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Le Salon de 1879, Revue des Deux-Mondesj p

tels que Platon, Xénophon, Euripide, Ménandre, Aristote abandonnant les doctrines et croyances nationales, qui jadis avaient fait la grandeur de la patrie, accueillaient dans leurs esprits et propageaient par leurs œuvres, de nouvelles idées plus larges, plus hardies, avant-courrières de la grande révolution cosmopolite qui approchait. C'est dans ce sens que nous aimerions rectifier l'opinion d'Ottfried MuUer, affirmant que si les arts et les lettres étalent en Grèce leur plus brillante floraison, au moment oii les mœurs commencent à se corrompre, c'est que les « beaux génies » veulent fixer à jamais, par des types immortels, cet idéal du Beau qu'ils voient s'évanouir et disparaître du monde réel.

L'éblouissement dont furent pris les lettrés de la Renaissance a pu, à un certain moment, arriver à un tel degré de paroxysme, que des cardinaux ont pu craindre de compromettre leur latinité cicéronienne par une lecture trop fréquente de la Vulgate, et que de jeunes fous ont prétendu renverser la religion du Christ et remettre Jupiter sur son trône vermoulu. Heureusement, le retour vers l'antiquité fut en même temps un retour à ses méthodes scientifiques, à son esprit de recherche, à sa logique indépendante des exigences d'une théologie autoritaire. C'est du confluent de la Renaissance et du moyen âge religieux, faisant son examen de conscience, que se forme, grossi des sources d'une science expérimentale séculaire, ce large fleuve de la raison universelle qui abreuve et féconde les générations des esprits modernes.

C'est la marche irrésistible du génie de notre race qui amena ce résultat. Ce génie avait créé les langues d'abord à l'image des choses. Maintenant, à l'aide de cet instinct de simplification que nous appelons esprit d'analyse, il essaya de les soumettre aux catégories de la raison. La langue la plus récente qui naquit sous l'influence de cet instinct est la langue anglaise ; elle naquit du choc et de la fusion de deux idiomes entièrement distincts, l'anglo-saxon et le normand, forcés de ne plus former qu'^m^ langue, comme les deux peuples qui s'étaient disputé la prédominance,

étaient forcés à la longue, à la très longue (en effet il avait fallu trois siècles) de ne plus former qu'un seul peuple. Dans la lutte toutes les parties tenues et faibles de ces langues, les désinences flexives notamment, devaient périr presque toutes. Il en résulta pour la langue anglaise une grammaire d'une extrême simplicité, qui n'impose point de travail à la mémoire. Les mots réduits à leur plus simple expression n'étant plus que les signes des idées, le sens des phrases est souvent déterminé par l'ordre dans lequel ces mots se succèdent. Un nombre très considérable de mots anglais sont, en effet, sous le coup d'une très énergique accentuation, revenus au monosyllabisme primitif. On l'a déjà remarqué, cette particularité établit une certaine ressemblance entre l'anglais et le chinois. Est-il besoin d'ajouter que cette ressemblance est tout extérieure? Les quelques centaines de mots quasi interjectionnels des habitants du Céleste Empire, exprimant les sensations, les impressions primitives de la race, n'ont pas encore été combinées par une synthèse véritable, classées par la logique : il n'y a pas encore de parties de discours, partant point de grammaire. L'idiome chinois est resté à l'entrée de la carrière ; la langue anglaise au contraire ne présente que la dernière évolution des idiomes germaniques; ceux-ci ont parcouru les différentes phases de la synthèse et de l'analyse, ils ont usé en grande partie l'organisme primitif; en anglais il ne reste plus qu'un minimum de flexion. Presque chaque modalité de la pensée humaine y est exprimée par un mot indépendant. On peut dire que dans cette langue, l'esprit moderne s'est satisfait lui-même ; il s'y meut avec aisance et rapidité : il y a trouvé sa manifestation la plus adéquate.

Faut-il s'étonner après cela que cette langue soit celle qui règne surtout dans le nouveau monde, (l'Angleterre, l'Amérique du Nord, l'Australie), qu'elle tende à devenir de plus en plus aussi la langue de ce monde nouveau, qui siu-git de toute part, monde de commerce et d'industrie, de voyage, d'émigration, de colonisation ? Y a-t-il une latitude du globe où l'on ne soit sûr de rencontrer le léopard royal de la Grande-

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Bretagne ou la bannière étoilée de la grande République? N'est-elle pas la langue universelle de la navigation ! facile à apprendre et à manier, simple et forte comme cette race de courageux marins qui la parlent, concise comme doit Têtre celle d'un peuple dont la devise est : « time is money? » .rapide comme un impératif, brève comme un télégramme ?

De toutes les langues néo-latines, la plus analytique est la langue française. Ses formes sont plus ramassées, plus courtes que celles de l'italien et de l'espagnol, plus adaptées que ces dernières à l'esprit d'abstraction qui, aujourd'hui, avec plus de vérité que la lumière, nous vient du Nord. Mais elle a gardé de l'ancienne synthèse latine des formes nombreuses, variées et complexes, qui donnent à son allure quelque chose de noble, d'élégant et de distingué, qualités propres aux races plus artistiques du Midi. Elle a la finesse qui laisse deviner la nuance de la pensée et du sentiment, la précision qui dégage l'une et l'autre, et la sobriété qui leur donne leur vrai relief. Elle est la langue des belleslettres européennes, de la science lumineuse et populaire, et grâce à ces aptitudes, à ces propriétés réunies, elle est l'organe préféré des grandes assises de la diplomatie et des congrès savants. Elle est surtout la langue des salons, de la bonne compagnie, de tout ce qui se pique d'avoir reçu une éducation supérieure et d'occuper un rang dans la société. Pour les classes dirigeantes, privilégiées de l'Europe, la connaissance de l'anglais peut sans doute être fort utile, maïs celle du français est indispensable.

L'étude de bien d'autres langues peut avoir de l'intérêt et même du charme. Parlées par de grandes nations, elles peuvent avoir donné naissance à des chefs-d'œuvre dont une traduction, même excellente, rendra mal aisément le parfum natif et la saveur. Elles tiendront à coup sûr le rang qui revient aux peuples dont elles sont les organes. La connaissance de l'allemand ouvre l'accès à des ouvrages d'une érudition vaste et profonde, indispensables aujourd'hui aux savants de tout pays; cette langue est apprise comme une langue classique, non seulement dans le

Nord Scandinave, mais aussi dans certaines parties orientales de l'Europe, peuplées de Slaves et de Finnois. L'idiome de la Russie se répand en revanche dans toute la longueur de l'Asie septentrionale. La langue arabe, sans parler des autres sources de savoir qu'elle ouvre, rendra de grands services à ceux qui voyageront, soit dans l'Orient habité des adhérents du Koran, soit dans l'Afrique. L'italien, cette langue du chant et de l'amour, se fait entendre surtout dans la partie est de la Méditerranée. Espagnols et Portugais ont réussi à faire à leurs idiomes une large place dans le nouveau monde. Ils ont occupé le sud du continent qui subit de plus en plus l'ascendant de la grande république du Nord, comme jadis les Grecs établis dans le sud de l'Italie, ontfini par suivre les destinées de Rome.

Nous n'essayerons de diminuer la valeur d'aucune de ces langues, dans lesquelles la pensée humaine s'est glorieusement manisfestée, et nous ne voulons pas porter ombrage aux nations dont elles sont et seront sans doute toujours les organes. Mais de même que, dans les premiers siècles de notre ère, le monde méditerranéen qui prélude à la grande civilisation et la présente, pour ainsi dire, in nuce^ parlait de préférence deux langues, le latin, langue de cultivateurs, de soldats et de colons, langue de gouvernement et d'administration, puis le grec, à partir du ii* siècle avant notre ère, organe des classes supérieures, lettrées, savantes ; de même, croyons-nous, dans cet avenir qui s'ouvre devant nous, deux langues surtout jouiront de la faveur universelle, parce qu'elles expriment mieux que les autres les tendances de l'esprit nioderne : l'anglais, langue d'industriels, de commerçants et de marins, langue de colonisation lointaine et de politique populaire; et le français, langue dont la connaissance annonce une éducation plus soignée et des études plus libérales. Posséder cette langue sera toujours une des marques distinctives de ces classes aristocratiques gardant le dépôt du bon ton et du bon goût, où l'on sait toujours bien dire quand bien même on ne s'y appliquerait pas toujours à raisoùner juste et à penser avec finesse.

C'est donc une grande loi unique qui préside à l'origine et

au développement des langues, qui les a transformées et conduites au point où elles sont arrivées. C'est une autre grande loi unique qui a veillé à Téclosion des littératures, à leur plein épanouissement, à leurs décadences et à leurs palingénésies. Toutes les deux semblent se tenir, coïncider dans leurs effets et s'accorder dans leur marche générale avec celle qui dirige les évolutions de l'histoire. Ou mieux : les trois lois, loi linguistique, loi littéraire, loi historique présentent seulement des aspects successifs différents de la loi suprême qui règle le mouvement de l'esprit humain.

Des Menscbenbundâ Ergebniss, Der Weltgescbicbt, Erlebniss, Ob man im Weltbegrâbniss Das ailes mit begrâbt?

•• RÛCKERT.

Les résultats (du travail) de rbumanité entière, les enseigDemeDts de Tbistoire du monde disparaltraient-ils engloutis dans reffondrement universel?

C'est quelque chose de savoir que le monde ne va pas au hasard et que les destinées de notre race paraissent soumises à une certaine règle. Nous serions pourtant si heureux d'apprendre que cette règle est faite encore pour d'autres que pour nous et que nous ne nous trouvons pas seuls au milieu de ce vaste silence où semblent se mouvoir les corps célestes. La science moderne en nous révélant le sens du spectre solaire, paraît avoir trouvé le premier chaînon qui nous relie au monde sidéral. On peut dire qu'il est prouvé désormais que tous les astres , soleil, planètes, satellites renferment les mêmes éléments : métaux, métalloïdes ou gaz combinés dans les proportions les plus diverses. Donc aussi loin que notre œil peut pénétrer à l'aide des plus puissants télescopes, la matière de l'univers est une. De là il n'y a pas loin à inférer que chaque astre, dont la composition ressemblerait au nôtre

et se trouverait dans des conditions cosmiques analogues à celles où se trouve notre terre, pourra être habité. Non seulement il pourra être habité, mais encore les formes que la vie organisée y affecterait, pourront nous présenter les analogues des formes terrestres. Pourquoi alors, si la matière répandue dans l'univers est une, pourquoi l'esprit ne serait-il pas aussi un et identique ? et pourquoi le nôtre ne serait-il pas ou le reflet de l'esprit divin ou au moins une parcelle de l'esprit universel qui enveloppe et pénètre le Kosmos? Si l'œil n'était pas construit en vue du soleil, a dit Gœthe, comment pourrait-il le reconnaître? et comment pourrionsnous découvrir les lois qui gouvernent le monde, s'il n'y avait pas conformité entre ces lois et notre esprit? Si la logique et les mathématiques étaient étudiées et enseignées sur quelque globe éloigné, ces sciences devraient être, quant à leur essence, identiques à celles que l'on cultive sous ces noms sur le nôtre. Les sciences naturelles et appliquées ellesmêmes, tout en présentant d'autres aspects dans d'autres sphères, ne pourraient pas absolument différer de celles qu'on nous enseigne. Et, ajouterons-nous, s'il y a d'autres humanités, il y a possibilité, il y a vraisemblance que, par leur origine, leur développement et les différentes phases de leur existence, elles doivent avoir leurs principaux traits en commun avec notre race. Dans ce cas la loi que nous avons essayé d'exposer dans les pages qui précèdent, aurait en effet une portée considérable.

Mais, en nous hasardant à étendre cette loi à d'autres mondes que notre petit monde sublunaire, nous avons hâte d'ajouter que nous ne prétendons la leur appliquer que dans ses grandes lignes : nous n'avons pensé qu'aux évolutions qui ont fait graviter notre humanité vers des sommets d'un idéal toujours plus élevé. La devise « Excelsior » que nous attribuons, un peu, à l'instar d'Aristote, à tout ce qui, dans le Kosmos, vit d'une vie supérieure, ne nous fait pas oublier que seule la matière peut être considérée comme étant soumise au joug d'un déterminisme aveugle. La voix de notre conscience, que rien ne saurait faire taire, nous crie que, dans le monde

moral, règne la liberté; que, si variables, si incertaines que soient les limites qui les séparent, le bien et le mal ont une existence réelle. Un grand philosophe a appelé le mal un non-ètre. Nous aimerions mieux y voir l'obstacle incessamment vaincu et incessamment renaissant que la souveraine sagesse place sur la route du progrès pour stimuler l'ardeur de notre âme, afin que celle-ci ne s'engourdisse pas dans la contemplation admirative, mais stérile, d'un idéal lointain. Mais nous n'admettrons jamais que toutes les horreurs, dont les fastes de l'histoire sont pleines, aient été les effets d'une éternelle nécessité ou — ce qui serait un blasphème — de la volonté divine elle-même. Nous ne croirons jamais que l'institution de l'esclavage ait été absolument indispensable pour bâtir les temples et les pyramides de l'Egypte, pour ériger des obélisques et des monuments de tout genre, pour peupler la Grèce et l'Italie de mille chefs-d'œuvre d'art. Nous ne pensons pas que les empereurs romains aient été obligés par leurs fonctions, dans l'intérêt de la conservation de l'État, de verser le sang de milliers de martyrs, et nous n'excuserions pas leur conduite, quand même on soutiendrait que Dieu aurait voulu favoriser ainsi la propagation et hâter le triomphe de la doctrine chrétienne. Les persécutions des juifs , les autodafés , les Saint-Barthélémy religieuses et politiques de tout genre, sont, à nos yeux, autant de taches dans le grand livre de l'humanité, taches dont nous nous affligeons et dont nous nous sentons humiliés. Qui oserait soutenir encore aujourd'hui que l'exécution de Charles P' d'Angleterre, que celle de Louis XVI, que toutes les violences des terroristes aient été nécessaires ou utiles à la cause de la liberté?

Gœthe devait avoir des préoccupations de même nature, lorsqu'à la lecture des Idées sur F Humanité qu'Herder venait de faire paraître, il écrivit : Charmante humanité! Espérons que les choses se passent mieux sur d'autres globes ; de celles qui arrivent sur le nôtre, il y a peu de bien à dire. Les hommes ne cessent de se plaindre de leur destinée. Qu'ils apprennent donc que, s'ils ne sont pas plus heureux, c'est

qu'ils ne méritent pas de l'être davantage. Et ailleurs : On nous parle du règne de V humanisme. Il viendra ce règne, le jour où chaque homme, pour vivre, aura besoin d'un gardes-malade. Gœthe donnait ainsi à entendre que,d'après lui, les hommes, tant qu'ils ont la force d'assouvir leurs passions, ne semblent point avoir d'autre pensée.

Gœthe avait assurément ses raisons pour rester plongé dans l'étude des lois de la nature ; il en admirait la constance et l'étemelle beauté. Il n'est sévère que pour l'homme, mais il est injuste pour l'histoire qui, après tout, n'est que de la nature supérieure, œuvre, elle aussi, du sublime ouvrier. A la fin de ses jours, le calme parait s'être fait dans son esprit sur les questions religieuses et politiques. Son Faust se termine par une scène de transfiguration, où le poète s'est inspiré aux sources des traditions et croyances catholiques les plus orthodoxes. Précédemment, il nous avait présenté son héros comme un grand seigneur qui fait défricher des terres, tracer des chemins et des canaux, bâtir des maisons, et qui dirige « sur une terre libre, un peuple de travailleurs, satisfaits de leur sort ». Au début de sa grandiose épopée, il avait évoqué le chœur des anges, chantant dans des strophes d'une royale splendeur, les merveilles de la création. Un instant après, paraît Méphistophélès, proclamant « que tout ce qui existe, est digne de périr ». Ce n'était certes pas l'opinion intime, véritable, du grand poète. Mais c'est devenu aujourd'hui celle d'une école entière, envisageant la vie uniquement comme un fardeau, et toute existence, comme le produit d'une puissance malfaisante qui, ayant horreur du néant, excite toute force vive à la propagation des espèces. Aux yeux de cette école, la thèse de l'immortalité n'est qu'un cauchemar de plus, faisant entrevoir aux pauvres humains, à travers des millions d'avatars, l'incessant renouvellement de leurs angoisses et de leurs souffrances. C'est une nouvelle édition de la doctrine de Bouddha, moins les exhortations à la douceur, à la chasteté, à la charité et à la résignation qui plaident en faveur du grand réformateur hindou des circonstances si fortement atténuan-

tes. On comprend à la rigueur les sceptiques qui prétendent « se reposer sur l'oreiller du doute » pourvu qu'au moins ils y trouvent le repos! et on ne s'étonne pas que de nobles esprits, trompés dans leurs aspirations généreuses, découragés par les déceptions de la politique, aient été amenés à considérer la civilisation comme une oasis imperceptible, enclavée entre deux déserts immenses : la barbarie de l'ignorance, qui la précède, et la barbarie du déclin, qui la suit. La spéculation est allée plus loin. La science a pu, sans doute, démontrer l'inanité des craintes que pouvait faire naître dans l'esprit des pusillanimes, l'éventualité d'une comète se croisant, dans sa course vagabonde, avec notre planète, la brûlant ou la faisant sortir de son orbite. En raison de la fixité des lois qui régisseut le monde sidéral, elle ne prévoit pas de choc avec des astres solides et puissants, capables, par leur volume, de broyer le petit globe de la terre. Mais elle est moins rassurante au sujet des forces que celle-ci récèle dans son sein, soit qu'elles fassent explosion un jour et changent à la surface la distribution de l'eau et de la terre ferme, soit qu'elles s'épuisent et s'éteignent, en sorte que notre globe se transforme peu à peu en un bloc immense de matière brute, dépourvue d'atmosphère et d'êtres vivants qui s'y alimentent. Nous avons vu plus haut qu'une excentricité très considérable de l'orbite, dans laquelle la terre se meut, pourrait amener pareillement la destruction du genre humain. Riickert, un des plus grands poètes de l'école romantique allemande, semble avoir été préoccupé surtout de l'éventualité d'une de ces grandes catastrophes qui, de l'avis des anciens géologues, avaient plus d'une fois renouvelé la surface de la terre et, pour la renouveler, avaient anéanti, ou à peu près, des races et des espèces entières dont la trace et la forme nous ont été conservées dans des miUiers de fossiles et de pétrifications. Si une telle révolution venait à nous surprendre, s'écrie-t-il dans une de ses plus belles pièces lyriques, ce ne serait pas la mort de tant d'êtres vivants qui m'affligerait le plus. Mais, l'esprit périrat-il du même coup, l'esprit dont l'essence devrait être îm-

mortelle? Toutes les œuvres de l'art, tous les produits de la pensée^ tous les élans du genre humain, tout Tensemble de la civilisation, tous les résultats de l'histoire seront- ils engloutis dans l'effondrement et la ruine du monde? iVon, répond-il à lui-même, l'esprit triomphera de la confusion, la forme domptera la matière et on verra naître un monde supérieur à celui qui venait de s'évanouir*. Perspective consolante, assurément, et qui laisse apercevoir le chaînon qui, dans le développement des forces cosmiques, doit relier le passé à l'avenir. Mais qu'aurait dit le barde, si on lui avait annoncé qu'à notre terre le sort de la lune était réservé, boule inerte, roulant inanimée dans les espaces silencieux? Qu'est devenue la/orce vitale que jadis notre satellite aurait recelée? où ira celle dont notre globe surabonde lorsqu'elle le quittera à son tour? Grâce à une découverte récente de la science, nous sommes assurés de l'équivalence des forces lorsqu'elles se transmutent sous l'influence de la chaleur et de l'électricité ou d'autres causes. Et la force animique, morale, intellectuelle, pourrait s'évanouir dans certaines parties de l'univers et la somme de sa puissance totale pourrait être diminuée d'autant? Cela ne reviendrait-il pas à dire avec les premiers philosophes de la Grèce, les physiciens, que l'âme n'est qu'une annexe du corps, qu'elle se compose simplement d'atomes plus tenus que ce dernier, comme avait dit Démocrite, qu'elle est la résultante, la manifestation ou seulement une des propriétés de la matière, comme le pensent nos matérialistes modernes? Ceux qui n'ont pas craint de tirer, en les outrant, les dernières conséquences des recherches de Darwin et qui se sont réjouis de trouver en eux-mêmes des singes perfectionnés, ont-ils réfléchi que, dans leur système, tous les mammifères ne seraient que d'anciens amphibies montés un échelon plus haut dans l'échelle des êtres? qu'il faudrait en dire autant des amphibies comparés aux oiseaux, des oiseaux comparés aux poissons, et que, de gradin en gradin, on descendrait ainsi aux rhi-

Bis bôbere Form entstand. »

zopodes, aux infusoires, aux monères, aux cellules enfin? Amvés aux cellules, ont-ils résolu le grand problème ? Pas le moins du monde, puisque, dans la cellule, tout Tètre vivant est préformé déjà. Nos moyens d'observation sont insuffisants pour pénétrer plus avant dans les mystères de la création. Nous touchons ici, aux bords, sinon de l'infini^ au moins de l'indéfini. Les corpuscules les plus imperceptibles ont subi, depuis des milliards d'années, Faction de l'esprit « cosmique » ; ils en portent l'empreinte, ils en sont comme saturés. Et on oserait soutenir que c'est la matière qui dégage l'esprit, comme si Texistence supérieure pouvait émaner d'une existence inférieure, ce qui est vivant de ce qui est inerte , ce qui est plus parfait de ce qui l'est moins. On se rappelle que Platon nous montre nos âmes emprisonnées dans nos corps comme dans des cavernes, d'où il leur est difficile d'apercevoir les choses dans leur vraie lumière et sous leur véritable forme. Ne pourrions-nous pas dire plutôt qu'en nous attachant aux impressions que nous recevons de la seule matière, nous agirions comme des enfants qui, nés dans une « caméra obscur a » n'en seraient jamais sortis, et qui voyant les objets réfléchis par le papier opposé à la lumière, renversés et retournés de haut en bas, et les hommes, par exemple, marcher sur leurs têtes, croiraient avoir sous leurs yeux la réalité des choses ? Soutenir que notre corps forme ou seulement renferme, notre âme, nous parait un énorme contresens; il serait plus juste de dire que chaque âme fait effort pour former son corps à son image. Certes ce serait une erreur également grossière de prétendre que la matière est « absolument » destructible et limitée dans sa durée. Mais cet univers visible que nous contemplons, si immense qu'il paraisse, n'est pas éternel dans ses formes et aspects actuels^ et ceci étant admis, il disparaît à côté de l'esprit qui échappe à la mesure et qui est réellement

i. LMmmeDse agglomération d'atomes cosmiques qui a douné naissauce à notre soleil et au système planétaire qui lui fait cortège, n'existerait, d'après les calculs les plus récents, que depuis dix -huit millions d'années, — et elle est certainement destinée à se dissoudre un jour.

infini. Oui, cet univers, dont Tordre, la grandeur, Tharmonie nous confondent, ne nous apparaît, que comme la manifestation changeante et mobile de quelque force mystérieuse toute-puissante qui Tenveloppe et le pénètre de toutes parts. L'esprit n'est donc pas seulement le (S<rcepov irporspov des êtres organisés de notre globe ou de tous les autres globes où pourraient se trouver des êtres organisés ; il est en réalité h la fois la forme, comme dirait Aristote, puis la force, le fond, et le tout des choses. Cette croyance serait la véritable, quand bien même la théorie des causes finales, soutenue dernièrement encore, par d'excellents esprits, présenterait quelques lacunes. Nous ne sommes pas ébranlés dans nos convictions par la nouvelle école anglaise essayant d'établir par un raisonnement serré, mais trop subtil, que Tàme, la pensée, la conscience et le sentiment de la personnalité ne sont que des agglomérations de sensations, d'impressions associées, grâce à des circonstances et des milieux semblables et identiques, puis fixées à jamais par l'habitude. Ce système se réfute lui-même par l'effort immense tenté par ses auteurs pour le fonder. Quand bien même on réussirait à le rendre plausible, on ne parviendra jamais à lui donner un degré de certitude, supérieur à celui qui paraît si conforme à notre nature, aux besoins de notre esprit et qui, depuis les temps les plus reculés, a été adopté et prôné par les plus grands penseurs de notre race. En supposant même aux deux systèmes un égal degré de vraisemblance, il faudrait donner la préférence au nôtre, puisqu'il a l'avantage de ne pas nous priver d'espérances immortelles et de respecter notre dignité inutilement et gratuitement méconnue par les nihilistes de la philosophie.

En essayant de déterminer les lois qui semblent présider au développement du genre humain dans l'histoire proprement dite, nous ne sommes certes pas partis d'idées préconçues. Mais, du moment où nous avons reconnu ces lois, il nous a semblé utile de montrer qu'elles rentraient dans le plan grandiose révélé par l'ensemble du Kosmos dans tous les domaines ouverts à nos investigations.

Terminons, pour justifier notre manière de voir, par la citation d'une des plus nobles pages que la science ait inspirée à un de ses plus illustres adeptes.

« Les découvertes dont les sciences se sont enrichies dans le cours de notre âge, a dit M. Dumas ^, démontrent qu'il n'appartient qu'à l'ignorance de considérer le livre de la sagesse comme nous ayant été révélé tout entier. La source de la vie et son essence nous demeurent inconnues. Nous n'avons pas saisi le lien mystérieux qui, joignant le corps à l'esprit, constitue l'unité de la personne humaine. Nous n'avons pas le droit de traiter l'homme comme un être abstrait, de dédaigner son histoire et d'attribuer à la science des prétentions à la direction de Taxe moral du monde, que ses progrès n'autorisent pas.

<i Nous avons conquis la terre, il est vrai, mesuré la marche des planètes, soumis la mécanique céleste au calcul, constaté la nature des étoiles, percé la brume des nébuleuses et réglé même le mouvement désordonné des comètes ; mais, par delà les astres, dont la lumière emploie des siècles à nous parvenir, il est encore des astres dont les rayons s'éteignent en chemin, et plus loin, toujours plus loin, sans cesse et sans terme, brillent dans des firmaments que le nôtre ne soupçonne pas, des soleils que ne rencontreront pas nos regards, des mondes innombrables à jamais fermés pour nous. Après deux mille ans d'efforts, si nous atteignons enfin l'extrémité lointaine de notre univers, qui n'est qu'un point dans Tespace immense, nous sommes arrêtés, muets et pleins d'épouvante, au seuil de l'infini dont nous ne savons rien.

« La nature de l'homme, son existence présente et future, sont des mystères impénétrables aux plus grands génies, comme au reste des humains, écrivait d'Alembert au plus haut de sa renommée : ce que nous savons est peu de chose, disait Laplace mourant, et ce fut la dernière parole de l'illustre rival de Newton. »

1. Discours de M. Dumas à rAcadémie française lors de la réception de M. Henri Martin.

Dans une des pièces lyriques de sa première jeunesse, Schiller nous montre deux voyageurs parcourant avec la rapidité de la foudre, mais dans des directions différentes, les espaces célestes, pour découvrir les dernières limites de la création. Après avoir laissé derrière eux la voûte étoilée connue des humains, ils traversent d'autres systèmes de mondes, des nébuleuses nombreuses comme les ondes d'une rivière, puis ils se rencontrent et se confirment mutuellement dans l'inutilité de leurs efforts. « Pliez vos ailes, pensées d'aigle (c'est ainsi que termine le poète). Découragée, ô fantaisie, après des courses téméraires, jette enfin l'ancre sur les rivages de l'infini * ». M. Dumas avait-il lu ces vers, peu connus et peu cités de Schiller? On peut en douter. Il n'y aurait rien d'étonnant que, semblables aux voyageurs du poème, ces deux grands esprits se fussent rencontrés.

Imitons nos aînés et nos meilleurs. Résignons-nous à ignorer, et, renfermés dans les limites étroites de notre mission, tâchons de la remplir humblement, sous l'œil de celui qui est, fut et sera.

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