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LA CHINE — GONFUCIUS 71

admirablement hiérarchisée, où doit régner le mérite, où les places les élevées sont réservées à ceux qni ont passé les examens les plus difficiles. Nulle part plus que dans ce pays, les études, les arts et surtout le noble métier de Tagriculture sont en honneur. On comprend que les jésuites aient été vivement impressionnés par le spectacle qu^offrait ce peupleruche, d'où tout privilège de caste paraissait banni, vivant dans le travail et dans un ordre parfait sous Tempire de lois quarante fois séculaires.

On doit se demander alors comment il a pu se faire que la Chine, quoiqu'elle ait connu Timprimerie, la poudre à canon et la boussole longtemps avant TEurope, malgré son organisation si puissante, malgré les principes d'une honnêteté incontestable qui dirigeaient la plupart de ses chefs, se soit arrêtée si tôt dans la voie du progrès et ait exercé si peu d'influence sur la marche ultérieure de la civilisation. Les Chinois semblent répondre eux-mêmes à cette question, quand ils appellent un des sages qui les a étonnés par la profondeur et la variété de ses connaissances le vieillard-enfa^. Cette désignation s'applique fort bien à la race entière. Ce qui lui manque, disait Edouard Gaus, c'est l'esprit, le sentiment de la personnalité, le sens historique, le désir de Yûu deld^ l'aspiration à un mieux quelconque. La Chine n'est qu'un vaste mécanisme, dont tous les ressorts fonctionnent régulièrement , ponctuellement . Pourquoi , après tout , l'homme, à l'origine des choses, n'aurait-il pas pu parvenir à constituer de grandes communautés bien administrées, puisque plusieurs espèces de petits animaux ont la même aptitude, disons le mot : le même instinct? Nous avons rappelé le mot d'Aristote : Çwbv icoXtxixbv ivôpwicoç. Comment, en effet, l'homme ne serait-il pas créé pour la « cité », puisque les abeilles et les fourmis le sont. Sans doute, l'existence de ces petits êtres est et sera toujours la même. Mais la situation de la Chine diffère-t-elle donc d'une manière bien sensible de ce qu'elle était il y a 4000 ans? Malgré les révolutions et les changements de dynastie, rien de plus uniforme, de plus ennuyeux que l'histoire de ce pays.

La belle morale de Gonfucius, comme généralement toute morale dite « indépendante », n'existe que ce sur le papier. » Elle a beau être Tobjet constant de Tétude des mandarins auxquels elle suffit peut-être, la race elle-même est rusée et déshonnète ; sa soumission aux autorités n'est que de la servilité. Elle obéit aux lois, non pas qu'elle les aime ou les respecte, mais un peu par habitude, et beaucoup par la crainte du bambou. Les châtiments corporels n'ont d'ailleurs rien d'infamant à ses yeux ; le Chinois n'a aucune notion de ce que nous appelons honneur. Il tient à ce que, après sa mort, son corps repose dans le sol de la patrie ; là se borne son sentiment religieux. Laborieux, sobre, économe, il est préoccupé de l'idée d'amasser rapidement une grande fortune; ses visées sont absolument terrestres et matérielles. Son caractère et son esprit ne s'élèvent pas audessus d'un certain niveau. La plupart des hommes, frappés de la brièveté de la vie humaine, de la nature éphémère de leurs désirs, de leurs espérances et de leurs affections, sont hantés de la pensée de Téternité et font un effort pour se rattacher à l'infini. Le Chinois point : son existence a des horizons étroits, limités; sa morale n'a point de sanction supérieure ; son âme, si elle entrevoit un idéal, n'y atteint pas. Le jour devait venir où sa lourde imagination s'ébranlerait, où elle serait en proie à des inquiétudes au sujet de sa destinée future. Mais lorsque le christianisme se présenta avec ses doctrines moralisatrices et consolantes, il était trop tard — sa place était prise par ce christianisme avorté qui a nom : la religion de Bouddha.

B. — L'Inde, le Bouddha.

On connaît ce pays au langage parfait (sanscrit) et qui n'a pas eu de littérature classique ; aux spéculations philosophiques les plus hardies, et qui n'est jamais parvenu à la liberté ; ce pays qui a eu des rois célèbres, et qui a compté même des conquérants dans le nombre, qui a vu naître et déchoir de vastes dominations, et qui n'a pas su écrire sa

propre histoire. Pays du rêve s'il en fut jamais, qui est resté étranger aux grandes réalités de la vie. Si la caste des guerriers s'y est superposée aux castes des marchands et des aborigènes de la presqu'île, elle s'est laissé dominer par celle des prêtres. Parmi les populations reh'gieuses des bords du Gange le bramine était considéré comme un être supérieur, comme un demi-dieu. Leur existence devait se passer à le vénérer, à se conformer non seulement aux règles d'une morale sévère, mais encore à une foule d'observances compliquées et ridicules, à un rituel dont la pureté de l'âme et du corps, comme le maintien de la séparation des castes, était le but principal. La moindre infraction à ces précep* tes nombreux et difficiles à retenir était, d'après la croyance de ces naïves populations, vengée par les châtiments les plus terribles. Dans la pensée des Hindous crédules, la puissance du bramine s'étendait bien au delà du tombeau. Le dogme de la métempsychose leur avait été inculqué par ces prêtres hautains, et ce dogme les remplissait d'une terreur incessante, en même temps qu'il leur faisait endurer avec patience les maux les plus cruels. Ils tremblaient de voir passer leur âme dans le corps d'une bête immonde et venimeuse on punition de leurs propres péchés, et ils supportaient sans se plaindre souvent les traitements les plus durs et les situations les plus affreuses, parce qu'ils croyaient y reconnaître l'expiation naturelle de crimes commis par eux dans une existence antérieure.

Il paraît qu'au vn* siècle avant notre ère cet état des choses avait singulièrement empiré. Au despotisme spirituel des bramines était venue se joindre la tyrannie des souverains, vrais sultans se jouant des biens et de la vie de leurs sujets, puis la tyrannie des castes supérieures écrasant de leurs exactions et de leur mépris le pauvre peuple. Il ne restait à ce dernier pas même la mort pour consolation. Ne se voyait-il pas menacé d'une série de renaissances, qui par la pensée le faisaient vivre dans les terreurs d'un avenir éternellement incertain, en le privant des joies que le présent aurait pu lui offrir? — C'est alors qu'un fils de roi,

Çakyamouni^ touché de l'ignorance et de la misère où croupissaient lésinasses, descendit du trône, se fit spontanément pauvre, et vêtu en mendiant alla annoncer partout la bonne nouvelle d'une ère plus heureuse qui allait s'ouvrir pour l'humanité souffrante. Il prêcha la chasteté, la charité, la douceur, le pardon des injures, l'indifférence pour les richesses et les plaisirs charnels, enfin le détachement des choses terrestres et périssables. D'un souffle de sa bouche il effaça la différence et la séparation des castes ainsi que l'oppression, qui en avait été la douloureuse conséquence. Il promit à tous ceux qui le suivraient la délivrance de toutes les résurrections futures, des palingénésies successives, et comme dernière et suprême récompense l'entière absorption dans le Nirvana^ c'est-à-dire dans le néant (en allemand die Verwehung.) Gomme il simplifia en même temps le culte, qu'il mit fin aux complications du rituel et du cérémonial religieux, sa doctrine fut un véritable soulagement pour les masses, qui bientôt l'entourèrent et le proclamèrent « le grand libérateur. »

Pour nous qui aimons à nous reposer dans la certitude de l'immortalité de notre être et d'une pensée souveraine dirigeant les destinées du monde, rien ne semble étrange comme cette religion basée sur la parole d'un homme divinisé par ses sectateurs, adorable, si l'on veut, et adoré dans toutes les incarnations où, par une singulière contradiction, on croyait le voir revivre, religion qui nie en même temps la divinité et proclame l'anéantissement de l'individu. Le succès de cette religion s'explique sans doute en partie par la morale élevée qu'elle enseigne ; mais, il faut en convenir, elle était merveilleusement adaptée aussi à \me foule accablée de misères, succombant sous le fardeau de l'existence et aspirant à la mort définitive pour échapper à des existences qui impliquaient la continuation indéfinie des souffrances du moment présent. Qu'on y ajoute l'énervement des âmes produit par un soleil torride, un climat extrême; le dégoût qu'y inspirent souvent, lorsque les années de l'ardeur et de la fougue juvéniles sont passées, les plaisirs

charnels ; Feffort que coûte à des populations faibles et rapidement épuisées la lutte pour la vie, — et Ton comprendra que de bonne heure Tlnde ait aspiré au repos; que Timmobilité dans les traditions établies, que l'insouciance du lendemain aient été Tapanage de ses habitants, comme elles ont été Tapanage de tous les Asiatiques chez qui pénétra la doctrine de Bouddha. Dès Tan 61 de Tère chrétienne elle futprèchée dans la Chine avec le plus grand succès. Plus d'une dynastie s'y laissa gagner plus tard, et une grande partie de la population embrassa la religion nouvelle. Les empereurs en effet furent favorables à une doctrine qui enjoint la soumission à l'autorité établie et recommande l'indifférence en matière politique. Lafoule, d'un autre côté, n'eut pas de grands efforts à faire pour se hisser au niveau de bonzes, dont les dogmes comme les pratiques ne visaient qu'à annihiler le caractère et à éteindre la pensée. Tibétains, Bashkires, Mogols suivirent l'exemple de la Chine. Ces deux dernières races s'accommodèrent fort bien d'une religion si douce et si facile, qui semble pour ainsi dire être le produit d'un sol, où les hommes naissent et passent comme les hautes herbes dans les steppes dont ils parcourent l'immensité.

Chose curieuse! Après des siècles de luttes intestines, l'Inde devait rejeter de son sein la nouvelle doctrine dont elle avait été le berceau. Race après tout bien douée, ingénieuse et poétique, les Hindous ne purent vivre indéfiniment sous l'éteignoir du bouddhisme procurant le salut par l'institution des ordres mendiants et le dogme du néant. Indifférents aux intérêts de la vie pratique, ils éprouvèrent le besoin d'occuper leur imagination. Les bramines réussirent à satisfaire ces aspirations en renouvelant l'outillage de leur théologie surannée, en peuplant de dieux nouveaux l'Olympe des Afyâs primitifs. Placés tout près de Brâma^ le dieu souverain, Vishnou et Çiva refoulèrent sur le second plan les anciens gardiens du monde : Varounaj Indra, Sourya, ainsi que les autres esprits de la lumière. Ce n'est pas tout. S'emparant des armes du bouddhisme lui-même, ils oppo-

sëreni Tascèse de TYôga au monachisme, Tabsorptiou daas le Brahman ou âme du monde à révanouissement dans le 7ivn)âna, Ils encouragèrent, dans certains cas, le suicide. C'est stimulées par leurs prédications que les veuves cherchaient et cherchent encore quelquefois la mort sur le bûcher. Enfin si les saints des bouddhistes avaient institué des pèlerinages aux endroits sanctifiés jadis par la présence du fondateur de leur religion, à ces stâpas qui en contenaient les reliques, les bramines recommandèrent à leurs fidèles de se rendre en foule aux lieux saints où se prenait le bain de la purification. C'est par ces moyens et quelques autres semblables que les bramines ont réussi à reprendre leur ascendant sur l'esprit du peuple hindou et qu'ils le retiennent plus fortement que jamais dans les anciennes entraves. Ils lui ont inculqué la foi dans l'éternelle différence des castes, émanées les unes après les autres du sein de Brahma. A l'exception du tshandala (paria*) qui ne paraît guère disposé à se révolter contre la situation abjecte où on le relègue, tout autre Hindou, même le plus humble, tout en s'inclinant devant le plus haut fonctionnaire de la Compagnie des Indes, le priera de rester à distance de sa cabane afin de ne pas la souiller par son contact. Incapable de résister à la domination étrangère, il subira, s'il le faut, avec courage la mort qui Tafîranchit des maux inséparables de l'existence humaine *. C'est le cas, ou jamais, de dire : La servitude que l'on aime est encore la liberté I

Observations générales. — C'est pourtant la crainte de la mort qui parait avoir été le point de départ des premières religions. L'alternative du jour et de la nuit a inspiré aux hommes la conception des dieux de la lumière et des dieux des ténèbres. L'espoir de revivre après la mort, cette autre nuit plus longue et plus effrayante, a dirigé l'esprit des nations primitives et a donné à la caste privilégiée des prêtres

1. Les Hindous disent que ce dernier est sorti du pied, c'est-à-dire du membre le moins noble du dieu Brahma.

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