UNE VOIX DE FEM3IE DANS LA MÊLÉE
ment, où la pensée amicale d'un grand cœur a suscité, en peu de mois, un monde prospère et vivace, où dans la paix, la concorde et le travail, s'élabore la France de demain.
Rien du couvent aux règles étroites, de la pension revêche, de la glaciale Assistance. Sous la poussée des événements, dans la tragique dislocation de tous les rêves, alors que les peuples déments se précipitent les uns contre les autres, il est né soudainement quelque chose qui ne sétait jamais vu, quelque chose qui est la plus belle gloire de la guerre : la solidarité...
Allez, petits vagabonds que la tourmente a jetés sur les routes. Là-bas, au bord de la mer grise, des
; bras maternels vous attendent. Des hommes vous ont chassés ; d'autres hommes, qui savent calmer la grande détresse des faibles, vous recueillent.
I Déjà vos yeux, qui ont vu les incendies et les car-
( nages, sourient.
Cette manière de sentir est fréquente chez I Marcelle Capy. Enthousiaste, vibrante, éprise ! de charité, sinon de justice (car la conception de la justice n'est guère possible dans un milieu où domine l'émotivité), Marcelle Capy a le sentiment des disparates. Elle voit naturellement les grotesques (c'est une division de son ouvrage). La caricature naît de sa plume, tout armée. Esprit, vaillance, belle humeur,
compassion envers ceux que Dostoïewski nommait « les offensés », voilà certes de quoi porter un écrivain jusqu'aux plus hautes cimes. Pourquoi cependant M"" Gapy écrit-elle : « Je lis sur le journal »? ce qui constitue une terrible inadvertance, pire qu'un solécisme, puisque c'est une façon triviale de parler.
L'ALLEMAGNE CA.SQUÉE
Par Victor Tissot
Quand M. Victor Tissot, peu de temps après la guerre de 1870 et la Commune, publia, chez Dentu, son Voyage au pays des inilliards^ ce fut une émotion profonde, une curiosité sans bornes, que des tirages infinis ne contentèrent pas. Le public redemandait encore des impressions d'Allemagne. Cependant, M. Victor Tissot, avec le triomphe, comme on disait alors, « fracassant » du premier voyage, avait épuisé le meilleur de sa veine. On n'obtient pas deux fois un succès de librairie. Aussi bien que La Vie de Jésus, r Assommoir ou La France juive, le Voyage au pays des milliards n'eut pas de lendemain aussi fructueux. L'auteur, qui sait voir, qui sait écrire, publia d'autres volumes
non moins intéressants que le premier, mais dont le retentissement, l'éclat n'atteignirent jamais au fracas du début. Car « ce fut, — dit M. Onésime Reclus dans une préface laconique, — ce fut, à côté d'adhésions enthousiastes, un prodigieux charivari ».
Alors l'âme française montra, comme tant de fois, auparavant et depuis, sa faculté d'oubli... On avait déjà perdu la mémoire des mensonges, des fraudes qui avaient précédé la guerre... de l'arrogance des vainqueurs, du cynisme de Bismarck le grandiose goujat .. — Quoi ! disaient les bonnes âmes, est-il bon,est-il beau, est-il juste de calomnier ainsi la grande Allemagne dont Michelet souhaitait passionnément l'entrée dans Taréopage européen?, pourquoi (!'« aréopage » ? ce vocable prudhomesque devrait, pour jamais, rentrer au magasin des accessoires démodésj. « L'Allemagne mère de la poésie, de la musique, des arts et des sciences, n'est pas ce que dit Tissot. Il l'a blasphémée. N'est-elle pas la sainte Allemagne, la probe Allemagne, la chaste Allemagne, sentimentale, poétique et fidèle, du myosotis, de Gœthe et de Schiller... N'a-t-elle pas donné Luther au monde ?
Le jeune Barrés, en 1885, dans Les Taches d'encre, essaya, sur M. Victor Tissot, le venin de ses premières fausses dents. Un mauvais Français ! il nommait ainsi — avec une clair-
l'allemagne casquée 39
voyance de petite envergure — le ferme et lucide visiteur de IWllemagne après la victoire, l'auteur de ce Voyage prophétique où la haine, la cupidité, le délire sanguinaire du vainqueur sont clairement pressentis et fortement analysés. Combien paraissent faibles, incohérentes et -naïves, les pages de Mirbeau (dans La 358 ES), malgré leur éloquence, leur fantaisie et leur éclat !
Après une consciencieuse mise au point, M. Victor Tissot redonne au public le chefd'œuvre de sa jeunesse. Les faits ont témoigné en sa faveur. Douze ans, ou peu s'en faut, avant Taccession du kaiser Guillaume II à l'empire d'Allemagne, avant les prises d'armes furieuses de la presse et de la littérature pangermanistes, Victor Tissot avait dénoncé le péril, averti la France trop confiante. Preuves en mains, il signalait au Parlement, à l'opinion, la menace teutonne, les apprêts de la vorace Germania, les apprêts d'une guerre formidable, sans trêve ni pitié.
Peintre de paysages, observateur aigu des sites et des hommes, Victor Tissot note en de courts chapitres ses impressions de nature, de politique, d'art ou de sociologie. 11 excelle à déduire les anecdotes, à évoquer l'épopée en images de Kaulbach, cette fresque géante, à propos de laquelle Henri Heine citait le pro-
verbe ; cacatum non pictuni, qu'excuse son latin. m
Soit qu'il peigne les étudiants de Heidelberg, « ivres comme des portefaix, les Bavarois à l'engrais, s'empiffrant de bière forte et de charcuterie, étouffant de mangeaille et de breuvages fermentes, soit qu'il montre la vision démoniaque, l'enfer d'Essen, la grande fabrique de mort qui porte le nom de Krupp, l'arsenal de Berlin avec sa Ruiuneslialle où, de tout côté, des tubes d'acier brillent contre les murs, « s'allongent le long des parois comme des tuyaux d'orgues, orgues terribles sur lesquelles se joue le Dies irœ des peuples », soit qu'il narre la vie intime du Grand Frédéric, du « roi vierge » Louis II le VVagnérien, ou les frasques de Lola Montés, partout l'auteur se manifeste riche de pittoresque et de sagacité. Les hommes de notre âge se plairont à relire, leurs cadets à connaître, dans son habit à la mode nouvelle de 1916, le Voyage au pays des milliards.
Par Marc Henry
Imprésario d'avant-garde, conférencier itinérant, fondateur, à Munich, d'une revue ultramoderne, sociologique et littéraire, au temps où le symbolisme, l'art nouveau, le modernstyle (que les badauds et les Israélites d'outre- Rhin nomment sécession) imposaient leurs formules au snobisme contemporain, M. Marc Henry a, mieux que personne, pu voir et juger l'Allemagne d'avant la guerre. Les théâtres, les lieux de plaisir, les bureaux de rédaction, les palaces qui tiennent une si grande place dans la vie allemande, n'ont rien qui lui soit étranger. Il connaît la femme de là-bas, non
seulement par les types traditionnels venus « de la sentimentale niaiserie ou de l'admiration pour toute chose colossale » mais la deutsche hosfrau du xx' siècle, vorace et triviale, commère à la face plate et inexpressive, aux dessous mal tenus, celle dont le poète Ludwig Thoma disait, ou à peu près, dans le Simplicissimiis, qu'
Elle sent bien plus fort mais moins bon que les roses.
Pour avoir habité le paijs des maîtres chanteurs^ M. Marc Henry connaît, dans chacune de ses manifestations, la vie intime aux climats de Hans Sachs et de Walther. Les anciens margraves de Nuremberg, les Hohenzollern, dont le burg démantelé surplombe la vieille ville, ne chantent pas eux-mêmes. Toutefois, ils excellent à faire chanter les autres. Ceci peut tenir lieu de justification au titre choisi par l'auteur. Son livre, plein de faits, d'historiettes caractéristiques, a le mérite incomparable d'être vécu, de ne renfermer que des observations directes, prises sur le vif par un esprit judicieux et pondéré.
C'est à Munich que M. Marc Henry a passé les années d'apprentissage. 11 a connu la pauvreté dans cette ville grave dont Victor Tissot donne {V Allemagne casquée) une image si pleine de relief. En contact journalier avec les classes in-
férieures, il a vu de près, dans des milieux où les conventions mondaines et la politesse n'existent guère, l'Allemagne telle que l'ont faite ses victoires de 1870. Gomme Octave Mirbeau (dans La 6'2S-E 8), il a discerné le caractère « parvenu », les goûts voyants dont elle est infatuée et cette mégalomanie, après fortune faite, qui gâte jusqu'aux meilleurs sentiments. L'âpre mercantilisme, la rapacité du Goth, resté pillard, éclate dans les moindres gestes de l'Allemand. La conquête n'est pour lui qu'une entreprise financière. Il nomme culture l'organisation du pillage. « Gette guerre pour de l'argent... », disait Flaubert indigné, en 1870, cette guerre pour de l'argent est la seule que comprenne rhomme de proie, éduqué par les méthodes germaniques. Il n'est pas moins vorace en temps de paix, que sous les armes, comme en fait foi l'historiette que voici :
Quelques années avant la guerre, les bazars parisiens furent inondés de moutardiers grotesques représentant un g^roin de cochon surmonté d'un casque à pointe en guise de couvercle. L'article eut du succès (il était assez ignoble pour cela), et cette caricature du militarisme prussien fut de bonne vente. L'ambassade d'Allemagne fit au gouvernement français des représentations amicales... Une enquête eut lieu... Or, les moutardiers incriminés sortaient d'une fabrique de Francfort.
L'argent n'a pas d'odeur !
La colossale vanité, cette enflure prussienne que Heine, déjà, stigmatisait dans sa prophétique Germania, combinée avec l'utilitarisme teuton, amène des résultats bizarres et saugrenus. La vie, en Allemagne, est aussi bien organisée, aussi commode que le peuvent souhaiter les plus exigeants. Tout ce que le progrès apporte d'agrément et de confort dans les choses usuelles est mis à la portée de tous. En France, aujourd'hui même, la propreté passe pour un luxe. Les gens de médiocre fortune voyagent dans des wagons à bestiaux. Il n'en est pas de même sur la rive droite du Rhin.
Là aussi, comme en Angleterre, la pensée et Tintelligence paraissent dignes de respect. Le talent est lucratif. Tandis que, dans les pays latins et, surtout en France, l'écrivain, l'artiste pauvres sont l'objet d'une exploitation infâme, que l'éditeur, le directeur de théâtre ou de journal s'efl'orcent de larronner à qui mieux mieux, l'Allemagne paie honorablement ses auteurs préférés. Mais que de contrainte, en échange de ces bienfaits I Le sombre agent de police, le tortionnaire que, par un euphémisme venu de la terreur, les bourgeois de Munich, de Dresde ou de Berlin nomment le schutzmann, Y « homme qui protège » et soutient son
protégé comme la corde soutient le pendu, est omniprésent, Toreille au guet, l'œil ouvert, prêt à jouer durement du poing ou de la matraque.
Société de parvenus, TAllemagne pousse aux dernières limites l'extravagance du costume et de Tameublement. Le goût du colossal communique à son architecture officielle une surprenante laideur. Les élégances qu'elle invente feraient hurler d'horreur les Topinambous de Chateaubriand, les Mohicans de Fenimore Cooper.
Les régimes lunatiques, les sanatoriums extravagants, les cures d'eau fraîche, les danseuses-médiums, les médecins spécialistes pour anomalies sexuelles, et cet autre diafoirus qui vaticine à propos de l'érotisme chez les enfants, l'appétit de l'anormal, du bruyant, l'étalage orgueilleux des monstruosités, la dépravation morale ou physique offerte comme preuve de culture, les gestes incongrus, forcenés, parfois simplement bizarres qui rappellent jusqu'à un certain point les commensaux du D'^ Goudron, témoignent de cette hypertrophie du Moi et de cette pléthore dont la société germanique ne tardera pas à mourir. Gestes, poses, activité fijévreuse, à toute cette frénésie allemande ce qui manque le plus, c'est la sincérité. Quand elle admire les fausses notes de
M. Richard Strauss, les danses grotesques d'Isadora Duncan, les drames de Shakespeare sur la piste d'un manège, les éclats de Danny Giirtler ou les plagiats de Fritz Schlomp, l'Allemagne obéit avant tout au besoin grégaire de faire sensation, de tenir boutique dans la foire aux vanités.
Ce qui reste sous tant d'apparat, de dorures, de luxe criard et de plaisirs ineptes, c'est le fond barbare, Torgueil et la bassesse, la goinfrerie et, pour tout dire en un mot, la crasse teutonique dont l'Empereur allemand n'est pas mieux débarbouillé que le plus noir des reîtres ou le plus sot des philistins. Jiinkers et agrarie?}s malgré la pécune et la morgue nobiliaire, ne sont pas moins ivrognes, moins voracesque l'étudiant ou le bourgeois. Tous les ventres d'Allemagne, toutes les «gueules allemandes», comme dirait la Palatine, sont égaux. Si bien que l'on peut tenir pour un symbole véridique cette communion de toutes les classes munichoises, que montre le dessinateur Schulze, dans la courette d'une Hofbraii, entre la pompe à bière et le vomitorium.
Mais le primuiii movens de l'Allemagne, le ferment qui l'anime et lui communique une vie ardente, une activité supérieure, c'est le juif. « Vous êtes le sel de la terre! » Et, de fait, ces êtres volontaires, industrieux, affamés de suc-
ces, d'argent et de bruit, ces hommes de cupidité, de rapine et de faste mettent en mouvement les forces les plus diverses, avec une audace égale au bonheur qui couronne la plupart de leurs entreprises. Banquiers, trafiquants, érudits, managers, comédiens, chanteurs, ils possèdent à peu près tous les journaux de l'Empire ; ils s'enrichissent, en Allemagne, dans tous les domaines de l'activité. Les inventions nouvelles trouvent chez eux une audience intelligente, un accueil empressé. Ils ignorent la routine. Us vont, en art, aux formes insolites, aux trouvailles, à la nouveauté. Les premiers, ils ont compris Wagner, senti des peintres comme Gauguin, comme Cézanne ou van Gogh. Max Reinhard, dont l'influence fut énorme sur l'évolution dramatique de l'Allemagne, était d'origine sémitique. Le Progrès habite sous les tentes d'Israël.
M. Marc Henry a marqué cela de traits justes et profonds. Le chapitre Milieux juifs, très remarqué, voici quelques mois, dans le Mercure de France^ retrouve, publié en volume, son primitif éclat. 11 est fâcheux que, si bien instruit de l'Allemagne et des choses allemandes, l'auteur parle, de temps à autre, un trop petit français. Il qualifie — ô pudeur ! — les « gens riches » de « fortunes ». Gela est fâcheux, venant d'un esprit si éclairé, d'un
conteur si empli d'agrément. Que M. Marc Henry veuille bien se rappeler cette chose : « fortuné » ne signifie « ayant de la fortune » que chez M""' Pipelet et chez M°" Gibou.
P. -S. — Un ami commun reproche à quelques lignes que j'écrivis sur le volume Des Ailes, par M. de La Frégéolière, le manque, envers ce jeune homme, de bonne grâce et même d'urbanité. Il m'apprend, par la même occasion, les hauts faits de M. de La Frégeolière, les actes héroïques dont la croix de guerre et la Légion d'honneur furent le loyer. Je lui donne acte de ces beaux gestes. Que AL de La Frégeolière prennent pour ce qu'elles valent nos phrases. Il a pu agir, ce qui vaut mieux que de mettre en place des adverbes. Evidemment, il ne fera pas V Iliade, mais, puisque, chaque jour, il accomplit la prouesse d'Achille, à quoi bon se préoccuper des balivernes littéraires si falotes au regard de ce qu'il fait ? — L. T.
Par M. Jean de Bonnefon
Voici une contribution neuve et documentée à l'histoire de Tempereur Guillaume il, une étude, copieuse en faits avérés, sur la folie héréditaire léguée au César brandebourgeois de 1916 par une longue ascendance de frénétiques ou d'idiots. Ces pages méritent qu'on les distingue parmi tant d'opuscules improvisés à l'occasion de la guerre, tant de notes verbeuses, de petits papiers ou de gros volumes, écrits au jour le jour, en dehors de toute critique, sans information préalable ni discernement. Civils et militaires abondent en élucubrations de toute sorte. Partout foisonnent les mémorialistes. Les conteurs aussi. La vague de papier déferle, épandant sur le bord des pages
innombrables qui s'irisent un instant, puis, comme des méduses, fondent au soleil. Quand les hostilités auront pris fin, quand parmi ces paperasses et ce fatras, les humanistes s'efforceront de choisir ce qui vaut qu'on le garde, que restera-t-il ? Quelques phrases nettes, sans doute, le témoignage discret et sûr des esprits clairvoyants qui, familiers avec les temps révolus, peuvent confronter au passé les événements contemporains, les juger d'ensemble et voir de haut les hommes aussi bien que les faits.
M. Jean de Bonnefon possède au degré le plus éminent la critique, le sens judicieux qui fait les historiens. 11 connaît les détours de tous les sérails, les petits appartements de tous les grands hommes. Il pénètre, avec une singulière acuité, dansTétrange et le scabreux des existences royales. C'est une manière de Tallemant des Réaux. Il sait les historiettes de l'ai-? m côve, du confessionnal et même de l'office ; car il n'a pas besoin d'écouter pour entendre ni de pratiquer les chambrières pour connaître, ^ jusque dans leurs dessous, les plus illustres beautés. Il n'a la colère, ni l'humeur évangélique, ni la touche grasse, ni la vaste couleur de Saint-Simon. Il dessine au trait, rehaussant à peine de quelques teintes délicates son dessin cruel et précis, qui fait vivre le personnage, le
campe sous vos yeux. Tallemant, certes, mais un Tallemant érudit, versé dans les bonnes lettres et portant ses regards plus haut que le gazetierde l'hôtel Rambouillet. Ses recherches embrassent les objets les plus divers. Il disserte avec une égale aisance de n'importe quelle chose connue, expert en blason, profès en architecture, plus versé dans l'art de monter toutes les sortes de harpes qu'un luthier d'Erard ou de Pleyel.
Néanmoins, le terrain de sa prédilection appartient à un autre domaine. Les choses ecclésiastiques ont enchanté, dès l'abord, ce rare et curieux esprit. Les paroles françaises et romaines, ses nombreux articles dans le Journal révêlent une connaissance peu commune du monde prêtre et des intrigues qui s'y déroulent. M. Jean de Bonnefon se plaît à Rome dont il éprouve et dépeint, quelquefois, d'une touche fugace, le mélancolique enchantement. Il en connaît les sites, les basiliques, les palais. Il y fréquente, sans doute, un monde relevé de prélats, de diplomates, une société polie, archaïque, à peu près semblable aux milieux d'où venait Fabrice del Dongo et que Stendhal traversa. Lui-même, on l'imagine volontiers comme une sorte d'ecclésiastique émancipé, narrant, avec toutes les réticences et les
grâces du monde, quelque anecdote un peu scabreuse, à la manière d'Anatole France, mais choisie, et d'un ton si parfait que l'auguste assistance l'écoute sans malaise. Au demeurant, les visages, dans ce milieu cardinalice, gardent, en toute occurrence, leur blancheur patricienne et les fronts leur sérénité -'pâle. La pourpre ne rougit point.
M. de Bonnefon joue avec une maîtrise incomparable de ces menus faits, de ces légères anecdotes qui, narrés sur un autre mode, et par un autre que lui, pourraient aisément se transformer en commérages.
11 possède, en effet, ce don qui permet de faire passer n'importe quelle chose et d'être partout chez soi : la race, le style, que n'enseigne aucune rhétorique, l'innéité du bien dire, en un mot, le contraire du jargon en faveur chez les médiocres, et les forts-enthème et les auteurs appliqués. Peut-être cependant, pourrait-on souhaiter encore chez M. de Bonnefon un peu plus de laisser aller, je ne sais quelle négligence propre à dissiper l'impression qu'il donne, parfois, de se regarder, quand il écrit, dans un miroir. La grâce ne va pas sans un peu d'abandon.
Guillaume II et ses ancêtres. Ce vigoureux chapitre d'histoire fut d'abord présenté sous la forme conférence par M. de Bonnefon. Lu
d'une voix tout unie, avec une absence volontaire d'effets qui prête au débit de l'orateur un caractère singulier de détachement, tandis que lui-même, soigné, recherché dans le costume, dans le geste, les cheveux calamistrés, la main exquise et portant des fleurs, ne dédaigne aucun artifice de toilette ou de mise en scène — le morceau est bien autre chose qu'un discours. C'est une leçon clinique, Tanalyse d'une mentalité scélérate et démentielle, faite magistralement, avec toutes les preuves et tous les témoignages à l'appui.
La mégalomanie atcoce de l'empereur allemand provient de ses ancêtres. Hérédité, péché originel, de quelque nom que se nomme la fatalité qui pèse sur Guillaume, il n^est, comme lui-même en fait l'aveu, que le total d'une addition. Fourbes, avares, sanguinaires, despotes, avec un goût d'ivrognerie et de crapule qui broche sur le tout, les Hohenzollern préparent, d'âge en âge, leur sanglant héritier. Electeur, simple marquis de Brandebourg, reçu comme tel par Louis XVIll, au commencement du siècle dernier, le roi de Prusse, en 1870, se proclama l'héritier de Gharlemagne. Il assuma la pourpre impériale, afin de préparer la voie au sinistre baladin par qui s'achèvera, sans doute, l'ère des Hohenzollern.
Les portraits devant lesquels M. Jean de
Bonnefon promène les curiosités de la France ennemie auraient leur place au musée Tussaud, parmi les assassins notoires et les fous dangereux. Les premiers ne furent pas « consuls dans Rome » comme « l'aïeul des Sylva ». Ils n'eurent même pas Thonneur d'être des animaux de proie, avides et carnassiers, comme les pères de la noblesse française, normande ou italienne. Auprès d'eux les outlaiv de Richard-Cœur de Lion, le porcher à'Ivanhoë ou, plus tard, les sinistres barons pour qui furent institués les Grands Jours d'Auvergne, semblent des fleurs d'élégance, de chevalerie. En effet, chez les Hohenzollern, la brute féodale se complique d'usurier. Ces burgraves ont des âmes cupides et retorses de procureurs. Frédéric, le premier du nom, « oblige » l'empereur Sigismond, au denier deux, qui, pour le rembourser lui décerne l'électorat de Brandebourg, après la mort de Jost, duc de Moravie. Frédéric Dent-de-Fer, son digne fils, entre autres folies, invente cette Madone qui, par un ingénieux mécanisme, poignardait les fidèles que rélecteur invitait lui-même à « embrasser notre sainte mère ».
Scrofuieux, épileptique, le fils du second Frédéric n'eut pas d'enfants. Mais il avait un frère, homme charmant qui « poivrait de ver-
ges » sa femme, son fils et ses filles aussi. Jean, son fils, applique aux bourgeois et aux paysans de la Marche les engins de Tlnquisition, estimantj comme Perrin Dandin, que cela fait passer une heure ou deux. Le fils de Jean, Joachim I", un ancêtre dont Guillaume se réclame avec ostentation, émet cet apophtegme « qu'il n'y a de honte à voler ni à tuer et que ce sont les meilleurs du pays qui le font ». Les électeurs se succèdent, retors, sanguinaires, tuant d'une main, volant, escroquant de l'autre, jusqu'au jour où Maximilien, gorgé d'or pat François P', fait avorter l'élection du roi de France, auquel ses frères et lui avaient engagé leur foi. Quelques années plus tard, un autre, Joachim, égayé la monotone kyrielle des Hohenzollern par l'invention d'un tour d'autant plus inédit que la Réforme est à son aurore. 11 se convertit plusieurs fois par an, tantôt luthérien, tantôt catholique, mais toujours appointé. Christine de Suède fit payer très clier au Pape sa conversion qU'Arvède Barine a racontée avec beaucoup d'agrément et de gaîté. Mais elle, du moins, resta fidèle aux coffres du Saint-Siège.
Les Hohenzollern se succèdent et se ressemblent, toujours extravagants, féroces et parjures. Le beau -frère de Gustave-Adolphe boit. Son fils, le Grand-Electeur, « sale de mains et
de corps, assume un vêtement gris, un feutre mol et sans plumes ». Au lieu de parler, il crache. C'est « le véritable organisateur de la grandeur prussienne ». Il assassine les généraux fidèles à leur serment, conclut avec la Suède une trêve, déchire (déjà !) le papier de la paix, dès qu'il se sent le plus fort, combat les Polonais, se retourne contre la Suède, est battu, en Alsace, par Turenne, mais l'emporte à Fehrbellin, sur les troupes de Guillaume- Gustave, roi peu modeste qui refusait les Te Deum, en disant : « Je suis mon propre dieu et n'ai aucun besoin de l'autre. »
Louis XIV, avec une royale impertinence, écrivait à « son frère le marquis de Brandebourg » ; d'un mot, il remettait à sa place l'intrus et l'outrecuidant. Le Grand-Electeur avalait cette couleuvre, ne pouvant lutter contre la France victorieuse et le roi triomphant.
Et cela continue. Aux Guillaume-Frédéric succèdent les Frédéric-Guillaume, tous se gorgeant de vin, prodiguant les impôts, fabriquant de la fausse monnaie et manquant à leur parole chaque fois que Foccasion se présente.
Cependant, le marquis de Brandebourg accède à la royauté. Un malentendu lui vaut la couronne. Grâce au jésuite Wolf, le brevet royal de Frédéric est signé le 16 novembre 1700. Gent-soixante-dix ans plus tard, dans ce
noble Versailles d'où Louis XÏV parlait si haut à son ancêtre, le roi de Prusse, devant la France mutilée et saignante, posera sur son front la couronne de Charles-Quint.
La haine dont le père du grand Frédéric accabla son fils ferait encore l'étonnement du monde civilisé si les aliénistes ne réclamaient ce lunatique furibond,
La margrave de Bayreuth partagea cette haine avec son frère. Elle raconte, dans ses mémoires, quelques traits de la brutalité paternelle qui ne laissent pas de confondre l'entendement. Les deux enfants, Wilhelmine et Frédéric, étaient coupables, en effet, du goût le plus bas pour la musique et la littérature.
Il se reposait de la parade militaire en donnant des coups à la reine, en traînant par les cheveux sa fille, « la future margrave ». A table, le roi dicoupait lui-même les viandes et servait un maigre morceau à chaque invité ; arrivé au tour des enfants, il crachait dans ce qui restait pour les empêcher de manger.
Atteint de goutte, Frédéric-Guillaume dressa les porteurs de sa chaise à poursuivre le frère et la sœur qui fuyaient à toutes jambes les coups de béquille.
Noirceur, brutalité, caporalisme poussés à la frénésie, humeur prédicante aussi, comme Guil-
laume II, on se demande comment ce barbare, plus sauvage que les Huns d'Attila, sous leur peau de loup, put avoir pour fils un homme tel que Frédéric 11.
« Celui-ci appartient à la grande histoire. » Après l'avoir flagorné, Voltaire le calomnie. Ayant collaboré avec lui au partage de la Pologne, Marie-Thérèse lui reproche sa « foi de bric-à-brac ». Peu importe ! Ce fut un libre esprit, un cœur aimant, comme en fait foi sa correspondance avec la margrave. Il se plut aux arts, à la musique. S'il fit de méchants Vers, ce fut par condescendance et pour rhonnetlr de la couronne. On peut dire du grand Frédéric ce qu'Henri Heine écrivait de soi-même : c'était un Prussien libéré.
Les petits Hohenzollern — dit M. de Bonnefon — le roi dément, Guillaume IV, et les deux roisempereurs donnent leur contribution au total que prétend être Guillaume.
Cet empereur, dont la pourpre est teinte de sang humain, cet égorgeur de femmes, d'enfants, ce fils d'intention parricide, ce chef d'armée, acceptant les moyens que la science donne de rendre la guerre cruelle, malgré tant d'horreurs, de ruines, d'incendie, après cinq millions de jeunes hommes égorgés par sa ténébreuse volonté, reste, d'abord et malgré tout.
un personnage facétieux. Le crime n'a pu le hausser à la taille des tyrans surhumains.
Lunatiques ou malfaisants, les César gardent un reflet de la majesté romaine. Au regard de Néron, Wilhelm 11 semble un pitre de campagne. C'est pourquoi les seules Erynnies qui l'attendent, ce sont moins encore des imprécations que des sifflets.
Quand il prêche à bord de son yacht, quand il parade, à Venise, en gondole, ou, théâtralement, « découpe sur les horizons de la Ville éternelle sa silhouette », le ridicule, partout, accompagne ses gestes. Il ne le quitte pas au seuil du gynécée. Le kaiser fait graver sur une bague de prix minime les vers de Musset à TEtoile du Soir. Ladre et fastueux, il organise des fêtes qui ruinent ses invités. 11 s'invite, comme Vitellius, à des repas qu'il veut magnifiques.
Lui-même reçoit avec une t3lle parcimonie que le roi d'Angleterre, Edouard VII, mettait ses gens à Thôtel quand il allait à Berlin, pour leur éviter la famine.
Glanant les menus faits, relatant la biographie et les moindres gestes de Lhorrible empereur, M. Jean de Bonnefon Ta dépouillé même de ce prestige d'horreur qui s'attache aux grands
crimes. Sous l'ogre, il a montré le fantoche, l'histrion sous le César et le bourgeois ridicule sous l'armure de Lohengrin. Dans son livre plein de suc et de moelle, Guillaume II, le bourreau couronné, se réduit, par laforce des choses, à la mesure d'un simple épouvantait.