Des clans aux empires, page
« Ils poursuivent leur route, guéris, en compagnie de « Kporo, et arrivent du côté de Taléra t. Notre ancêtre « y épousa la femme. Kporo lui dit alors en arrivant : « représente-moi devant ta porte avec de l'argile, et « sculpte une femme à ma taille. En m’honorant ainsi, « vous obtiendrez des enfants, des récoltes. Si quel- « qu'un vous est hostile, vous mélangerez à l’eau que « boivent vos ennemis un peu de pus variolique, que « vous aurez conservé, près de mon effigie, roulé en « boule avec de l’argile. Vous me ferez en outre le sacri- « fice d’un poulet. Ainsi périront vos adversaires. »
Kporo a encore d’autres attributions. En effet, dit Arkaté Yen, « des morceaux de bois sont plantés autour « de sa statue. Lorsqu'on voyage au loin, un de ces «< morceaux de bois, porté sur soi, garantit de tout ennui. « Jeté sur un ennemi, ou dans sa maison, il en causera « Ja perte, sauf compensation et offre d’un sacrifice à « Kporo. »
Pour les Yen, Kporo est le plus puissant des génies; ses attributions sont nombreuses, maïs particulières au clan. Il en apparaît bien comme l'esprit tutélaire, soit lorsqu’il se préoccupe de faire obtenir une postérité aux membres du clan, soit lorsqu’il vient à leur aide contre leurs ennemis. Il nous a semblé toutefois que les Yen mettent au-dessus de lui le dieu-Ciel, puissance créatrice du monde, et la Terre, déesse de la fécondité.
Arkaté Ven donne des renseignements fort intéressants, au point de vue de l’exogamie, sur la descendance du fondateur : « Le premier Ven et son épouse, Ven « Deker, eurent des enfants très nombreux. Le premier « reste un Yen pur. Le second prend Île nom de sa « mère : Yen Deker. Grâce à ce stratagème, les enfants « du père purent épouser ceux de la mère, sans consé-
1. Ce mot est birifor, car les Birifor ont succédé aux Lobi dans cet emplacement. Il signifie d’ailleurs : venez me remplacer !
« quence funeste, car, aujourd’hui encore, il ne faut pas « mélanger Yen et Yen. » Sans nous attacher à l’hypothèse du mariage entre enfants de même sang, notons que notre narrateur conclut à l'impossibilité en principe de l’endogamie.
Le clan des Palé a une origine analogue. Nous voyons apparaître dans le récit de Diorfouté Palé, chef des Lobi de Gaoua, l'animal tabou, que les membres du clan ne . peuvent manger : « Le premier Palé vint de la direction « de Lorha 1 où il habitait alors. J’ignore son nom. Son « fils fut Kilényé, qui engendra Badoko, qui engendra « Sako. Sako est mon père.
« Le premier Palé passa la Volta à la recherche de « nouvelles terres. Une femme l’accompagnait. La rivière « étant grosse, il était embarrassé pour traverser, lors- « qu’il vit qu’une chatte et ses petits effectuaient sans « encombre le voyage sur un grand morceau d’écorce. « Mon ancêtre creusa aussitôt une pirogue dans le tronc « d’un jeune arbre, et passa ainsi.
« Arrivé sur la rive, il marcha vers l’est et en quel- « ques heures de marche parvint à l'emplacement actuel « Comon ?. Trouvant le sol fertile, il s’y fixa et eut de « nombreux enfants. Pour qu’ils pussent se multiplier « par des mariages entre eux, il lès sépara en Palé purs, « et en Palé Deker (« descendants de l’épouse captive »).
« Dans la suite, les Palé abandonnèrent Comon aux « Birifor et se répandirent dans l’ouest.
« Notre fétiche de clan est le petit singe noir, que nous « ne pouvons manger. I] fut ainsi révélé à mon ancê- « tre : un jour qu’il allait aux champs, il aperçut le singe « noir et se disposait à le tuer. Celui-ci soudain parla « ne me tue pas, dit-il, mais suis-moi dans la forêt. — Le
1. Chef-lieu d'un district occidental des Northern Territoires de 1a Gold Goast, situé à l’est de la région lobi.
2, Village situé actuellement au pied de la montagne Bap, à dix kilomètres environ à l’ouest de la Volta.
« premier Palé, surpris, le suivit aussitôt. Arrivé dans « une forêt, le singe lui montra certains cailloux : pour « avoir des enfants, dit le singe, dis ton désir en frap- « pant ces cailloux l’un contre l’autre, et promets un « sacrifice s’ils t’exaucent. Tu feras de même pour avoir « de bonnes récoltes, des pluies, et tout ce que tu dési- « TeTAS. »
« Ayant été exaucé, notre ancêtre dit à ses parents de « ne plus jamais chasser le singe noir et de ne pas le « manger. » |
Nous rapporterons sommairement l’histoire du clan Kambou, le plus nombreux de tous, car elle paraît élargir le groupe initial, constitutif du clan, ou alors en reculer la création à une époque bien antérieure à celle qui vit la naissance des clans Ven et Palé. Tantolombi Kambou, notable de Gaoua, nous a ainsi documenté :
-« Le premier Kambou vint de l’est. Il a franchi la « Volta. Si je descendais directement de lui, il serait « mon trisaïeul. Mais j’appartiens à une branche laté- « rale.
« Il avait sa femme avec lui, et fut plus tard rejoint « par un autre Kambou, également marié. Mais celui- « ci était un Kambou Sounoufou. Les Kambou étant « extrêmement nombreux aujourd’hui, je pense que d’au. « tres Kambou, vers la même époque, alléchés par les « terres nouvelles, ont aussi franchi la Volta.
« Nous croyons qu'avant leur apparition à l’ouest de « la Voita, les Lobi ont été installés en Gold Coast. II « n’y reste plus de Lobi maintenant; mais, parmi les « Birifor de la Gold Coast, beaucoup portent Kambou « comme nom de clan. Cela doit tenir à des mélanges « anciens. »
Le récit de Tantolombi Kambou est particulièrement intéressant, car on peut en tirer des hypothèses capables, sinon d’éclairer, au moins de bien montrer la difficulté de traiter avec certitude de l’origine des clans lobi. En effet 077 |
1° Le narrateur déclare qu’il ne descend pas du fondateur du clan. On peut donc douter que tous les membres du clan aient la même origine;
2° Le premier Kambou a été rejoint par un Kambou Sounoufou, qui aurait concouru à la création du clan. Ne serait-ce pas plutôt à sa transplantation ?
3° Ces deux Kambou, Kambou pur et Kambou Sounoufou, s’appelaient-ils Kambou avant le passage de la Volta? Evidemment, puisqu'il reste des Kambou chez les Birifor de Gold Coast. Ont-ils la même origine que ceux-ci? C’est probable, mais alors il faut admettre que ‘le clan est très ancien.
Que conclure? Qu'en général, les indigènes pourtant choisis que nous avons interrogés sur leurs origines se soucient assez peu du passé, et qu’ils manquent totalement d’exactitude dans l'esprit. Tantolombi Kambou, probablement plus imaginatif ou plus curieux, nous fait comprendre que les clans existaient avant le passage de la Volta par les Lobi. Raisonnablement, on doit admettre qu’ils lui sont très antérieurs 1.
Il reste qu’on peut tenir pour assuré que les membres du clan sont gens de même origine, ce qui permettra de saisir le bien-fondé des lois du clan, dont un totémisme mitigé reste le caractère essentiel.
# Les
1. I1 ne paraît pas possible de déterminer l’époque, même approximative, de la naissance des clans. Tout au plus peut-on faire l'hypothèse qu’une confusion s’est produite dans l'esprit indigène, qui ignore Ja chronologie, entre ‘un passage d'eau — rivière ou mer ? — particulièrement pénible et ancien, et la traversée relativement facile et récente de la Volta; et qu’'ainsi c’est sans doute de l’époque réelle de l'épisode fameux que datent la majorité des légendes et des divinités de clan.
Parmi les lois des clans primitifs figurent en généraf deux règles importantes :
1° Interdiction de se marier dans l’intérieur du clan (endogamie);
2° Interdiction de se faire la guerre et de s’entretuer dans l’intérieur du clan, où la solidarité est de règle.
Trouve-t-on ces lois dans le clan lobi?
Dans un ouvrage qui paraîtra prochainement Î, M. Labouret pose le principe qu’il n’y a aucune règle précise au mariage chez les Lobi. Il cite des cas d'union entre parents de clan. Il montre d’autre part, par des exemples, qu’il n’y a pas toujours solidarité entre membres du même clan, auxquels il arrive fort bien de se battre et de s’entretuer.
II nous a semblé que ces faits n’infirmaient pas a priori l'existence de règles qui sont simplement négligées parfois en pratique. En pays civilisé, les lois ne sont pas toujours observées; c’est pour cela qu’on a créé une justice. En ce qui concerne le mariage lobi, il semble bien que l’endogamie est réprouvée, comme contraire aux lois de clan. La divinité qui protège le clan ne peut tolérer ce qui est contraire à sa prospérité et à son extension. Aussi l’endogamie a-t-elle dû être interdite dès le début, pour rendre impossibles les mariages entre trop proches parents. C’est évidemment pour cette raison qu’a été imaginée la fiction de séparation des enfants de l’ancêtre en descendants purs et en descendants de la femme captive?. Par la suite, on a dû admettre le mariage entre descendants du même ancêtre, en raison de l’extension considérable prise par le clan. Voici, d’après certains indigènes, comment on opère pour tourner la loi de clan : « Les jeunes gens qui enfreignent la règle mécontentent beaucoup leurs familles, mais on peut s’ar-