CHAPITRE II
Les Droits de chasse et de pêche
Nature divine des monopoles de chasse et de pêche. — Territoires où ils Sont exercés. — Chefs de chasse et chefs de pêche. — Redevances rituelles.
Les droits de chasse et de pêche sont des droits immo- “biliers dont jouit la collectivité et dont peuvent user des individus ou des groupes d'individus appartenant à la collectivité.
Ces droits sont une concession des puissances surnaturelles, habitantes du sol, et en définitive de la Terre féconde et nourricière à laquelle ces puissances sont soumises.
Dans son étude de « La chasse et la pêche dans leurs rapports avec les croyances religieuses barmi les populations du Lobi », M. Labouret montre à quels indices on peut reconnaître le caractère divin des droits de pêche et de chasse.
Les Lobi n’ont pas connu la vie pastorale, Ce sont d'anciens chasseurs et pêcheurs nomades, sédentarisés
depuis peu 1. Aussi n'est-il pas étonnant de trouver l’influence incessante des dieux dans des manifestations qui faisaient autrefois le fond de leur existence. C’est ainsi que la fabrication des flèches empoisonnées, arme par excellence des Lobi, est une opération mystique : « La préparation du poison, dit M. Labouret, est un acte magico-religieux qui ne peut être accompli dans chaque foyer que par le prêtre domestique, le chef de famille, qui connaît le secret des mélanges, les prières à adresser à la Terre et aux puissances protectrices pour que les armes traitées deviennent mortellement dangereuses 1. » Et plus loin : « Le poison se compose de deux catégories d’éléments, les uns médicaux ou chimiques, les autres essentiellement magiques. Parmi les premiers on peut ranger les graines de strophantus... Parmi les autres, il faut compter la racine d’Afzelia africana et la rosée. La rosée qui entre dans la composition du poison est une émanation directe de la Terre ?. »
La chasse est précédée d’un sacrifice propitiatoire qui est opéré par le chef de la chasse de la région, s’il s’agit d’une battue, et par l'individu, s’il s’agit de chasser isolément. Quand le sacrifice est refusé par les dieux, ce qu’on reconnaît à ce que la victime n’expire pas sur le dos, il est prudent d’ajourner l’expédition.
Le sacrificateur, chef de chasse, l'individu qui chasse isolément doivent garder la chasteté pendant la durée de la chasse, sous peine de s’attirer le courroux de la Terre, ï
La pêche est précédée d’une offrande aux dieux de la rivière. Pendant sa durée, tous les pêcheurs doivent rester chastes.
1. La chasse et la péche dans leurs rapports avec les croyances religieuses parmi les populations du Lobi, page 248. 2. Ibidem, page 244.
Les animaux, qui sont les enfants des puissances de la Colline, de la Forêt, de la Rivière, ont une âme, ou plus exactement un double. C'est pourquoi le chasseur qui a immolé une ou plusieurs pièces observe ensuite des rites de purification qui ont pour effet de le soustraire à la vengeance des doubles de ses victimes.
Le caractère divin des droits de chasse et de pêche est donc démontré. Ces droits ne s’acquièrent et ne se conservent que par la condescendance des dieux. Ils appartiennent comme la terre aux membres d’une collectivité déterminée, et, comme la terre, ont des limites territoriales. Ce sont, en somme, des monopoles, qu’on peut abandonner, ou qu’on peut céder à titre gratuit, moyennant une offrande rituelle, mais qu’on ne peut transmettre à titre onéreux.
La collectivité jouit du monopole de chasse dans ies limites du territoires de chasse qu’elle exploite. Il peut arriver qu'après entente, et lors des battues annuelles, plusieurs collectivités chassent en commun sur l’ensemble de leurs territoires.
L’isolé opère sur le territoire de la collectivité dont il ressort. Il peut chasser dans les limites des groupepements voisins, mais d’accord avec eux, et après offre d’un sacrifice à leurs dieux.
La pêche, que l’on pratique moins souvent que la chasse, a gardé des formes plus compliquées. « Elle a lieu, dit M. Labouret, dans des zones particulières exploitées ‘par des associations privées. Le chef de Terre exerce, il est vrai, sur l’ensemble, une autorité cultuelle éminente; mais il n’a de droit réel que sur les parties
a 158 —— de cours d’eau à proximité immédiate de son village. Le reste est partagé entre quelques chefs de famille qui se réservent des zones de pêche dans le lit des affluents et sous-affluents de la Volta. »
Il y a des marigots tabous que personne ne songerait à exploiter. L’interdiction peut résulter d’une première pêche malheureuse ou marquée par un accident, qu’on interprète comme une marque de courroux de la divinité; et l’on croit que la violation de l’interdit causerait le desséchement de la rivière ?.
Quelques renseignements, donnés par Dyopar Kambou, chef du canton de Iolonioro, font suffisamment apparaître le vrai caractère des redevances fournies par les chasseurs au chef de la chasse :
« Bohina est le chef de la chasse pour la région d’Iolonioro, parce que c’est lui qui officie auprès de Hatel, fétiche de la chasse, Hatel se trouve dans la maison de Bohina, qui l’emmène à la chasse dans une calebasse. Grâce à Bohina, nous avons des chasses fructueuses, car il rencontre en brousse des génies qui le: renseignent sur les points où se trouve le gibier.
» En qualité de chef de la chasse, Bohina touche l’épaule gauche de tous les quadrupèdes tués; mais il