse » indiquait une origine d'outre-Loire. Cassou ~ le chêne donne, là-bas, des patronymes fréquents, tels que Ducasse, Delcassé, tandis qu'en terre d'oïl, Lequesne ou Duchêne portent la même signification) était pourvu d'une culture immense. Les infatigables érudits, les souffleurs et les spagyriques, du Moyen Age ou de la Renaissance avaient en Papus un égal, sinon un maître. Ce que renferment d'arcanes les sciences maudites, le fatras de Paracelse, de Jean Trithême ou de Corneille Agrippa, était devenu familier à cet énergique travailleur. Les secrets de la cabale, du tarot, la vieille mystagogie et la thérapeutique sacrée avaient pris place, dans son entendement, à côté d'une forte érudition littéraire. Ajoutez culture professionnelle que nul de ses ennemis eux-mêmes n'eût osé révoquer en doute. Versé dans toutes les branches d'un savoir que dédaigne, à présent, la Science officielle, mais qui, demain peut-être, gouvernera le monde, Papus avait modernisé, dépouillé de tout son mystère et de tous ses oripeaux la doctrine des antiques guérisseurs. Il avait transposé la magie au diapason de son époque, formulé, peut-on dire, un noviim organum de Toccultisme. Le miracle (ou du moins ce que, faute d'en connaître les lois,

nous appelons ainsi — car la science intégrale doit proscrire l'étonnement) le miracle existe en dehors des modes et des formes extérieures qu'il anime à travers les âges. Encausse ne ressemblait guère au divin jeune homme, Apollonius de Thyane, encore moins aux sorciers que se représentait la candeur médiévale. Ce n'était ni le Lucius de VAne d'or, ni le Sidrophel à'Hudibras ni le Faust mélancolique de Retzch ou d'Eugène Delacroix. 11 ne marmitonnait aucun philtre guérisseur dans le chaudron ensanglanté des sorcières ; il ne faisait cuire d'or potable ni d'élixir de longue vie, encore moins de pierre philosophale dans le vieil athanor des souffleurs disparus. C'était un médecin, très moderne, suffisamment disert, au courant de toute chose d'aujourd'hui. Mais il croyait en même temps, à la force omnipotente de la volonté, aux réactions de l'être humain sur les forces éparses, de l'esprit individuel sur l'univers. 11 révélait à ses adeptes le dynamisme que chacun de nous porte en soimême, lequel, peut, suivant les intentions de rhomme qui le met en mouvement, produire l'harmonie ou le désordre, la vertu ou le crime, la laideur ou la beauté.

La persuasion émanait de ses discours. Il n'est pas rare de trouver des orateurs plus éloquents. Il n'en fut jamais de plus efficace.

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Malgré son apparence vulgaire, malgré la pesanteur de son allure, en dépit d'une élocution médiocrement correcte et qui ne dédaignait point les lieux communs, les expressions toutes faites, il possédait son auditoire, le tenait asservi au fluide mystérieux de la parole humaine. Ce don merveilleux de persuasion faisait de lui un guérisseur incomparable. Combien de femmes douloureuses, combien d'enfants tourmentés par les afi'res de l'âge ingrat, combien de vaincus et de malheureux furent confortés, par ses soins, rajeunis, rendus à la vie, à l'espérance, nul ne saurait le dire. Car ce mage, cet épopte, ce pasteur d'âmes en peine, qui fut, avec tant d'injustice, qualifié de charlatan, était modeste, exempt de pédantisme. Noblement il se taisait sur le bien répandu autour de lui. Sa bonté n'avait rien de factice. 11 pratiquait, dans la vie et loin des regards, loin de sa clientèle mystique, les vertus fraternelles qu'il préconisait en public.

Son œuvre implique un travail gigantesque. Les seules recherches qu'il publia sur le tarot (à deux cents lieues de ma bibliothèque, je m'excuse de n'en pouvoir exactement citer le titre) forment un ouvrage imposant et qui suffirait à l'orgueil de plus d'un érudit. Avec les spéculations transcendantes, Le temple de Satan^ Le problème du Mal et autres essais de

Guaita, l'œuvre de Papus donne, en quelques volumes, une somme, un répertoire accessibles à tous des sciences occultes, jusqu'à présent réservées à une élite de chercheurs. Sa journée hâtivement finie, aura du moins laissé aux générations futures une moisson abondante, une gerbe d'investigations qui ne cessera point d'alimenter les curiosités de FAvenir.

Voici près de vingt ans que Guaita, succombant à l'horrible hygiène qu'il s'était faite, a quitté la vie où tout lui souriait : naissance, fortune, esprit, ceux qui l'aimaient, admirateurs du poète ou disciples de l'hiérophante. Gérard Encausse, le docte et bon Papus, rejoint trop tôt, son maître et son ami, dans ce monde mystérieux dont l'un et l'autre ont cherché si vaillamment à élucider le mystère, à scruter les éternels arcanes.

L'esprit se plaît à les imaginer vêtus de robes blanches, conduits par quelque dieu, sous les myrtes élyséens, parmi les prés d'anémones et d'asphodèles où, depuis tant d'âges révolus, d'heures et de saisons, la troupe sainte, le chœur des Initiés, profère comme dans Aristophane, des mots inefiables et des chants mélodieux.

Chaque jour emporte quelqu'un de ceux que nous aimâmes. Gomme si ce n'était pas assez de la guerre frappant au cœur tant d'êtres

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jeunes et choisis, la vieillesse et la mort atteignent les survivants. Papus a, du moins, connu l'orgueil de mourir pour la France. Il part !Nos yeux se posent douloureusement sur la place vide qu'il abandonna si tôt. Pour nous qui restons encore, chaque instant qui s'écoule ajoute un nom à la liste obituaire. La vague monte, déferle. Gomme dans le vieux conte rhénan, elle découvre le visage d'un ami que le reflux emporte, en attendant le flot qui, sans tarder, peut-être, viendra nous saisir, tandis que, sur le passé qui fut notre vie — agitée ou paisible — s'étend, comme un drap funéraire, la tumultueuse indifférence de la mer.

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