HUMAINE ET LA NÉCESSITÉ
Nous avons pu essayer de fixer le rôle que chacune des grandes nations de notre globe a joué et jouera peut-être encore dans Thistoire, mais ce résultat, nous n'aurions certainement pas pu le trouver a priori. La science explique pourquoi la surface de la terre est partagée inégalement entre la mer et la terre ferme, pourquoi la terre ferme présente dans les deux hémisphères les configurations que nous lui connaissons. La physique du globe, unie à la géographie, nous fait connaître les climats qui régnent dans les différentes zones y la faune et la flore que ces climats favorisent, les races humaines qui paraissent y avoir habité à l'origine. Il y a sans doute une concordance profonde entre toutes ces données, et on comprend à l'instant, sans indication de raisons, pourquoi des Lapons ne vivraient pas sous l'équateur, et pourquoi des nègres seraient mal à leur aise dans les régions polaires. Seulement, toutes les populations ne diffèrent pas précisément d'une manière aussi tranchée que les nègres et les Lapons. Puis, grâce aux migrations, aux conquêtes, aux croisements amenés par l'esclavage, par l'intercourse pacifique des races les plus diverses, la physionomie et le caractère premier des naturels d'un pays a pu et dû changer sensiblement. Puis les mœurs, le genre de vie, les institutions religieuses et politiques des peuples ont influé aussi sur leurs destinées. Présenter ces dernières comme la résultante d'un déterminisme rigoureux, qui aurait son point de départ dans la formation des couches de notre globe et dans l'origine de la vie à sa surface, c'est assurément exagérer le principe du causalisme universel. Certes la race humaine se trouve renfermée dans des limites étroites, limites de temps, puisqu'elle a eu un commence-»
ment, et que, selon toutes les apparences, elle disparsdtra un jour; limites d'espace, puisque notre globe est petit et que de ce globe la surface seule nous appartient, l'homme ne pouvant exister ni à une lieue au-dessus de cette surface, ni à une lieue au-dessous ; mais dans ces limites, non seulement les individus, mais encore les nations, jouissent de leur libre arbitre et ont jusqu'à un certain point leur sort entre leurs mains. Qui oserait soutenir que la chute des dynasties et des empires ait été éternellement prédestinée? Dans l'Asie, dans l'Amérique surtout, nous trouvons les vestiges de civilisations évanouies, ayant appartenu à des peuples dont nous ignorons jusqu'aux noms. Nous assistons, dans le Nord de l'Amérique, au rapide dépérissement des tribus indiennes, attribué volontiers au dur traitement et aux incessantes persécutions que leur ferait subir, dit-on, la race des envahisseurs. Mais, s'il faut ajouter foi à l'opinion exprimée par un juge compétent *, la ruine de ces peuplades proviendrait d'habitudes vicieuses contractées par elles antérieurement à l'occupation européenne. Grâce à celle-ci, ces habitudes ont pu prendre peut-être un développement effrayant, mais elles avaient produit déjà auparavant des effets funestes. Les Mohicans, notamment, qui étaient les alliés de l'Angleterre — la tribu des Algonquins ayant au contraire pris parti pour la France — s'étaient fait remarquer par leur passion pour la guerre et par la férocité sanguinaire avec laquelle ils avaient Thabitude de s'y livrer. De vastes régions, s'étendant entre l'Océan et les lacs, qui, dès les temps des premières missions des jésuites s'étaient couvertes de villages florissants, furent transformées par ces Mohicans en un désert, leurs habitants ayant été absolument exterminés. Les vainqueurs, entraînés alors par leur penchant pour la paresse et l'ivrognerie, réduisirent leurs propres femmes à un état de servitude misérable, en se déchargeant sur leurs épaules du fardeau des travaux les plus pénibles. Cette race, après être revenue à un état de cruelle
1. Argyll « First impressions of the new world » dans Frasers Magazine, déc, 1879, p. 153.