‹ Les lois de l'histoireChapitre 43 sur 144 · TRANSFORMATION DU MONDE GRÉCO-ROMAIN · texte numérisé non relu

TRANSFORMATION DU MONDE GRÉCO-ROMAIN

d*uhe sanglante persécution (64). Celles de Domitien, de Trajan, d'Hadrien, suivirent de près. L'excellent Marc-Aurèle lui-même, dont la philosophie est comme imprégnée des doctrines de l'Évangile et dont la vie entière semble s'en être inspirée, fut leur adversaire déclaré. C'est qu'il était empereur avant tout et qu'instinctivement, il sentait « que ceci tuerait cela. » Toutefois ni lui ni ses successeurs immédiats ne semblent s'être doutés de la révolution profonde qui se préparait au sein de l'empire. Lucien ne prit pas le christianisme au sérieux encore et s'en moqua comme d'une insigne folie. Tellement l'État avec ses lois et ses institutions séculaires, avec tout son attirail officiel de fonctionnaires, magistrats, militaires, prêtres, avait encore de prestige, et tellement aussi il est vrai, comme l'a fait remarquer un spirituel écrivain allemand (Gutzkow), que des hommes instruits et lettrés, placés sur les sommets de l'existence, pouvaient fort bien se contenter des vieilles formes toujours charmantes du paganisme ! Il n'en était pas de même du pauvre monde, de la vilis plebecula qui dans ce vaste empire de Rome était sans soutien et à peu près sans défense contre les iniquités des puissants et le malheur des temps. Toutes les petites nationalités avaient disparu, pour faire place à un seul peuple où se mêlaient et se confondaient toutes les langues, toutes les croyances, toutes les coutumes, où s'élevaient à la fois tous les dieux, ceux de l'Italie et de la Grèce, ceux de laThrace, delà Syrie, de la Phrygie et de l'Egypte. Il n'y avait plus qu'un État, qu'un centre, qu'une patrie, c'était Rome. Or, lorsque la patrie est partout, elle n'est nulle part, sur la terre au moins. C'est alors» que les malheureux et les déshérités de toute classe et de toute nation prêtèrent l'oreille à laparole de ceux qui les entretenaient d'une céleste et éternelle patrie, de la Cité de Dieu où il y aurait place et bonheur pour tous ceux dont le courage et la vertu seraient au- dessus des épreuves de cette vie. Il se passa alors un fait qui se reproduira chaque fois qu'une société nouvelle surgira et essayera de se constituer. Les adhérents de la religion du Christ se groupèrent naturellement autour des plus expérimentés et des plus in-

telligents de chaque communauté; c'étaient des vieillards TipeffêuTepot (Les prêtres). Dans la haute antîquitéon aurait désigné par ce nom les ambassadeurs (7rpÉ<x6Etç). Fallait-il choisir un chef pour diriger une ou plusieurs communautés, tout un vaste territoire ($toixYiff«ç) ? on élisait sans doute le frère le plus éprouvé, le plus énergique et le plus habile. On le nommait Inspecteur ('eirtoxoTroç) c'est-à-dire évêque. C'étaient des chefs qui convoquaient Y assemblée des fidèles ('exxXYimot) comme avaient dit jadis déjà les Athéniens en parlant de leurs réunions politiques, populaires, IV^/iie comme nous disons aujourd'hui. C'est que, de politiques qu'elles avaient été, les préoccupations des populations étaient devenues religieuses. En butte aux haines, aux dénonciations, aux persécutions des payons zélés, des fonctionnaires, des prêtres attachés aux cultes officiels, ces fidèles du culte nouveau se réunissaient dans les lieux écartés, dans les cimetières, dans les catacombes. Mettant leurs peines, leurs joies et souvent leurs biens en commun, dédaigneux des choses de ce monde, le regard fixé sur cette autre vie où Jésus allait les recevoir pour les juger ou pour les récompenser, ils acceptaient le martyre avec bonheur et on les voyait quelquefois mourir au milieu des tortures, le sourire aux lèvres. De pareils hommes ne devaient pas triompher seulement de la police farouche des empereurs, ils pouvaientaussi attendre de pied ferme lïnvasion des barbares et la conquête. Lorsque, trois cents ans après la mort du Christ, Constantin proclama le christianisme religion d'État, il ne fit que constater un fait accompli. Après s'être recrutée longtemps dans les classes inférieures du peuple, cette religion avait fini par envelopper toute la société, par entraîner les vertueux, les gens d'esprit et les puissants. Le paganisme se défendit encore longtemps dans les campagnes {pagani de pagus^ comme qui dirait les « ruraux »),puis dans les écoles des philosophes qui s'efforçaient de le rapprocher des doctrines nouvelles auxquelles appartenait la faveur du jour. D y avait toujours des Césars; il y avait un Empire, et dans cet Empire les Grecs de Byzance eux-mêmes étaient fiers de s'appeler Romains ; mais sous cette surface officielle des choses

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venait de s'accomplir la révolution la plus profonde et la plus étonnante dont le monde ait été témoin.

Dès le quatrième siècle la religion nouvelle a des cham^ pions illustres dans le domaine des lettres : ce sont les Pères de rÉglise, les vrais grands hommes de cette époque. Villemain, dans un ouvrage resté célèbre, nous a fait connaître leur éloquence et leurs effusions poétiques. Saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin avaient sur l'esprit de leurs contemporains et de leurs coreligionnaires autant d'influence que les Périclès, les Démosthène, les Cicéron sur les assemblées libres d'Athènes et de Rome. Sans doute ils parlaient et ils écrivaient infiniment moins bien que ces derniers. Mais outre qu'ils étaient bien forcés de suivre le goût de leur temps, qui n'était pas plus pur dans les écrits des auteurs païens, ils avaient à fonder le règne non du beau, mais du bien. Encore une fois se vérifia le vieil axiome que l'idée à la longue a raison de la force matérielle. La Grèce vaincue par Rome avait conquis celle-ci par la supériorité de sa civilisation ; à son tour elle subit l'ascendant d'une religion dont la Palestine avait été le berceau. Le monde gréco-romain christianisé se vit envahi, submergé par des flots de barbares; mais il arriva à ces barbares, ce qui était arrivé aux Romains après la soumission de l'Hellade, aux Hellènes mis en conctact avec le petit peuple juif : ils furent gagnés par la contagion du mieux moral; ils se firent chrétiens.

Dès que la grande migration des peuples a commencé, les chefs spirituels apparaissent au premier rang. A Byzance ils partagent le pouvoir avec les empereurs ; on les voit toujours sur la brèche pour défendre les limites de l'empire qui vont déplus en plus se rétrécissant. En Italie les populations se groupent surtout autour de leurs évêques. Au milieu des ruines qu'y avaient faites Hérules, Goths et Vandales, qu'y devaient faire Ostrogoths, Lombards et Normands, la croix des églises restait seule debout. C'est à l'abri de leurs murs que se conservaient quelques notions littéraires et scientifiques, quelques traditions de jurisprudence et de médecine, écho affaibli de l'antiquité classique.

i08 DE L'IDÉAL DU BIEN

Lorsque Attila, à la tête de ses Huns, menaça de détruire ce qu'Alaric avait épargné de la ville éternelle, ce fut le pape Léon qui, à la tète de son clergé, alla au devant du conquérant, sut le fléchir et l'arrêta. L'empereur Justinien, après avoir fait renverser par Narsès rétablissement des Vandales, eut soin d'étendre le domaine des évêques de Rome. Grégoire P' dit le Grand (S90-604) se sentit déjà le pouvoir de nommer des archevêques : il put envoyer des missionnaires en Angleterre et en Allemagne. Il favorisa l'étude des lettres et fit faire des progrès à la musique. Toutefois il manquait encore à la chrétienté naissante une direction unique et ferme, un chef puissant qui pût refouler et convertir les nouvelles hordes de barbares attiréespar lebeau climat des pays du Midi. Si l'empire romain avait pu conserver son énergie et son ancien prestige; si, à l'aide de ses légions, il avait été en état de maintenir ses anciennes frontières, le christianisme probablement n'aurait pas vu naître à côté de lui une religion rivale. C'est grâce au désarroi où les grandes migrations avaient jeté les populations assises sur les bords de la Méditerranée, que trois cents ans après Constantin, autel put être dressé contre autel, et que, prenant l'antique civilisation à revers, l'Islam put mettre en péril pendant plusieurs siècles jusqu'à son existence.

forme: secondaire de l'idéal du bien. — l'islam

« Allah est grand et Mahomet est son prophète. »

Quoiqu'on ait souvent prétendu leur assigner une seule et même première patrie, les races de Sem et de Japhet«^

1. Il nous parait au moins douteux que le berceau des enfants de Sem soit le même que celui des AryAs. Si les uns et les autres ont habité un jour les alentours du Caucase ; si, ce qui est certain, ils s'y sont rencontrés à une époque presque préhistorique, cela ne prouve pas encore pour l'identité primitive de race et de patrie, rendue invraisemblable malgré quelques sou-

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