Alex, de Humboldt, Kosmos, II, p
sera l)oaucoup sans doute, mais ce sera tout. II n'y a pas de véritable histoire sans écriture.
La création d'une écriture facile et intelligible, capable d'exprimer et de transmettre aux générations suivantes le souvenir du passé, a été, on ne saurait en douter, une œuvre de longue haleine. Elle a pu avoir Heu et a eu lieu certainement sur plusieurs points de notre globe, partout où, à la suite de la naissance de grands centres et de la formation des premiers états, le besoin d'une tradition sûre et slable dans les lois et dans les croyances, d une règle invariable à consulter, s'est fait sentir. Chez les peuples sauvages elle s'est arrêtée à un état rudimentaire. Des nations aujourd'hui disparues du globe, comme celles qui ont précédé les Sémites sur les bords du golfe Persique, paraissent, d'après les recherches de nos assyriologues, en avoir connu les arcanes. Partout, en Egypte, en Chine, à Babel, elle commence par rhiérogh plie. Ce n'est que lentement et peut-être seulement après des siècles qu'elle essaye de résoudre les mots en leurs éléments* constitutifs, qu'elle revêt un caractère syllabiquo d'abord, alphabétique ensuite. C'était alors toute une science à apprendre, réservée seulement au petit nombre et employée surtout dans les circonstances importantes de la vie.
L'écriture ne donne pas nécessairement naissance à l'histoire; mais l'histoire que Técrilure n'a pas consacrée reste le plus souvent un amas confus de mythes, do légendes et de faits mal assurés. Le pays qui le premier a connu Técri-* ture et qui, dans l'antiquité, s'en est peut-être le plus servi, est aussi celui qui a l'histoire la plus ancienne : l'Egypte. Cette histoire n'est pas seulement celle de la nation et de rois,mais incidemment aussi celledespeupla des voisines avec lesquelles les pharaons ont été en relation, que souvent ils ont vaincues et rendues tributaires. Il en est de l'histoire écrite dans les grandes villes de Babel et de Ninive comme do celles que rédigèrent les prêtres de Mizraïm. Et si les
1. Ici le cliiuoiâ seul fuit exceplioo. Tous ses mois étant Qiono8ylIabi«iue.-s, |a décomposition en syllabes et des pyllnbes on loUrea n'a pas eu lieu. On n'en avait pas senti le be:»(»in.
INTROnuCTlON 9
léviti^s et les savants d'Israël nous ont conservé les Iradilions vénérables de leur race, c'est que là encore nous voyons toutes les tribus d'un même peuple groupées aulour d'un même sanctuaire et d'une même loi \
Isolement des peuples pvlmiiifs, — L'histoire des peuples de l'antiquité a un caractère étroitement national. Chacun d'eux se considère comme le premier entre tous, et professe un souverain mépris pour les autres peuples du globe. Les l^]gyptiens s'opposent avec orgueil aux races « stupides », qui les environnent. Les Hindous et les Bactrieus s'appellent les meilleurs, les illustres (Aryâs). Les Chinois appellent leur empire l'empire du Milieu, le Céleste Empire. Israël se considérant comme le vase d'élection du Très-Haut, a confondu longtemps le reste des humains sous le nom de f/ojim (races étrangères), et l'on sait que les Grecs no voyaient que des barbares dans tous ceux qui ne parlaient pas la langue de Hellas et qui n'étaient pas versés dans ses arts et ses lettres. L'isolement, plus ou moins hostile aux voisins où les peuples primitifs étaient cantonnés, fut rompu quelquefois par le joug uniforme que les conquérants et les fondateurs des grands empires faisaient peser sur des races de langues, mœurs et religions absolument dilîérentes. Tels furent les empires de Cyrus et de ses successeurs, celui d'Alexandre et enfin l'empire romain. Mais un rapprochement plus intime fut amené le jour où des croyances identiques commencèrent à se répandre sur de vastes étendues dans l'ancien continent, où le bouddhisme rangea sous ses drapeaux les Hindous d'abord, puis les Chinois, Indo-Chinois, Japonais et les hordes de l'Asie centrale. Christianisme et islam entrèrent en lice à leur tour. Le premier surtout, par la civilisation supérieure à laquelle il donna naissance, sembla préparer un meilleur avenir au genre humain. Mais pour que le jour vienne où il n'y aura plus qu'un pasteur et qu'un seul troupeau, il faudra avoir reconnu et proclamé bien haut
1. Oltfried Alnller, Griechisrhe LUteraturgeschichtej I, p. 468.
celte vérité : que la meilleure religion est celle qui n'exclut personne.
Ces observations prouvent que Tantiquité n*a pas pu connaître d'histoire universelle, que les temps modernes eux-mêmes ne Tout vu s'établir que tardivement, après la fondation des grandes sociétés religieuses nées elles-mêmes à la suite de guerres longues et sanglantes.
Origines de t histoire générale, — Aristote a raison sans doute de dire que l'histoire ne nous apprend que des faits et des détails, tandis que la poésie a des idées générales en vue. A l'époque où le grand philosophe vivait, l'histoire était trop jeune encore pour qu'il eût été possible, même à un esprit pénétrant comme le sien, d'en dégager les lois. Mais déjà elle renfermait d'utiles enseignements. On le sentait fort bien dans les centres de ces vastes empires qui avaient besoin de traditions durables, qui avaient un passé et dont les chefs voulaient assurer l'avenir. C'est là que nous trouvons les plus anciennes chroniques et ces longues inscriptions en langues et lettres inconnues qu'il a été réservé à notre époque de déchiffrer. C'est là qu'il y avait de véritables archives; et dans des moments de crise, durant les longues insomnies que leur causaient les soucis du gouvernement, les rois aimaient à se faire lire le récit des faits et gestes de leurs ancêtres dans l'espoir d'y rencontrer un indice, un conseil à suivre ou au moins une consolation fortifiante. Et comme tout grand empire comprend dans ses limites des populations de langues, de mœurs et de religions différentes, ceux qui en écrivent l'histoire font pour ainsi dire un pas vers l'histoire générale, et jettent, sans s'en douter, les premières bases de ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la philosophie de l'histoire. C'est ainsi que les chroniques de la Chine, en passant en revue les tribus de l'Asie centrale, nous entretiennent déjà des peuples qui amenèrent les grandes migrations qui se dirigent de l'Est à l'Ouest; que celles de l'Egypte nous font connaître les tribus assises sur les bords de la Méditerranée avant la guerre de Troie ; que
INTRODUCTION \i
ces inscriptions cunéiformes de Babel et de Ninive nous orientent tant soit peu dans la topographie de la Mésopotamie, du Caucase et des pays situés entre TEuphrate et Tlndus. Lorsque Cyrus eut terminé la série de ses conquêtes, tous Içs peuples depuis la frontière du Pendshàb jusqu'aux bords de la mer Egée obéirent à son sceptre. Quel dommage que nous n'ayons plus que de faibles fragments de l'histoire de son règne et de celui de ses successeurs. Mais un jour les efforts du colosse asiatique se brisèrent contre le patriotisme d'un petit peuple pauvre et valeureux. La Grèce, que les guerres médiques mirent tout à coup en relief, occupa à son tour le premier rang parmi les nations. Hérodote fait de l'histoire générale, lorsqu'il nous montre comment tous les peuples subissent les uns après les autres le joug de la Perse et comment cette dernière succombe sous les coups des vainqueurs de Marathon et de Salamine. Thucydide, il est vrai, renferme son récit dans le cadre étroit de la Grèce : il ne nous entretient que d'une guerre intestine. Nous n'avons plus les ouvrages des Théopompe et des Timée. Mais Polybe marche de nouveau sur les traces d'Hérodote, lorsqu'il nous explique par quel concours de circonstances favorables, par quel enchaînement de causes et d'effets, par quel ensemble de vertus les Romains ont soumis en soixante ans le monde méditerranéen tout entier. A partir de ce moment tous les historiens sont d'accord pour glorifier la ville qui renferme dans ses murs le sort de l'univers. On dirait en vérité que les jours do l'accomplissement sont venus et que l'humanité n'aura plus rien à regretter, plus rien à désirer.
Rome n'a pas été renversée par les barbares, comme on est trop disposé à le croire et à le dire. C'est elle qui la première leur avait ouvert les portes, qui avait élevé leurs chefs, pour les récompenser des services rendus sur les champs de bataille, aux plus hautes dignités de l'empire. Eux, en revanche, n'aspiraient qu'à l'honneur d'être Romains. La conquête n'était souvent pour eux qu'un moyen de s0 faire adopter. En réalité Rome croula de fatigue, sous sa propre grandeur; mais elle ne périt pas, elle ne fit que se transformer ; des rui-
nés de la Rome des césars, se dégagea Rome chrélienne, Rome catholique*, la Rome de la papauté. Elle gouverna le monde, comme Tavait fait Tautre. Au milieu de la dislocation des provinces, de la confusion de toutes choses et du mélange des races se superposant les unes aux autres, elle sauva Tunité de la civilisation européenne. En remplaçant le prestige do la force par celui de la morale et de Tintelligence, elle fit faire un progrès immense au genre humain. Représentant au milieu du morcellement de la féodalité Tidéc générale qui empêcha le retour à la barbarie, la papauté aurait dû écrire l'histoire de cette idée et du lent travail à Taide duquel elle la réalisa. Cette histoire a été écrite de nos jours seulement. Mais l'idée à laquelle était suspendue la conscience de tant de millions d'hommes, dépassa alors les horizons do Texistence terrestre. On la retrouve dans les visions du moyen âge, on la saisit tout entière dans la Divine Comédie du Dante. Il était en effet plus facile de Tincarner dans un grand poème que de la faire ressortir dans une série de récits que rien n'aurait reliés que cette idée môme. — Les écrits des chroniqueurs allemands, les historiens de la Franco : Villehardouin, Froissard, Philippe de Commines, se meuvent après tout dans une sphère étroite. Aux Villani, au Guichardin et aux Machiavel même semble échapper le vrai sens de l'époque à laquelle ils ont vécu, en supposant qu'ils aient voulu s'en pénétrer. Ce qui paraît remarquable d'abord, c'est que ces hommes, sans en excepter le Dante, ne sont guère partisans des papes. Quand ils ne sont pas gibelins, ils entendent au moins le patriotisme à leur façon. Chacun d'eux est dominé ou par une passion personnelle ou par rintérêt du prince auquel il est attaché.
Ij histoire universelle de Bossuet. — Au moyen «\ge les hommes du clergé paraissent seuls capables d'idées générales, ce qui ne les empêche pas toujours d'être de leur nation. Cela est vrai surtout de Bossuet qu'on a appe.lé
i. Cniho'ique vont diro, comme tout le monde sail, iiiiiversello.
INTllODUCTION 13
justement le dernier des Pères de TEglise, et qui dans son Discours sur Thistoire universelle a résumé de main de maitre la longue suite des religions et des empires. Il fait fort bien voir que le monde ancien dont il admire la splendeur, mais dont il sent «le grand creux », aboutit k des aspirations qui foimaient douze siècles auparavant le point de départ de la civilisation judéo-chrétienne. Pour lui l'humanité est destinée à vivre sous Tégide de la théocratie, mais cette théocratie a besoin de la protection d'un césar. Le diadème impérial dépasse à ses yeux et domine la tiare du chef de FEglise. Le regard de Bossuet va de Constantin, rillustre converti, à Charlemagne, le grand convertisseur, qui seproclame le suzerain des papes; Charlemagne, qui est revendiqué également par les populations assises sur les deux rives du Rhin, aux yeux de l'évêque de Meaux, est surtout Français. On devine le troisième césar : son nom, qu'il retient dans sa pensée, se lit entre les lignes; c'est lui qui semble avoir inspiré le livre tout entier. Il en résulte que ce livre forme un tout plus achevé qu'on n'est généralement disposé à croire. — Bossuet avait reconnu aussi Timportance de la chronologie, la nécessité d'établir des périodes et de noter les dates les plus saillantes ; mais il n'a pas trouvé la loi du mouvement évolutifde l'histoire établie sur des chiffres. Enfin il devait méconnaître la portée immense de la Réforme rehgieuse qui préparait l'avènement d'une ère nouvelle, mais qui pour lui ne pouvait être qu'une aberration de l'esprit humain.
Vico. La scienza nuova, — C'est aux Italiens, qui ont dans les temps modernes , comme les Ioniens dans l'antiquité, donné le branle à tous les progrès, qu'appartient la gloire d'avoir jeté les premières bases de la philosophie de l'histoire. Vico s'efforça de faire la lumière dans l'amas confus des noms, des dates et des faits accumulés par les siècles, à l'aide de principes d*un autre ordre que ceux que la religion avait pu fournir. Il crut reconnaître dans l'histoire la succession de trois âges, sortant, pour aiusi
dire, los uns des autres d'après une loi inhérente à leur nature : Tâge théocratique, l'âge héroïque, l'âge humain. D'après lui, ces âges se répéteraient dans les temps modernes, ce qui n'est vrai que dans une certaine mesure. Vico ne paraît pas avoir compris le changement profond que le christianisme a introduit dans le développement de notre race; il n'apas vu que, si dans le domaine de l'esprit, des phénomènes analogues apparaissent, c'est le plus souvent sous un autre jour et, le progrès des siècles aidant, sur une échelle plus grande et avec des aspects plus vastes. On peut supposer que Vico aurait pénétré plus avant dans sa science s'il avait pu assister à la grande révolution qui devait marquer la fin du dix-huitième siècle.
Berder^ Idées sur le genre humain, — Herder, qui en fut témoin, fit faire un pas considérable à la philosophie de l'histoire. Il vit plus clairement que ses prédécesseurs que l'apaisement des éléments qui ont contribué à former la surface et même le noyau de notre globe devait être antérieur à la naissance de la « plante » homme (« la planta uomo. ») On voit surgir le monde de l'ordre moral seulement lorsque les grandes révolutions géologiques et physiques ont pris fin. Herder comprit aussi la grande importance de va géographie et le lien intime qui rattache ses données kux conditions dans lesquelles ont pu avoir lieu les premiers débuts de l'histoire. Il vit juste en reconnaissant dans la langue, dans la faculté de parler propre à l'homme, le moyen le plus efficace du perfectionnement de la race. Il plaça le berceau de celle-ci dan^ l'Asie, et sous ce rapport il a eu longtemps l'assentiment de ceux que ces questions préoccupent. Aujourd'hui cette opinion n'est plus admise généralement. Ce qui paraît vrai, c'est que dans l'Asie se sont formés les premiers états, et que les systèmes religieux les plus importants y sont nés : le mosaïsme, le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme. C'est dans l'Asie que nous trouvons les origines des familles de langues les plus considérables, langues indo-européennes, sémitiques, ougro-tatares
IxNTRODUCTION 15
et dravidiennes. — C'est là que s'ourdit le tissu des plus vastes mythologies, — et si la coastitution des premiers états paraît peu variée et affecter de préférence la forme despotique, on peut surprendre des traces de démocratie jusque dans les livres saints. Horder a cru remarquer que la civilisation suivait le mouvement du soleil qui va de Torient à l'occident. Prise en bloc cette observation peut être acceptée, puisque l'Europe débute plus tard dans l'histoire que l'Asie, et que l'Amérique plus occidentale encore ne nous est connue, pour ainsi dire, que d'hier. Mais TEg-yple jette un vif éclat douze siècles avant le premier empereur dont la Chine a gardé la mémoire, et Babel est à son tour un centre puissant lorsque les Aryâs du Pendshàb continuent encore à marclierderrièrc leurs troupeaux. Les faits ont par conséquent donné tort ici à la théorie préconçue dellerder. En revanche il a bien saisi le contraste que présente l'immobilité du Céleste Empire et de la race mongole en général avec l'aspect changeant des races historiques qui grandissent, se mêlent, se combattent et s'entre-détruisent dans la Mésopotamie et dans l'Asie Mineure. Il a compris le rôle immense joué par la Grèce et par Israël dans les fastes du genre humain. Il a senti que ce qui donne sa principale valeur à Rome, c'est la fondation du droit. Mais lorsqu'il soutient que Thistoire du christianisme est l'incarnation de Dieu dans l'humanité, il abandonne le domaine de la philosophie pour entrer dans celui de l'hypothèse religieuse.
Ballanche et les saint-shnoniens, — L'œuvre de Herder, malgré des imperfections inévitables, n'en est pas moins supérieure par la clarté et la justesse des idées aux essais de Fichte, de Schelling et surtout de Gœrres sur le même sujet. En France, c'est Ballanche qui, dans ses « Palingénésies sociales », a émis sur la matière qui nous intéresse plus d'une vue judicieuse. Mais ni lui ni les saint-simoniens n'ont su faire faire à la science nouvelle un progrès sérieux. Les derniers ont fait entrer dans leur système la distinction des siècles synthétiques et des siècles analytî-
|(i Li:S LOIS DE L'HISTOIUE
qucs OU dissolvants. Pour oux la marche « organique » du genre humain se serait arrêtée à Socrate. L'histoire de Rome est à leurs yeux une longue décomposition, dont la dernière phase ne serait pas terminée encore aujourd'hui. Les saintsimoniens ont fait évidemment fausse route : il n'y a pas d'époque dans l'histoire qui n'aurait fait que fonder; il n'y en a pas non plus dont l'unique mission aurait été de détruire. Leur école, qui avait la prétention de réformer la société, ne semble avoir eu qu'incidemment recours à la philosophie pour expliquer et étayer les projets aventureux que nourrissaient leurs chefs.
La philosophie d histoire cV Hegel. Edouard Gans, — De tous les livres qui ont été écrits sur les lois qu'on suppose régir notre race, celui qui porte le grand nom d'Hegel et celui de son illustre disciple Edouard Gans paraît encore le plus intéressant et le plus complet. Hegel (c'est un témoignage qui lui a été rendu par Auguste Bœckh, fort entendu en ces matières) avait une merveilleuse intelligence des différentes époques de l'histoire. La Grèce lui a inspiré les plus belles pages de ses écrits. Rome le touchait moins et le moyen âge n'a peut-être pas assez provoqué ses méditations. Edouard Gans a fait de son mieux pour combler les lacunes que le maître avait laissées dans son œuvre. Nous possédons encore le cahier écrit, pour ainsi dire, sous sa dictée en 1836. Il y a là une série d'aperçus vifs, spirituels, lumineux; mais la grande loi elle-même n'est pas trouvée. La raison en est manifeste. Malgré sa rare perspicacité et ses aspirations généreuses, « humanitaires », Gans est resté emprisonné dans les formules d'un système auquel il avait adhéré avec tant d'autres grands esprits de l'Allemagne d'alors. Donnons quelques exemples. Pour Gans, comme pour Herder, le peuple chinois est le premier en date dans l'histoire et, à cause de cela même, la forme de son gouvernement est celle d'une grande famille soumise à l'autorité absolue d'un empereur. Voici maintenant l'étiquette philosophique par laquelle il désigne le rang de la Chine dans
le développement du genre humain : elle représente la substance une et uniforme soumise aux cojiditions du réel. L'Inde sera la multiplicité, le particularisme et la fantaisie portée jusqu'à la chimère. Le lien qui unit les deux pays, c' est la religion de Fo ou de Bouddha^ la religion du néant. Elle se trouve là tout exprès pour confirmer la première anti^ thèse du système hegéUen formée par le Sein^ l'être ou la substance abstraite et le NichtSj c'est-à-dire la négation de cette substance. Dans la Perse le polythéisme bigarré dos Aryâs du Gange se résume dans les deux grands dénominateurs du bien et du mal incarnés dans deux divinités : Onnuzd et Ahriman, lesquelles se confondent elles-mêmes dans Tunité purement abstraite du Zervane Kerene ou le temps. Cette abstraction se fait chair et os dans le Jéhovah, le Dieu vivant d'Israël. C'est en quittant la Palestine qu'avec Hegel nous arrivons enfin à l'Egypte quo Gans appelle le pays du mystère, des énigmes, pays dont le Sphinx est le symbole et l'hiéroglyphe le chiffre. L'Egypte ne se comprend pas elle-même; elle ressemble à la chrysalide. Mais lorsque les temps sont accomplis, la chrysalide se transforme et se réveille papillon brillant dans l'antique Helladc. La Grèce, c'est l'infini asiatique aboutissant au fini (dont l'art détermine les limites?). Rome, c'est la lutte entre « le fini et l'infini » (l'idée divine incarnée dans le christianisme?). C'est la cité du combat, des guerres éternelles, extérieures et intestines; son produit est le droite etc., etc.
Qui nierait que dans toutes ces vues il y a des parcelles de vérité, quelque chose qui flatte l'imagination encore plus que la raison? Il n'en est pas moins vrai qu'Hegel d^abord et Gans après lui ont fait plier les faits au gré de leurs désirs, et les ont accommodés à l'échafaudage de leurs conceptions « spéculatives. » On peut soutenir que chaque nation est comme un grand individu historique, vivant de sa vie propre, fournissant sa carrière et remplissant sa mission. Mais rien ne prouve que les peuples s'étagent d'après les lignes géométriques d'un système, et que leurs destinées soient déterminées d'avance et par le rôle que leurs devan-
BiMLŒW. 2
cièrcs ont joué dans l'histoire, et par la pensée suprême se pensant elle-même dès toute éternité. Il y a sans doute des races dans lesquelles la vie du genre humain semble atteindre son expression culminante. Mais celui-ci étant placé dans les conditions que nous lui connaissons, on peut affirmer qu'il aurait passé par les mêmes phases et que sa marche n'aurailpas été changé essentiellement^ si quelque bout d'un continent avait été englouti dans une convulsion déchirant la surface de la terre, ou si par quelque accident inconnu une grande race était venue à disparaître, fait dont certains monuments de FAmérique et de l'Asie orientale semblent fournir la preuve.