FORME PERFECTIBLE. — ISRAËL
Tu n'aaras pas d'autres dieux à côté de moi. Décalogue.
Aime ton frère comme toi-même.
MoIsE.
On a souvent cherché à donner une bonne définition de rhomme. « C'est un agent raisonnable servi par des organes ou doué de la faculté de parler » disent les philosophes. C'est pour se moquer de ces derniers que Beaumarchais a lancé sa célèbre boutade * . Dans une fable ingénieuse composée par Gœthe, Minerve voulant emporter du ciel une coupe pleine de nectar en laissa échapper quelques gouttes dans le passage. On vit, dit le poète , accourir alors Fabeille et la fourmi, Tune et l'autre pour s'abreuver du précieux liquide ; même l'araignée difforme s'approcha et en but avidement. Voilà pourquoi elle partage, ajoute Gœthe, ainsi que d'autres petits insectes avec l'homme le divin instinct de l'art. » L'art n'appartient donc pas à l'homme seul. Mais lorsqu'on étudie rhistoire d'Israël, on est tenté de dire : Ce qui distingue rhomme de la brute c'est d'avoir une foi et de savoir mourir pour un principe.
Israël seul a parlé à l'humanité entière, a dit M. Renan. C'est qu'il lui a parlé par ce livre admirable, unique, qui souvent a tenu lieu de tous les autres et qui en a gardé le nom générique : la Bible. Elle n'est pas un livre de science ; comment, si elle Tétait, aurait-elle pu parler aux masses? Mais de tous les livres sacrés de l'Orient en y comprenant les kings des Chinois et la théogonie d'Hésiode, c'est celui qui donne la solution la plus raisonnable des questions qui concernent l'origine du monde et de notre race. Elle parle un langage imagé et simple qui frappe les humbles. Elle est, avant tout, un livre de bonne foi ; car elle ne vante pas la
1. « Boire «ans soif et faire l'amour en tout temps, Yoilà ce qui distingue rhomme de la bête. »
Si DE VIDEXL DU BIEN
grandeur et la puissance de la nation dont elle nous rapporte l'histoire ; elle nous en fait connaître au contraire les misères, les crimes et les châtiments qui en ont été la suite. Y a-t-il des hauts faits à relater, la gloire en est attribuée à Dieu seul. Sa lecture a un charme pénétrant ; c'est qu'elle nous entretient de cette modeste famille qui forme la souche des Béni-Tsraël. Les événements qui troublent ou ébranlent les royaumes parlent moins à notre cœur que ceux qui s'accomplissent au sanctuaire du foyer domestique. Les angoisses d'Abraham lorsqu'il croit devoir immoler son fils, l'entretien qu'Éléazar a, près du puits, avec Rébecca, fille de Laban, la jeunesse de Jacob et son amour pour Rachel, enfin la touchante histoire de Joseph et de ses frères, ce sont là des pages oîi à l'intérêt de la réalité se joint tout le charme de la poésie et du roman.
Les récils de la Bible sont pleins de candeur et de naïveté ; ils parlent aux sens et ne sont point sensuels. La race vigoureuse qui menait paître les troupeaux sur les hauts plateaux où l'Euphrate prend sa source, portait en elle l'instinct invincible de l'honnête. Lorsque les vieux cheïks, les patriarches, traversaient les cités de la Syrie et de la Babylouie, suivis de leurs femmes, de leurs enfants et de la longue file de leurs smalas, leur esprit restait partagé entre l'admiration où les plongeaient tant d'oeuvres d'une civilisation déjà raffinée qui dépassaient leur intelligence, et l'horreur qu'ils éprouvaient au spectacle d'une société pervertie, livrée à des cultes où la cruauté le disputait à une luxure éhontée. Ils détournaient la vue de tant d'abjection ; en invoquant le Dieu de leurs pères, ils secouaient la poussière de leurs sandales, et s'enfuyaient dans la montagne pour y retrouver l'air pur et la liberté. Ils se méfiaient d'une science qui semblait conduire à de pareilles abominations, qui, pour des connaissances dont la valeur pouvait paraître douteuse, sacrifiait le vrai bonheur et jusqu'au salut de Tâme.. Ils croyaient que certaines audaces de la pensée étaient interdites à l'homme ; qu'il fallait savoir se soumettre et se résigner à une volonté supérieure. C'est là, à coup
sûr, le vrai sens de la légende du péché originel, c'est là ce qui explique les terreurs où jetaient les hommes du moyen &ge les prétendues sciences des sorciers et des magiciens, ces affidés de Tennemi de Dieu. De là aussi la fameuse locution : Vendre son âme à Satan ! — Il est certain qu'Israël a été possédé plutôt de Fardeur de faire le bien que de re-' chercher le vrai. Les arts et toute la civilisation de Thèbes, Memphis et Babel, s'ils ont étonné Israël, ne paraissent pas lui avoir fait envie. Son architecture et la statuaire, en tant qu'il en avait besoin, lui sont venues de la Phénicie, et c'est à la Ghaldée qu'il doit son calendrier.
Les contacts que les Beni-lsraël eurent avec les Sémites de la Syrie et de la Mésopotamie, et aussi avec l'antique Mizraïm ne devaient servir qu'à les replier plus violemment sur eux-mêmes. Sur ce point le Pentateuque nous donne des éclaircissements suffisants. De même que l'histoire des patriarches ne nous offre que l'image en raccourci à la fois et idéalisée de la vie de la tribu nomade pendant les premiers siècles, de même la législation de Moïse nous apparaît comme la forme perfectionnée de ses traditions religieuses les plus anciennes. Rien de plus grandiose dans sa simplicité que le décalogue énonçant en dix lignes la grande loi morale de notre race qui s'impose à l'esprit de tout honnête homme et forme désormais la base de toute société civilisée. On a remarqué que presque tous les commandements sont des défenses, que celui seulement qui nous ordonne d'honorer père et mère « afin de vivre longuement » a un caractère positif. Car lorsque la loi dit : Jéhovah, ton Dieu, est Dieu unique, elle a soin d'ajouter : « Tu n'auras point d'autre Dieu à côté de moi. » C'est qu'en effet le but de la loi est surtout de nous empêcher de mal faire ; Téducation seule peut nous former à l'amour et à la pratique du bien. Aussi la pensée du législateur n'est-elle pas renfermée dans le décalogue seul.
Moïse ne voulait pas encore la femme l'égale de l'homme, puisqu'il ne proscrivait pas la polygamie si conforme aux mœurs de l'Orient, mais il la voulait honorée au sein de la famille. Il étendit sa protection sur la veuve et su\! Vç>^-
phelin ; il assura un accueil bienveillant même à Tétranger, et il brisa le joug de la servitude ; Tesclave était libre à la septième année. Personne n'a senti comme Moïse dans les anciens temps, que le dernier mot de Vhumanité était Thumanité. Personne ne devait être insulté pour une infirmité corporelle ; il était défendu de rudoyer les sourds et de placer une pierre d'achoppement devant le pas des aveugles. Aime ton frère comme toi-même, telle était la devise de la loi mosaïque. Les lévites, malgré leur position prééminente, ne formaient point une caste, au moins ne jouissaient-ils d'aucun privilège. Nulle aristocratie ne devait se former au sein d'une nation où, après sept fois sept ans, les biens étaient destinés à retourner à leurs anciens possesseurs ou à leurs héritiers. Nous admettrons bien qu'il s'agit ici plutôt d'un principe que d'un décret ayant toujours reçu force de loi. C'est ainsi que le Deutéronome stipule qu'on ne prendra point d'intérêt d'un prêt avancé à un Israélite. Mais enfin la législation du Sinaï a été inspirée à la fois par le bon sens — puisqu'elle met le monothéisme, le principe de l'unité à la place des dieux multiples des idolâtres — puis surtout par un esprit de justice et de mansuétude. Elle était faite pour un peuple de frères, égaux et libres, voué au trayail et pratiquant sous l'œil de Jéhovah, leur vrai roi, les vertus du citoyen et du foyer. Le travail lui-même avait ses limites prescrites par la loi. Le repos du septième jour, sous le ciel ardent de la Syrie, n'était pas seulement un devoir religieux, mais encore une nécessité. 11 fallait protéger les classes laborieuses contre les exigences du maître. Les animaux eux-mêmes éprouvaient la douceur de la loi; le sabbat existait pour eux aussi bien que pour les hommes, et il était défendu de mettre un mors au bœuf qui labourait ot qui, en labourant, cherchait sa nourriture. Mais le sabbat devait être aussi un jour de recueillement, de méditation, de prière et de sérieuse édification. Cette race de pâtres et de cultivateurs, qui était occupée la semaine durant des soias h donner à la terre et au bétail, devait se familiariser avec la vie de l'esprit, être nourrie « du pain des anges », se transformer lentement en un peuple
modèle, un peuple d'élite digne d'être appelé le peuple de Dieu.
La doctrine de Moïse représentait ainsi un ensemble de commandements, de règles et de préceptes embrassant la vie entière de la nation, à la fois exaltant le cœur, purifiant les âmes et satisfaisant la raison la plus exigeante. Depuis Longin jusqu'à Jean de MuUer, tous les nobles esprits ont rendu justice à la hauteur des vues du grand législateur. Une longue série de générations, dit Thistorien suisse^ a béni sa mémoire ; rOrient et l'Occident la vénèrent avec attendrissement. »
Dans ce tableau si brillant, on découvre pourtant quelques taches; dans cet ensemble il y a des parties qu'on voudrait retrancher; il y a aussi des lacunes qu'on regrette et qui — on l'a dit souvent — auraient pu et dû être comblées. Nous ne voulons pas parler de ce rituel compliqué, de ces observances multiples, dont sont hérissées toutes les religions de FÂsie, c'est-à-dire plus ou moins toutes les religions, et qui témoignent surtout de la piété anxieuse de leurs adhérents. Ce sont là choses qui n'étonnent que le vulgaire, lequel, incapable de se transporter par l'esprit dans un passé et un milieu lointains, ne comprend que la banalité de sa propre existence. Peut-on être Persan, c'est le mot mis par Montesquieu dans la bouche des badauds du dernier siècle. Les rabbins savaient déjà que les seuls principes ne suffisent pas à la foule et qu'il faut « faire une haie autour de la loi ». Nous ne nous arrêterons pas non plus aux sacrifices « sanglants », à toutes ces têtes de bétail offertes à la Divinité, tantftt pour se la rendre propice, tantôt pour lui rendre grâce — usage païen qui, comme d'autres semblables, justifie le mot de M"* de Staël, que les anciens Sémites aussi bien que les Aryâs avaient l'âme, pour ainsi dire, plus corporelle. Les prophètes déjà ne se faisaient pas faute de déclarer que de pareilles œuvres ne dispensaient pas de la pureté de l'âme et ne pouvaient en tenir lieu. La disparition de cette partie grossière du culte de toutes les religions aujourd'hui existantes, prouve jusqu'à Févidenee que Thumanité entière en a fini avec les phases premières de son développement et que, chez les nations le^ moiw ftvanoé^s de
nos jours, le règne du spiritualisme n'est plus un vain mot.
S'il est un rite suranné et choquant dans le Mosaïsme et qui s'est conservé malgré son étrangeté, c'est assurément la circoncision. Mais on sait aussi qu'elle n'a pas été pratiquée par les seuls Israélites, et qu'elle était encore en usage chez les Ammonites, les Moabites, les Iduméens, les tribus de l'Arabie du nord et même chez les Phéniciens ; les Philistins, il est vrai, ne l'avaient pas adoptée. Nous avons déjà fait remarquer ailleurs qu'elle a été considérée probablement à l'origine par la plupart des fils de Sem comme une espèce de rançon à l'aide de laquelle ils croyaient racheter de Jéhovah la vie des enfants mâles sur lesquels reposait la durée de la famille. Car Jéhovah avait été d'abord un dieu terrible dont Taspect tuait et qui était hostile à la propagation de la race*. Abraham déjà avait circoncis ses fils Isaac et Ismaël; mais Dieu^ d'après la légende, l'avait dispensé du sacrifice de son fils aîné. Ces sacrifices n'étaient pas sans exemple dans les premiers siècles de l'histoire d'Israël, comme ils ont été très fréquents dans celle d'autres peuples sémitiques, tels que Moab, Carthage etc. C'était donc un usage purement païen que Moïse trouva établi depuis longtemps, auquel il n'osa pas toucher ou qu'il maintint peut-être pour de prétendues raisons hygiéniques. Plus tard les Juifs l'ont conservé comme un signe de leur alliance avec Dieu, et comme une marque nationale qui devait les distinguer Ses autres races du globe. On sait que l'Islam depuis l'a imposé à tous ses sectateurs. Mais les prophètes déjà avaient déclaré que « la circoncision du cœur » avait une bien autre valeur.
Moïse qui a laissé subsister cet usage barbare, s'est tû en revanche sur le sort de l'âme séparée du corps qui l'animait, et son silence sur cette antique croyance du genre humain lui a attiré de graves reproches. Ce silence est évidemment calculé ; car Moïse qui était initié à toute la sagesse des Égyptiens, connaissait le culte superstitieux qu'ils rendaient à leurs morts. Conserver des momies, bâtir de vastes
Dunker, I, p. 319 et suiv.
nécropoles lui paraissait une œuvre futile, pour ne pas dire insensée. De la poussière tu es sorti et poussière tu seras, fait-îl dire Dieu à Adam ; c'est là une protestation manifeste contre les mœurs deMizraïm. Peut-on en conclure toutefois que Moïse ait nié l'immortalité de T&me? Ce serait, selon notre opinion, s'aventurer beaucoup. Il ne se croyait sans doute pas autorisé à l'imposer comme un article de foi, et il estimait n'en avoir pas besoin pour inculquer à son peuple les principes du juste et de l'honnête. Il ne se souciait sans doute pas d'exciter l'imagination mobile d'une race ardente. Mais les expressions : « être rassemblé ou réuni à ses pères, descendre dans le shêoly » « être recueilli dans le sein d'Abraham, » que nous rencontrons si fréquemment dans la Bible, prouvent au moins qu'il laissa de la marge à cette imagination, et que la croyance salutaire à une autre vie, si elle n'a pas été prescrite par lui — pouvait-on la prescrire, comme on prescrit les détails d'un cérémonial? — n'a certes pas trouvé en lui un adversaire. Les âmes bien nées, les nobles cœurs ne sont pas stimulés à la pratique du bien par la perspective d'une récompense si élevée et si brillante fût-elle. Le témoignage de leur conscience leur suffit. Il sentait qu'il fallait encourager à l'observation de la loi les hommes naïfs dont il était le chef par la promesse de biens temporels, terrestres, qui, seule peut-être, avait une prise certaine sur leur esprit. Il n'hésita donc pas — et en cela il était après tout dans le vrai — à proclamer que la vertu, que la crainte du Seigneur étaient assurées de leur salaire ici-bas. S'inspirant de lui, David avait chanté : « J'ai été jeune et je suis devenu vieux, mais je n'ai jamais vu les enfants du juste abandonnés et les descendants de l'homme pieux mendier leur pain. » Noble parole et qui était plus vraie assurément dans les petites cités de l'antiquité^ où la vie tout entière se passait en public, où tous les membres d'une grande famille étaient solidaires, que dans nos grandes capitales modernes, où l'individu disparaît dans la foule et peut souffrir et périr inaperçu. Toutefois l'expérience avait montré aux fils d'Israël, que le juste peut être accablé de malheurs immérités. Tout le livre
de Job roule sur cette donnée : un homme pieux, honnête et sage, est frappé dans sa fortune, dans ses affections, dans sa santé. Il ne lui reste rien de sa prospérité, de sa félicité passée que la conviction amère d'avoir servi Dieu vainement. Lorsqu'enfln il éclate en plaintes et en reproches contre Jéhovah, celui-ci daigne se justifier, réfuter les raisonnements de son serviteur, le ramener à résipiscence, le rendre humble et soumis. Ce qui nous intéresse ici c'est la fin du récit, c'est la morale de la parabole. Job a eu tort de porter un jugement précipité, de n'avoir pas attendu le terme de ses épreuves. En effet Dieu le délivre de ses souffrances physiques ; il lui rend au décuple ses troupeaux, ses maisons etc., il lui accorde d'autres femmes et d'autres enfants en place de ceux qu'il avait perdus : Job peut achever sa vie comblé de bienfaits par Jéhovah.
C'est fort bien. Mais qui peut nous assurer qu'il en va toujours ainsi? Puis d'autres femmes peuvent-elles nous faire oublier le tendre attachement de celle que nous avons perdue? D'autres enfants peuvent-ils effacer le souvenir de ceux que nous avons vus naître, grandir, puis mourir avant le tefnps? La délicatesse de notre sentiment moderne est blessée, quand nous voyons des êtres chéris assimilés à des choses possédées, et des souffrances morales compensées par une prospérité purement matérielle. Nous craignons qu'Israël ne se soit que trop souvent conformé aux enseignements du livre de Job, et que, tout en obéissant à son antique loi, il n'ait placé bien des fois les satisfactions matérielles au-dessus des aspirations désintéressées de l'intelligence et des exigences généreuses de la dignité personnelle.
Moïse paraît avoir eu la conviction que la foi ne pouvait s'imposer. La croyance en Dieu lui paraissait un axiome de la raison humaine. Seuls les atomistes anciens et modernes ont cru voir un artiqle de foi dans l'affirmation d^un Dieu esprit, d'un principe immatériel enveloppant, pénétrant et gouvernant tout ce vaste univers. C'est ce Dieu esprit qui sert d'appui et de sanction à la loi morale, lii pap
conséquent on excepte les observances qui, à l'origine, étaient loin d'enlacer toute l'existence des fidèles, la législation mosaïque a pris pour base la raison et ses dictées, c'est-à-dire la nature même des choses. Et de cette raison elle n'a pas fait l'apanage d'une caste privilégiée, comme cela eut lieu dans l'Egypte et dans l'Inde; elle était enseigaée, inculquée à tout le peuple indistinctement. Israël n'a eu que faire des arcanes d'une science religieuse, d'une théologie savante. C'est parce que le pain de l'esprit était offert à tous, c'est parce que, comme dans la Grèce les jouissances de l'art et de l'intelligence étaient pour tous les membres de la cité, dans la Palestine les lumières do la loi rayonnaient pour tous, qu'Israël est devenu la race « au cou raide », la race invincible. Mais si son jugement n'a jamais été corrompu par des dogmes que la raison réprouve, le seul, Tunique dogme qu'il admettait, la croyance en Jéhovah, affectait dans son imagination unQ forme particulièrement naïve. Jéhovah pour lui n'était certes pas iftie abstraction, c'était le Dieu vivant. C'était un maître juste et puissant qui avait choisi Israël pour être son serviteur, pour observer stricte^ ment sa loi, pour se conformer rigoureusement h ses ordres quels qu'ils fussent. Le serviteur remplissait-il loyalement sa lâche? le maître ne devait pas refuser le salaire, Israël dans ce cas devait triompher de ses ennemis, qui étaient aussi ceux de Dieu, et jouir d'une prospérité bien méritée. Cette prospérité se faisait-elle attendre, ou était-elle remplacée par des souffrances, par des malheurs publics ? Israël n'y voyait suivant les circonstances ou qu'une épreuve passagère ou un châtiment sévère qu'il s'était attiré par ses crimes, par sa désobéissance à la loi. Il fallait alors redoubler de zèle, multiplier ses sacrifices et les œuvres pies, vivre plus saintement qu'on n'avait fait auparavant, dans la crainte du Seif p^^p, M^iis cette crainte n'était pas la terreur. Dieu n'était-il pdf^ la juntiee et la bonté? ne devaitril pas prendre en pitié h raee fidWe qui souffrait pour lui? C'est ce lien intime par Ipqupl Inra&l se croyait uni h Dieu, qui forme un contraste si ft§isiiii^nt avaa le« doctrines de la philosophie païenne.
On ne peut pas dire, c'est ainsi que s'exprime Aristote, qu'on aime Jupiter Olympien. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, tel est le langage tenu par le Deutéronome. La préoccupation inquiète de tout enfant d'Israël était donc de plaire à Jéhovah, d'accomplir sa loi ; c'était la suprême satisfaction. La foi en lui était la foi en ridéal même, comme nous dirions aujourd'hui ; elle était le trésor le plus précieux de tout cœur Israélite ; elle était comme la conscience vivante de la nation entière.
La loi morale étant la base de toute société, a été reconnue par tous les peuples. Mais jamais avant Moïse elle n'avait été proclamée en termes si clairs, si précis, condensée en un si petit nombre de commandements, inculquée avec autant de vigueur. Jamais surtout on n'avait osé la fonder sur le principe d'un Dieu un, invisible et tout-puissant. Seule la caste des prêtres dans l'Egypte comme dans l'Inde passait pour être initiée à ce dogme ; le vulgaire dans ces deux pays, incapable qu'il était de s'élever à un tel degré d'abstraction, ne le connut jamais. On dirait que Moïse a eu la prétention de placer sa race si haut, que nul prophète n'eût plus rien à lui révéler. Si telle a été sa pensée, la suite parait avoir prouvé qu'il ne s'est pas trompé sur l'efficacité de sa doctrine. Ajoutons que l'œuvre de l'éducation, l'entraînement, comme on dirait aujourd'hui, a été longue et pénible. En effet l'histoire d'Israël, pendant les sept premiers siècles de son existence comme nation, n'a été qu'une série d'efforts souvent infructueux pour bien se pénétrer de la loi de Moïse et résister au matérialisme qui régnait au sein des peuplades sémitiques de la Palestine tantôt vaincues et soumises et tantôt révoltées . Quoi de plus naturel que de voir les rudes fils du désert goûter, après la conquête, les charmes d'une vie relativement civilisée et déjà corrompue. Quoique Sodome et Gomorrhe eussent disparu, leurs vices existaient encore, et ils étaient entretenus et fortifiés par des cultes voluptueux et sanguinaires. Une critique pénétrante des textes a fait découvrir, d'ailleurs, que l'idée monothéëque n'a pas eu dans les premiers temps le caractère de pur spiri-
tualisme que nous lui trouvons plus tard ; qu'elle s'est développée lentement par le progrès de la réflexion et sous les coups du sort qui accablèrent la nation; comme il a été prouvé que la législation mosaïque a eu d'abord une forme bien plus simple et plus rudimentaire que celle dont le Deutéronome nous présente Tensemble et qu'elle ne reçut qu'au commencement du vu' siècle, sous le règne du roi Josias. En effet, plus les intérêts matériels et politiques d'Israël étaient lésés, froissés, plus la race se jetait dans les bras de la religion. Chaque fois qu'Israël, infidèle aux anciennes traditions, s'abandonnait aux désordres où le poussaient son tempérament et un soleil de feu, et qu'il se tournait vers les faux dieux Baal, Moloch ou Asherah, il devenait esclave des tribus qu'il avait subjuguées, comme il avait été esclave de ses instincts les plus bas, et il descendait au-dessous de luimême. Humilié, méprisé et maltraité, il finissait par écouter la voix de quelque juge ou de quelque partisan héroïque qui le rappelait au sens de ses devoirs, à la pratique austère de la loi. Grâce au courage qu'il déployait alors, à l'abnégation dont le rempUssait son zèle religieux, Israël reprenait la position dominante dans la Palestine. Si rebelle était l'esprit de cette race primitive à l'idée abstraite d'une divinité unique, immatérielle, que même lorsque la constitution de la nationalité semblait assurée par l'élection de rois énergiques et valeureux, cette race n'en cédait pas moins souvent aux séductions d'une idolâtrie honteuse. Il est vrai que la royauté, entraînée par les exemples des peuples voisins, dégénéra bien vite en sultanat; on connaît les taches qui déparent le règne glorieux de David, prince d'une piété ardente mais d'un tempérament fougueux. La sagesse du fameux Salomon lui-même eut un caractère par trop païen. Le luxe et le bien-être n'ont jamais porté bonheur aux nations, moins qu'aux autres à Israël dont un certain ascétisme a toujours fait l'honneur et la force. Séparée en deux royaumes, la Palestine fut trop faible pour résister aux grandes monarchies de Ninive et de BabeL Dix fois relaps, Israël était toujours gourmande, relevé, redressé par les prophètes.
Ceux-ci ne combattaient pas seulement i^idolâtrie, ils ne bravaient pas seulement, au périL de leur vie, les rois qui s'y adonnaient, ils s'efforçaient aussi d'enseigner au peuple une morale plus pure, en plaçant la charité plus haut que les sacrifices, en donnant la préférence à l'innocence des cœurs, à l'intégrité du caractère, sur la stricte observation du rituel. Ce sont eux qui ont préparé le plus énergiquement le spiritualisme des temps modernes. Ils annonçaient avec une incontestable clairvoyance la ruine des deux petits états, que, selon nous, la politique la plus habile n'aurait pu conjurer, mais qui, selon eux, n'était qu'un juste châtiment infligé à une race ingrate et pervertie. Ils prédisaient aussi des temps meilleurs, des jours de bonheur et de pardon, lorsque Dieu, réconcilié avec son peuple qui serait revenu à lui et aurait reconnu ses erreurs, lui enverrait le Messie, issu de la souche de David, afin de placer Israël à la tête des nations et de bâtir la Jérusalem nouvelle.
Ces idées avaient pénétré bien avant dans l'esprit des meilleurs, et lorsque sonna l'heure fatale oti le royaume d'Israël ayant été détruit depuis longtemps par Salmanazar, Juda succomba à son tour sous les coups de Nabuchodonosor, la perte de l'indépendance n'entraîna pas celle de la nation. Durant une captivité de cinquante ans, la fleur d'Israël pleura « propter flumina Babylonis » la chute du temple, les autels veufs de leur culte et la patrie absente. Cette noble douleur toucha le cœur d'un grand roi dont les croyances religieuses ne s'éloignaient pas trop de celles des exilés ; il donna la permission du retour. Les murs de Jérusalem furent relevés, le temple de Salomon lentement rebâti. La Judée se reposa dans la paix, sous des maîtres bienveillants, des longues agitations des premiers siècles. Elle vécut d^une vie religieuse intense ; elle se satisfit dans la pratique désormais incontestée de ses antiques lois ; elle s'impreignit de l'esprit de Jéhovah> Elle fut heureuse : et ce bonheur devait durer encore, lorsque le Macédonien ayant renversé le colosse aux pieds d'argile de ce temps, elle reconnut la suprématie d'un vainqueur généreux.
Le polythéisme, de sa nature, n*est pas intolérant : les Grecs avaient accueilli chez eux plus d'une divinité barbare. Mais le sultanat asiatique pervertit ces généraux « tombés rois des mains d'Alexandre. » Leurs gouvernements prirent bientôt des allures tyranniques. Il n'était que naturel de voir la poésie, l'éloquence, la gymnastique, tous les arts des Hellènes se mettre à l'aise dans la Palestine. Les Juifs euxmêmes admiraient la grâce et l'élégance du peuple artiste par excellence; ils rougissaient de leur gaucherie, de leur rusticité. Mais lorsque les cités se remplissaient de statues des dieux de la Grèce, lorsque partout on commençait à leur rendre un culte idolâtre, lorsqu'on essaya de transformer en temple païen le sanctuaire national, les Juifs sentirent combien la foi des ancêtres leur était devenue chère et combien les trésors du cœur étaient supérieurs à des œuvres qui, sans doute, formaient le goût, mais qui avant tout parlaient aux sens. Mieux valait renoncer à la vie qu'à ce qui constitue l'honneur et la dignité de notre être. Le néant des splendeurs païennes apparut dans toute son horreur à ces cohortes valeureuses qui, conduites par les Macchabées, secouèrentlejoug des Antiochus et établirent de nouveau un gouvernement juif indépendant. 11 put se maintenir tout d'abord grâce à une politique habile qui lui fit chercher un appui dans la faveur du peuple romain. 11 était difficile pourtant qu'une nation ardente et exaltée par ses succès même, n'entrât pas bientôt en conflit avec des protecteurs tout-puissants et hautains qui ne se souciaient guère de ménager leurs humbles alliés. Pompée profita des troubles qui agitaient la Palestine pour pénétrer non seulement dans le temple de Jérusalem, mais encore dans le sanctuaire ouvert au grand prêtre seul. Le brutal guerrier y cherchait une statue ou une idole quelconque représentant le Dieu des Juifs. Il n'y trouva que des murs nus et une chambre vide et ne vit probablement dans la déception qu'il en éprouva que la preuve d'une suprême imposture. Le peuple supportait avec impatience les rois que Rome lui imposait; mais lorsque Samarie et la Judée furent transformées en province romaine^ lorsqu'elles furent placées sous
m DE L IDÉAL DU BIEN
Tautorité des « procurateurs » , les extorsions et les violences de ces derniers soulevèrent enfin les masses. Vainement retenues par les sages qui reconnurent Timpossibilité de résister à la puissance de Rome, enivrées par des fanatiques qui se persuadaient que les temps du Messie annoncés depuis des siècles, étaient venus, elles se précipitèrent au-devant de la ruine. Jérusalem fut détruite de fond en comble, le pays tout entier dévasté par le fer et le feu, la population en grande partie vendue comme esclaves et dispersée. La Judée avait cessé d'exister.
Alors se passa une chose inome, incroyable. Au milieu de l'effondrement de ses espérances et plus tard dans l'affreux cataclysme où allaient s'engloutir les mœurs, les institutions, les langues, tous les facteurs de la vie antique, Israël seul ne broncha pas. Il affronta, sans hésiter et sans se troubler un instant, la tempête la plus épouvantable qui jamais ait passé sur le monde civilisé, et lançant dans le gouffre noir son frêle esquif mais qui portait le pavillon de Jéhovah, il traversa les vagues furieuses de la barbarie. Le patriotisme de Sparte, d'Athènes et de Rome n'avait pas survécu à la durée de leurs temples et des murailles qui entourèrent la cité; Anglais et Allemands, Italiens et Français cesseraient de l'être, du jour où ils auraient désappris l'idiome de leurs aïeux. Israël arraché de son sol natal et forcé de parler les langues des peuples auxquels il fut mêlé, resta lui-même. Ayant perdu son indépendance d'abord, sa nationalité ensuite, il ne cessa d'être ni de sa race, ni de sa religion. Ses malheurs n'avaient servi qu'à fortifier les marques de l'une et à l'attacher davantage à l'autre. Si dans l'antiquité hommes et dieux n'avaient leur valeur et ne conservaient leur indi* vidualité que dans les limites d'une patrie circonscrite, si le Romain lui-même n'était plus rien au delà des frontières où veillaient ses aigles, si pour lui comme pour le Grec l'exil était une punition égale à la mort. Israël put vivre et vécut grâce à une idée, la plus haute de toutes, il est vrai, l'idée de Jéhovah. Cette idée n'étant attachée ni à un pays ni à un siècle déterminé, Israël, malgré sa dispersion, à cause de sa