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LIVRE VI

(D'après xénophake).

Jetons UQ regard en arrière sur toute la route parcourue jusqu'ici. Ce qu'on appelle vulgairement « l'histoire du monde » se révèle à nous comme le développement d'une race supérieure, arrivée à la conscience d'elle-même, portant avec elle une idée qui lui est propre, autrement dit un idéal, qu'elle s'est efforcée et qu'elle s'efforce encore de réaliser. Née d'une manière mystérieuse pour nous, après d'autres races inférieures, elle paraît être restée bien des milliers d'années dans les conditions d'une existence matérielle, presque sauvage, et qui d'abord semblait exclure le progrès. Ce n'est que tard, après Tapaisement des forces qui convulsaient la surface de notre globe, qu'elle est entrée dans la carrière et la vie de l'esprit, et elle semble les parcourir, d'après certaines lois que nous avons essayé de définir et de dégager. En supposant que nous n'ayons réussi qu'imparfaitement à remplir la tâche que nous nous sommes imposée, un premier pas aura été fait pour découvrir une méthode

claire et simple, à l'aide de laquelle on pourra grouper la masse énorme de faits, de noms et de dates autour de quelques idées générales, et si Ton osait dire centrales, rattachées elles-mêmes à une loi supérieure unique. Par la méthode proposée, on ne prétend nullement rendre inutile, et encore moins supprimer complètemjent 1^ connaissance des faits et des détails, mais on espère aider par cette méthode à fixer ces derniers dans les jeunes mémoires, en leur donnant une signification nouvelle, en leur assignant leur véritable rang dans la succession des événements. Les guerres, les batailles, les traités, les conquêtes, même tes migrations des peuples, ne nous intéressent qu'en raison de Faction heureuse ou funeste qu'elles ont exercée sur la marche des idées que notre race semble destinée à formuler et à incarner dans ses œuvres. L'idéal du beau étant celui qui émeut et entraîne les jeunes générations des premiers temps, notre attention dans l'antiquité classique est fixée surtout par les grands artistes (architectes, statuaires, poètes, etc.,) et par des écrivains illustres (historiens, philosophes, orateurs). Ce qui rend le moyen âge respectable à nos yeux, ce sont les apôtres, les saints, les martyrs, les grands fikpes, les ordres religieux, et surtout les ordres militants, la chevalerie enfin, c'est-à-dire les héros de la foi, du devoir et de l'honneur. Le temps présent a été préparé et annoncé par des théologiens zélés et de savants philosophes, maniant merveilleusement l'arme de la critique. Sa force sera dans ses législateurs et ses économistes, dans ses hommes de science, physiciens, naturalistes, chimistes, ingénieurs, astronomes, etc. Les historiens de l'avenir ne relégueront pas à la fin de leurs ouvrages les chapitres qui traitent dé l'état des arts, lettres et sciences, des peuples, de leur situation morale, industrielle, commerciale. Ces sujets formeront la trame mênlè de leur travail.

Les séries des dynasties, les listes des rois, des consuls, des doges, des archontes^èerviront à établir surtout l'ordre chronologique des faits. Lé rôle de ces grands personnages, dont le prestige consiste souvent dans liû faste tout extérieur ou dans le bruit dont leurs guerres ont rempli le monde, se

réduira bien des fois à celui des rois de théâtre, joué chez les anciens Grecs déjà, par les tritagonîstes, c'est-à-dire par les plus faibles acteurs. Que resterait-il aujourd'hui même d'un homme aussi considérable qu'Alexandre, s'il n'avait fondé en Egypte la grande ville qui porte son nom? Que resterait-il d'autre de César, si ce n'est le nom même devenu celui de la souveraineté la plus puissante {Knisei\ czar), s'il n'avait pas fait corriger le calendrier romain, et surtout s'il n'avait pas écrit ses commentaires?

Lorsque, Européens, placés au sommet de la civilisation nuîaaine, nous contemplons les races échelonnées sur les gradins inférieurs, nous nous persuadons que nous pouvons suivre chez elles les phases de notre propre développement à des époques antérieures à la nôtre, à peu près comme la biologie nous enseigne que l'homme, à l'état embryonnaire, traverse les existences du poisson, de l'amphibie et de l'oiseau. Cette situation supérieure que nous occupons, ne doit pas toutefois nous rendre orgueilleux; nous la devons bien plus à la faveur des circonstances, qu'à notre mérite. C'était là déjà le cas des anciens habitants des plaines du Nil, de l'Euphrate, des fleuves Bleu et Jaune qui, assurément, dès l'origine, étaient plus noblement organisés que les Hottentots, les Boshimans ou les naturels de l'Australie. On ne prévoit pas comment de pareils êtres pourraient parvenir à une culture supérieure, à moins qu'ils ne fussent tellement croisés avec des races mieux douées, qu'il ne restât rien, pour ainsi dire, de leur nature première . Saint-Domingue nous montre jusqu'à quel point une population de nègres peut ou ne peut pas se civiliser. Mais, quant à des Hindous, des (ihinois, et surtout des Japonais, il y a toute apparence que, dressés et entraînés par des Européens ou des Américains à culture européenne, ils pourront atteindre le même degré de civilisation que leurs maîtres.

Si tous les climats ne sont pas également favorables à la naissance et à Téducation de groupes d'êtres humains primitifs, si par conséquent dès l'origine toutes les races sont loin de se valoir, s'il y a des races nobles et d'autres qui le sont moins, il importe de ne pas confondre des différences qui sont l'œuvre de la nature, avec celles où la liberté et la volonté humaines ont leur large part. Il ne faut pas nous parler, par exemple, de la supériorité d'une race indo-euro^ péenne^ parce que les langues indo-européennes sont réellement les langues les plus parfaites du globe. Leur type, le sanscrit, a été créé par une tribu admirablement douée ; mais cette tribu, devenue nation, malgré le rôle considérable joué par elle dans l'histoire de l'esprit humain, ne s'est pas maintenue au premier rang parmi les peuples historiques. Les langues dérivées du sanscrit sont parlées aussi bien par des tribus sauvages comme les Ossètes, que par les premières nations de la terre, Latins, Germains, Grecs, Slaves. Elles ont été adoptées par des populations de souche diverse, par exemple par les Espagnols et les Portugais, comme par les Français du Midi qui, en partie, descendent des Ibères ; par les Italiens qui, en partie, descendent des Étrusques et des Pélasges. C'est que, si les langues sont un puissant moyen de civilisation, elles ne sont pas la civilisation entière. Finnois et Hongrois participent à tous les avantages de la culture européenne, tout en parlant des langues tatares. Qui d'ailleurs nous dira au juste combien de sang tatare coule dans les veines des peuples du Nord de l'Europe, combien de sang arabe dans celles des peuples du Midi. Les Arabes sont Sémites, comme les Hébreux le sont; mais M. Renan a prouvé, depuis longtemps, que tous ceux qui parlent ou ont parlé des langues sémitiques n'étaient pas originaires du même pays et n'appartenaient pas à la même race. L'arabe s'est répandu de nos jours sur une grande étendue de l'Afrique, grâce à la propagande faite par les sectateurs de l'Islam.

On ne doit donc pas plus parler d'une race indo-européenne, qu'on ne parlerait d'une race chrétienne. Certes, les langues indo-européennes sont supérieures aux langues

sémitiques et tshoudiques, et la religion chrétienne nous parait supérieure à celle des Musulmans. Mais on peut apprendre un ou plusieurs de ces idiomes si parfaits, on peut se pénétrer des vérités enseignées par le Christ, on peut s'élever ainsi par son propre effort à un plus haut degré de civilisation; on ne saurait changer la couleur de sa peau, ni le sang qu'on a dans ses veines. Pour obtenir de tels résultats, il faut l'infusion d'un autre sang, il faut des croisements répétés pendant une série de générations.

Il est à remarquer que les races qui ont étrenné le grand livre de l'histoire de notre race, et qui se sont révélées ainsi par une merveilleuse précocité, ont dû, les premières aussi, céder la place à d'autres, ou se sont arrêtées dans leur carrière et quelque peu immobilisées. Il ne faudrait pas qu'à cause de cela elles fussent pour nous un objet de dédain. Nous les tard-venus, fils d'une civilisation vieillissante, nous profitons de l'œuvre de nos prédécesseurs ; sans elle pourrions-nous accomplir notre propre tâche? Suffirions-nous seulement à la leur, si elle nous fût échue? Arriver les derniers, quand la moisson s'avance, peut être un avantage, ce ne peut être un làujet de gloire. Juger les choses autrement, ne serait-ce pas promettre le premier rang aux Slaves, et peut-être aux Japonais? En tout cas, ce serait aux siècles futurs de dire s'ils l'auront ou non, mérité.

Nous avons dit, au commencement de ces recherches, que les plus anciens peuples, si différents qu'ils puissent être par les langues, les mœurs et les croyances, ont cependant dans leur constitution politique, comme dans leur dévelop* pement historique, bien des traits de ressemblance. C'est qu'après tout, ces peuples appartiennent à la même espèce, à l'espèce humaine, laquelle, dans toutes ses variétés, doit conserver une certaine unité de caractère. En étudiant l'histoire ultérieure de ces peuples, nous trouverons qu'elle a traversé certaines phases, par lesquelles a passé celle des peuples modernes de l'Europe. Par la comparaison, nous pourrons nous faire une idée de ce qu'aurait été le développement du genre humain ou de toute autre humanité, en sup-

BKHLaEW. *^

posant qu'il en existe, si le petit continent de l'Europe avec les peuples qui l'ont habité dans l'antiquité, Étrusques, Pélasges, etc., Grecs, Romains, n'avait jamais existé.

La Chine a connu, dans les anciens temps, le régime de la féodalité, et l'espèce d'anarchie qui en est inséparable ; le despotisme et la centralisation en ont eu finalement raison. Le pouvoir civil et le pouvoir religieux se sont généralement entendus dans l'Orient pour gouverner les nations. Dans l'Inde, dans la Babylonie, dans l'Egypte, les prêtres ont gardé la haute main sur les affaires, sans entraver, apparemment au moins, l'autorité des rois. Celle que les Lamas exercent sur leurs ouailles est bien plus absolue que celle dont jamais les papes ont joui en Europe ; et pourtant le Lama desKalmouks reconnaît le czar pour maître, comme celui de Lassa est soumis à l'empereur de Chine.

Le Japon a offert, pendant des siècles, le spectacle d'un pays gouverné à la fois par un chef spirituel (Mikado) et un chef temporel (Taïkoun). Tous les deux s'efforçaient, à l'envi, d'attirer dans leur parti les grands vassaux qui, il y a peu d'années encore, étaient l'objet de la vénération universelle de la nation. Le Mikado qui, depuis longtemps, ne semblait plus jouer qu'un rôle assez effacé, a pris le dessus tout récemment. Il a réussi à annihiler l'autorité du Taïkoun; et, se plaçant hardiment à la tête du progrès, il a rendu au pouvoir spirituel son ancien prestige. Les chefs spirituels de la chrétienté ne feraient-ils pas bien de profiter d'un tel exemple? Le conseil leur en a été donné plus d'une fois, tout récemment encore par M. Péreire, mais jusqu'à présent sans aucun succès.

En examinant les nations qui se succèdent depuis six mille ans sur la scène du monde, nous voyons que chacune d'elles reste à son rang pendant une série de siècles, puis elle est remplacée ou elle s'efface. Indous et Chinois existent encore, mais ils ont cessé de jouer un rôle. Les Grecs de nos jours ne peuvent guère être considérés comme les continuateurs d'Athènes et de Sparte; les Italiens, tout ressuscites qu'ils soient, n'ont rien de commun avec les anciens Romains.

Les nations, comme les individus, quelque complète que soit leur organisation, n'ont guère qu'une tâche à accomplir. Le plus grand homme de sa nation est grand, surtout pai* elle et pour elle, et, dans son histoire, il ne tient qu'une place. La plus grande nation ne saurait absorber, à elle seule, toutes les forces vives de l'humanité ; elle doit en avancer la cause et le progrès ; elle doit s'efforcer de faire sur le globe une place plus grande à l'idéal. Son rang se déterminera par l'énergie de ces nobles efforts, et par le succès dont ils auront été couronnés.

Les plus anciens peuples ont déblayé le terrain, ils ont préparé la voie pour la vie de l'esprit, en mettant fin à Vétat de nature par Vétat humain^ c'est-à-dire par VÉtat tout court. Nous avons vu que, la première, l'Egypte nous offrait le modèle d'un état bien organisé. Ce n'est que longtemps après, que la Chine, la Babylonie, l'Assyrie, la Bactriane l'imitent et suivent ses traces. L'État, c'est l'ordre, groupant autour d'un centre tous les éléments constitutifs d'une nation, c'est l'harmonie de forces opposées à l'origine. L'État renferme les germes d'une existence toujours plus parfaite, en ce sens qu'il aide les facultés des individus à se développer, facultés qui, abandonnées à elles-mêmes, se perdraient, impuissantes, dans le vide. L'idéal dont ces états primitifs poursuivent avec le plus de succès la réalisation, c'est déjà le beau; c'est surtout dans des œuvres d'art que s'incarnent leurs idées religieuses, leurs notions scientifiques. Mais si leur idéal est le beau, le beau qu'ils atteignent n'est pas encore idéal. Il ne le sera que sur le sol privilégié d'Hellas. Ce sont les Grecs qui l'ont créé, qui l'ont reproduit sous mille formes charmantes, qui en ont laissé des modèles qui feront l'admiration de la dernière postérité. Toute la sève nationale a été, pendant plus de mille ans, au service du beau. Le sens moral et l'amour du vrai ont été, hélas, sacrifiés trop souvent à la grande et presque exclusive préoccupation de la race \ Aucun peuple, d'un autre côté, n'a craint

1. On sait le peu de confiance que le caractère des Grecs inspirait aux Romains, longtemps observateurs sévères de la foi jurée. Bœekh, parlant du

plus qu'Israël Tesclavage des sens;, aucun n*a porté, dans son cœur, plus amoureusement le grand dogme de la spiritualité de Dieu. Tout entier à la formation des caractères, à Tobservation stricte de la loi, à sa morale asc^ique, il a proscrit de son sein certaines branches de l'art, repoussé certaines formes de poésie, reculé devant les exigences de la critique religieuse, et peut-être même devant certaines recherches scientifiques.

Lorqu'on quitte la Grèce et la Palestine pour Rome, on voit immédiatement que l'étiquette par laquelle Hegel a voulu marquer la place que la grande cité occupe dans l'évolution de notre race, est absolument insuffisante. Rome a créé le droit; elle lui a donné sa formule éternelle, car ce droit est comme on l'a si bien dit, la raison écrite. Mais ce droit, codifié si tard, (au moins dans sa forme définitive) n'est-il pas en partie la résultante de la vertu et de la sagesse du peuple romain, si constant dans ses désastres, si persistant dans ses desseins; n'est-il pas le produit du caractère national le plus ferme et le mieux discipliné qui fut jamais? Le dernier mot de l'esprit grec était : Connais-toi toi-même, afin de connaître les autres. La devise de Rome semble avoir été : Dompte-toi toi-même, afin de pouvoir dompter le monde. La grandeur et la majesté du sénat de Rome, avaient trotfblé Cinéas, l'ambassadeur de Pyrrhus; les institutions et les mœurs de la cité remplirent d'admiration Polybe, et lui expliquèrent pourquoi, en moins de soixante ans, elle était devenue la première puissance de son temps. Rome a su de bonne heure gouverner les peuples. L'avenir lui appartenait, parce qu'elle avait pour elle la force et le droit ; il lui

contrôle exercé à Athènes sur les finances, s'exprime ainsi : A quoi servent les mesures de prévoyance quand l'esprit de l'administration est mauvais? H rétait chez les Athéniens, u De tout temps les hommes ont été injustes, avides, sans conscience, mais surtout les Grecs, » (passage emprunté au fameux mémoire de Bœckh adressé à Hermann sur les greffiers, logistes et euthynes, cité par S. Reinach dans son Manuel de philologie classique^ p. 219.) D'un autre côté, les Grecs étaient trop poètes pour être véridiques. — A partir d'Alexandre, Thistoire était absolument sacrifiée à la folle du logis. Un homme comme Denys d'Halicarnasse osa blâmer Thurydide d'avoir traité un sujet qui devait péniblement affecter ses compatriotes.

DU ROLE ET DU aA-NG DES PEUPLES 309

manqfuait la beauté et l'harmonie qui lui vinrent de la Grèce ; il lui manquait la douceur, l'abnégation et la charité que lui apportèrent les apôtres du Christ. EUe résista d'abord à ces nouveautés, mais elle finit par se les assimiler, comme elle s'était assimilé toute excellence, qu'elle la rencontrât chez TalUé ou chez l'ennemi. Elle devint ainsi l'héritière d'Athènes et de Jérusalem, et, grâce à ce glorieux héritage, elle régna deux fois sur le monde soumis à ses volontés; elle lui imposa les idées qui, d'abord, s'étaient imposées à ellemême. -^ On reconnaît ainsi le vrai caractère de la cité éternelle. Elle n'est pas elle-même le berceau des plus hautes conceptions de l'âme humaine; mais elle a su s'en pénétrer, puis, par l'autorité de la force d'abord, par la force de l'autorité ensuite, elle y a fait participer presque tous les peuples de l'Europe civilisée. Elle a été, dans la seconde moitié de l'antiquité et pendant la première du moyen-âge et plus longtemps encore, l'expression la plus complète de l'esprit humain. Quoique les artistes à la recherche des modèles les plus parfaits, et les esprits en quête de leur salut ne soient pas toujours d'accord dans leurs aspirations, on a vu affluer, on voit affluer encore les uns et les autres dans les murs de la noble cité qui porte à son front la double auréole de l'idéal du beau et du bien. Ce n'est que lorsqu'elle a essayé de se souqiettre le domaine du vrai en le circonscrivant dans d'étroites limites qu'une partie de l'Europe s'est révoltée et a fait défection.

Dans cette crise terrible, l'Espagne fut l'alliée la plus fidèle et la plus énergique de Rome. Si celle-ci, pendant le moyen-âge, a été le berceau de la chrétienté cathoUque, cellelà en fut le glaive et l'ardent apôtre. Après avoir terminé d'une manière glorieuse sa longue croisade contre les Maures, après avoir étouffé chez elle, dans le sang et sur les bûchers, l'hérésie naissante, partout, pour la combattre et l'anéantir, elle aspira à la monarchie universelle. Ses rois, qui un moment, étaient empereurs d'Allemagne et souverains d'Angleterre, faillirent réduire la France au vasselage, et, tel fut l'élan qui, alors, emporta la nation espagnole, que, portant l'É van-

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gile par delà FOcéan Atlantique, elle conquit en peu de temps l'Amérique dans toute son étendue, depuis le golfe du Mexique jusqu'à la terre des Patagons. On disait de la puissance de Philippe II que le soleil ne se couchait pas sur les domaines réunis à son sceptre. Toutefois, l'Espagne n'a pu donner à l'Amérique, avec les traditions latines conservées et utilisées par elle, que l'absolutisme de l'Eglise, uni à celui de la couronne. Elle lui fit connaître ce qu'elle possédait elle-même, l'idéal du beau, et l'idéal du bien; mais déjà l'humanité se tournait avec un irrésistible désir vers un autre idéal.

Ce qui caractérise au contraire la race germanique, c'est précisément la soif de cet autre idéal, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'idéal du vrai. L'enthousiasme du beau que les races latines ont trouvé dans l'héritage d'Athènes et de Rome, n'est familier chez les peuples du Nord qu'à une élite d'esprits aristocratiques et lettrés. Ces peuples ont été initiés à la civilisation, moins par l'art et la poésie, que par la morale du Christ. Ils s'en sont pénétrés, après avoir renoncé à leurs souvenirs païens, d'une manière d'autant plus intime, que cette doctrine formait a peu près toute leur part de bonheur, puisque leurs yeux ne se reposaient, ni sur des horizons aussi riants, ni sur des monuments et dos chefs-d'œuvre d'art aussi nombreux que ceux des races, sous ce rapport si privilégiées, du Midi. Plus que ces dernières, les Germains devaient tenir à une foi sincère et pure, à une morale austère. Aussi voulaient-ils connaître à fond le sens de leurs croyances, découvrir quel était le primitif, le vrai christianisme. La Réforme est née en Allemagne, de la critique appliquée à la théologie ; seulement l'œuvre de la critiqué ne s'arrêta pas là. Elle s'étendit bientôt à la philologie orientale et classique, à l'histoire, aux sciences; elle se révéla dans les nouvelles lumières qu'elle répandit sur les origines. Avec une hardiesse d'analyse qui ne recule ni devant les difficultés de la recherche, ni devant les considérations du monde, avec cette thoroughness qui est une des marques de leur génie, les penseurs allemands, ont découvert des méthodes

nouvelles et des aspects entièrement nouveaux de la philosophie et de toutes les sciences historiques. L'Allemagne du Nord est restée longtemps satisfaite de la liberté du culte et de la pensée qu'elle avait conquise ; elle a été le berceau des nations protestantes, comme l'Italie l'a été des nations catholiques ; et, de même que la pensée de la curie de Rome n'a eu sa pleine réalisation que dans l'Espagne et les vastes colonies fondées par elle, celle de la Réforme n'a eu son entier développement que dans l'Angleterre et dans cette grande république des États-Unis, qui est sortie de ses flancs. C'est que, si toutes les servitudes se tiennent, toutes les libertés s'appellent; c'est ainsi que la Réforme, partie du libre arbitre, devait aboutir à la liberté politique, à l'égalité des citoyens, à l'émancipation non seulement de tous les opprimés, mais de toutes les forces encore comprimées des individus, quelle que fût leur religion, leur naissance ou leur couleur.

Nous l'avons dit ailleurs, le triomphe de ce que nous appelons l'idéal du vrai n'a été obtenu qu'après une lutte longue et périlleuse, la prépondérance ayant appartenu jusqu'au milieu du xviie siècle aux nations méridionales et catholiques. La petite Hollande se soutenait péniblement contre les armes espagnoles. Les rois de Danemarck et de Suède, commandant à des populations héroïques, mais faibles en nombre, essayèrent vainement de secourir leurs coreligionnaires d'Allemagne contre la puissante maison de Habsbourg. L'Angleterre, pendant que la guerre de Trente ans sévissait dans le centre de l'Europe, couvait sa grande révolution. C'est alors que la France fit au principe théocratique cette heureuse défection qui sauva la cause de la liberté naissante. Ah ! si le grand cardinal avait deviné pour qui il allait combattre en minant l'empire germanique. Et nunc erudimini diplomatistœ !

Pendant plus d'un siècle, l'Angleterre resta le boulevard le plus sûr de la liberté, le refuge des âmes indépendantes protestant contre les intolérances religieuses et politiques de la vieille Europe. Elle ne pratiquait cependant pas encore cho.z.

elle cette justice qu'elle réclamait au dehors pour les siens, comme il est prouvé par la conduite qu'elle tint à l'égard des catholiques et même des quakers; elle li' admettait point encore l'égalité, même politique, témoin Toppression qu^elle faisait peser sur ses colonies et sur l'Irlande, encore aujourd'hui si malheureuse. L'affranchissement des États-Unis assura enfin l'avenir de la liberté, le triomphe des droits et des vrais intérêts du genre humain. — Et ce fut encore la France qui, par son intervention, hâta et décida ce grand résultat.

C'est que la France, heureusement, n'a jamais été entièrement inféodée à la politique de Rome, pas même sous Louis XIV, si épris pourtant du principe de l'unité politique et religieuse des nations chrétiennes. C'est que la France est infiniment moins latine que l'Italie et l'Espagne. Par sa position, par son histoire, par sa culture, elle appartient à la fois au Nord et au Midi. Si elle est athénienne par ses lettres, son goût et ses arts, et par la douceur de ses mœurs ; si elle est romaine par sa centralisation, par son administration, sa magistrature, son armée fortement hiérarchisées; si elle est chrétienne enfin, par son clergé et plus encore, peut-être, par son esprit de sacrifice, de charité et de tolérance universelle ; elle a, comme les peuples du Nord, l'ardeur des libres recherches et des libertés politiques; elle met dans ses entreprises, dans la défense dçs causes justes, cette fougue généreuse et chevaleresque qui, souvent, l'a emportée au delà du but, Nous avons reconnu l'œuvre de la Grèce dans l'expression d'une seule forme de l'idéal, celle du beau; la Palestine, à son tour, a réalisé celle du bien à l'exclusion des autres; les nations latines, dans leur développement, essayent de réaliser l'une et l'autre par une heureuse combinaison; les nations germaniques, parties de moins loin, s'efforcent de concilier l'idéal du bien et l'idéal du vrai, la vie chrétienne et la vie selon la raison et la science. Seule, la France a parcouru les trois phases de l'idéal; elle les réunit toutes les trois comme dans un faisceau, et, par une fusion de qualités et d'aptitudes si diverses et eu apparence

contraires, elle représente, peut-être, l'image la plus complète et la plus aimable de Thumanité. .

Il est douteux que, de longtemps, situation pareille, c'està-dire rharmonie de toutes les forces vives de la nature humaine, réunies dans la grande communauté de TÉtat, se reproduise sur un autre point du globe. Au moins la France n'a-t*elle guère pu fixer ses traditions dans ce monde nouveau de TAmérique et de TAustralie où, dès à présent, toutes les places sont prises. Comme l'Italie, comme l'Allemagne, elle a son passé, elle aura son avenir surtout en Europe. La somme d'esprit dont les races civilisées de notre espèce ont vécu depuis le temps d'Alexandre et des Ptolémées, a été, après la Grèce et la Judée le produit de ces trois grandes nations (Italiens, Allemands, Français) formant le centre de notre petit continent et en dirigeant les destinées. On comprend que la mission de porter dans le nouveau monde la civilisation de l'ancien, soit échue à l'Angleterre, véritable stepping-stone entre l'Europe et l'Amérique du Nord, puis à l'Espagne doublée du Portugal, rattachée au continent seulement par le large isthme des Pyrénées, invitée, comme autrefois la Phénicie, aux lointaines entreprises par l'Océan qui s'étendait, infini, devant elle, et par l'exubérance d'une population ardente, qui, après avoir soumis les Maures, cherchait un autre but pour son activité.

La France qui a nourri toutes les ambitions, qui a le droit de les nourrir, avait pris pied à son tour en Amérique. Si elle a perdu ses colonies, elle doit s'en prendre sans doute à des gouvernements peu soucieux de l'honneur et de la prospérité du pays, qui n'hésitaient pas à sacrifier un Dupleix et à donner, tête baissée, dans les traquenards de la politique des Habsbourg. Mais, il faut reconnaître aussi, que les hommes du Nord sont, physiquement, plus fortement trempés que les populations du Midi, et mieux faits pour fonder et établir solidement des colonies sous des latitudes boréales. C'était un grave inconvénient aussi, pour la France, que cette rivalité avec un peuple de marins et de marchands poursuivant le même objectif qu'elle-même. Si elle ne s^était

pas trouvée sur le chemin de TAngleterre, on ne voit pas pourquoi ses colonies n'auraient pas pu prospérer aussi bien que celles de l'Espagne et du Portugal. Dans le succès des affaires de ce monde, les circonstances et, même le hasard, doivent être comptés pour quelque chose ^

Peu importe aujourd'hui le passé. L'humanité a mis le cap sur l'idéal du vrai. La France^ tout en sauvegardant de glorieuses traditions, doit s'efforcer de naviguer de concert avec l'Angleterre et les États-Unis. Car, si la liberté des recherches théologiques et historiques a toujours appartenu à l'Allemagne du Nord, la pratique de toutes les libertés politiques et sociales, l'amour fécond du travail industriel est depuis longtemps le fait de la race anglo-saxonne. Il serait heureux que notre ministère des affaires étrangères pût, en toute circonstance, se trouver d'accord avec le Foreign-of/ice à Londres, et que notre politique intérieure se rapprochât lentement des procédés en usage dans l'Amérique du Nord. Les Etats-Unis jetteront tous les jours un poids plus considérable dans la balance des affaires de ce monde. Aussi fautil souhaiter que notre jeune république marche, avec précaution sans doute, sur les traces de sa sœur aînée, que Dieu, pour nous servir d'une belle expression de Michel de Bourges, semble avoir bénie, et qui, déjà, entraîne les destinées du Nouveau-Monde. Déjà elle a vu naître à côté d'elle douze à quinze États libres, de race latine, dont deux au moins, le Chili et le Brésil, donnent de bonnes espérances pour l'avenir. En Europe, c'est grâce à une France libérale, que l'Espagne a repris une marche progressive et que ritalie, sortie du tombeau, s'est reconstruite, a retrouvé son unité et sa puissance.

Que la France garde son poste et son rang, et, unie aux deux grandes nations que nous venons de nommer, elle assurera l'avenir de la civilisation.

1. Nous entendons par « hasard » un incident ou un accident, résultant de causes trop variées et trop compliquées pour que la raison liumaine puisse le prévoir ou le calculer.

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