Plus tard, rétablissement de mon père
— Mes premiers joujoux me furent donnés par l'excellent comédien Régnier, alors dans toute la fleur de la jeunesse, et qui jouait les premiers comiques au grand théâtre de la place Gras Uni
Aussitôt que j'ai eu l'âge littéraire, je me suis enquis avec
passa aux' mains de Planson, un type»
long, efflanqué, noir, qui devint conseiller municipal. Le salon de lecture prit alors une certaine couleur politique.
curiosité de la période révolutionnaire à Nantes. Pourquoi ?
Je n'en sais rien. Les enfants vont toujours aux énormités.
Un Jour /interrogeai ma grand'mère sur Carrier, l'homme effroyable. Ma grand'mère avait porté la cocarde au bonnet, comme toutes les femmes d'alors, et elle aimait à rappeler que cela lui allait fort bien.
— Tu as vu quelquefois Carrier, grand'mère ?
— Si j'ai vu monsieur C«rrier ? Je le crois bien ! C'était un fort bel homme ; il me saluait toujours lorsqu'il me rencontrait.
Mon grand-père , lui y qui avait été maître de poste, parlent plus irrévérencieusement de r homme des noyades. Il lui gardait une dent ; voici à quelle occasion .
Une après-dinéej mon grandpère menait boire quelques-uns
de ses chevaux à la Loire. Un individw se trouvait sur le passaffe qui conduisait à la berge.
— VeuX'tu te ranger? lui cria, mon grand-père.
U individu y qui était Carrier ^ ne parut pas avoir entendu^ car il ne se dérangea pas.
Mon grand-père n était pas patient.
— Attends ! attends ! je vais te faire bouger! dit-il en descendant de ses chevaux .
A M. PAUL EUDEL XXIII
Et se dirigeant vers le quidam, il lui détacha un grand coup de fouet à travers les Jambes.
Carrier sauta, en poussant un Juron. Quelques personnes gui le connaissaient accoururent vers lui.
— Empoignez-moi cet animal ! dit-il en désignant le maître de poste.
L'ordre fut immédiatement exécuté.
XXIV LETTUE
On emmena mon grand-père à la prison du Bouffay.
Vous le voyez déjà guillotiné !
Non. Il en fut quitte pour quinze jours de cachot.
N'importe, il ne cessa, pendant toute sa vie, de se plaindre amèrement et de maugréer-contre V infâme Carrier.
C'est ce Nantes-là, le vieux Nantes, que votre petit livre m' a rappelé, mon cher compatriote; le Nantes populaire des ponts,
du Pilori^ de la rue du Petit- BacchuSy du Bois-Tortu^ du Pas-Périlleux, de la Casserie; le Nantes des maisons disparues, de la maison des Enfants- Nantais [Donatie^i et Rogatien)^ du MarchiXy de l* Arche-Sèche, de la Tour de Sauvetout^ des Hauts-Pavés, de Saint-Similien, de la rue Moquechien, du quartier du Roi-Baco ; le Nantes plus pittoresque qu'on ne s'en doute, et qui parle encore journelle-
ment la langue de votre diction-naire.
Vous avez fait œuvre pie en recueillant, de Barbin à Trente^ moult, de la Ville-en-Bois à JRichebowfff du quai Moncousu au Port-Communeau, à la petite Hollande et partout, aux Salorges, à la place Bretagne et à la place Viarmes, des Dervalières aux Douves Saint-Nicolas, en recueillant, dis-je, ces humbles vocables, sans famille, sans
A M. PAUL BUDEL XXVU
étymologiey enfants perdus de la parole et de la tradition^ et qui, sans vous, auraient fini par s'en aller insensiblement au grand égout de Voubli.
Grâce à vous, et en dépit des splendides maisons neuves dont notre ville natale s'embellit chaque jour^ il deviendra possible de reconstituer V histoire de Nantes intime, et même d'y ajouter quelques types de la rue, comme ceux des deux sœurs