EMILE VERHAEREN
ému, les yeux encore embués, de l'atroce nouvelle, je ne saurais trouver d'autres paroles que de lamentation, de révolte et d'adieu, accomplir d'autre geste que de saluer du drapeau le héros sanglant et trépassé.
La vigueur des Flandres, le geste héroïque des hommes d'autrefois, la gloire d'x\rtevelde, la violence furieuse des corporations et des métiers revivaient dans les poèmes sanguins et colorés de Verhaeren. Puis, c'étaient les paysages calmes, la terre grasse où mûrit le blé, sur les puits des charbonnages. C'était aussi l'allégresse furibonde, la godaille, la joie énorme des kermesses, la fougue des buveurs qui peignirent Teniers, Jan Steen, et la race des Breughel. C'étaient encore les amoncellements de chair à la Rubens, le triomphe exubérant de la force, de la joie et du travail. Le débardeur de Constantin Meunier, devant le Musée d'Anvers, n'a pas de pectoraux plus vastes ni de muscles solides plus que les poèmes d'Emile Verhaeren. Ce Flamand exprimait avec amour la vigueur^ la beauté, l'industrie et les voluptés farouches de sa Flandre natale. Ce poète, le plus beau parmi les survivants de Paul Verlaine, fut la voix, la conscience et l'irréprochable témoin de son pays.
Le poète est mort. Le pays saigne par vingt blessures. Mais l'orgueil de son œuvre, survivant
ioi LES LIVRES ET LES HOMMES
à la défaite inique, aux désastres, aux deuils, resplendira longtemps après que les hommes d'aujourd'hui auront oublié leurs haines, leurs efforts sanguinaires, au champ de Féternel repos. Car la Muse accorde à ses fils le privilège de renaître dans la tombe et d'abriter leur mémoire à l'ombre du laurier qui ne meurt pas.
ROSÉLIÂ ROUSSEIL
La première fois que j 'entendis Roselia Rousseil (et non Rosalia, comme opiniâtrement le disent la plupart des courriers de théâtre), ce fut dans la maison de Charles Buet. Maison hétéroclite, salon bizarre où des écrivains illustres coudoyaient toute une bohème de louches cabotins et de vagues Savoyards. Venu du lac de Genève, à la conquête de Paris (dont il devait, plus tard, ouvrir les portes basses au petit Henry Bordeaux), le maître du logis élucubrait, pour les libraires catholiques, des romans aussi pleins d'édification que dépourvus de style. Type du manœuvre littéraire, il noircissait du papier, inventait des conjonctures, « tirait à la ligne », aussi bien que n'importe quel fabricant de romans-feuilletons. La fortune qui sourit à M. Michel Zevaco lui fut opiniâtrement revêche.
Ce n'est pas sans peine que, chargé d'enfants, il fit, tant bien que mal, vivre de son industrie une famille en bas âge et parvint, sinon victorieux, tout au moins indemne, au bout de sa carrière. C'était un petit homme, court sur pattes, noir d'habit et de face rougeaude, avec, sous des besicles géantes, un nez en forme de haricot, débordant de tabac à priser sur la moustache en brosse ; mal tenu, papelard, débonnaire et fînassier, la tournure d'un sacristain qui serait en même temps régisseur à Bobino. Bien pensant, la chose va sans dire. Commère aussi. Cancanier, mais avec prudence. Paillard sournoisement et tapeur convaincu. Il avait eu son jour. Peu s'en était fallu qu'il ne montât au pinacle. Un dvdiUie, le Prêtre, ^oué à la Porte- Saint-Martin, avait conquis Barbey d'Aurevilly. « C'est l'abbé Hamlet ! » disait-il de Taillade, principal interprète de l'ouvrage. Le chœur des papiers publics célébra, pendant huit jours, la gloire de Charles Buet. D'artisan, le malheureux fut bien près de se voir promu au rang d'artiste. Puis, la chance tourna court ; l'ombre se refit, indissoluble désormais.
De sa grande semaine, Buet avait gardé quelques amis : le candide Barbey, qui venait, costumé en carême-prenant, aux symposiums que, dans son appartement du boulevard des Invalides, l'auteur du Prêtre donnait, chaque mer-
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credi. 11 recevait, de même, François Goppée, utile, encore que moins décoratif, puis quelques jeunes d'alors : Paul et Victor Margueritte, Jean Lorrain, Stanislas de Guaita, Maurice Barrés, Paul Adam et Moréas, dans la première fleur de sa ridiculité.
Roselia Rousseil y disait des vers. Assez grande, la charpente lourde et le mufle léonin, sa voix magnifique, aux riches sonorités de violoncelle, prêtait un incomparable charme aux plus médiocres poèmes. Les siens même, combien que dune platitude au dessus de la moyenne, se métarmophosaient, transmis par ce merveilleuxinstrument. Pareil phénomène a lieu quand récite M. Jean Aicard. On croirait, tant est grand ce mirage de la voix, écouter un poète. Ainsi, à rOdéon, Rousseil galvanisa la pauvreté de Bornier, dans/e^ Noces f/\4/^i7a.Mais,hargneuse, colérique, dispensant à ses directeurs, à ses camarades, aux « chers maîtres » les moins pardonnables rebuffades, elle promena, de théâtre en théâtre son humeur inquiète, sa complexion atrabilaire. Persécutée, hypocondriaque, sa vie entière ne fut qu' « un ténébreux orage », comme dit Baudelaire. Si quelque « brillant soleil » l'enveloppa de rayons, il ne s'attarda guère ; bientôt il disparut dans les brouillards fumeux de la manie et du délire. Guaita fut aimé de cette lunatique. Or, il avait quelque vingt ans ;
elle, quarante-sept. Il passa donc sans regarder la quatrième jeunesse de la dame. Le sentiment était profond, sans doute, car, à dater de ce moment, les actes de Rousseil perdirent le peu de coordination qu'ils avaient gardé jusque-là. De persécutée elle devint mystique, suivant un processus des i^lus connus. Les gazettes, d'abord, annoncèrent Tentrée au Garmel, ensuite la prise de voile, donnèrent une chronique à celle qui fut Ghimène et, d'un éclat fugitif, brilla au ciel en papier peint des théâtres subventionnés. L'étoile s'était faite cierge, ne voulant plus désormais luire que devant l'autel.
Encore qu'elle eût abjuré les vanités du Monde, Rousseil n'avait pas renoncé à moudre quelques tirades. Sous le drap noir du Garmel, sans doute, elle eût rimé jusqu'à la dernière heure, si sa nature capricante et fantasque avait pu s'accommoder à l'obédience monacale. Peu de temps après son exode vers le cloître, elle reparut dans le siècle, donna Mademoiselle Job — son livre de rentrée — et voua Jules Glaretie aux Euménides. J'ai sous les yeux un lettre où cet homme doux est traîné dans la fange. Rousseill'incriminait d'avoir plagié l'acte « le plus beau, le plus poétique et le plus magnanime de sa vie », ayant porté aux Invalides un bouquet de violettes cueilli, à Vienne, sur la tombe du duc de Reichstadt. Car, fille
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d'un a proscrit de Décembre », M°°* Rousseil n'en avait pas moins dédié à TEmpereur un amour aussi enthousiaste que rétrospectif.
Nous la revîmes, il y a quatre ou cinq ans, c'est-à-dire ayant bouclé déjà la septantaine. Elle avait conçu le projet de dire des vers que nous eussions, en quelque manière, préfacé d'un petit discours. Nous déclinâmes cet honneur sous les premiers prétextes qui nous vinrent. Depuis, la « tragédienne-poète », comme elle aimait à se qualifier, nous favorisa, chaque semestre, de cantiques et d'odes nouveau-nés. Sitôt qu'elle avait touché sa pension comme victime du Deux-Décembre, elle courait chez l'imprimeur, publiait une bottelette d'alexandrins. Son aspect ne s'était guère transformé. Sous les cheveux d'un blond véhément, les cheveux cuivrés au henné, c'était bien le masque tragique de lionne amoureuse, la taille un peu massive de Rodogune ou d'Athalie ! Et nous l'imaginions encore, telle que nous la vîmes, exhalant vers Guaita des poèmes pleins de cœur et de solécismes, ou bien, par une nuit de septembre, buvant à même la fontaine Wallace de la place Saint-Sulpice, puis, reconnue, incriminant sa pauvreté, l'injustice des hommes et la noirceur du Destin.