CHAPITRE III
La Société
L'Homme : habillement, parure, armement. — La socité : économie domestique. Division du travail : agriculture, travaux ménagers, élevage. L’alimentation. — Les métiers : forgerons, potières, orpailleuses; sorciers. — Les esclaves. — Les marchés, les échanges, la monnaie.
Il est rare de trouver chez des Noirs une mentalité aussi intéressante que celle du Lobi. Ce primitif, sous notre tutelle et malgré nos efforts pour le faire évoluer, a su garder jusqu’à présent la vigoureuse originalité de son caractère et de ses mœurs; l’exemple de tribus voisines, dociles et jouissant ainsi d’un bien-être accru, n’a pu diminuer son amour de l’indépendance.
Son individualisme extrême, que nous avons déjà signalé pour expliquer la dispersion des habitations et les déplacements de population, rend le Lobi rebelle à notre influence et rétif à notre autorité, à laquelle il arrive encore à certains de résister par les armes. Il n’y .a là aucun patriotisme; comment en voir en un pays où gens de mê:mes mœurs s’ignorent ou s’entretuent avec une égale facilité; où le village n’est qu’un groupement sans homogénéité ni permanence? Nos efforts de pénétration se sont heurtés, se heurtent encore au seul individualisme.
Le Lobi est guerrier. Il combat par goût; 1l combat pour acquérir une notoriété flatteuse. 11 défend farou-
chement son indépendance personnelle. Il lave dans le sang son honneur outragé, et prolonge ses vengeances jusqu’à pratiquer la vendetta « croisée », comme autrefois les Corses. Il est intelligent et accessible au raisonnement, pourvu qu’on le lui présente sous une forme concrète. Il nous est arrivé de converser longuement et sans aucun ennui avec certains vieillards qui, pour manquer un peu d'ampleur dans les vues, montraient par contre une finesse, un esprit d'observation et un instinct humoristique qui sortaient de l’ordinaire. Ces qualités font du Lobi, lorsqu'il est rallié, un auxiliaire utile et en particulier un très bon tirailleur.
Il n’est naturellement pas sans défauts. Il est vaniteux, comme presque tous les Noirs. Il est paresseux lorsqu'il le peut, comme presque tous les hommes. Il apporte parfois à l'exécution de ses vengeances une férocité révoltante. If détrousse volontiers les étrangers. Mais il est rare qu’il mente.
Physiquement, il est de taille au-dessus de la moyenne, vigoureux et adroit. Il a le regard assuré, le réflexe prompt.
C’est, en définitive, un beau spécimen humain, taillé grossièrement, mais dans une matière riche et restée indemne de tout mélange.
Son habillement est d’une extrême simplicité.
Celui de l’hommé ne comporte généralement qu’une ceinture de cuir ou de perles supportant un court tablier de cuir ou de cotonnade, plus ou moins ornementé de coquillages, ou un lambeau d’étoffe qu’on se passe entre les cuisses. Les hommes faits suspendent à leurs épaules une peau de bouc ou de mouton. Les jeunes gens se contentent parfois d’une simple ficelle autour de la taille.
La femme porte une ceinture de lianes. Elle l'agré-
mente, devant et derrière, d’un rameau de feuillage vert qu’elle ne manque pas de renouveler lorsqu'elle se rend au marché ou à la danse.
Les enfants sont généralement nus.
La beauté de la coiffure, la perfection des tatouages, la valeur et la multiplicité des ornements sont des signes flatteurs de richesse et de bon goût.
Les femmes et les enfants, pourtant, portent les cheveux ras, tandis que l’homme arbore diverses formes de coiffure, où la graisse de karité joue un grand rôle. Dans certaines régions, la mode consiste pour lui à diviser sa chevelure en mèches munies à leur extrémité d’un coquillage et tombant jusqu'aux épaules; les jeunes gens appré- -cient la mèche frontale, soigneusement vernissée, qui pointe vers l’avant. Beaucoup portent leurs cheveux uniformément courts. En période de deuil, on doit les laisser pousser librement.
Le chapeau est un objet superflu qu’on porte par coquetterie. C’est tantôt une simple calebasse qu’on peut orner de plumes, et qu’on blanchit pour certaines cérémonies; tantôt une sorte de canotier de forme fantaisiste, tressé en lianes fines.
L'Européen dénomme improprement : tatouages, les incisions dont les Lobi s'agrémentent l’épiderme. Il est vrai qu’on y dépose parfois le suc de certains végétaux, mais c’est pour provoquer une boursouflure, et non une modification dans la couleur de la peau. Le Lobi ne porte qu’un seul genre d’incisions faciales : trois petites coupures partant en éventail du coin de chaque œil. C’est là une indication de race, et non un ornement. Sur les deltoïdes ou sur le thorax, au contraire, l'opérateur donne libre cours à sa fantaisie.
Il est de bon goût de se limer les incisives en pointe.
Les bijoux fabriqués dans le pays sont de cuivre, de fer ou d'ivoire. Ce sont des bracelets de poignet ou de cheville, des pendentifs affectant parfois la forme d’animaux, ou de très petites boucles d’oreilles, dont on porte toujours plusieurs. Une tige de fer de forme particulière, fixée au mollet, a la propriété magique de garantir des morsures de serpent. Les femmes s’introduisent dans la lèvre supérieure une épine ou un petit cylindre de quartz. C’est l'étranger, le Mossi surtout, qui fabrique les boucles d’oreilles d’or et les bracelets de: pierre qu’on commence à rencontrer. Mentionnons enfin les clochettes de cuivre dont s’affublent parfois les adultes, et dont on embarrasse les petits enfants, dans le but d’éloigner les mauvais esprits.
L’armement consiste en un arc court, de bois dur, au quel une liane de rotin tient lieu de corde. Le forgeron fabrique des pointes de flèche, munies de barbes. Elles sont empoisonnées au strophantus, montées sur des baguettes de roseau non empennées, et placées dans un carquois de peau. Un grelot de bois, fixé à l’arc, accompagne chaque détente d’un claquement sec. Un long clou de fer attaché au carquois permet au porteur d’extirper les épines qui peuvent pénétrer dans la plante de ses pieds. Un couteau de fer, dans une gaine de cuir, pend à sa ceinture et lui bat les cuisses. I1 ajoute à cet équipement une corne ou un sifflet de bois. Une peau de bouc ou de chat sauvage convenablement recousue contient ses gri-gris et ses cauris, coquillages servant de monnaie. Il est dans la région quelques fusils à pierre, qui viennent probablement des colonies britanniques. Leur détention étant interdite, ceux qui en possèdent les cachent soi-. gneusement.
Matériellement, la société 1obi en est au stade de l’économie domestique : chaque maison est une ferme, où il
est pourvu à la presque totalité des besoins de la famille, par une rigoureuse et invariable division du travail.
Les hommes défrichent sommairement et remuent à la houe, sur une faible profondeur, les champs que les femmes ensemencent. Ils les débarrassent, plusieurs fois au cours de la saison, des mauvaises herbes qui foisonnent après chaque orage. La récolte est opérée en commun par les habitants de plusieurs maisons, qui se prêtent leur concours, à charge de revanche. En cette occasion, les femmes préparent pour les travailleurs de grandes quantités de bière de mil. Les épis sont abattus par les hommes. Les femmes assurent leur transport jusqu'aux greniers du maître du champ qui leur alloue une petite part de la récolte ; cette part, nous le verrons dans l’étude des biens, appartient en propre à la femme qui l’a gagnée. |
Le gros œuvre des travaux de construction est du ressort des hommes qui rassemblent les matériaux nécessaires à l'édification des maisons et se chargent de la maçonnerie et de la charpente, tandis que les femmes dament les terrasses et crépissent les murailles. Is se réservent l’honneur et le plaisir de la chasse, car la chasse est, comme la guerre, une occupation noble.
La femme assure tous les transports. Elle a la charge des travaux du ménage, et fait elle-même, aidée des fillettes, les provisions d’eau et de bois.
Les petits garçons gardent le bétail tons et chèvres — auquel il n’est donné ni fourrage ni soins particuliers.
La cuisine est faite par les femmes. La farine de mil est à la base de l'alimentation. On en fait une bouillie épaisse qui est servie en petites galettes et accompagnée d’une sauce fort épicée où peuvent entrer du soumbara 1, des arachides, des piments, du gombaut, des feuilles de baobab. Le maïs, en épis grillés ou en bouillies, les pois,
bœufs, mou-