après Jésus-Christ
Notre attention a été éveillée par cette circonstance, que plusieurs des événements les plus considérables et les plus décisifs de l'histoire se trouvent placés à une égale distance les uns des autres. 11 y a trois siècles entre la Réforme et la Révolution française, et il n'y a que trois siècles entre la Réforme et l'époque où, avec Innocent III, la puissance papale semblait toucher à son apogée. On trouve des périodes de même étendue, lorsque, dans l'antiquité on va d'Alexandre à Auguste, et d'Auguste à Constantin. Or, c'est avec ce dernier qu'une nouvelle ère commence dans l'histoire, qu'un nouveau principe commence à régner dans le monde civilisé. Ce principe subjugue jusqu'aux barbares qui envahirent l'empire romain, il transforme la société, il est, jusque vers 1200, la force vive d|e l'histgire; mais k partir
de ce moment, son mouvement ascensionnel est arrêté. L'idéal du vrai s'affirme en face de l'idéal du bien et entre avec ce dernier en un conflit plus apparent que réel ; le vrai après tout n'est-il pas le meilleur bien ? C'est ce principe qui doit triompher, après une lutte de 600 ans. De 300 à 1800, quinze siècles se sont écoulés ; ils comprennent, dans leur vaste cycle, la phase de l'idéal du bien qu'on pourrait appeler aussi la phase chrétienne. Ce cycle contient cinq périodes de 300 ans chacune.
La première va de Constantin à Mahomet. C'est l'écroulement du grand empire romain qui permet aux Teutons du Nord et aux Arabes du Sud de pénétrer à travers les barrières ouvertes, pour occuper le théâtre des grandeurs grecques et latines évanouies. Sur les débris effondrés, se dresse, dans rOrient,une religion rivale; à Rome, un empereur spirituel dont l'influence va grandissant. En effet, c'est en 600 que le premier des grands Grégoire illustre le trône papal.
Au commencement de la période qui s'étend de 900 à 1200, ce trône est déjà le second de la chrétienté de l'Occident, à peine inférieur à celui du li Kaiser » allemand. En même temps, on voit, au milieu de la confusion universelle, la féodalité jeter les bases d'un ordre nouveau. Enfin, vers 1200, la théocratie «catholique », créée à l'image de celle qui jadis avait régné à Jérusalem, semblait fondée pour tous les temps ; les empereurs avaient vainement essayé de la soumettre.
Cependant, il suffit de trois siècles pour ruiner son prestige, amener la défection de la moitié de l'Europe et préparer l'ère de la liberté de croire et de penser. Et pourtant qui oserait dire aujourd'hui que cette liberté ne se concilie pas avec les principes de la religion de Jésus, qui oserait prétendre que la Réforme n'est pas un mouvement profondément chrétien?
Sans doute, la science aussi était devenue une puissance, la découverte de l'Amérique l'avait bien fait voir. Elle aida énergiquement à fonder la liberté politique à côté de la liberté des cultes et de celle de la recherche de la vérité. Trois cents m9 seulement séparent la Révolution française de la Réforme;
et l'on peut dire que cette révolution elle-même n'est que Vaccomplissement terrestre de promesses et d'idées que les docteurs du christianisme faisaient circuler dans les masses depuis les jours mêmes où leur religion avait pris naissance.
Chacune de ces cinq périodes est partagée en deux moitié» à peu près égales, par des faits qui expliquent le passé en le développant, comme ils annoncent l'avenir qu'ils préparent. En effet, cent cinquante ans après Constantin, c'en est fait de l'empire d'Occident. Les barbares s'installent peu à peu à Rome, mais c'est un pape qui sauve la capitale déchue des mains des Huns, en apaisant le courroux de leur roi Attila...
Cent cinquante ans après les temps de Mahomet et de Grégoire I"^, Pépin, le roi Franc, prend, à son tour, la papauté sous sa protection et établit avec elle des rapports qui seront, au moyen-àge, la grande préoccupation des peuples et qui formeront comme le pivot de l'histoire de cette époque éloi* gnée. L'empire oîi régnaient les successeurs de Pépin, prend peu de temps après, grâce au génie de Charlemagne, un essor admirable. C'était comme une seconde édition considérablement modifiée de l'empire romain, dont ce grand souverain se croyait être le restaurateur. Mais, après sa mort, les vassaux, « tombés rois de ses mains, » se rendirent peu à peu indépendants, et la papauté qui, au début recevait plus de lustre de la puissance impériale qu'elle ne lui en prêtait, se sentit de plus en plus portée au pouvoir suprême par la piété des peuples et le malheur des temps. Jamais l'Europe n'avait présenté un plus triste spectacle que vers l'an 1000 : la guerre, le pillage, les dévastations, l'oppression et la violence régnaient partout. On croyait le jour du jugement dernier venu. Dans de pareilles circonstances, le successeur de saint Pierre n'était plus seulement le protecteur des âmes fidèles et croyantes, il était réellement le dernier refuge de toutes les infortunes; de plus, il était le dispensateur des gr&ces du ciel. C'est vers le milieu du onzième siècle, en 1059, que la papauté s'affranchit de la tutelle des empereurs allemands; c'est quelques années plus tard qu'elle prétendit être leur }uge et maître. De grands papes comme Nicolas II,
Grégoire VII et Urbain II, en provoquant le mouvement épique des croisades, prirent réellement en main la direction de la chrétienté .
Mais à trois siècles de là, à une époque à peu près également distante de celle où Tautorité papale touchait au zénith (Innocent III, 1216) et de celle où Ton vit éclater la grande reforme religieuse, commencèrent à se montrer les signes avant-coureurs de l'esprit nouveau qui allait souffler en Europe. Les universités allemandes se fondent ; on y cultive surtout la théologie ; on y examine les droits du pape. L'Anglais Wiklef prend parti contre ce dernier ; nous sommes à la veille du terrible soulèvement des Hussites. On découvre la poudre à canon qui portera un coup fatal à la noblesse féodale dont la valeur personnelle avait fait le mérite et la force : la bravoure sera détrônée par la tactique. A la même époque, Fautorité des moines, détenteurs des manuscrits et copistes zélés, souffrit beaucoup de Tinvention de Timprimerie. Il n'y a pas jusqu'à l'usage de plus en plus en plus général des lettres de change qui, en mobilisant et en dénationalisant la fortune, n'aient préparé jusqu'à un certain point le cosmopolitisme des affaires et des libertés qui vient à sa suite.
Signalons enfin la dernière des médianes des temps modernes, celle qui coupe par le milieu la période qui s'étend de la Réforme à la Révolution française. Elle est marquée par deux événements qui complètent la première et annoncent la seconde : le traité de Westphalie et la chute des Stuarts. Par le premier un certain équilibre fut établi entre les grandes puissances de l'Europe ; les républiques de la Hollande et de la Suisse furent reconnues ; le libre exercice de leur culte fut accordé aux luthériens et aux calvinistes. Par le second événement, le gouvernement arbitraire des monarchies absolues fut frappé à mort; les droits politiques de la plupart des nations de confession protestante furent assurés; la liberté avait désormais des refuges dans l'ancien monde. / Nous venons de faire le dénombrement des cinq périodes
de trois cents ans et des dix étapes de cent cinquante ans ^ renfermées dans le cycle de quinze siècles qui répond au dé- J veloppement de la phase de Tldéal du Bien. Les six premiers de ces siècles en marquent la marche ascendante ; les six derniers laissent voir les germes et la croissance d'un nouveau principe ; la période trécentenaire du milieu, la troisième, celle qui s'étend de Tan neuf cent à l'an douze cent, nous en offire l'époque culminante. Conformément à une loi de la nature qui semble vouloir assigner une plus longue durée à la formation, à la croissance et au mouvement ascensionnel des organismes, qu'à leur déclin et à leur dissolution, la seconde partie de cette période, l'étape de 1050 à 1200, a encore un avantage sensible sur la première; car c'est cette seconde partie qui renferme les moments les plus glorieux de l'histoire de la curie de Rome et de la chrétienté catholique.
LE CYCLE DE l'iDÉAL DU BEAU DepaU 1200 avant Jésas-Christ jusqu'à 300 après Jésus-Christ
Voyons maintenant si la phase dans laquelle l'humanité a réalisé les t3rpes les les plus parfaits du beau, se déroule avec la même régularité , si elle renferme les cinq périodes \ que parcourt la phase de l'idéal du bien, si chacune de ces j périodes est coupée naturellement en deux grandes moitiés par des faits considérables qui, semblables à des phares, tout en reposant l'esprit, l'éclairent et font voir le chemin qui conduit d'un terme à l'autre.
On connaît le siècle d'Auguste ; il ne représente pas seulement la grandeur de Rome dans son apaisement, il nous offre aussi toutes les splendeurs de l'antiquité grecque et latine réunies en un immense faisceau. Il assiste inconscient à la naissance à peu près ignorée alors du christianisme. Et pourtant, entre le règne d'Auguste et celui de Constantin qui en ^ voit le triomphe éclatant, il n'y a que trois cents ans. Eh
bien, juste à moitié chemin entre les deux termes, nous rencontrons les temps fortunés des Antoni^/ Alors, le culte officiel et la nouvelle religion vivaient en paix ensemble. I^e paganisme semblait vouloir, pendant un moment, emprunter à cette dernière sa morale élevée, quelques-uns de ses principes et même quelque chose de sa foi ardente et mystique. On pouvait croire que soutenu par Tautorité de princes aimés, il pourrait se transformer, rallier à Rome vieillissante les fougueux sectaires venus de FOrient et assurer Téternité de Fempire. Eh bien, trois cents ans après Constantin, il n'y avait plus ni paganisme, ni empire, ni empereur, à Rome au moins. Le plus puissant personnage à Rome était Tévèque et les habitants de la ville étaient chrétiens avant d'être Romains.
Entre Alexandre et Auguste quelle sera la grande halte e l'histoire ? Alexandre, c'est le terme de la vie nationale des Grecs; c'est le génie hellénique qui, pour ainsi dire, monte en graine. Il s'agit de vaincre le monde, de le gréciser en l'exploitante Mais la Grèce ne mérite plus de régner qu'en Orient. Lorsque Pyrrhus l'Épirote, le descendant des Éacides voulut imposer aux enfants d'Italie le régime que les diadoques avaient fait prévaloir en Syrie, en Egypte et jusque sur les bords de l'Indus, la phalange macédonienne se brisa contre la bravoure des légions romaines. C'est Rome qui, à dater de ce jour, devient la grande puissance historique. Elle repoussera les dernières invasions des Gaulois, elle triomphera de Carthage sa rivale, dans deux guerres sanglantes et périlleuses et, se retournant alors contreia Macédoine et la Grèce ellesmêmes qui s'étaient montrées supérieures aux Asiatiques, elle les obligera de reconnaître la supériorité de son génie administratif et de ses institutions militaires. A partir de 146 (prise de Carthage et de Corinthe), Rome était maltresse du monde européen; sa fortune (tux^) avait vaincu celle des autres nations. Il ne lui resta plus qu'à se civiliser au contact de la Grèce et de TOrient policés, et à mettre un peu de régularité, d'harmonie et aussi de justice dans l'ordonnance de ce vaste empire qui n'était pas organisé. Pour cela, il ne fal-
lait pas moins de cent cinquante ans, comme il n'en avait pas fallu davantage pour faire une simple province romaine de cette Macédoine qui, avec Philippe, avait soumis la Grèce et, avec Alexandre, avait illustré le nom grec lui-même, en effaçant par des victoires sans exemple toutes les gloires antérieures de rhistoire.
Tout le développement de la littérature classique de la Grfece libre et indépendante se déroule dans les six siècles qui ont, pour point de départ, Tépoque homérique et, pour terme final, Ménandre, Démosthène et. Arîstote, (de 900 à 300) H C'était une radieuse aurore que Téclat jeté par les aèdes ioniens sur l'Europe qui s'éveillait. Us célébraient les hauts faits d'un âge héroïque et légendaire, accomplis par des rois au pouvoir patriarcal, hauts faits auxquels les dieux eux-mêmes avaient pris une part active. Personne ne contestera le caractère profondément original de ces chants merveilleux; mais il est également certain, aujourd'hui, que leurs auteurs n'étaient pas étrangers à la culture musicale des petits peuples de l'Asie Mineure, Lydiens, Phrygiens et Cariens. D'ailleurs, si, à partir du dixième siècle, la poésie grecque se place au premier rang, il ne faut pas dédaigner celle d'autres peuples plus anciens. Depuis longtemps une littérature sui generis, nullement méprisable^ florissait en Egypte, pays dont la capitale grandiose, Thèbes « aux cent portes », était fort bien connue aux contemporains d'Homère et dont la puissance, d'ailleurs, venait d'êtrerelevéeparle Pharaon Sesonchis (960). Depuis longtemps, les poètes d'Assur et d'Israël avaient fait entendre leurs accents; une partie des psaumes était composée et la voix des prophètes allait retentir, sinistre et menaçante, au milieu d'un peuple oublieux de ses devoirs.
Vers 600, nous rencontrons l'âge des sept sages et de la poésie gnomique, les grands législateurs d'Athènes et de Sparte, Solon et Gheilon. Ces législateurs sont, on ne l'ignore pas, surtout des réformateurs; leur réforme, il importe de l'ajouter, a un certain caractère religieux. Nous en citerons comme preuves non seulement la vie et les actes d'un Épiménide, mais surtout, la doctrine et le célèbre institut do
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Pythagore. On connaît les relations que ce dernier entretenait avec rOrient, les connaissances qu'il y avait puisées, et nous ne serions pas étonné qu'il eût subi, indirectement peut-être, l'influence du grand mouvement qui semble avoir sillonné alors l'Asie dans toute sa longueur, depuis les bords de l'océan Pacifique, jusqu'aux rives du Bosphore. Pythagore, Solon etEpiménide étaient contemporains, ou peu s'en faut, de Confucius et de Bouddha Gautama. La réforme du mosaïsme, introduite dans le petit royaume de Juda par le roi Josias, et consacrée par le Deutéronome, date de l'an 621.
Entre Homère et Solon, et un peu avant le milieu du vin* siècle, on rencontre des faits qui ont Jeur importance, non seulement pour l'histoire de la Grèce, mais aussi pour l'histoire générale : l'établissement des jeux olympiques et, à leur suite, celui d'une chronologie sérieuse pour une époque aussi éloignée et aussi obscure, celle des Olympiades. Cette institution fut comme la sanction de la conquête dorienne, acceptée désormais de tous les Grecs. Au lieu de s'appeler, comme autrefois Achéens^ Danaoi^ Ioniens^ Eoliens^ etc., ils se désignèrent désormais sous le nom générique à' Hellènes. Ce changement coïncida avec l'avènement de l'aristocratie au pouvoir, et avec les débuts de la muse lyrique se substituant aux longs récits des rhapsodes ; il coïncida aussi avec les premières tentatives des Grecs de coloniser l'Italie méridionale et la Sicile (Cumes vers 800, Syracuse en 738, Mégare en 725, Sybaris en 720). Rome, comme tout le monde sait, fut fondée en 752 par une population dont il est difficile de préciser d'une manière exacte la nationalité primitive.
Depuis 600, l'influence du peuple gouverné dans un grand nombre de cantons et de cités par d'habiles tyrans, devint de plus en plus prépondérante en Grèce. Mais ce ne fut qu'à Athènes, régénérée par les lois de Solon, que cette influence aboutit à d'heureux résultats. Après avoir expulsé les Pisistratides, cette cité se montra supérieure par les armes à ses voisins de Béotie et de l'Eubée ; elle ne craignit pas d'être impliquée dans la guerre médique. Placée constamment au poste du péril, elle montra, avec un courage héroïque, une
admirable abnégation, et elle se couvrit d'une gloire immortelle. Elle poursuivit, même après la victoire, la lutte contre Tennemi héréditaire, et, pour se montrer tout à fait digne de rhégémonie que les Hellènes lui avaient déférée, elle couvrit, conseillée et dirigée par Périclës, ses places et ses rues d'une série de monuments, éternels modèles de bon goût, œuvres des premiers architectes, statuaires et peintres du siècle. C'est le fameux siècle de Péri clés, le grand siècle de l'antiquité classique, le siècle des Hérodote, des Eschyle, des Sophocle, des Thucydide, c'est l'apogée du génie grec, ce point suprême de Tart humain, où culmina l'idéal du beau (450).
Il faut certainement remonter plus haut qu'Homère pour découvrir les débuts de cet idéal dans l'histoire de l'esprit humain. Toutes les formes de l'art avaient, depuis longtemps, des modèles dans l'Egypte, dans la Chine, à Babel etàNinive. Ceci est vrai, notamment des arts plastiques qui ont pris, dans la Grèce, un élan si tardif. Dès avant l'an 1000, la muse sacrée d'Israël avait fait entendre ses accents les plus pénétrants. Nous avons dit, tout à l'heure, que, dans le domaine de la musique aussi, les Grecs avaient été à l'école de leurs voisins d'Asie, Lydiens et Phrygiens. C'est, en effet, vers 1300 que la partie méridionale de la presqu'île du Balkan commence à sortir lentement de la pénombre où, jusqu'alors, elle était restée plongée. Talonnés et serrés de près par Israël qui venait d'envahk la Palestine (passage de la mér Rouge vers 1316), les Phéniciens se répandirent sur les îlots de la mer Egée et sur les côtes de la presqu'île, pour y fonder des colonies et y semer leurs factoreries. Ils s'avancèrent, en un siède et demi, jusqu'aux colonnes d'Hercule. — Utique, sur la côte nord de l'Afrique, et Cadix (probablement la plus ancienne ville de l'Europe) leur doivent leur origine; elles datent de 1100. Selon les données un peu vagues que nous avons pu recueillir et grouper, le xm** siècle avant notre ère paraît avoir été un siècle fort troublé. Depuis l'antique cité de Bactres, où régnent les Kavaniens, jusqu'à l'Hellespont, tout s'agite et tout s'ébranle. Vers 12S0 (d'après M. Duncker,)
Zerdusht proclame sa doctrine sî différente de celle des Védas, quoique toutes les deux dérivent de la même source et aient été probablement identiques à Torigine. Vers 1250 aussi, Ninus renverse l'empire de Babel et le remplace par celui d'Assur. Vers 1220, nous voyons apparaître chez les Lydiens la dynastie des Sandonides. C'est un peu plus bas qu'il faut placer les premières expéditions des Grecs dans la mer Egée et dans la mer Noire (le vaisseau Argo?), plus bas encore, (probablement vers 1100) le légendaire siège de Troie. Le souvenir des dangers courus, des hauts faits accomplis, inspirèrent les premiers bardes de la muse épique, dont, malheureusement, nous ne possédons plus les débuts. Avant d'en arriver au degré de perfection qu'elle atteignit avec Homère, elle avait dû passer par bien des phases. Les Grecs avaient conservé la tradition de l'existence de bien des chants plus anciens que ceux de Flliade et de l'Odyssée, perdus depuis. Pourtant, par le fond comme par la forme, ils ont dû leur ressembler beaucoup. On y trouverait sans doute les mêmes légendes communes à toute la race, les mêmes idées religieuses,lemêmelangage, et notamment le même rythme. La grande différence a dû se trouver dans le talent des poètes : Homère a fait oublier les œuvres et jusqu'au nom de ses prédécesseurs, comme le génie de Shakespeare a fait pâlir la pléiade d'émulés qui lui faisaient cortège. Leurs noms ont été conservés ; en sont-ils plus heureux et plus glorieux?
Quand bien même il serait vrai que les Grecs tiennent les éléments de tous les arts des nations étrangères et qu'ils n'auraient fait que les perfectionner, il faudrait faire une exception pour leur poésie héroïque. Elle leur appartient bien en propre. Son apparition dans le monde fait époque dans l'histoire de l'esprit humain. Elle a dû se former vers 1200 pour produire, trois siècles après, des créations si supérieures à toutes celles des autres nations de l'antiquité. Elle a pu voir son développement interrompu par les troubles qui éclatèrent vers 1050 dans la Grèce, ébranlèrent le trône des Pélopides et amenèrent un peu avant l'an 1000 l'invasion des Doriens.
La phase de Tidéal du beau, s'étendant de 1200 avant Jésus-Christ jusqu'à 300 après Jésus-Christ, embrasse par conséquent, exactement comme celle de Tidéal du bien, quinze siècles qui se subdivisent en cinq périodes et dix étapes. La troisième période , celle du milieu, marque Tépoque culminante du cycle entier.
A partir de la guerre du Péioponèse, la puissance politique de la Grèce décroit sensiblement, mais la fécondité de son génie littéraire et artistique ne faiblit pas avant Alexandre ; elle survit à Tindépendance de la nation, et enfante encore, sous la domination romaine, jusqu'au ii® et au m® siècle après Jésus-Christ, les œuvres les plus remarquables (par exemple celles de Plutarque, de Lucien, etc.). Mais déjà depuis Platoti, faut-il dire le cœur ou l'esprit de l'homme? tourmenté par une vague inquiétude, est à la recherche d'un autre idéal, celui du bien, et il ne se satisfera que lorsqu'il reconnaîtra, sept cents ans plus tard, l'objet de sonplus ardent désir dans une religion ancienne, il est vrai, mais renouvelée, spiritualisée et accommodée aux besoins du jour, moins encore par le Nazaréen que par ses dévoués et enthousiastes disciples.
LES CYCLES DES TEMPS PRIMITIFS ( Phase de TOrdre dans la Force. )
4200 à 1200 avant Jésus-Cbrist.
On voit de quel pas régulier l'esprit de l'histoire s'est avancé pendant les trois mille ans qui se sont écoulés depuis l'avènement do la Grèce sur la scène du monde (1200 avant Jésus-Christ) jusqu'à nos jours. On en peut inférer que sa marche n'aura pas été livrée au hasard non plus pendant ces milliers d'années où l'Europe n'était encore qu'une forêt ou une lande immense, parcourue par les Finnois au Nord, par les Pélasges au Sud-Est et les Ibères au Sud-Ouest. L'Orient, auquel appartient l'histoire primitive de notre race, ne con-
naissait malheureusement pas Tart de la saisir dans les réalitésde la vie, de l'écrire et de la fixer par une chronologie certaine. Et pourtant les Egyptiens possédaient les premiers rudiments de l'astronomie ; les Chaldéens même en possédaient davantage ; ils s'en servaient surtout pour le comput des périodes imaginaires pendant lesquelles des dieux ou des êtres semî-divins auraient régné ; puis arrivés aux temps humains, ils paraissent s'être attachés à compter lés années de règne de chaque roi. L'ère de Nabonassar par laquelle commence la règle astronomique (Kavwv) ne date que de 747 avant Jésus-Christ. Mois les noms de tous les pharaons d'Egypte, de tous les rois de Babel et de Ninive sont-ils connus? l'ordre dans lequel ils se succèdent est-il fixé? Tout le monde sait qu'il n'en est rien. On aurait ces listes authentiques, qu'elles ne constitueraient pas encore l'histoire des pays oti elles auraient été dressées. Seule la Chine, reléguée à l'extrême Orient de l'ancien continent, paraît avoir des dates précises, remontant à 2400, d'oti l'on peut conclure que les commencements de son existence nationale ne doivent pas s'éloigner beaucoup de Tan 2700. Il en doit être de même de ceux de la Babylonie, puisque les Mèdes» race inculte du Nord, en firent la conquête en 2425 et s'y maintinrent jusqu'en 2091, Pour que Babel ait pu être un objet de convoitise pour des populations barbares, il faut admettre que, dès cette époque, elle était parvenue à un degré de civilisation relativement avancée, et que les origines de sa puissance datent d'au moins trois siècles plus loin. Les Mèdes euxmêmes, d'après M. Duncker, auraient été l'avant- garde de l'émigration des Aryâs vers l'ouest; déjà, vers 2700, ils se seraient étendus jusqu'au Zagros, en se fixant sur le haut plateau d'Iran'. La circonstance même, qu'à l'exception de leur irruption dans la Babylonie, ils n ont pas fait parler d'eux avant Déjocès (720) ou au moins avant leur asservissement par l'Assyrien Ninus, démontre que les Aryâs ont débuté plus tard, dans l'histoire, que les Chinois, les Égyptiens et les Sémites.