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LES DÉBRIS DE LA GUERRE

xx^ siècle et prophète de l'avenir, quelque chose du vieux Ballanche, du lointain Edgard Quinet. Son éloquence, un peu sourde, monte, grandit, se déchaîne lorsqu'elle parvient aux cimes, pour notifier au Monde quelque destin meilleur. La guerre de violence et de rapine qui bouleverse, aujourd'hui, la face de l'Europe semble paralyser pour jamais les forces vives des peuples occidentaux. Cependant, Maurice Maeterlinck trouve dans les massacres et les deuils mêmes un espoir de renaissance, « une flamme immortelle » dont la vertu redescend du héros sur le peuple qu'il a vengé.

La mort n'entame pas la vie, elle ne peut rien contre elle.

Qu'importent donc les ruines, les cadavres entassés ?

Des cités plus fécondes remplaceront les murs détruits, une race nouvelle naîtra sur les tombeaux. A la palingénésie éternelle, au renouveau sans fin de l'humanité, assisteront, demain, les étoiles bienveillantes.

Une espérance virile, un enseignement robuste se dégage de ce livre qui place au premier rang son auteur, parmi les philosophes et les écrivains français. Un air pur afflue et circule dans chacun de ses feuillets. C'est un

message de paix, en même temps qu'une leçon de vertu civique, propre aussi bien à tarir les larmes qu'à ravigorer les cœurs. Il donne, de plein droit, à M. Maurice Maeterlinck, ses lettres de grande naturalisation et lui présage son entrée à l'Académie française — après Emile Verhaeren.

LITALIE DEPUIS 1870

Par M. Albert Pingaud

L'Italie, à présent qu'elle intervient pour défendre les mœurs latines, la culture méditerranéenne contre la féodalité sanguinaire et le pédantesque militarisme de l'Allemagne, renoue, à travers une longue suite d'âges et d'événements, le fil de son histoire. Dépositaire de la civilisation pendant la nuit médiévale, c'est par elle que germa, derechef, que s'épanouit le printemps de la Renaissance.

Grande nourrice des hommes et des fruits, la terre de Virgile ne cessa jamais de présider à l'éducation de l'Humanité. Les barbares passent, l'avalanche d'hommes ne laisse que ruines et désolation : villes en flammes, champs dévastés, partout des morts, et, plus lamentables

encore, des fugitifs, errant à l'aventure sur les routes désertes ! Mais, sans perdre un moment, l'Italie, au milieu de ses décombres, vaque à tous les arts de la Civilisation. Demain, c'est elle qui donnera aux vainqueurs sauvages les règles de la pensée, elle qui fondera le droit et ressuscitera les arts. De tout temps, en effet, l'Italie a fasciné les Barbares : ceux d'Alaric ou d'Attila, ceux que Marins réduisit en poussière et, plus tard, ceux dont vainement Stilicon, Aétius, pour un jour, comprimèrent l'élan dévastateur. Venus de la forêt hercynienne, de la pusta hungarique, du steppe, morne comme l'hiver et comme le trépas, ces hyperboréens, gorgés de cervoise, d'hydromel, repus de chair, harassés de meurtres et de carnage, sentent le charme du pays dont l'oranger, le myrthe et le laurier-rose font un incomparable jardin. La douceur du climat les pénètre. « Ils flairent — dit un contemporain — la volupté romaine avec des narines de loup. » Aussi, peut-on dire que l'histoire de l'Italie, au Moyen Age, est celle des guerres qu'elles soutient contre les Allemands. Guerres diplomatiques, guerres à mains armées. La souplesse et le courage italiens se débattent contre l'astuce et la force teutoniques. Tantôt pour l'empereur, tantôt pour le pape, Guelfes et Gibelins soutiennent, tour à tour, le parti impérialiste ou le parti

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national. Celui-là même qui crie, à Florence : Liberta! vocifère, à Pisc ou à Sienne : Popolo ! Il prend place avec ses hommes d'armes, soit à gauche, soit à droite du palais. Dante, luimême, hésite. Sa politique semble tortueuse, alors qu'elle reste purement et simplement italienne. Cette politique (l'irrédentisme de Cavour) fut celle de Pétrarque et, trois cents ans plus tard, celle de Machiavel. x\rtistes, poètes, hommes d'Etat, les grands Italiens eurent tous pour objectif l'unité de leur pays. Le temps passe. Les mœurs évoluent. Des forces nouvelles apparaissent dans le monde suscitant des hommes nouveaux. Qu'importe ? Tltalie, obstinément, demeure fidèle à son idéal, poursuit le même but. Le fade et trop alambiqué sonneur des sonnets à Laure de Noves saluait, d'un cœur toujours déçu, toujours confiant, le fondateur de la patrie à venir. Il implorait tour à tour du pape, de l'empereur, une aide que l'auteur du Prince attendait, quant à lui et non sans clairvoyance, de César Borgia. L^'âpre génie et la féroce logique, la ténacité de ce terrible duc avaient séduit le théoricien politique : xMachiavel espérait qu'après avoir absorbé ou détruit les principautés italiennes, le fils d'Alexandre VI, roi de Rome, donnerait à l'Italie une force dont l'avait trop longtemps privée une féodalité cupide et malfaisante, qu'il

en ferait une patrie et, de nouveau, la reine des nations.

Malgré sa haine de la « Louve » papale, Dante paraît avoir pressenti les inconvénients de la suzeraineté germanique. Trois siècles avant Luther, il ne se livre pas sans quelques restrictions aux fourbes pesants de qui viendra La Réforme, cette « plaie des Ténèbres » qu'est le Protestantisme, source de toute hypocrisie et de toute laideur.

Les doutes, les retours, les gestes de méfiance et d'hésitation, dans les rapports qu'elle entretient avec l'Allemagne, ont lieu, comme au xni° siècle, pour l'Italie unifiée, au xx*. Le corso e ricorso, le flux et le reflux des événements, dont un philosophe italien a déterminé les lois, ce perpétuel retour de l'histoire sur ellemême enseigné par Vico, éclate de la manière la plus expressive dans les événements contemporains. Le Saint-Siège lui-même a paru, un moment, incliner vers l'Autriche, faire sienne la cause de l'Allemagne hérétique et delà Turquie musulmane '. Mais le singulier refleurissement du Catholicisme depuis la guerre, sans doute, a rendu au pape la confiance qu'il avait autrefois dans l'exploitation morale et financière de

l.Ceci fut écrit avant rintronisation de Benoît XV, complice avoué de l'Autriche et de la coalition allemande contre le monde latin.

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la crédulité française, h' anticléricalisme a fait son temps. Bien naïf qui se lamenterait sur sa dépouille. Jamais, tant d'étroitesse d'esprit n'a fait si bon ménage avec tant d'inintelligence et d'invidiosité.

Que l'épicier, le marchand de vins et celui d'abats ne partagent point, sur la nature du Verbe, les doctrines de saint Athanase, cela n'importe guère à la marche des étoiles. Mais il est indéniable que la foi des orthodoxes, grecs ou romains, les porte à des sommets peu accessibles au vulgaire ; car, « l'une et l'autre de ces croyances mettent à la portée de tous les vertus des grandes âmes ».

Consulter aussi, touchant les questions italiennes, le livre, négligemment écrit, pensé honnêtement, de M. Charles de Saint-Cyr. La parfaite documentation de ce travail fait honneur à l'assiduité de l'historien. Si, comme l'affirme Agathon, la Sorbonne a pour bête noire Michelet, M. de Saint-Cyr ne peut manquer d'être, en ce lieu, tenu pour un grand homme. 11 n'a cure de l'éloquence. La faconde, l'oreille, le style, tout ce que les en\ieux, les crétins et autres mille-pattes qualifient, chez les écrivains doués, de boursouflure, lui fait absolument défaut. Mais il sait dater. 11 a présents les synoptiques. 11 connaît, dans son détail, chaque événement de la période qu'il étu-

dia. 11 sait travailler, et ce n'est pas un faible mérite.

L'esprit de roman qui, tempéré de sagesse italienne, crée, au besoin des temps, les grands meneurs de foule, apôtres, guerriers, tribuns, conspirateurs, suscite les marins et les soldats, anime aux entreprises les beaux aventuriers, princes, moines, condottieri, hommes du peuple, Savonarole, Jean-des-Bandes-Noires, Cola di Rienzi, qui, naguère encore, soufflait à Gabriel d'Annunzio les paroles décisives en faveur des traditions latines et de la romanité — marqua de son empreinte chevaleresque le premier fauteur de l'unité italienne et du risorgimento, Guiseppe Garibaldi.

Les premiers jours de l'enfant prédestiné s'écoulent parmi les fleurs somptueuses, près de la mer divine où les Sirènes ont chanté, dans cette paradisiaque lumière et ces parfums de marine qui font de Nice une terre sans égaie d'enchantement et de beauté. Puis, succédant aux minutes puériles et délicieuses que hantaient déjà les rêves de gloire, c'est rembarquement pour TArgentine, la longue traversée et, bientôt, là pampa ^ la vie errante du jeune aventurier, moitié gaucho, moitié paladin, à travers des plaines sans limites, les haltes dans les estancias hospitalières, les coups de feu, les escarmouches dont plus d'un ne revint pas; la

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douce idylle qui mêle ses primevères aux âpres lauriers de cette campagne un peu folle, Menotti Garibaldi, naissant au bivouac, parmi les alertes et les chevauchées d'une déroute, le triomphe de Rosas, le retour en Italie et les amertumes d'un veuvage précoce ; enfin, les prises d'armes sur le vieux continent, les combats, cette lutte héroïque d'où va sortir Tunité italienne, toute jeune de gloire et d'immortalité.

Le geste de Garibaldi, à partir de sa vaillante jeunesse et des exploits ultra-marins jusqu'à cette heure pathétique, où, devant la terza Italia, fondée à jamais sur des bases plus fermes que l'airain, devant Rome, sa capitale retrouvée, aux acclamations d'un peuple entier, Victor-Emmanuel, sur son cœur, vraiment royal, pressa le chef des camice rose^ où le Roi et rinsurgé, dans un même transport, communièrent de la Patrie et de sa force nouvelle, M. Charles de Saint-Gyr en a déduit les aspects surprenants et complexes, avec un singulier bonheur.

En quelques pages sobres et vivantes, il condense les événements, à la suite desquels fut restitué au peuple italien son domaine primitif.

Les remaniements que la Grande Guerre imposera, demain, à l'Europe attentive ont pour point de départ cette conquête de l'unité italienne, cette conquête qui dépasse de beaucoup,

en résultats politiques et sociaux, les guerres puniques ou l'asservissement des Gaules.

Bismarck fut un piètre élève de Gavour dont il n'avait Téléganceni la profondeur. La haine est clairvoyante. Aussi le comte de Beust, ennemi des Italiens, néanmoins plus hostile aux Allemands du Nord, dans un livre fielleux, mais plein d'utiles vérités, au lendemain de Sedan, prévoyait déjà la campagne de 1914. Il montrait, victime de sa cupidité, l'ogre germanique, et pressentait l'ejffondrement de sa puissance, la ruine de cet édifice démesuré, tout en façade qui s'écoulera bientôt, sans doute, emporté, suivant le mot de l'Ecriture, « comme la tente d'une nuit ».

G'est la reconstruction de la terza Italia qu'étudie en un fort volume, et sous la préface de M. E. Denis, professeur à la Sorbonne, M. Albert Pingaud. La Triplice, l'engouement de Grispi, son amour pour l'Allemagne, la vanité tirée par lui de ses rapports intimes avec le Ghancelier de fer ; ensuite le « décollement » qui bientôt désunit les partenaires, dans cette amitié de commande, malgré les avances lourdes faites par Guillaume à l'Italie et « son plaisir manifeste à profiler sa silhouette un peu raide sur les horizons de la Ville éternelle ». Tout cela est vivement conté, plein de faits, de choses nettes et précises. Le relèvement éco-

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nomique de la Péninsule, aussi bien que les rencontres avec TAllemagne en Tripolitaine, laisse à peine de cette alliance neuve encore un fâcheux souvenir. Crispi, à qui toujours manqua le sens de la mesure et qui ne semblait jamais aussi belliqueux et rodomout qu'au temps qu'il parlait de paix, assista, en 1890, à la chute de Bismarck, le vit bientôt mourir, ne tarda pas à le suivre dans le tombeau.

Les deux complices, hommes politiques, néanmoins, d'une sagesse un peu désabusée, auraient pu sauvegarder la paix du monde.

A présent la parole est au plus fort. Le canon gronde. La Mort plane, comme un vautour sinistre, dans les airs. L'Occident se souvient que la force est aussi une vertu cardinale, fonction de la sagesse, de la raison et de la bonté.

Par le fer, le feu, la hache et le poignard, c'est elle qui s'efforce d'accoucher un monde près de naître.

Sera-t-il plus doux, plus humain, plus juste, ce monde où l'Humanité future, déjà, prépare ses habitations ?

DEUX DATES : 1870-1914 Par M. Paul De Léoni

La guerre qui développe, hors de toute mesure, le goût et la consommation de l'imprimé, frappe, néanmoins,la produc tion littéraire d'une morne stérilité. Ici, le calme, la liberté d'esprit font défaut. Qui se plaît au jeu des belles formes, au charme du bien dire, aux lettres enfin? Qui peut s'intéresser encore à quelque drame que ce soit, en dehors du contlit dont l'issue établira demain le sort de l'Europe et du monde? « Je n'entends que ma plume qui grince au milieu du silence général », écrivait au iv« siècle un moine épargné, dans son cloître, par la ruée immense des Barbares.

Aujourd'hui, certes, les plumes grincent du levant au ponant ; elles grincent même plus que

jamais. Elles font, à elles seules, un bruit d'enfer. Brochures, pamphlets, journaux, libelles de toute sorte ; le public s'arrache « les papiers qui parlent )).Et tel qui ne savait Torthographe ni la syntaxe s'est, depuis la guerre, installé journaliste, pour son profit et sans la moindre objection de l'ignare lecteur. Le drame, le roman, la poésie (en attendant un poète) célèbrent, au jour le jour, tant défaits héroïques, les gestes de la France en armes, luttant de tout son génie et de tout son cœur. Gela, fort généreux sans doute, et cordial, plein de bonnes intentions. Mais, la plupart du temps, l'art fait défaut. Les couplets de facture abondent, les gestes de cinéma. Car, si le public est incapable de prêter son attention à tout autre sujet que la guerre, il ne veut pas être non plus dérangé dans ses habitudes : et les factums, les imprimés triviaux, ont de quoi le satisfaire. Ils ne renferment quoi que ce soit qui dépasse le niveau du marchand de vins.

Aussi, les philosophes, les maîtres qui déduisent, au jour le jour, cette haute épopée, ont seuls,justement, retenu l'audience des personnes cultivées que n'animent point les larmes de théâtre ou les vociférations de carrefour. L'histoire en effet, est, à présent, la seule forme littéraire digne d'intéresser les bons esprits. Le Figaro y VEcho de Paris ^V Homme Enchaîné (be-

soin est-ii de dire sous quels noms ?) donnent la substance des livres que, plus tard, consulteront ceux qui voudront parler de la Grande Guerre, alors que la production native — poèmes de la Croix-Rouge, drames illacrymés, nouvelles franco-allemandes (qui n'ont pas encore trouvé leur Maupassant), romans tricolores et pieux — sera, depuis longtemps, périmée et défunte dans tous les souvenirs. Il n'est, en ce moment, d'autres livres que ceux dévoués aux études historiques. En attendant le chef-d'œuvre que ne peuvent manquer de susciter les événements. Ce chef-d'œuvre est-il près d'apparaître ? On en pourrait douter, quand on songe à ce que fut l'école de l'Empire et que les auteurs contemporains d'Austerlitz ou d'Iéna se nommaient Luce de Lancival, Raynouard, Esmenard et Pigault-Lebrun, A la chute de Napoléon, Victor-Hugo avait treize ans !

Voici les enquêtes des esprits lucides qui, dans le choc des armes de cette effroyable destruction d'hommes, recherchent les nécessités économiques, la loi d'airain qui motive de tels massacres et de tels bouleversements. Les invectives ou les récriminations et les rodomontades, les braves lieux communs dont se délecte la sentimentalité du vulgaire n'auront ici qu'une petite place, la place ouverte à Thumour, aux dessinateurs de la guerre. Ceux-là, du moins,

combien qu'ils flagornent les passions du public dans ce qu'elles ont de moins relevé, méritent qu'on en parle. C'est un document, une contribution de premier ordre qu'ils préparent aux chercheurs de l'avenir. Daumier suffit à comprendre l'ère philipienne ; le crayon de Gilray raconte T Angleterre de George IV mieux que tous les pamphlets d'un temps où la satire manquait, néanmoins, de discrétion autant que d'urbanité.

Flaubert conseillait au critique de formuler, en tête de ses épilogues, une déclaration de haine ou d'amour. On ne parle bien, en effet, que si l'on est ému. La passion est, en matière d'art, la meilleure conseillère. Et l'histoire, rhistoire elle-même, que tous les pions réclament impartiale, n'a vécu, de Tacite à Michelet, en passant par Saint-Simon, que grâce au courroux, à la véhémence, à la rigueur de ses partis pris.

En attendant que la France goûte les fruits heureux de la paix, en attendant que la parole soit rendue aux mandarins et qu'il soit permis de houspiller à nouveau la charlatanerie, et la camaraderie, et le humbug, si bien venus dans un monde où les « prières d'insérer », les notes d'éditeurs occupent l'emploi de Sainte-Beuve, de Gautier ou de Prévost-Paradol, cette passion, favorable aux jugements esthétiques, sera com-

mune, aujourd'hui, à quiconque porte le nom de Français, car elle n'est autre qu'un grand zèle pour la France, un espoir illimité dans sa victoire et sa grandeur.

M. Paul de Léoni débuta, fort jeune apparemment, dans le journalisme de province, et la clientèle de feu Paul de Gassagnac. Il rédigeait, à Tarbes, au temps de l'Ordre Moral, un journal bonapartiste, VEre Nouvelle^ dont ses articles véhéments, brutaux et forts en gueule corsait agréablement le ron-ron patriarcal. De ces débuts M. Paul de Léoni garde quelques façons un peu brutales de discuter les faits et d'exposer ses vues. Ces réserves faites, le livre de M. de Léoni mérite d'être lu. En remettant au point quelques fanfaronnades, après avoir échenillé ces pages des basses invectives qui déshonorent tout d'abord celui qui les profère, on y trouvera im exposé limpide et savoureux des causes qui, en 1870, ont suscité la défaite, ainsi que des raisons permettant d'espérer, en 1916, une victoire définitive sur l'Allemagne, la fin du cauchemar dont elle oppressait, depuis quarante-quatre ans, FEurope et le monde civilisé.

Dans les six premiers chapitres, M. de Léoni résume avec précision les événements qui conduisirent la France à la catastrophe de Sedan, au siège de Paris, à cette lugubre campagne

de 1870, où, sans chefs, sans pain, sans vêtements, promenée à droite, à gauche, suivant le hasard des grandes routes, l'armée française fondait comme la neige au soleil, avant même d'avoir pu combattre et reconnaître l'ennemi. L'auteur a, sans doute, eu connaissance du livre haineux, rancunier, mais parfaitement documenté,paru,il y a trente ans, chez Flammarion, sans nom d'auteur, sous ce titre : Le dernier des Napoléon. Cette diatribe émanait du comte de Beust, ex-ambassadeur d'Autriche à Paris, qui, ami personnel de l'archiduc Maximilien, ne pardonnait pas à Louis Bonaparte la tragédie de Queretaro. En dépit du venin, peutêtre à cause du venin, le pamphlet du comte de Beust fournit une lecture instructive et non moins plaisante. Delà campagne d'Italie au rapt des duchés danois, de Sadowa à la débâcle de l'Empire, on peut suivre l'enchaînement des faits, la logique impitoyable qui mena aux abîmes l'empereur Napoléon 111.

M. Paul de Léoni traite vigoureusement tout ce prologue du drame qui se déroule à présent, sur la terre et sur la mer. 11 campe, dans une lumière crue et véridique, la sombre figure de Bismarck, ce Gavour brandebourgeois * qui n'eut

1. La brutale fortune de l'Allemagne ou plus exactement de la vieille Confédération Germanique annexée au domaine prussien, l'enflure d'un peuple vorace, débordant hors des

pas, certes, les grâces du modèle, mais fut aussi rusé, aussi implacable que lui. Pour les intel-

frontières et poussant, comme aux jours lointains des grandes invasions, « les barbares blancs » à la conquête de l'Europe occidentale, ne compte guère plus de cent ans. Octave Mirbeau parle en historien quand il traite de « parvenus »> les sujets du Kaiser et le Kaiser lui-même. C'est en pleine lumière, dans les annales contemporaines, que l'on peut étudier les événements d'où sortirent la campagne de 1870 et la guerre d'aujourd'hui.

Sans remonter, suivant la plaisanterie excellente de Heine, à Conrad de Hohenstaufen, sans rappeler même les souvenirs de 1815, la Sainte- Alliance, le Tngendbund^ les poèmes casqués de Théodore Kœrner, on assiste aux ébats de l'Ogre adolescent, pour peu que l'on soit familiarisé avec les journaux parus depuis le traité de Prague, lequel fut signé dans le courant de juillet 1866, quatre ans à peine avant la catastrophe de Sedan.

Sadowa marque, en elTet, le premier pas de la Prusse vers l'hégémonie allemande et la reconstitution d'un empire d'Occident. Ce pauvre et mince Etat, sur le morne rivage de la Baltique, dans les sables du Brandebourg, les frimas de la Poméranie, avec sa noblesse arrogante et famélique, son peuple de « pantins pédants », a pu, en moins d'un siècle, réaliser l'unité nationale, créer le pangermanisme, donner une figure inattendue aux séculaires ambitions du Goth civilisé.

Malfaisant prodige ! Un homme est apparu au moment favorable, dont Tastucieux et brutal génie hasarda une entreprise que les politiques d'alors tenaient pour insensée ou dérisoire. Tantôt par la vio>ence, tantôt par la ruse, il déjoua les calculs adverses, écarta les obstacles, sut atteindre le but. Sans scrupule, vergogne ni pitié, le verbe rude et l'intelligence adroite, cynique et profond, scélérat et cauteleux, Machiavel de caserne, attendant son heure, utilisant les moindres fautes de l'ennemi, le comte de Bismarck prépara longuement le triomphe de la Prusse et fonda la gran-

ligences ouvertes aux choses de l'Allemague, Bismarck est l'homme représentatif de la na-

deur nouvelle des Hohenzollern, Cinquante ans plus tôt, Louis XVIII, avec la souveraine impertinence d'un roi qui s'encanaille, vengeait à la fois les revers de la France et le discrédit imprimé à son règne par la tutelle des Alliés, affectant de traiter en marquis de Brandebourg le roi Guillaume-Frédéric. Mais, avec Napoléon III, pareils sarcasmes n'étaient plus à redouter. Le fils de la reine Hortense, malgré son allure de conspirateur et ce mutisme d'autant plus soutenu que l'homme n'avait rien à dire, était dans la main de quiconque ménageait sa paresse et flattait ses illusions. Dormeur éveillé, en dépit de son bon vouloir, de sa finesse et d'un amour très sincère pour le bien public, il se laissa berner par les intiùgants de toute sorte qui formaient son entourage.

Cet empereur de hasard qui, une fois au moins, dans le cours de son règne, après l'Aima, Inkermann et Sébastopol, pouvait parler en maître, donner des lois au monde et rendre à son pays le prestige effacé par les traités de 1815, perdit volontairement les cartes qu'il tenait, fit le jeu de ses adversaires, découragea les amitiés offertes au lendemain de la victoire.

C'est que dans l'ombre, derrière le blême empereur, se tient un conseiller perfide, l'homme astucieux et redoutable qui pétrit à sa guise la volonté du somnambule impérial, qui mène cet aveugle aux précipices, à la défaite et à la mort.

L'Allemagne tout entière seconde le futur Chancelier de fer, collabore à son œuvre d'iniquité. Les savants euxmêmes, un Sybel, un Mommsen flagornent le compilateur grotesque, le vir ineptissimus, benét-imperator qui vend au public une histoire à dormir debout de Jules César et tient le dictateur pour un de ses parents éloignés.

Bismarck l'enivre de mensonges, d'illusions, le traîne de mirage en mirage, le conduit par un chemin de fleurs vers

tion, Maurice Ardnt, le pédagogue sanguinaire, le capitaine Scharpenort, von Bernhardi, les

l'embûche dressée. Disciple de Cavour, Bismarck n'a pas rélégance, le fin sourire du maître que souvent il égale en profondeur comme en scélératesse. Car la race est moins line. Le reître poméranien, grand buveur de chopes, vigoureux abatteur de bois, porte sur sa face de bouledogue, insolente et congestionnée, un rictus diabolique. C'est Méphistophèlès promu à la dignité de cuirassier, tandis que le patricien lombard, aux traits nerveux et délicats, au teint pâle, garde à peine, sur ses lèvres closes, le pli railleur de l'homme qui sait le taux des consciences et le prix des serments. D'ailleurs, les machinations ténébreuses que les deux hommes d'Etat fomentèrent l'un et l'autre avec autant de génie que d'imprudence différaient sur bien des points. L'unification de l'Allemagne fut une œuvre plus ingrate, plus ardue et, certes, moins populaire que l'unification de l'Italie. Au delà des Alpes, l'oeuvre de Camille Benso trouvait d'unanimes approbations. L'Allemagne du Sud, au contraire, n'acceptait pas sans réserve la suzeraineté de la Prusse. Pour neutraliser l'indignation de l'Europe, lorsque, en 1864, Bismarck s'appropria le Schleswig et le Holstein, il n'a pas fallu moins que l'inexplicable entêtement de Napoléon III. De même, pour clore par une défaite de l'Autriche le conflit austro-prussien. L'inaction de la France, commandée au neveu de Napoléon I*"^ par son grand ami de Berlin, confirma dans sa victoire Bismarck et fonda la prépondérance désormais intangible de son pays. Déposséder, en effet, les rois de Saxe, de Wurtemberg, de Hanovre et de Bavière, l'électeur de Hesse et le duc de Nassau n'était plus qu'un jeu après Sadowa. On le leur fit bien voir.

« La Prusse — écrivait le comte de Beust, peu après les événements de 1870, — est une création de la haine antifrançaise. » Or les peuples qui favorisèrent cette dangereuse création eurent lieu de s'en repentir, chacun selon sa part de responsabilité. Mais le monstre, dès que ses forces

théoriciens de la rapine et du massacre montrent à peine un reflet du chancelier défunt. Bismark fut le type du joueur heureux. Nulle chance ne lui fut déniée. Il connut même, à la fin de sa carrière, l'ingratitude et la noirceur de l'élève impérial formé par son génie. Il obtint, cet homme de proie, un honneur inattendu, celui de mourir comme un sage, après avoir épuisé toutes les coupes du triomphe et de l'orgueil. C'est à détruire son œuvre néfaste que s'acharnent les Alliés. Or, ce n'est point l'histrion couronné du voyage en Orient, ce n'est point le manchot frappé au bras par le cancer

le permirent, égorgea tout net ceux qui, plus que tous autres, avaient favorisé sa venue et sa croissance. La complicité du dernier Napoléon, la sottise du Parlement, la frivole animadversion de Timpératrice qui réclamait comme sienne la guerre de 1870, reçurent bientôt le plus cruel des châtiments et la plus vaine des leçons. Entre les suggestions de Bismarck et les avis du maréchal Niel, Napoléon 111 n'hésita jamais. Quand son perfide conseiller démasqua ses batteries, après la dépèche d'Ems et la folle journée parlementaire du 15 juillet ; quand l'irréparable fut consommé, le rêveur des Tuileries comprit — mais alors vainement — quelles tragiques influences avaient organisé sa défaite, préparé l'ascension de la Prusse au rang suprême. Car le domaine impérial et ce palais que, neuf mois plus tard, l'incendie allait dévorer jusqu'au dernier moellon, furent l'antre où Bismarck, pareil au nain des Niebelungen, forgea, pour les siens, une redoutable épée, arma le Siegfried monstrueux contre lequel, dans une lutte décisive, le monde latin combat, à présent, de toutes ses forces, de toute sa pensée- et de tout son cœur.

des Hohenzollern,le fils odieux et quasi-parricide qui pourra continuer la tradition des Bismarck. C'est pourquoi le monde cessera bientôt de vivre c sous le régime d'une paix armée pire que la guerre, dans un énervement,une inquiétude, plus funestes que l'action décisive ».

Cette action s'accomplit aujourd'hui. Que les ennemis de l'Allemagne sortent vainqueurs de la terrible épreuve. Ce sera désormais sur le terrain économique, dans l'ordre financier, qu'ils auront à combattre l'avide Germanie.

Et son commerce, dont l'invasion n'était pas moins redoutable que celle de son armée, aura cessé d'encombrer les marchés de FUnivers, de faire à tous les producteurs qui ne sont pas allemands la plus cynique et la plus redoutable concurrence.

A la production allemande — quelle qu'en puisse être la qualité — il est, avant tout, urgent de donner des frontières. Vainqueurs sur le champ de bataille, il importera aux Alliés de ne se laisser vaincre dans leurs banques ni dans leurs comptoirs !

Par M. Charles Richet

Est-il possible, au xx^ siècle, en un temps où la presse, même bâillonnée, où la représentation populaire, même asservie et domestiquée, ont sur l'esprit de tous une si forte emprise, est-il possible à un chef d'Etat^, quel que soit le pouvoir qu'on lui suppose, de déchaîner la guerre ou de la contenir à son gré ? En d'autres termes, l'empereur d'Autriche et le kaiser allemand sont-ils méritants de la réprobation et de la haine dont les siècles ne peuvent manquer de flétrir à jamais leur mémoire ? Portent-ils seuls, devant l'Histoire et le monde civilisé, le fardeau sanglant du crime consenti ? M. Charles Richet « qui garde en lui toute la conscience humaine » et que, d'ailleurs, sa

gloire académique et son mérite personnel font plus digne que tout autre de raudience populaire, soutient l'affirmative. Il condamne les deux empereurs à tomber dans « la rouge fosse bouillante » où se pleurent les ravages accomplis sans pitié, où « les violents, repus de pillage, de meurtre » brûlent dans un lac de sang et de larmes, pendant l'éternité. M. Charles Richet partage les opinions de Dante. 11 croit à la responsabilité des monarques et leur impute le mal fait par leurs peuples aussi bien que par eux. Son argumentation — d une moralité bourgeoise incontestable — peut, néanmoins, paraître faible aux esprits qui ne regardent pas comme définitifs les oracles officiels.

Y a-t-il des coupables, dil-il, car enfin (pourquoi « enfin » ?) on peut soutenir que les fatalités gouvernent les faibles hommes, qu'une force les entraîne à des meurtres collectifs, une force irrésistible, une impulsion obscure, comme la montée des sèves printanières ou la ruée amoureuse des poissons dans les eaux, des oiseaux dans les forêts... De telles affirmations on ne pourra jamais fournir la preuve contraire... Mais, alors, tout est excusé.

Or, M. Charles Richet — qui se fait honneur de maintenir sa philosophie au diapason du plus grand nombre — ne prétend pas excuser quoi que ce soit. Il ne tombe certes point dans

les incongruités du D' Bérillon ou les sornettes de son frère en Hippocrate, le vulgarisateur Cabanes. Pourtant, il admet je ne sais quel vague libre arbitre, conciliable avec les fatalités économiques et sociales qui jettent, à un moment donné, les peuples furieux contre leurs voisins coupables de nuire au développement, à r « expansion », comme disent, en patois, la plupart des journaux, d'une race prolifique et militaire. Les Ogres ont figuré tout un peuple de malfaiteurs en armes, de routiers, de reîtres, d'écorcheurs, de lansquenets, effroi du paysan dont ils dévastaient la ferme ou piétinaient les semailles. Barbe-Bleue incarne la féodalité scélérate des hauts barons pareils à Gilles de Bais. Wilhelm II et François-Joseph dont s'élabore, chaque soir, l'image traditionnelle et vengeresse prendront place, dorénavant, parmi les monstres qui, sur les confins de l'histoire et de la légende, font rêver l'humanité à des crimes gigantesques, dont nulle expiation et même nul pardon ne sauraient effacer l'horreur. Ils apparaîtront bientôt, entre Atilla et Schinderhann l'un chargé d'ans et de désastres, survivant aux ruines funèbres de sa maison, entouré d'archidus suicidés ou poignardés, son impératrice portant au sein l'immonde eustache de Luccheni, sans que les deuils ni les désastres aient pu jamais fondre sa carapace

de méchanceté, d'avarice et de médiocres désirs ; l'autre, volontaire, changeant, capricieux, gonflé d'un rêve impérial au-dessus des forces humaines, pacifique, sans doute, au fond de luimême et déchaînant la plus effroyable guerre qui, depuis le Moyen Age, ait ensanglanté le monde européen.

Dans la seconde partie — à coup sûr la meilleure— des Coupables yM. Charles Richet dresse avec une clairvoyante impartialité, le bilan de l'après-guerre. La langue, un peu flasque, se relève, parfois, jusqu'à l'éloquence la plus haute, quand l'historien évoque le tableau de ce nouveau monde qui vivra, n'ayant plus d'art, de pensée ou de rêve, ce monde qui, formé par les événements, éduqué par cette loi de fer qu'il aura subie, aura fait, en arrière, un pas de quelques siècles :

Sans doute, il y aura encore, en apparence, le même monde que jadis. Nous reverrons des expositions de peinture, nous relirons des romans, nous retiendrons des sonates, des opéras et des comédies... Mais ta foi n'y sera plus. Pour qu'un artiste invente, pour qu'un poète rêve, pour qu'un savant cherche, il faut un peu plus que de l'application; il faut que l'artiste, le poète, le savant aient gardé quelque espoir dans l'utilité de leur pensée.

Et, comme le monde entier, vainqueurs ou vaincus, marche à la ruine, à l'épidémie, à la

banqueroute peut-être, M. Charles Richet conclut — sans optimisme — au règne des vaches maigres. 11 conseille aux Français de prendre leurs mesures, quand un si long carême se prépare. Du moins, les prédicateurs éloquents ne font pas défaut pour en préconiser les austérités. M. Charles Richet occupe une place d'élite parmi ces professeurs d'énergie et ces prophètes de malheur.

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