PAPES ET EMPEREURS
dans les âmes féroces des hommes du Nord, la foi eu un seul Dieuy ainsi que les sentiments de charité, de mansuétude et d'abnégation si inconnus aux peuples même civilisés de Vantiquité. Avant de leur faire brûler ce qu'ils adoraient, et d'adorer ce qu'ils brûlaient, bien des missionnaires tombèrent victimes de leur zèle généreux. En revanche l'action du prêtre était immense sur l'esprit de ces foules n/ophytes qui avaient toute la candeur de la foi primitive. Cette action se faisait sentir dans tous les grands et petits événements de la vie; elle était Yultima ratio^ le dernier et le plus puissant ressort qui faisait mouvoir les masses.
Certes, l'autorité d'un empereur comme Charlemagne était considérable. Sa volonté était respectée depuis TÉbre jusqu'au Raab, depuis le Tibre jusqu'à l'Ëider. Il sut faire régner la justice et un ordre parfait dans les pays soumis à son sceptre, par l'institution des margraves, des comtes {grafen) et des missi dominici^. Il fixa les assemblées de mai et d'octobre; il organisa l'armée à l'aide du ban et de l'arriëre-ban. A l'imitation des Arabes il fonda des écoles près des évèchés, il favorisa les sciences et les lettres, il introduisit le chant grégorien, il protégea l'agriculture et le commerce. Malheureusement cet effort colossal d'un homme de génie n'eut pas de suites durables. Ses tentatives d'organisation, n'étant pas secondées par les circonstances, échouèrent. On ne décrète pas des institutions ; elles ont besoin du temps pour naître et se développer. L'œil du maître pouvait y suppléer tant qu'il vivait; encore là où il ne pénétrait pas, régnaient la violence, la confusion et l'anarchie.
La conquête avait réduit au servage l'ancienne population de l'empire romain. Les vainqueurs s'étaient partagé les terres des vaincus de la manière suivante : Il y avait des honmies libres qui ne possédaient que leurs champs; plus haut était la noblesse à laquelle étaient attribuées des propriétés plus étendues, mais au commencement, elle n'en avait que l'usufruit [beneficium^ feudiim); au sommet, le roi
l. Eaeore aujourd'hui en Angleterre : Justices itinérant
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considéré comme seul et unique maître du pays entier. Eo dehors de son autorité personnelle, le roi exerçait le pouvoir par les grands feudataires, dont il devait essayer de s'assurer les services et la fidélité en rendant leurs fiefs héréditaires. Il se dépouillait ainsi peu à peu de sou avoir; et comme, dans l'absence de lois respectées et d'une organisation forte et régulière, il n'avait que peu d'action sur les rangs inférieurs de la population, et que ses ordres y étaient facilement éludés, il ne restait aux faibles qu'un moyen de subsister ou même d'exister, c'était de se serrer autour de plus puissant que soi, de se donner à lui. En retour de certaines redevances et corvées ce dernier leur devait aide et protection. Mais cet homme puissant ne Tétait que relativement; lui aussi, avait à craindre plus puissant que lui. G' est ainsi que le vavasseur fut amené à se subordonner au vassal et le vassal au grand feudataire. On comprend que dans l'absence de moyens et voies sûres et régulières de communication, quand il n'y avait encore ni postes ni télégraphes, dans l'absence aussi de fortunes mobilières accumulées par l'industrie et le commerce, d'un budget se renouvelant par des impôts régulièrement prélevés, le roi, pour agir, ait été forcé de déléguer une partie de son autorité aux compagnons et aux amis qui l'entouraient, et que chacun de ces derniers ait été obligé d'agir de même dans son propre domaine. C'est ainsi que les petits, dans l'intérêt de leur salut, allaient, non pas à l'autorité centrale — elle n'existait nulle part — mais au pouvoir le plus proche. On voit que la féodalité a été le fruit de l'impuissance où se trouvait la société barbare ou redevenue telle, de vivre dans les formes abstraites des institutions et des lois. Elle aboutit à 1 emiettement de la puissance de l'État, à la particularisation universelle; son caractère était éminemment aristocratique et corporatif. Elle pesait de tout son poids d'un côté sur les rois, réduits souvent au rôle de présidents électifs d'une assemblée de grands feudataires, et de l'autre sur la foule des serfs, artisans, marchands et industriels, considérés longtemps comme gent taillable et corvéable à merci par