LA LOI HISTORIQUE ET LA LOI LITTERAIRE
délié des Grecs. Dans les livres saints, la poésie n'est pas séparée do la prose par une ligne de démarcation bien nette. Le fameux parallélisme de la pensée qui est, avec la métaphore, le signe marquant de la première, n'implique ni la régularité du rythme telle qu'on la trouve dans les poètes de l'antiquité classique, ni la rime qui caractérise en général les vers des modernes, ni enfin même l'égalité du nombre des mots ou des syllabes. Ce ne sont pas les sens qu'il s'agit de frapper et d'émouvoir, c'est le cœur. Or l'idée répétée en des termes différents ou exprimée par une autre image, s'énonce avec plus d'emphase et se grave plus profondément dans l'esprit. — Il en est résulté que les six grandes divisions que nous révèle l'évolution littéraire de la Grèce, peuvent se réduire à trois dans la Palestine. En effet l'histoire d'Israël possède toute la grandeur de Tépopée, puisqu'elle est celle du « peuple de Dieu » ; elle en a le merveilleux aussi, puisque l'action de Jéhovah est sensible partout et qu'elle interrompt à tout moment le cours naturel des choses, mais elle est présentée comme étant véridique et crue telle. Même certains romans, comme la légende de Samson ou l'idylle de Ruth, n'ont jamais eu le caractère de la fiction aux yeux des Israélites croyants.
L'inspiration lyrique s'élève, dans les psaumes, aune hauteur et atteint une majesté, qui n'ont jamais été dépassées. La pensée religieuse de cette époque éloignée, se confondant avec les spéculations des philosophes et la sagesse des moralistes, il y a lieu de placer à côté des effusions du génie de David les proverbes et les aperçus gnomiques de Salomon. — Les Hébreux ne connurent jamais les jeux émouvants de la scène; ils ne devaient y voir qu'une distraction futile, quand ils ne les envisageaient pas comme des abominations payennes. Ils avaient en revanche l'éloquence sacrée, les visions extatiques de leurs prophètes et des moralités, comme le livre de Job qui est une véritable théodicée. Le fond de tous ces écrits est une foi inébranlable dans une divine providence, dans une justice distributive, tôt ou tard mais infailliblement rendue^ dans un sauveur, un Messie, qui viendrait un jour replacer
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Israël à son véritable rang. Ces trois groupes d'écrits reprtsentent pour les Hébreux le passé , (épopée et histoire) le présent, (lyrisme et réflexions morales, religieuses), et l'avenir de leur race (prédictions des prophètes). Mais cet avenir qui n'était qu'annoncé, appelait un accomplissement.
L'histoire de cet accomplissement, nous la trouvons relatée dans les écrits du Nouveau Testament. Nous y voyoiis l'idée hébraïque, partie de bien faibles commencements, faire rapidement son chemin dans le monde grec et romain ; elle n'y était pas propagée par les armes, comme l'avaient espéré les fanatiques, ceux qu'on a appelés plus tard les Juifs « charnels » ; elle en fit la conquête morale, conquête non seulement plus honorable, mais aussi plus durable que l'autre. Elle la fit sans doute par la vertu de ses adeptes, par le sang des martyrs généreusement prodigué, mais elle la fit aussi par l'enseignement, par la prédication, par la catéchèse et l'exégèse, par tout ce travail complexe de la propagande orale qu'on désigne aujourd'hui parle nom à'évangéiisation.
Or le Nouveau Testament nous raconte d'abord la vie et la mort du fondateur de la nouvelle religion, puis les actes des apôtres ; puis, dans une série de lettres, qui portent les noms de saint Paul, de saint Jacques, de saint Pierre, de saint Jude, etc., il expose, explique et inculque le dogme et la morale. Il le fait dans un style sobre et simple, dans un langage qui est à la portée des humbles et des pauvres d'esprit. Ici aussi l'art est absent. Il y a plus : la forme est familière et négligée ; elle présente, aux yeux des gens d'un goût difficile et fastidieux, un contraste singulier avec la hauteur des vues et la sublimité de la doctrine. Des images empruntées aux livres de l'Ancien Testament, des phrases, des tournures hébraïques, toute la syntaxe courte des Sémites ont pénétré dans le langage des classes populaires, l'ont trans» formé et l'ont dépouillé de cette grâce attique, de cet os rottindum qui distinguait les œuvres les moins importantes des temps classiques. Les chrétiens de l'Occident allèrent, dans les premiers temps, souvent jusqu'à s'interdire la lecture de la belle prose et de la belle poésie, de toute cette brillante
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littérature de Rome et d'Athènes, parce qu'ils y croyaient découvrir des pièges tendus par le prince des ténèbres. — Ils s'attachaient de préférence aux livres qui devaient assurer le salut de Tàme et leur ouvrir l'entrée dans « la cité de Dieu. » Ne nous étonnons donc point si les écrits des Pères de l'Église sont généralement verbeux et lourds; si, même lorsqu'ils veulent s'inspirer du beau langage des auteurs autrefois fameux, leur style parait prétentieux et tourmenté.
Dans les chants et les antiennes de la primitive Église, respire un souffle tout moderne. Nous voyons naître^ dans tous les pays où le christianisme a jeté ses semences, toute une littérature religieuse composée d'homélies, d'allégories et de paraboles, de récits légendaires, tels que vies de saints et de martyrs, etc., visant à édifier les âmes, à les purifier, à les consoler et à les détacher des désirs et des soucis ter-restres. Dans le xi® et le xii* siècles, apparaissent les visions qui prennent petit à petit la forme d'une conception de l'autre vie, telle qu'elle se présentait aux esprits naïfs de l'époque. Là plus belle de ces conceptions est assurément leiDivina Cornmedtaj mais par la pureté du langage poétique, et par l'élévation de la pensée, cette œuvre magistrale fait voir qu'elle est née sur les confins de la Renaissance qui va de nouveau familiariser et réconcilier les peuples avec l'idéal du beau.
A côté des écrits religieux et Uiéologiques, s'était développée une poésie séculière et héroïque, racontant les hauts faits de la Table ronde, des preux de Gharlemagne, les longues guerres soutenues contre les infidèles et les psuens. Les deux séries ont, si nous pouvons nous exprimer ainsi, l'esprit chrétienpourcommundénominateur; elles se complètent mu* tuellement ou plutôt la seconde sert de corollaire à la première* Cette seconde série culmine à son tour dans les charmantes épopées de l'Arioste et du Tasse où les fictions du moyen âge sont épurées et ornées avec goût, où l'histoire reçoit les reflets merveilleux de la légende. Nous voici arrivés au berceau du Romantisme, au second âge classique des littératures. Le Romantisme a eu de fervents adeptes jusqu'à nos jours, et le Dante lui-même a eu, dans l'Anglais Milton et
TAllemand Klopstock, des successeurs respectés, mais en réalité peu populaires.
Un autre idéal en effet commençait à poindre dans les âmes à partir du xiv* et du xv' siècles. Dans Pétrarque et dans Boccace on peut voir que Tesprit des races les plus civilisées de TEurope se détache des idées monacales, et ne craint pas, pour se distraire, de s'égarer dans les sentiers fleuris de l'amour, ou de s'égayer au milieu des masques de la satyre. Mais ce sont les Anglais qui, dès qu'ils ont réellement formé une nation, c'est-à-dire dès qu'ils ont eu une langue à eux, ont donné le branle à un mouvement littéraire dont le principal objectif parait avoir été de réaliser l'idéal du vrai. Ils ont poussé plus loin que les autres nations, le talent d'observer la vie dans la nature et dans les hommes, et de la reproduire dans leurs écrits d'une manière saisissante, jusque dans les moindres détails. Dans Chaucer, déjà on trouve cette heureuse facilité de tracer des caractères, de les prendre sur le vif, de les grouper et de les contraster, de fouiller les situations jusque dans leurs recoins les plus cachés, tout ce fourmillement enfin des choses et des êtres qui nous charme parle sentiment de la réalité vivante et palpitante. Le grand maître du nouveau genre, qui n'a pas été surpassé et qui probablement ne le sera jamais, le génie dont les rayons puissants éclairent comme un phare l'ancien et le nouveau monde, Shakespeare, a prononcé le^mot magique à l'aide duquel il faisait jaillir de son cerveau des centaines d'êtres pourvus de toutes les marques d'une vie vigoureuse et vraie : ce mot ept : « Hold up the mirror to nature ». (Montre le miroir à la nature)*. Non seulement les grands poètes dramatiques du siècle comme Schiller, Goethe et Victor Hugo émanent de lui en grande partie^ mais tous les romanciers considérables de l'Angleterre et le plus profond de ceux de la France, Balzac, ou se sont formés à son école, ou ont hérité de quelques parcelles de son génie ^
1. On connaît les beaux vers dans lesquels Shakespeare a peinl si admirablement la puissance créatrice du poète (Rêve d'une nuit d'été) :
The poe t's eye in a fine frenzy rolling,