LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA NÉCESSITÉ
sauvagerie, se ravala de plus en plus au-dessous de la brute, et se vit condamnée ainsi à disparaître ou à s'amender, en se laissant absorber par la civilisation de TEurope occidentale. M. Argyll dit formellement que telles ont été les conséquences de vices dont les débuts ont pu être imperceptibles (« The end ofsmall beginnings ofevil^ ») et d'infractions légères faites d'abord aux lois naturelles [a de partures atfirst slightof the orderof nature »). Personne, en effet, ne voudra affirmer que certaines races sont marquées d'avance pour une fin prématurée. Donc, tout en faisant la part de ce qu'il est convenu d'appeler le sort, nous serons disposés à reconnaître le vieil et honnête axiome que les peuples, comme les individus, sont, dans une certaine mesure, artisans de leur propre fortune. Seulement, quelque nombreuses qu'aient été les épaves rejetées par l'histoire sur les rivages du temps, il a fallu que les destins du genre humain s'accomplissent, et que celui-ci gravît tour à tour à tour les trois sommets de l'idéal.
Le premier de ces sommets, dans l'ordre des temps, te plus brillant à la fois et le plus facile à gagner, sur lequel la foule de nos jours ne jette plus que des regards distraits, exerçait une attraction irrésistible sur les générations encore neuves d'impressions de notre race. On pourrait, à la rigueur, se figurer des populations où le sens de ce qui est réellement beau ne se serait jamais éveillé, comme il en existe — nous n'avons qu'à citer la Chine et l'Egypte — où il ne s'est pas élevé au-dessus d'iin certain point. Mais lorsqu'une fois il s'est manifesté dans les races qui, comme la caucasique offrent de nombreux modèles de beauté mâle et féminine, il est difficile que la conception de formes idéales ne se présente pas bientôt à l'esprit des artistes, et que la limite supérieure de l'art ne soit définitivement atteinte.
Toutefois la race, en mûrissant, reconnaît que le beau le plus beau est le beau moral, c'est-à-dire le bien. C'est un nouveau sommet qui enveloppe et domine le premier. Le beau est sans doute dans la nature des choses; mais le bien est indispensable à la nature humaine, Aiucune société, pas même une société de sauvages, ne saurait subsister sans
3i8 L'ÉPILOGUE
robservation de certains principes de probité, de fidélité, de justice distributive. On a fait remarquer que tous les arts reposent sur des principes de mathématiques. On pourrait en dire autant de toutes les religions, de toutes les théodîcées, de toutes les législations. Thémis n'est-elle pas représentée une balance à la main? Tous les principes de morale sontils autre chose que des équations? Oui, mais les mathématiques ne nous donnent que les formes de notre raison; elles ne sont, comme Platon le savait fort bien, que TABC de la philosophie. L'art est une force vive qui crée et qui dépasse le calcul ; ainsi fait la religion, celle qui n'est que charité, qui touche, élève et transfigure les âmes.
Sans doute le sens critique qui est en nous, nous a fait découvrir qu'il y a encore quelque chose par delà le bien , que le bien le plus précieux, le meilleur bieriy si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est le vrai. La raison à son tour devient créatrice de nos jours. Tout en conservant dans son sein le culte du beau et du bien, la société se confie de plus en plus à la science ; c'est d'elle qu'elle attend désormais toutes les améliorations, même sa moralisation, l'impulsion vers le progrès, vers une vie plus heureuse et plus parfaite. Elle se convainc tous les jours davantage que cet immense univers, dont une partie imperceptible nous est connue à peine, ne s'explique pas par le calcul seul, mais qu'il est pénétré aussi et conduit par une force raisonnable qui nous échappe, quoique nous en sentions constamment les effets.
Nous pouvons croire en effet que, dans l'art grec et dans la morale chrétienne, l'humanité a eu le concept de l'absolu. Elle ne peut espérer atteindre l'absolu du suprême intellect; ses efforts pour s'en rapprocher nous rappellent le mouvement d'une courbe courant éternellement après son asymptote ^