A .SON SECOURS
A la nouvelle que le roi est mort sur le champ de bataille, néang' Tévi, l’épouse d’ Arit-Çhinok tremble dans ses appartements et pleure à mourir; elle lève la main et se frappe la poitrine ; elle crie et se lamente en disant :
— Mon cher époux, pourquoi faut-il (jne vous soyez mort au milieu de votre armée.
].« Dame ». .yèan;/, mot cambodgien, ixiiii/ en siamois. Il a aussi le sens de « demoiselle ». Au-dessous de la ijeeni/, il 3' a la /né; au-dessus, il y a le nêalc; plus haut encore, il y a le 1,/inauii'/ ; puis, au dessus, la muchus sreij ou princesse.
iMifin elle cesse de pleurer et, songeant dans son cœur (pdelle ne i)eut davantage rester dans le palais, elle prend ses l)ijoux, ses joyaux les plus précieux et les inet au fond d'une corbeille, puis elle remplit la corbeille avec du riz. Ceci fait, elle revêt un vieux langouti de (|ualité commune, alin de pouvoir passer pour une femme du peuple et pour cpi’on ne la leconnaisse pas ; puis, portant sa corbeille appuyée sur .sa hanche, elle sort toute seule de la capitale, jair la iiorte du Nord. Son intention est de se réfugier au Châihbâ-nokor’, mais comme elle n'y est jamais allée, elle ne sait si ce pays est à l’Ouest ou à l’Est, au Nord ou au Sud. Cependant elle va d('vant elle longtemps et ne s’arrête (lue lassée à un sala de la route. Elle y monte' afin de se reposer et dans l’espoir d'y trouver des gens allant au Çhâhil)â-nokor, et de faire route en leur compagnie.
C'est alors ((ue, par sa puissance, fruit de ses mérites ac(]uis, le Bôdhisattva vint s’incarner dans la matrice de néang Tévi.
Dans son paradis, à ce même moment, le Sàihdach Eyntréàthiréaçh senlit trembler le siège' sur lecjuel il était assis et se produire en lui une grande chaleur.
11 réfléchit dans son cceur et pensa ; (( Qui peut ainsi ébranler mon sh'ge? » Alors, par un effet de sa puissance, il vit, avec les mille yeux divins' de son esprit, le Bodhi-
1. Eli [làfi Cninn/t H'iuara. rojMume îles Caiiipâ, ou ville royale des C((injiâ ; Campa est la moderne B/iauiilporc.
2. Au Cambodÿie, toutes les maisons, les caravansérails sont élevés sur pilotis de 1 métré à au-dessus du sol.
a. Le texte dit asna. du iiâli asanaiii, siège; .svDûr/nc/i, dérivé de sdar/i, roi; lÿyntréa = Indra ; thlrcarh = ad/iinija, roi sujirême.
(yluand Indra sent trembler son siège et s’éleier la chaleur de son siège, c'est (ju’il se produit sur terre un événement intéres.sant, qu’un bodliisattva a besoin de son aide.
■1. Le texte emploie le mot fap (jue je traduis par divins : il est évident qu’il s'agit ici de la laculté extraordinaire qu’ont certains
PRÉAS MOHA-CHÎNOK
sattva qui s’incarnait dans le ventre de néang Tévi. Il sut ainsi que néang Tévi voulait aller au Châmbâ-nokor, et qu’elle n’en avait pas pris la route parce qu’elle ne savait pas de quel côté ce royaume se trouvait. Il pensa: « Puisqu’il en est ainsi, et qu’elle désire aller au Châinbâ-nokor, je vais l’aider à s’y rendre. »
Il prit alors la forme d’un vieillard difforme et de couleur sale, aux joues pendantes, aux dents cassées et aux cheveux embrouillés, puis, ainsi transformé, il créa de lui-même une voiture bien garnie de tapis et la conduisit :i la porte du sala, en criant :
— Eh! qui veut aller au Châmbâ-nokor?
Néang, qui l’avait entendu, vint à la porte et dit :
— Moi, néak-ta', si vous consentez à me prendre avec vous.
— Si vous voulez venir avec moi, dit le vieillard, descendez de suite, car je suis pressé, et le soleil est déjà haut.
Alors néang Tévi, portant la corbeille appuyée sur sa hanche, descendit du sala et s’approcha de la voiture du Sâihdach Ryntréâthiréaçh, mais arrivée là, elle s’arrc'ta soucieuse. Indra lui dit alors :
— Eh! montez donc dans ma voiture. Qu’attendez-vous?
— Mon cher néak-ta, dit-elle, je ne puis pas monter, parce ([ue je suis enceinte et sur le point d’accoucher. Ayez pitié de moi, prenez mon panier dans votre voiture et allez, je suivrai â pied.
saints et certains dieux de voir avec les yeux de 1 esprit tout ce qui se lait, tout ce qui s’accomplit sur terre, dans le monde des enfers et dans les paradis. Quant au mot mi/Zc, il paraît être là pour qualilier la faculté dont je viens de parler, par une figure, iiilllr’ j/eiir, cest-a-dire iniioiiihrahles Peut-être est-il aussi une réminiscence des mille
organes féminins dont tut autrefois couvert le corps d Indra et qui furent, sur la demande d’un brahmane, transformés en yeux.
1. Du pâli hiuhl/iisdtlK, du sanscrit bodhiaatlra, le Buddha futur.
2, Vieillard.
— F.li ! dit Indra, pourquoi parlez-vous ainsi? Allons, montez vite, car je n'ai pas le temps de vous attendre davantage.
Nêang- Tévi s’avança pour monter. Alors, par la puissance du Bodliisattva dont elle était enceinte, la terre se gonfla sous ses })icds, comme une outre de peau qu’on gonfle d’air, et la porta jusqu’au niveau de l’arrière de la voiture. Elle y entra, s’y assit commodément et ne fut pas obligée de faire la roule à pied.
Quand elle fut assise elle pensa : a Ce voiturier n’est certainement pas un homme, c’est un lévoda venu à mon secours », puis elle s’étendit sur le tapis et s’endormit bien tranciuillement.