‹ Les livres et les hommesChapitre 22 sur 25 · MADAME JEANNE DIEULAFOY · texte numérisé non relu

MADAME JEANNE DIEULAFOY

Un petit monsieur entre deux âges, fluet, pimpant, guindé sur des talons presque aussi hauts que des échasses, qui rendaient sa démarche à la fois empêtrée et sautillante, avec un visage tout en pointes, le nez et le menton aigus, la tête extraordinairement petite, sous des cheveux blonds éteints ; accoutré, le plus souvent, d'une redingote noire, sinon, pour le malin, d'un complet du même, la cape de feutre ou le chapeau de soie en cadence avec le reste du harnais, telle se montrait, au Louvre, à la Bibliothèque, dans la rue et dans le monde, M"*^ Jeanne Dieulafoy. Le soir, elle arborait un frac dénué d'élégance, tantôt pour dîner en ville, tantôt pour faire honneur aux salons aca-

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démiques. Même, elle paraissait dans les bals costumés en habit écarlate, mais n'allait pas, étant de complexion maigrelette, jusqu'au bas noir issant de la culotte courte.

Un provincial, de Paris ou d'ailleurs, eût, à l'apercevoir, évoqué l'ombre du chanteur Sarazine. 11 eût demandé quel était ce collégien, pourvu de tant de rides, et quelle sorte de baccalauréat il préparait encore.

Le Monde-où-l'on-s'ennuie avait, en même temps que la femme, adopté le costume. Ayant obtenu l'autorisation de le porter, quand elle faisait en Susiane du tourisme scientifique, M"" Dieulafoy l'arborait encore pour suivre des « jours » ou traverser les quais. Elle n'était, d'ailleurs, pas seule à porter culotte dans Paris. M""^ Marc de Montifaud, nantie (on n'a jamais su pour quel motif) du même privilège, apparaissait naguère, travestie en éphèbe, entre les belles doctoresses de la Fronde, comme autrefois le jeune Athis dans les bosquets de Pessinunte.

Mais, tandis que M™® Dieulafoy donnait à son habit une allure funèbre et quakeresse, Marc de Montifaud arborait des couleurs printanières, des modes excentriques. On l'eût prise, volontiers, pour un gommeux de l'Alcazar ou de l'Eldorado pour F « Amant d'Amanda » avec son pet-en-l'air évasé « en forme de lyre »,

ses cravates lilas, vert-nil ou zinzolin, ses chapeaux couleur de tourterelle, son maquillage, son chrysocale et tout ce qui s'ensuit. Car c'était une fantaisiste, une bohème, et la moins bourgeoise femme qui se pût rêver.

A l'opposite, le ménage Dieulafoy visait l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. L'austérité dans la mise était donc inhérente à ses aspirations.

Encore que l'on y rencontrât quelques messieurs profondément sourds et des bas-bleus contemporains de Sésostris, leur maison était d'un bel accueil, la table savoureuse et l'entretien pourvu d'esprit. A l'implacable musique des après-dîners, M""' Dieulafoy substituait, avec un beau sérieux, quelques passe-temps choisis dans les auteurs latins. Elle faisait jouer les BucoliqiiesàeYiTgile^encosiumeet dans le texte. Des professeurs à besicles figuraient, vaille que vaille, Damœtas, Gorydon ou Tityre. L'auditoire avait l'air de comprendre ce charabia et l'ombre de feu Dupanloup en tressaillait de volupté.

Ce fut un beau jour, aussi, pour l'auteur de Parysatis, quand M. Gastelbon de Beauxhostes fit exécuter, dans les arènes deBéziers, son ouvrage en cinq actes, musiques assez faiblement par Camille Saint-Saëns.Mais ce fut encore une plus belle nuit, quand, chez la comtesse Diane, Pierre Loti, corseté, fardé, travesti en arche

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