MADAME JEANNE DIEULAFOY
de la frise qui porte, au Louvre, le nom de Jeanne Dieulafoy, s'agenouilla devant elle, dans la même posture qu'on voit aux guerriers d'Assuérus ou de Xerxès.
Les fabricants de revues, aussi bien dans les cabarets artistiques de Montmartre que dans les beuglants populaciers, épargnèrent à M°" Dieulafoy leurs épigrammes fâcheuses et leurs bons mots à la douzaine. Malgré le ridicule de son harnachement, elle inspirait, dès le premier contact, un respect mérité. Quand elle publia Panjsatis, un mauvais plaisant disait de ce livre, appliqué, modeste, honorablement érudit, type de bon devoir, qu'il semblait écrit par la manucure de Salammbô. Et, comme c'est le destin des méchants mots qu'on les démarque et qu'on les répète, un autre assurait que c'était le Romande la Momie déduit par l'héroïne ellemême, comme dans la « discussion > d'Edgard Poë.
On n'ose raconter ici l'anecdote, au surplus fort redite, le célèbre « et maintenant allons fumer» adressée la dame par un interlocuteur qu'avait agacé quelque peu sa prétention d'être absolument traitée en homme. Il est à croire que Jeanne Dieulafoy ne prenait aucun souci de tels brocards. Elle avait le cœur haut, l'intelligence ouverte. Néanmoins, son ambition — l'ambition d'Astier Réhu — l'enfermait dans
un cercle de bien-séances, pareils au feu de Brunehild, l'écartant de tout ce qui n'était point uni, modéré, snob et convenu, comme l'objet de ses convoitises. Un lion semble indécent comparé aux caniches du palais Mazarin. Elle cessa de nous connaître, quand l'explosion du restaurant Foyot nous eut fendu la tête. Moribond et taxé d'anarchie, agonisant et « sujet d'article », nous avions deux fois perdu ce bleu Buloz dont parle Veuillot, cette blancheur de gomme à effacer qu'a découverte Barbey d'Aurevilly dans le style de M. Paul Bourget. Une bombe de police, en nous fendant le crâne, du même coup nous avait discrédité près de M- Dieulafoy.
CÀROLUS DURAN
Un homme d'esprit disait de Garolus Duran :
Il a fait avec sa peinture la même chose qu'avec son nom. Il s'appelait comme le premier venu, Charles Durand. Mais cela déplaisait à son romantisme. « Carolus »lui sembla, peut-être avec raison, beaucoup plus décoratif. Le public accepta Carolus. Il eût de même adopté Caracolus. Que dis-je ? Il fut allé jusqu'à Léotard de Vinci ou n'importe quel autre sobriquet dont les envieux et les rapins mal appointés affublèrent le portraitiste, en expiation de ses triomphes.
A sa peinture, appliquée et médiocre, à son dessin pauvre et sans génie il s'efforça d'ajouter l'ambre de Titien, le pourpre de Rubens, les gris patriciens de Velasquez. Mais la peinture blafarde et le dessin du « bon élève» restent, avec toutes leurs pau-
vretés, sous ce luxe de bazar. La pourpre est sale — triste, le vert émeraude. L'ambre a perdu sa transparence et le gris sa fluidité.
Ce jugement veuf de toute aménité rappelle ce que Degas disait, un jour, de Gustave Moreau, bourgeois révolté dont la peinture fait songer à la toreutique de Gérome et viceversement :
La grande trouvaille de Gustave Moreau, c'est d'avoir f...lanqué une chaîne de montre à Apollon. Carolus mettait sur le dos de ses contemporains « le péplos d'hyacinthe » dont les Hymnes homériques drapent l'Archer, fils de Lêto. Lui, ne portait aucune chaîne de montre. Mais, en revanche, il arborait certain anneau, rivé à son bras, qu'il prétendait un gage d'amour, lequel fascinait, dit-on^ la plupart de ses riches clientes. Il jouait de la guitare. Il s'habillait d'uncostumede danseuse, lorsque l'Inspiration tardait à venir et que la Muse, la Muse romantique des Nui'ls ! se refusait à son appel.
Quelle partde vérité dansceshistoriettes, anodines et malveillantes? Elles eurent cours dans tous les ateliers, dans toutes les rédactions d'il y a trente ans ? Une chose, hélas ! trop certaine, c'est que la peinture de Carolus Duran a furieusement vieilli. Sa réputation (pas même viagère) lui fut payée en avancement d'hoirie. Et le vieux « maître », adulé de ses contem-