CHARLES TOCHÉ
Ce fut, et j'en revois, comme d'hier, le décor trentenaire ! pendant un de ces aprèsdéjeuner où le Maître essayait complaisamment sur ses convives les historiettes de haute graisse, chères aux lecteurs du premier Gil BlaSy que Silvestre me présenta le décorateur de Ghenonceaux, ramené à Paris par la déconfiture de M""* Pelouze et qu'un article de celui qu'on nommait encore le bel Armand venait porter aux étoiles, M. Charles Toché. Grand, solide, vigoureux et découplé, c'était un homme large d'épaules, haut sur pattes, avec des mains aux doigts effilés et robustes, des pieds longs et délicats. Jeune encore, voisin cependant de la quarantaine, mais plutôt en deçà, malgré
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quelques blanches rayures dans la barbe frisottante et Fépaisseur noire des cheveux, le regard limpide, le nez court et sensuel, aux narines mobiles, son teint, comme disait le chevalier de Grammont, avait ce coloris que Ton prend au buffet. Il riait d'un air enfantin, spirituel et débonnaire. Le timbre de sa voix était l'un des plus charmants que j'aie entendus, après celui de Mallarmé. D'une érudition prodigieuse, il discourait familièrement sur tous les objets de la connaissance humaine que l'on évoquait devant lui. Sciences, lettres, voyages n'avaient pour son entendement jardins fermés ni territoires inconnus. Il se plaisait aux recherches de la Cabale, aux arcanes de l'Occultisme. Il décaméronnait avec la Sphynge. M""" de Thèbes ne lit pas dans le creux d'une main plus couramment qu'il ne faisait. Chose alors peu commune, c'était un peintre de la plus haute culture et des meilleures façons.
Or, ce jour-là, tandis que, par la fenêtre ouverte de la salle à manger, montaient les bruits contrastés de l'avenue Mac-Mahon : tapages de ferrailles, claquement de fouets, vacarme des omnibus et dans les marronniers en fleurs, le pépiement des moineaux, le trille coléreux des pinsons auxquels répondait, souventefois,
la vocalise d'un merle, tapi sous quelque lierre, dans ce peu de jardins survivant aux Ternes disparus ; tandis que, bercé par les parfums des roses, du havane et des fraises, le maître de la maison s'endormait, comme toujours, le nez dans son assiette, Charles Toché faisait revivre pour nous les grands jours de Ghenonceaux. 11 racontait la visite de Flaubert, talonné par le besoin d'argent, à M°" Pelouze, le royal abord de celle que, toujours, Toché nomma sa bienfaitrice. Venaient ensuite les épisodes, quelque peu bohèmes, de son arrivée à Paris, la décoration de l'Olympia, celle non moins superbe, d'une cathédrale où ne se chantent guère d'autres vêpres que celles de Vénus. Tout cela fort aisé, charmant, sur le ton de la plus excellente compagnie, avec une pointe de gaillardise — sed faciles risere nymphœ — que ne dérangeait en aucune sorte la présence d'une jeune femme en admiration devant son grand artiste et son grand enfant.
Toché s'était marié à Nantes, son pays, où je l'avais rencontré, sans doute, auparavant, chez notre contemporain M. Olivier de Gourcuff, érudit bretonnant et poète parisien. Toché avait épousé la fille d'un armateur. Son beau-père, disait-on, n'avait pour lui qu'une tendresse fort petite. Sa belle humeur de matelot en bordée et les accidents qu'elle provoque horripilaient