CONCORDANCE DE LA LOI HISTORIQUE ET DE LA LOI LITTÉRAIRE
L'instinct auquel obéit notre race, en exécutant ce triple mouvement dont nous venons de parler, ne produit pas uniquement les grandes transformations politiques, religieuses, morales signalées par nous ; il affecte aussi d'autres manifestations de Fesprit humain, telles que les littératures et les langues. En un mot, la loi qui gouverne le genre humain est une. C'est un sujet qui mériterait d'être traité dans une étude à part. Nous nous bornerons ici à en retracer les grandes lignes. Commençons donc par les littératures.
Celles des peuples primitifs sont, nous l'avons dit plus haut, les produits des castes privilégiées, Chaldéens, Mandarins, Bramines, Mages, prêtres égyptiens, dans lesquelles il faut voir comme le cerveau des États. Elles se présentent à nous le plus souvent sous la forme de vastes recueils où l'on avait réuni tout ce que l'on savait du passé de la race, toutes les notions des arts et des sciences que l'on possédait alors, enfin la législation, les croyances religieuses, le culte et le cérémonial, les droits et les devoirs des prêtres. C'étaient des espèces d'encyclopédies à l'usage de ceux auxquels incombait en grande partie le soin de gouverner de grands empires; rarement ou jamais elles formaient un tout harmonieux, et toute prétention à une belle forme paraît en avoir été absente.
C'est l'idéal du beau, au contraire, qui hante et illumine les cerveaux grecs. Il éclate dans les œuvres de leurs poètes et de leurs prosateurs, il inspire leurs orateurs, il règne même sur l'imagination des hommes de science, qui souvent encadrent leurs enseignements arides d'aimables légendes, et relèvent la sécheresse de leilr style par le rhythme et la métaphore. Ce sont les Grecs qui ont dégagé du milieu de la confusion primitive les différents genres de la poésie et de
la prose, et ont donné à chacun sa forme appropriée la plus parfaite. De même, restés simples avec art, ils ont su donner leur plus noble expression à TarchitecturOj à la statuaire, à la gymnastique, à Forchestique, à une certaine musique. Il est reconnu aujourd'hui que, siThumanité a pu faire depuis autrement que la Grèce, elle n'a pas pu mieux faire, elle n'a pu atteindre plus haut. Ici, notre thèse n'a pas besoin d'être prouvée; sa vérité s'impose d'elle-même. Encore de nos jours, les lettres classiques sont pour notre jeunesse une école de mesure et de bon goût où Ton apprend à penser juste et à écrire avec clarté et précision. Pour nos écrivains, les anciens sont des modèles à méditer toujours, à imiter souvent; pour leurs plus humbles disciples, ils restent, à l'approche de la vieillesse, une source de plaisirs renouvelés par la lecture, de souvenirs heureux où l'esprit se retrempe et, satisfait, se repose.
L'idéal du bien, on le devine, n'a pas eu sur les littérateurs une prise également puissante. Le livre qui en porte les marques éternelles et qui, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, remuera les cœurs encore bien longtemps, c'est la Bible, c'est-à-dire ce recueil d'écrits contenant l'histoire et le code moral et « doctrinal » des religions les plus parfaites du globe. Il est loin de satisfaire aux exigences de l'art et de l'école, mais on peut dire que dans un certain sens il les dépasse. Tous ceux qui composent et qui créent des œuvres belles pour charmer les esprits, tout en les polissant, sont assujettis à de petits soins de forme et de style, absolument inconnus aux grands inspirés de Sion. Le langage de ceux-ci est simple et sans fard, mais il s'élève selon les sujets qu'ils traitent et il atteint souvent au sublime. C'est ce que sentaient fort bien les écrivains des âges postérieurs de l'antiquité, témoin Longin qui futf frappé d'admiration à la lecture du fameux passage du premier chapitre de la Genèse : Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut. Peu soucieux des grâces et aménités du style, ainsi que des nuances qu'elles comportent, les Hébreux ne sont pas parvenus à connaître la distinction des différentes branches littéraires^ due au génie