‹ Les livres et les hommesChapitre 20 sur 25 · CHARLES TOCHÉ ^^O · texte numérisé non relu

CHARLES TOCHÉ ^^O

ce bourgeois intraitable sur les choses de la respectabilité.

A l'époque où Toché fît le portrait de moi que l'on peut voir dans le Larousse illustré, ses fils étaient des garçonnets remuants et délicieux. Je ne les ai pas revus depuis, si bien que ma condoléance véridique et profonde s*achemine vers des inconnus.

Le vitrail où je suis peint en archevêque traînant du bout de son étole, comme sainte Marthe, la Tarasque, un Joseph Prud'homme à croupe de dragon, remonte au printemps de 1891. Je ne revis Toché que bien longtemps après l'achèvement de cette glorieuse fantaisie.

Vers 1904, il avait loué, ou plutôt fait construire, au coin des rues du Docteur Blanche et de l'Assomption que j'habitais alors, un immense hangar destiné à loger une toile colossale, près de quoi les Noces de Cana peuvent passer pour un tableau de chevalet. C'étaient, portraiturés en pieds, au milieu de figures allégoriques, les membres du Congrès de la paix, La concierge de Toché avait posé l'Abondance, tandis que son famidus, recuit de liqueurs fortes et la face violette comme un pruneau d'Agen tombé dans les trois-six, y figurait je ne sais quel aegipan, agreste et mamelu. Toché, vieilli, assombri, le poil blanc et la face écar-

late, sans doute, un peu désemparé, encore qu'il portât beau et connût des coins non pareils pour le petit vin blanc, fondait sur la vente de cet ouvrage les plus grandes espérances, le meilleur de sa cuisine.

Hélas ! tout n'est que vanité ! Le tableau ne trouva point d'acheteur. Ce ne fut pas la sainte Russie, ni le Tsar, son petit père, qui en fît l'emplette, mais bien des gens de loi. Charpentiers, maçons, couvreurs, sans compter le marchand de vermillon, de jaune indien et de vert Véronèse tombèrent à l'envi, sur l'infortuné chef-d'œuvre, le dépecèrent en morceaux comme les femmes de la Thrace le cadavre pantelant du jeune Orphée. Un beau matin, le hangar disparut. Six mois après, une hideuse boîte à locataires, avec tout le confort désirable et la laideur appropriée, émergea de ses débris. Je n'ai pas revu Toché, depuis cette catastrophe, ruine du château en Espagne, construit par son imagination trop ardente sur le polder marécageux de S'Gravenhaag que nous appelons, en vérité pourquoi ? La Haye, qui traduit seulement à moitié ce nom rébarbatif.

A part quelques toiles éparses dans des musées de province, je ne crois pas que le nom de Toché soit inscrit dans le catalogue d'aucune collection qui vaille la peine qu'on la nomme.

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Lui, si justement comparé à Tiepolo pour le faste et l'ordonnance de la composition, pour la richesse nocturne de son coloris, éclaboussant de pierres précieuses, de cliatoiements inattendus les fonds bitumeux où son regard se plaît, ne pas avoir, au Luxembourg (que déshonorent tant de croûtes inavouables) autant de place que Jules Breton ou le nauséeux Gérome ! Voilà bien de quoi pousser vers la peinture ceux des jeunes d'à présent qu'anime « le feu sacré ».

A défaut de musée, il existe néanmoins, un lieu propice à la gloire de Toché. C'est à Bordeaux, le vestibule du Chapon fin. Dans ce temple, encore debout, de la succulente et probe cuisine provinciale, hôte d'une table aussi fameuse par les mets qu'on y sert que par les convives de l'hôtelier : artistes, gens de lettres, comédiens, princes et princesses d'Opéra. Toché paya son écot à la manière de Rembrandt. Dans sa manière emphatique et large, il déroula sur ce mur, illustre désormais, une histoire de la Bonne Chère à travers les Siècles et les pays de l'Univers.

Hautes dames coiffées du hennin médiéval, héroïnes de Brantôme, faisant chatoyer les satins, les brocarts, les velours de Gênes, les émaux de Limoges et les rubis de l'Indoustan, danseuses garditaines, patriciennes de Venise,

toutes les reines de beauté, depuis la romantique bayadère, jusqu'à la parvenue insolente d'aujourd'hui, TEve éternelle, parmi les bouffons, les nains, les épagneuls de Velasquez et les paons de Van Huysum, dans un vacarme d'instruments, de voix, de plats d'argent, heurtés par la valetaille en pointe de vin, mord à belles dents toutes les pommes faites pour éveiller les caprices qui lui tiennent lieu d'appétit.

Volontiers parmi ces belles, aux chairs luxuriantes comme la pulpe des beaux fruits, l'esprit imagine le peintre lui-même, tel qu'il s'est représenté, souriant, le teint fleuri et la lèvre vermeille, sous le froc de Jean des Entomeures ou la trousse de Panurge, buvant à pleine coupe tantôt le nectar d'Homère, tantôt le vin pineau de Rabelais — tandis que le bon Meudiondo raconte aux bacheliers attentifs les souvenirs des poètes qu'il aima, de Silvestre, de Mendès ou de Verlaine, les débuts du Parnasse, la gloire de Faure ou de Miolan-Garvalho, ce que furent les écrivains et les artistes d'autrefois.

EMILE VERHÀEREN

Que d'Arlon à Courtrai, de la Gampine à l'Ardenne, la Belgique prenne le deuil, veuve de son poète, ajoutant cette perte aux misères, aux ruines qui lui font, depuis deux ans, un martyre pareil aux portements de croix imagés par ses rudes et sublimes primitifs !

Emile Verhaeren, en plein succès, en pleine force, en pleine gloire, guindé sur le pavois par ses chants de guerre, aimé du roi Albert P', imposant à ses compatriotes, accueilli par la France, nonobstant la rudesse flamande et l'extranéité de son génie, Emile Verhaeren succombe aux atteintes d'une mort vulgaire à la fois et tragique, pareille à un cauchemar de Dante accommodé en fait divers.

L'épouvante de ce temps ne pourra-t-elle jamais être comblée ? Et faut-il encore aux massacres volontaires, à la destruction, à la tuerie internationale, qu'un Destin ennemi de la Beauté, de TArt et de la Poésie immole de si nobles victimes ? Le sobre, le calme, le fier Emile Verhaeren, tombé comme Mendès broyé, horreur ! par un train de banlieue ! Et lui que son âge tenait à l'écart de la bataille, afin qu'il pût exalter les gloires de son peuple, tresser à la patrie une guirlande consolatrice, emporté par le stupide hasard qui se plaît à détruire ce que la terre enfante de plus beau !

Lheure n'est pas venue où la Critique, de sang-froid, sera capable de déduire les mérites, d'analyser l'œuvre de Verhaeren. L'histoire de cette vie uniquement dévouée à l'Art montrera Verhaeren devisant avec ses amis et ses émules, comme dans le tableau de Van Rysselberghe, au musée de Gand, ou bien recherchant des formes nouvelles et, par la force pondérée, harmonieuse de son tempérament classique, revenant aux purs modèles du passé.

Les Ailes rouges de la Guerre, sur ma table, depuis trois jours à peine, portent, d'une pleine, décorative et ferme écriture, une ligne douce à mon souvenir, dans cette heure d'amertume : Au cher poète ami, Laurent Tailhade.

Je Tétudieraiprochainement. Ce soir, le cœur

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