AU DÉVELOPPEMENT DES LANGUES
Nous venons de voir que les littératures emboîtent le pas du progrès historique; prouvons qu'à son tour le développement des langues prépare celui des littératures.
Lire muni d'une langue souple et harmonieuse, propre à peindre les sentiments de l'âme et à exprimer la pensée jusque dans ses moindres nuances, calquée pour ainsi dire sur les catégories mêmes de la raison humaine, c'est là pour un peuple qui entre dans la carrière de la civilisation, un admirable élément de grandeur et de force intellectuelles. Mais cet élément seul ne suffit pas. Un peuple peut parler une langue bien organisée, voire même une langue indoeuropéenne, sans occuper pour cela un rang élevé dans l'histoire ; et une nation peut parvenir à ce rang, quand bien même l'idiome dont elle se sert, laisserait à désirer sous le rapport de l'harmonie et de l'expression adéquate de la pensée. Ce n'est pas en vain qu'en grec Xo^oç signifie à la fois parole et raison. Les deux notions se tiennent et se complètent comme celle de l'ouvrier et de son instrument; et si celui-ci peut doubler les facultés et aider à perfectionner les produits de celui-là, le premier, par son énergie et par son industrie, peut suppléer à l'imperfection de l'autre.
Toutes les langues ont vraisemblablement commencé par le monosyllabisme ; un certain nombre s'y sont arrêtées. La plupart ont atteint la seconde phase, celle de la synthèse des racines monosyllabiques primitives, mais elles ne l'ont pas toutes traversée avec un égal bonheur. Les unes, parmi
Doth glance froQi heav'û to earlh, from earlh lo heaven
And as imagination bodies forth
The forms of things unknown, the poet's pen
Turns them lo shape and gives to airy notbing
A local habitation and a name.
lesquelles il faut compter les idiomes des peuples sauvages de l'Amérique et même un peu le Basque, présentent le caractère du polysynthétîsme où les différents membres de la phrase ont une tendance à s'accrocher mutuellement et à ne former qu'un seul mot. D'autres sont désignées par le nom « d'agglutinatives », parce que les rapports des noms et les naodalités nombreuses du verbe y sont rendus par une foule de syllabes formatives s'attachant au radical sans se fondre avec lui. D'autres encore se contentent d'une sémisynthèse ou synthèse incomplète, comme les langues sémitiques. Un seul groupe, celui des langues indo-européennes *, semble réunir toutes les qualités propres à exprimer, d'une manière satisfaisante, l'immense variété des sentiments et les concepts innombrables de l'intellect humain. Dans ces langues, la synthèse a atteint un très haut degré de perfection; elle a fondu ensemble les éléments qui, à l'intérieur de la phrase, s'attiraient invinciblement et semblaient faits les uns pour les autres : elle a créé ainsi des formes organiques et vivantes (déclinaisons, conjugaisons, degrés de comparaison, mots composés), sans nuire par ces créations à la clarté de la pensée.
Lorsqu'on étudie et conipare les différents groupes, on trouve que les idiomes qui n'ont pas dépassé la première phase de leur développement, ne sont pas nécessairement impuissants à remplir, d'une manière convenable, les fonctions départies aux langues humaines' en général. On peut leur appliquer quelquefois le proverbe familier : pauvreté n'est pas vico. Le vrai vice, en effet, est la confusion ou l'obscurité telle qu'elle est engendrée par un synthétisme excessif ou par la complication qui se rencontre même dans quelques langues agglutinatives. Les peuples qui les parent ne se sont pas faits remarquer par des dons d'esprit extraordinaires, et ils n'ont pas joué un rôle considérable dans l'histoire. Les Chinois, au contraire, ont tiré un merveilleux parti des 420 monosyllabes que renferme leur idiome,
l.Le Dr Steiathal les appelle les roses parmi les langues.
en proQonçant chacun de ces monosyllabes avec des accents différents (ils en possèdent jusqu'à cinq), en fixant d'une mfi^nière invariable Tordre des membres de la phrase, enfin en inventant les 80,000 signes qui composent leur écriture. Ces signes expliquant mieux les idées que ne pourrait le faire le nombre insuffisant des mots parlés, sont employés quelquefois par les interlocuteurs, qui de leurs doigts les tracent dans Fair. Les Chinois ont pu produire ainsi une littérature considérable, nullement à dédaigner, curieuse iion seulement par les faits historiques qu'elle seule nous révèle, mais même par la forme des œuvres qu'elle a produites. Il est vrai qu'après des milliers d'années d'existence, la langue chinoise a été obligée de faire une concession à la synthèse. Lie style moderne possède un grand nombre de syllabes ou de mots accouplés deux à deux, qui peuvent à la rigueur être considérés comme des composés, parce que réunis, ils présentent un sens unique. Des idées nouvelles ayant surgi, il a fallu chercher à les rendre à l'aide des éléments dont on disposait. — Si l'on se demande maintenant, comment il se fait qu'une race aussi ingénieuse que celle des Chinois se soit contentée d'un instrument aussi rudimentaire et aussi pauvre sous le rapport de la phonétique, nous rappelons la réponse que nous avons faite ailleurs à la même question : c'est la précocité même du génie chinois qui paraît avoir arrêté la langue dans son développement. Cette langue éti^it encore dans la phase du monosyllabisme, lorsqu'on commença à la fixer par l'écriture. Un enseignement populaire, des traditions scolaires immuables finirent par ei^ arrêter à tpi;t jamais les formes primitives.
Les idiomes des Sémites avecleurs racines dissyllabiques et l'égyptien, qui a avec eux bien des points de contact, décèlent déjà un commencement de synthèse. Mais cette synt^.èse paraît avoir été faite sans une connaissance au moins instinctive des parties du discours. On y voit, comme dans les langues tshoudiques, le substantif faire un avec le pronom possessif qui s'y rapporte, et le pronom personnel, lorsqu'il est régime, y est annexé au verbe dont il dépend.
L'écriture paraît avoir accompagné la langue égyptienne dans les phases de son développement sans l'arrêter, et avoir réussi à mettre une certaine clarté dans renonciation de la pensée. Si les plus anciens caractères hiéroglyphiques n'ont pas fixé la langue, comme cela est arrivé en Chine, la raison en paraît avoir été, que ces signes n'étaient connus d'abord que des classes dirigeantes, et notamment des prêtres. Le travail inconscient qui transformait la langue continuait au sein des masses, et l'invention de signes nouveaux constatait le progrès accompli. Les choses se passèrent autrement dans les langues sémitiques ; au moins l'alphabet phénicien paraît-il être d'une origine relativement récente; on dirait le résultat d'un effort tenté par des esprits ingénieux pour décomposer les mots dans leurs éléments phonétiques. Ni l'égyptien, ni les langues sémitiques ne sauraient être considérées comme des langues belles et harmonieuses : le premier se fait remarquer par la prédominance des labiales au son épais et sourd (b, p, f, m), les autres heurtent Toreille européenne, par le grand nombre de leurs sons gutturaux et sifflants. Telles qu'elles sont constituées, elles ont pu comme le chinois, suffire aux besoins d'une civilisation avancée quoique précoce, et donner naissance à des œuvres littéraires d'un mérite incontestable. Toutefois par leur nature même, elles semblent se refuser aux genres les plus élevés de la belle prose, tels que : philosophie, éloquence, aperçus scientifiques clairement exposés, etc., peut-être même à certaines créations d'une poésie fine, légère et pénétrante parmi lesquelles il faut compter la comédie.
Les Aryâs ont mis infiniment plus de temps à élaborer leur langue sacrée, qu'ils ont appelée eux-mêmes le dialecte parfait [sanscrit). On peut dire qu'ils l'ont forûiée avec amour, probablement sous l'influence traditionnelle de classes initiatrices. Ils ont été frappés, dès l'origine, de la puissance de la parole, du verbe^ comme ils disent; ils la vénèrent comme une divinité ; ils en ont fait Tobjet d'une étude constante. Ils sont en effet les plus anciens grammairiens du monde. Aussi quand on examine de près cette langue sanscrite,
dont la phonétique esl si richement nuancée , sans être hérissée de duretés ou entachée de mollesse, dont la partie étymologique montre au milieu d'une incroyable variété de formes nettement accusées, tant de simplicité de méthode, dont l'organisme grammatical renferme une expression adéquate à chacune des parties du discours, c'est-à-dire à chacune dés catégories de l'intellect humain, on reste convaincu qu'une création aussi grandiose ne saurait être l'œuvre d'un jour, et on comprend que les Aryâs, attardés par la longue et saine éducation où leur esprit s'est formé, ne se soientproduits que tard sur le théâtre du monde, bien plus tard, en tout cas, que Chinois, Egyptiens et Sémites. Les Aryâs du Gange d'ailleurs, n'ont fait que préparer les grandes destinées de la race. Le travail intellectuel intense qu'imposait aux classes supérieures Tétude d'une langue savante, d'une métaphysique religieuse des plus subtiles, uni aux charmes d'un climat énervant pour tous, paraît avoir épuisé de bonne heure leur énergie. Les Hindous laissèrent tomber en poussière cette langue magnifique, qui survit encore aujourd'hui sur le sol du pays dans des dialectes déformés, étriqués — le sanscrit lui-même n'est plus étudié et pratiqué que par les bramines, les pandits et quelques savants d'Europe. Ce fut une branche occidentale de la race, ce furent les Yavanas, les Grecs, qui, durant leurs longues migrations, firent subir à l'idiome primitif les changements les plus heureux, contractant ses formes trop traînantes, introduisant une plus grande variété dans les sons des voyelles (le sanscrit ayant trop favorisé !'«), établissant entre celles-ci et les consonnes un équilibre harmonieux, rendant enfin la grammaire plus fine à la fois et plus simple dans ses formes, en fondant une syntaxe admirablement adaptée à toutes les nuances de la pensée. Mais ce qui fait du grec la langue belle entre toutes, c'est le parti avantageux que les Hellènes ont su tirer de la distinction conservée nette dans les langues anciennes, et principalement dans la leur et dans le sanscrit, entre l'élément virtuel, d'un côté c'est-à-dire Y accent qui marque par une élévation de ton la syllabe principale des mots,
en constitue Tunité et guide la pensée, et de Tautre la quanr tité qui mesure la longueur et la brièveté des syllabes, et peut fournir une base sûre et stable pour les mètres et les rythipes des poètes. La poésie des Grecs est précisément fondée sur ce second élément. Il n^est tenu aucun compte du premier dans les morceaux chantés, mais il subsiste (à côté de l'autre) dans ceux qui sont simplement récités. Les vers des Grecs forment déjà par eux-mêmes une harmonie charmante, qui tient de la musique où la durée des tons est indépendante de leur hauteur. Cette harmonie se retrouve jusque dans leur prose ; dans les périodes de leurs orateurs, la quantité prosodique joue un rôle considérable; elle en détermine le mouvement général, elle en marque et varie la cadence.
On' connaît Teffet prodigieux, irrésistible, produit sur l'esprit des Romains par la poésie et Téloquence grecques : leur propre langue ne différait pourtant pas essentiellement de celle de leurs voisins plus policés. Mais de même qu'il n'y avait nul art à Rome dans les discours publics, il n'y avait nul principe fixe dans la facture des rares vers incultes qu'on y composait. Obéissant à un instinct vague d'harmonie rustique, des bardes inexpérimentés s'appuyaient tantôt sur la quantité, tantôt sur Taccent, en soumettant le plus souvent l'un et l'autre aux violences de l'ictus rythmique. Le fait est que dans la langue latine, l'accent a un caractère moins musical qu'en grec, qu'il s'appuie déjà d'un poids plus lourd sur les syllabes qu'il veut faire ressortir. Il a quitté d'une manière définitive les désinences dont la valeur prosodique va s'affaiblissant. Dans l'absence d'un art modérateur, les Romains avaient commencé à donner à leur idiome quelque chose de l'allure plus abstraite des langues modernes, oii les mots ont cessé d'êlre les calques des idées pour en devenir les signes. Arrêtés dans ce mouvement par le contact des chefs-d'œuvre de la Muse hellénique, ils essayèrent de ramener leur langue dans les ornières du grec, et de l'y fixer, en prenant à leur tour les valeurs prosodiques pour base dans leurs créations poétiques aussi bien que dans leur belle prose. Il était juste temps, et on peut affirmer
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que deux siècles plus tard la tentative, si elle avait été faite, eût piteusement échoué. Grâce à ce recul ou si Ton aime mieux, à cette halte artificielle, les Romains purent, durant Tétroite période qui sépare chez eux le déclin de la barbarie fonder une seconde littérature classique et initier ainsi les races méridionales de l'Europe, soumises à leur sceptre, aux jouissances élevées des arts et des lettres dont elles ont conservé le goût, et gardé, on peut dire, la suprématie à travers la confusion, les guerres et les horreurs du moyen âge.
Donc, si les lettres grecques et latines ont satisfait aux exigences de l'idéal du beau que les grands poètes et prosateurs d'Hellas et de Rome portaient dans leur esprit, c'est que la tâche leur en avait été singulièrement facilitée par les idiomes dont ils se servaient, les plus parfaits qui jamais aient été parlés par des lèvres humaines. Le développement naturel des langues se trouve donc jusqu'ici d'accord avec celui des lettres aussi bien qu'avec la marche de l'histoire. Mais est- il bien possible d'admettre que l'idéal du bien aussi ait laissé, à l'instar de celui du beau, son empreinte sur les langues, comme nous avons reconnu son action dans les inspirations naïves, dans les écrits quelque peu informes des peuples renouvelés par la barbarie et transformés par le christianisme. A première vue, il ne semble exister aucun rapport entre les notions morales et les lois toutes naturelles qui président aux évolutions des langues.
Qu'on veuille se rappeler cependant qu'au moment où nous voyons naître le christianisme, l'esprit humain semble se recueillir, se replier sur lui-même et chercher, pour se rendre compte de la destinée humaine, un principe supérieur à la loi de la nature et à celle d'une fatalité aveugle. C'est alors que les langues commencent à se dépouiller de leur grâce naïve, qu'abandonnant le souci de l'harmonie elles semblent préoccupées, pour ainsi dire, du besoin d'énoncer la pensée avec clarté et simplicité. On les voit alors troublées d'un mal étrange : on dirait qu'elles fouillent dans leurs propres entrailles, — car elles décomposent leurs mots en leurs éléments primitifs, puis mettent en évidence, par
un appui de la voix, ceux qui contiennent Tidée principale, glissant rapidement sur les autres qui en marquent simplement les rapports; ces rapports, indiqués à l'époque de la synthèse par des terminaisons, étant exprimés désormais par des petits mots indépendants. La marche de la pensée se dessinait désormais plus nettement; on en pouvait suivre plus aisément renchaînément; elle était, pour ainsi dire, plus en lumière. Les langues, arrivées à Tâge de l'analyse, parlent davantage au raisonnement abstrait; k l'origine, elles s'étaient adressées surtout à l'imagination. Certes, cette transformation est le résultat delà nature même des choses. Plus l'éloquence politique et judiciaire avait pris d'empire sur les masses, plus la prose avait dû l'emporter sur la poésie. L'orateur, pour convaincre, devait s'efforcer d'entraîner le jugement avant de charmer l'oreille. 11 devait être clair partout, et, pour bien se faire comprendre, il devait insister plus sur les mots et les membres importants de la phrase que sur les valeurs et les groupes prosodiques. On accentuait davantage, au lieu de scander d'après les lois de la métrique. Cette tendance allait augmentant au fur et à mesure que les barbares du Nord et les barbares du Sud commencèrent à affluer à Rome et à vouloir parler la langue du peuple-roi. Bien entendu, ils n'apprenaient que très imparfaitement la quantité des syllabes et la flexion des mots; c'étaient choses trop délicates pour ces esprits incultes. Ils s'exprimaient yro55o modo, et, tout d'abord, on était obligé de s'expliquer avec eux de même. Nous avons vu que les anciens Romains avaient déjà montré une disposition à faire ressortir le corps du mot par une accentuation plus forte, à affaiblir, à sacrifier même les désinences. L'étude et l'imitation des chefs-d'œuvre de la Grèce avaient arrêté pour un siècle ou deux la décadence des formes synthétiques, mais elles ne l'arrêtèrent que dans les classes lettrées. Les couches inférieures, on peut le croire, continuèrent à se livrer sans contrainte au charme d'un parler rustique où se mêlaient des débris d'osque, d'ombrien et d'étrusque, espèce de patois dont étaient bannies de plus en plus les règles d'une gram-
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maire complexe et d'une syntaxe raffinée. La prédication chrétienne, qui s'adressait à cette foule confuse et peu éclairée, se garda bien d'arrêter ce mouvement, qui dégageait lentement les générations nouvelles des attaches toujours séduisantes du monde païen, de ses fêtes et de ses pompes, de ses jeux et de ses théâtres. Comparé aux religions polythéistes, aux mythologies baroques et compliquées de l'antiquité, le christianisme nous apparaît comme une philosophie populaire, qui, s'insinuant par sa simplicité même, s'imposant par sa morale, parlait sans effort à l'intelligence des humbles. Les hommes qui l'enseignaient ne craignaient pas de se servir des dialectes les plus informes parlés de peuplades barbares ou de classes méprisées. Ils savaient se faire tout à tous, et d'ailleurs ils prêchaient encore plus par l'exemple de leurs vertus que par des périodes sonores ou des phrases bien alignées. La langue commune à tous les apôtres du christianisme, leur langue savante dans l'Occident, c'était sans doute encore le latin ; mais ce latin était celui de la Vulgate et des Pères, latin saturé d'hébraïsmes. On nierait difficilement que les tournures si simples du langage biblique, dans l'absence d'études littéraires supérieures, entrant profondément dans l'éducation et la conversation populaires, n'aient contribué à avancer le travail de décomposition qui s'est opéré dans le latin de tous les pays où naquirent plus tard les idiomes néolatins.
C'est ainsi que le latin des inscriptions des vi% vu*, et viii° siècles présente un aspect absolument barbare ; au-dessous de cette corruption se devinent déjà les ébauches des langues nouvelles : espagnol, italien, portugais, français. Sous les mêmes influences, nous voyons se décomposer les grammaires des plus anciens idiomes germaniques. Combien plus dépouillé de formes est le moyen haut allemand que le gothique de l'évêque Ulfilas, et combien plus simples sont les langues Scandinaves de nos jours, ou même Tan • cien anglo-saxon que le Norsk, l'ancien islandais des Sagas !
Mais, lorsque la société fut assise enfin sur des bases nouvelles, et que, sortie de l'époque d'un ascétisme quelque peu barbare, elle se montrait de nouveau sensible au charme du beau dans les arts et les lettres, les langues devaient se ressentir de ce mouvement. On les voit entrer alors comme dans une seconde floraison, moins brillante sans doute que la première, et se réorganiser sous l'influence d'une seconde synthèse^ moins puissante que la synthèse des premiers jours. On en trouve les preuves dans les formes nouvelles qu'affecte le verbe dans les langues néo-latines, dans la fécondité d'un certain nombre de suffixes restés à peu près stériles dans les anciens temps ; enfin dans la création d'un grand nombre de mots composés. L'italien va plus loin que les idiomes congénères : rebelle aux sons sourds et aux désinences lourdes, il n'hésite pas, par exemple, à remplacer de propos délibéré la consonnance dure nt, qui, dans l'ancien latin, caractérise la désinence de la troisième personne plurielle de la conjugaison par la syllabe harmonieuse : no. Ainsi amano, sentiranno^ sentirebbero y etc. Les langues tudesques ont même conservé à un bien plus haut degré que les idiomes néo-latins la faculté de composer des mots nouveaux. Mais la grammaire gothique n'a déjà plus qu'un exemple de synthèse véritable à produire dans la flexion (c'est l'imparfait des verbes faibles formé à l'aide d'un ancien parfait du verbe thun^ en anglais to do^ en gothique da, en grec TtÔYifxt) ; et les idiomes néo-germaniques ne présentent à leur tour qu'un cas unique de synthèse nouvelle : on le trouve à la seconde personne du singulier du présent aussi bien que de l'imparfait, qui, comme on saitj se termine en st \
Ce recul ou si l'on aime mieux, cet arrêt des langues de l'Europe occidentale dans le mouvement qui les entraînait vers Tanalyse, rappelle celui que nous venons de signaler
1. Cette désinence estfurmée par radjonctioû du pronom tu (aujourd'hui du) loi, à r^ de la désinence primitive, qui, elle-même, n'était que le reste du pronom personnel de la seconde personne. La terminaison et contient ce pronom deux fois.
dans rhistoiro de la langue latine lorsqu'elle s'embellit, et se fixa au contact du grec. A son tour, le latin rendit le même service aux langues modernes ; il le rendit du même coup aux lettres. Le réveil de toute cette belle antiquité classique, fit reparaître avec un éclat et une intensité de vie, moindre sans doute qu'à sa première aurore, tout ce printemps de la civilisation méditerranéenne, qui nous fait assister aux floraisons successives des arts et des différentes branches des littératures. N'a-t-on pas constaté de même, qu'aux xi% xii" et xiii* siècles de notre ère, c'est l'architecture qui est reine, et qu'alors tous les autres arts sont asservis à ses formes? Au XIV® et au xv® siècle la sculpture déborde, brise les lignes, sort des cadres qui lui sont donnés, accable les édifices de son luxe exubérant. A la Renaissance la peinture l'emporte, trouble la sculpture et envahissant l'architecture, exige d'elle des effets qui sont de l'ordre du décor*. Qui parle ainsi? C'est M. Eugène Guillaume. Dans ces lignes que nous venons de lire, le savant critique ne jalonne-t-il pas les arts dans l'ordre qu'ils ont observé dans l'histoire de l'antiquité, ordre qui est celui de la nature même ?
Après tout, il était rationnel que les beaux arts étant mis à part, les langues et les littératures très imparfaites, auxquelles l'idéal du Bien avait donné naissance en Europe, atteignissent le degré de perfection, auquel elles pouvaient prétendre seulement dans l'arrière-saison, si l'on peut s'exprimer ainsi, du développement de ce principe, quand ce dernier condesceadait enfin à unir ses rayons à ceux de l'idéal du Beau ressuscité. Car la perfection ne résulte que de l'harmonie de tendances et de forces diverses et souvent opposées. L'art du moyen âge ne pouvait donc culminer que lorsque l'ardeur rehgieuse s'était attiédie et que l'ascétisme de l'Eglise commençait à céder à de plus douces influences. C'était assurément au point de vue de la foi une décadence relative, comme c'en était une autre lorsque les auteurs et poètes athéniens du iv® siècle avant notre ère